Tome IL \-v
2^2 ttlSTOmE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
Grèce entière le ressentait avec la même ardeur. On ne saurait croire de quels cris de joie, de quelles marques d'admiration, d'honneur; Theureux vainqueur était salué. C'était un triomphe comme jamais peut-être nation n'en décerna pour les plus illustres services. Celui que Rome réservait à ses généraux vainqueurs était, de l'aveu même de Cicéron, moins grand, moins glorieux*, et Horace n'est que l'écho de toute l'antiquité, quand il nous dit que la palme cueillie aux jeux olympiques élevait un mortel au rang des dieux maîtres de l'univers 2. Cette espèce d'apothéose commençait le jour même. Le soir, aux rayons de la lune alors dans son plein, à travers le bosquet de l'Altis où se jouaient ses clartés argentines, les parents, les amis, tous les spectateurs enfin qui avaient été témoins de la lutte et de la victoire, se formaient en longue et joyeuse procession, promenant au milieu d'eux le vainqueur dont ils acclamaient le nom; puis c'étaient des Heurs, des couronnes, qu'on jetait sur son passage, des chants qui de tous côtés redisaient ses louanges; le vieil hymne d'Archiloque était sur toutes les lèvres, associant le héros nouveau à l'idéal même de la valeur, l'antique et glorieux Héraclès 3. Et c'est ainsi qu'on arrivait au temple de Zeus dont le fronton principal représentait en figures grandioses la lutte curule de Pélops et d'Œlnomaos, symbole vivant du génie môme qui présidait à ces lieux *. Un saci ifîce d'actions de grâces était fait alors au dieu pour tant de prospérité, de gloire, dont il avait daigné combler un mortel. La même fête se répétait à tous les autres jeux; on le voit à quelques mots de Pindare disant d'un de ses héros que près de Castalie, c'est-à-dire à Delphes, les rayons de sa gloire célébrée par les Charités illuminèrent le sombre crépuscule •». Ce n'était là que le prélude des réjouissances et des honneurs qui attendaient le vainqueur à son retour dans sa patrie* Il fai* sait son entrée dans sa ville natale sur un char, revêtu des habits les plus magnifiques ; Plutarque raconte même qu'une cité un jour abattit un pan de ses murailles^ comme devant un conqué-
1 Cic, Pro FlaccOf 13.
2UoRi, Od., 1,1,3.
• Voir tome II, p. 55.
4 Voir la restauration de ce fronton, ^u moyen des fragments récemment déic^ rés, dan s A . Boe-^tic her, op . cit . , p i ^1 4, ^ Sëm. VJ> 37.
rant, pour recevoir un de ses enfants vainqueur à Olympie*. Autour de lui chevauchaient ses parents, ses amis, et le cortège se rendait au temple où le héros consacrait sa couronne. Sur tout le parcours, on acclamait, on exaltait sa gloire. Quelquefois même c'était alors qu'était exécutée l'ode triomphale qui devait l'éterniser 2. Ces démonstrations si vives n'étaient point un feu de paille sans lendemain. 11 en restait des avantages réels et permanents. C'est ainsi qu'à Athènes, outre une récompense de 500 drachmes pour une victoire aux jeux olympiques, de 100 drachmes pour une victoire aux jeux isthmiques, et proportionnellement ainsi pour les autres jeux, le vainqueur avait pour le restant de ses jours sa nourriture assurée au Prytanée, ce qui lui procurait ce loisir complet, cette <f vie heureuse » si fort appréciée de tous les Athéniens. 11 avait de plus une place d'honneur à toutes les fêtes et le droit d'y porter sa palme et sa couronne; enfin ses funérailles étaient faites aux frais de l'État.
Ce qui chatouillait voluptueusement encore cette vanité grecque si facilement éveillée, c'est le droit qu'avait le vainqueur de placer sa statue, avec soa nom, dans le lieu même où il avait triomphé. Justement la plastique avait pris son essor dans la Grèce en même temps que la passion pour les jeux : le bronze assoupli par des mains habiles devenait de jour en jour plus vivant, plus apte à reproduire le lutteur dans sa belle et nerveuse musculature. Le VI® livre de Pausanias où sont énumérées toutes les statues d'athlètes qui peuplaient la cour d'honneur d'Olympie, nous apprend avec quel empressement chacun des vainqueurs usait de son droit '•^. Les tyrans, ceux de Sicile surtout, profitaient de l'occasion pour déployer aux yeux de la Grèce leur faste royal en des monuments splendides. La nature des victoires qu'ils remportaient, y prêtait du reste, car ils ne disputaient guère que le prix aris-
» Plut., S*/»rt/). h,5.
2 La xiv« olympique et la ii« néméenne qui n'ont ni antislrophe ni épiso-'e, ont été composées pour être chantées en un pareil moment. Quelques expressions de l'olympique (v. 45) le font entendre de la façon la plus claire, quand le poète dit du chœur « qu'il marche d'un pas léger ». *Ce chœur devait chanter la cantate pendant la procession.
3 Voir les bases encore existantes d'un certain nombre de statues dans le plan d'Olympie, Boetticher, op. cit., à la fin. Toutes ces statues, ordinairement en bronze, ont disparu, fonaues pour la valeur du métal, et les fouilles qui ont déblayé Olympia n'ont mis au jour que deux têtes, l'une de bronze, l'autre de marbre, cette dernière fortement endommagée, qui pam^s^xA ^v.i% ^«\\ft<^ d'athlètes. Voir ces deujc têtes, op. cit. ^p, 333.
tocratiquo de la course curule ou œlui de la course équestre. Hiéron, vainqueur à Olympie, faisait exécuter par les premiers artistes du temps, Calamis et Onatas, des groupes en bronze qui représentaient ses quadriges et ses chevaux de course *. Ces tyrans allaient même plus loin encore dans la passion qu'ils avaient de transm:ttre à la postérité la mémoire de leurs succès aux grands jeux de la Grèce. Les revers des monnaies, dans les autres contrées, présentent ordinairement un sujet emprunté à la religion, un symbole sacré, un temple, l'image du dieu vénéré dans l'endroit. En Sicile et dans la Grande-Grèce, ce que les princes et les villes aimaient à mettre sur les revers de leurs monnaies, c'était un souvenir parlant des victoires qu'ils avaient remportées. Dès le commencement du v^ siècle, Anaxilas, tyi an de Rbégium, faisait représenter sur les monnaies de Messana dont il venait de s'emparer, le char traîné par deux mules qui lui avait gagné la victoire au concours d'Oly mpie ; c'était la première fois qu'on voyait un pareil attelage se présenter dans l'arène, et ces deux mules étaient précisément les demi-baudets que Simonide n'avait d'abord pas voulu chanter 2. A partir du triomphe de Gélon à Olympie, les tétradrachmes de Syracuse, de Gela et de Léontini, portèrent un quadrige couronné par la Victoire. Les splendides pentécontalitra de Cimon et d'Evainétos, au temps des Denys, présentent de même au revers des quadriges, destinés à rappeler les succès de ces princes aux jeux nationaux de la mère-patrie 3.
Telle était la gloire qui s'attachait à ces triomphes que le nom même des coursiers qui les avaient procurés, devenait presque aussi célèbre que celui de leurs maîtres. Il était jugé digne, lui aussi, de passer à la postérité. Pindare ne dédaigna point d'en célébrer quelques-uns dans ses vers : « Dépends, dit-il s'adressant à sa muse, dépends de son clou la lyre doriennc, si la gloire de Pise et celle de Phérénicos inspirent à ton esprit de douces pensées, lorsque, présentant aux courses son corps inconnu de l'aiguillon, il s'élança sur les rives de l'Alphée et
ï Paus., V, 25, 5.
2 Fribdlander Sallbt, Konigl. Munzkabinet, 2''édit., p. 184. — Voir plus haut p. 106.
^ Voir deux beaux échanUllona de ces pentécontalitra dans Fr, Lknormiht, Monnaies et médailles, p. 80 el s\iW»
ionna la victoire à son maître, le roi de Syracuse, qui se plaît aux chevaux*. » Sur le quadrige d'airain qu'Agéladas fondit en rhonneur de l'Épidaurien Cléosthène, les noms des quatre chevaux furent inscrits : Phénix et Corax pour le timon, Knakias et Samos comme chevaux de volée, Tun pour la droite, l'autre pour la gauche 2. Plus tard même on reproduisit seul le cheval vainqueur. C'est une cavale. Aura, comme qui dirait Fille de l'air, qui la première eut cet honneur. Dans une course, à Olympie, son maître Phidolas était tombé, mais l'intelligent animal n'en avait pas moins continué sa course suivant les règles et était arrivé premier 3. L'usage se répandit alors de reproduire avec leur nom l'image isolée des coureurs distingués ^.
Malgré quelques protestations isolées, comme celles de Xénophane et d'Euripide ^, les Grecs, pendant de longs siècles, restèrent fidèles à ce culte pour les jeux publics. Même encore au temps de Démosthène, c'était un honneur pour une cité quand un de ses enfants remportait une victoire équestre. On sait !omme le grand orateur avait été frappé par Midias, c^spèce do 3rule aristocratique. Dans le plaidoyer qu'il prononça contre ;on agresseur,, afin d'enlever à ses juges tous les scrupules qu'ils luraient pu avoir à condamner un homme aussi puissant, il •appelle l'exemple d'Alcibiade que rien ne put soustraire à la ustice, ni sa naissance illustre, ni ses succès militaires à Sanos, ni son talent comme orateur, ni même les couronnes qu'il ivait remportées à Olympie dans les courses de chors c. On sent i ces quelques mots toute la fierté qu'Athènes éprouvait de ces Tiomphes et tout ce qu'elle était capable de pardonner en leur faveur à celui qui en avait été le héros. Enfin quand la Grèce n'était
« Oh/mp. l, 18. — Pise esl le nom poétique d'Olympie, et Phérénicos celui lu cheval.
2 Paus., VI, 10, 2.
3 Paus., VI, 13, 9.
* Nous avons, nous aussi, la même passion pour le cheval; mais comme ces Grecs l'emportaient par If ur munificence et leur amour de l'art sur notre, mesquinerie moaerne! Au lieu ce ces boi.ux bronzes où les artistes les plus habiles rivalisaient, à grands frais, de génie et o'inventi(n, nous avons la photographie a* ec J-on vuka ire Ion n arche, l'uis, malgré toutes nos prétentions à l'éléfc:ance, à la chevalerie, quelle grossièreté, quand on compare nos courses i celles des anciens Grtcs! A Olympie, c'était Zeus du haut de son Irojiton qui présidait aux jeux ; chez nous, c'est le bookmaker avec son ignoble cal^v^c^*
^ Voir tome I, p. 214.
, 6 /u Mid., S4. — V. comme Sophocle se plaît à décme \es \fe\x"s. v^^^'^^^'^»
r/ec/., 680-756,
plus que l'ombre d'elle-même, elle continuait à garder pour ces exercices qui l'avaient passionnée dans ses beaux jours une admiration enthousiaste qu'on aurait peine à croire, si l'on n'en possédait le témoignage écrit. Qu'on lise, par exemple, les deux discours que Dion Chrysostome a consacrés à célébrer le jeune et bel athlète Mélancomas *, et Ton verra combien ces jeux, ces soins donnés à la perfection du corps, qui volontiers nous sembleraient frivoles, étaient pour les Grecs une partie importante de leur vie nationale et de leur vie privée.
En effet, c'était là^dessus qu'ils avaient fondé leur système d'éducation, et, pour mon propre compte, je ne fais pas difllcullé de reconnaître qu'ils entendaient la chose beaucoup mieux que les modernes. Les Grecs n'admettaient pas cette distinction dédaigneuse entre l'àme et le corps, qui fait de l'une un autocrate et de l'autre un esclave. « Malgré toute la distance qui existe entre l'homme et la divinité, dira Pindare, nous nous rapprochons pourtant des dieux ou par une grande intelligence ou par des qualités physiques 2. » Il ne serait même pas impossible qu'à certaines époques celles-ci eussent été plus estimées que celles-là ; Achille aux pieds légers l'emporte sur tous les guerriers, même sur le prudent Ulysse. Nous avons vu ailleurs ce que les Grecs pensaient de la beauté, le culte qu'ils avaient pour elle 3. C'est que pour eux l'àme et le corps se fondaient en une synthèse harmonieuse, au lieu de s'étager dans une hiérarchie arbitraire. Ces deux moitiés de notre être avaient droit aux mêmes soins, à une culture aussi attentive. « Ce qui est bon, disait Platon, est beau, et rien n'est beau sans harmonie... U n'y a qu'un moyen de conserver la santé : ne pas exercer l'àme sans le corps ni le corps sans l'àme... On imitera ainsi l'équilibre heureux que nous offre la nature *, »
Ce programme d'éducation si raisonnable, si vraiment humain, il faut absolument pour le réaliser le concours de la gymnastique ; elle seule peut donner au corps non seulement la vigueur, mais aussi la proportion, la beauté, et par suite en faire le digne
» Dion Chrys., Or. XXVIII, XXIX ; v. Hertzbfro, Hist. delà Grèce (trad. fraoc), II, p. 57.
-' JVéfi. VII, début.
^ Tomel, p. a 2.
^ Ttm.f 87.
associé d'une belle àme, de son côté façonnée par une noble discipline. De là ces écoles de gymnastique où tout enfant de la cité devait suivre le cours complet des exercices, sous peine de n'être pas inscrit sur la liste des citoyens ; et, trait caractéristique, l'esclave en était rigoureusement exclu. La gymnastique et l'étude de la sagesse étaient mal vues des tyrans, parce qu'elles rendent les âmes généreuses, dit Platon * ; c'est à ce titre qu'on en refusait le bienfait aux esclaves : il fallait absolument les maintenir visà-vis de leurs maîtres dans un état d'infériorité physique et Qîorale. Aussi voit-on sans étonnement un bon maître de gym- Jiastique aussi vanté que l'est chez nous un bon professeur de rhétorique. On prisait très haut son expérience, son habileté. « Le maître exercé, disait le poète, enseignera plus doctement qu'un autre par quel art sont dirigés les progrès de l'athlète qui doit dans les combats sacrés remporter le prix illustre et désirable 2. » Au milieu même des éloges qu'on donnait au vainqueur, on aimait à rappeler le maître aux leçons duquel il devait sa victoire. Les écoles de gymnastique avaient leurs palmarès comme nos collèges ; on comptait les couronnes qu'avaient remportées leurs élèves. On savait, par exemple, qu'Alcimédon était le trentième vainqueur sorti de la palestre de Milésias 3 . Ce Milésiai? passait pour un maître sans rival : Pindare a vanté plus d'une fois ses talents *. Quelques-uns de ces jeunes vainqueurs grisés par le succès, auraient pu s'en attribuer à eux seuls le mérite : la voix prudente du poète qui les chantait, les rappelait au devoir delà reconnaissance : « Tu dois à Ménandre, disait Pindare à l'un d'^ux, tu dois, ne l'oublie pas, le doux salaire de ses fatigues ^, » Ailleurs il engage Agésidame, vainqueur au pugilat, à rendre hommage à son maître Hilas, comme faisait Patrocle à Achille <>. Comparer un maître de gymnastique au plus illustre héros de y Iliade, c'est peut-être pour nous une hyperbole ; pour les Grecs, ce n'était que la poétique expression de la reconnaissance, de l'enthousiasme qu'ils professaient pour cet art. Ils avaient
* Conviv.f 182.
2 (Hymp. VIII, 63. ^
3 lUd., 66.
* Outre rOii/mp. VIII, déjà citée, voir JSém. IV, VI.
* Ném. V.àla fin.
6 Oli/mp. X, 16.
conscience de ce qu'ils lui devaient, à savoir un corps robuste, modelé comme un marbre et souple comme un jonc, l'habitude de la lutte, le regard assuré sur Tantagoniste, enfin cette passion de vaincre, ce vif sentiment de Thonneur, pour qui les coups et la mort sont mille fois préférables à l'ignominie de la défaite. On sent, en lisant les odes de Pindare, tout ce que ces exercices avaient créé dans la nation de vigueur physique et morale, ce qu'ils avaient accumulé dans les cœurs d'héroïsme tout prêt, tout disponible, pour les grandes luttes de l'indépendance; et d'un autre côté, quand on contemple les marbres qui nous viennent de la Grèce, ces beaux corps, tout mutilés, mais si gracieux encore, si nobles dans leur savante perfection, ou ne peut s'empêcher de songer à ces palestres qui en préparèrent les modèles. La gymnastique fut à la fois la chevalerie de la Grèce et sa grande école de statuaire ; car c'est elle, elle seule, qui fit en même temps que l'hoplite de Marathon, le Thésée du Parthénon, le Discobole de Myron, le Doryphore de Polyclète.
Les jeux publics étaient le complément nécessaire et tout naturel de la palestre ; il allait de soi qu'il s'instituât des concours généraux, comme nous voyons qu'il s'en établit pour nos sociétés de gymnastique, nos orphéons. Mais notre façon vulgaire de procéder par décret ministériel ou municipal n'allait point à la fnntaisie du Grec. Avec son goût pour la fable et ses instincts religieux, il inventa des mythes, de charmantes histoires, où ces luttes publiciues dont il avait besoin pour prouver sa valeur, se transformaient en fêtes religieuses. A Delphes, c'était Apollon qu'on honorait ainsi, à l'Isthme c'était Posidon, à Olympie et à Némée c'était Zeus et son fils Héraclès. Les jeux d'ailleurs avaient été institués par un dieu ou tout au moins par un héros. Pindare a raconté dans tous ses détails la fondation de c^ux d'Olympie : c'était Héraclès qui avait ainsi voulu perpétuer le souvenir de sa victoire sur Augias *. L'olivier dont on couronnait le vainqueur avait également sa légende pieuse: ce n'était point un arbre ordinaire, un de ceux que le pays produisait spontanément; Héraclès l'avait ai)por té des régions hyperboroennes où sa beauté l'avait frappé. « Un doux désir l'avait
' Olymp» X,
pris de le planter près de la borne dont les coursiers font douze fois le tour^ » Puis le lieu même était prédestiné : c'était là que jadis avait eu lieu la lutte curuie entre Pélops et CEnomaos, dont la flUe de ce dernier, la belle Hippodamie, devait être le prix et que représentait l'un des frontons du temple de Zeus. Pélops même était enterré sur les rives de TAlphée et des sacrifices continuaient à se faire régulièrement sur son tombeau 2. Les jeux étaient présidés par les deux fils de Zeus, Castor et PoUux à qui Héraclès avait remis cet honneur quand il était parti pour rOlympe^. Enfin les dieux eux-mêmes ne dédaignaient pas de venir en personne assister à ces luttes, « où les accueillait une troupe joyeuse », comme le dit Pindare des exclamations qui saluaient Posidon, quand il se présentaità Flsthme*. C'est ainsi que les Grecs aimaient à rehausser par le mythe et la religion chacune de leurs institutions, et que peu à peu des exercices physiques, assez grossiers peut-être de leur nature, se transformèrent en une école de patriotisme et de morale. Les choses ne sont rien par elles-mêmes, elles ne valent que par l'idée qu'on y attache et l'esprit qu'on y porte. Or les Grecs avaient trouvé moyen d'enfermer dans la conception de ces jeux les plus beaux, les plus nobles sentiments, la vénération pour le dieu auquel ils étaient consacrés, la justice, la piété, la modestie dans le succès, la reconnaissance pour le maître qui avait initié à tous les secrets de son art, le respect pour les aïeux de qui l'on tenait sa valeur, l'amour pour la cité sous les lois tutélaires de laquelle on s'était développé et qui serait si fière du succès de son enfant ; enfin, planant sur le tout, comme ces Victoires ailées que nous montrent les médailles, une couronne à la main, il y avait la gloire, cette gloire si chère au cœur des Grecs et qui leur fit accomplir tant de choses merveilleuses. Voilà les sentiments, les émotions charmantes ou généreuses que remuaient dans leurs âmes ces grandes solennités d'Olympie, de Delphes, de l'Isthme, de Némée ; voilà la source profonde, intarissable, d'où jaillit Vépinicion de Pindare.
» Olymp, m, 33.
2 Œymp.J, 8.
» Olymp, III, 36.
* Ném, V, 38.
Ces odes, celles de Pindare du moins, différaient beaucoup entre elles par l'étendue; il en est de très courtes, qui n'ont que deux strophes et par conséquent pas d'épode * ; quelques autres n'ont qu'une simple triade 2, tandis que la IV® pythique a la dimension d'un chant d'Homère. Elles différaient également par le moment et le lieu où elles devaient être chantées, et que le poète ne manquait guère de rappeler par une allusion. Nous avons déjà vu que le jour même de la victoire, le lauréat faisait à travers les bosquets de TAltis une joyeuse promenade pendant laquelle ses amis chantaient des refrains en son honneur. Ces refrains, bien entendu, n'avaient rien de personnel : c'était un chant fort simple, composé par Archiloque et qui servait régulièrement pour tous les triomphateurs. Il est possible pourtant que parmi les amis de celui qu'on fêtait il se soit trouvé parfois un poète d'une verve facile et capable d'improviser un chant original pour cette promenade du soir. Quelques vers de Pindare inclineraient à croire que sa Muse a fait quelquefois ce gracieux tour de force; quand il disait, par exemple : a Pise, dont le bocage épais couronne l'Alphée, reçois ce cortège triomphal et le vainqueur couronné 3 »,il était certainement à Olympie. Mais l'ode fut-elle exécutée le jour même de la victoire? Elle est d'une dimension qui ne se prête pas aisément à cette supposition. Puis il ne suffisait pas de composer le poème, il fallait le faire apprendre aux choristes, et tout cela demandait du temps. On pourrait cependant à- la rigueur supposer que, plein de confiance dans le concurrent qu'il connaissait de longue date, le poète avait pris ses précautions et travaillé d'avance à son ode, comme on parie aujourd'hui sur un cheval dont les succès antérieurs ou les performances oflrent les présomptions les plus fortes.
Mais ordinairement la chose ne se passait pas ainsi. Le poète avait le temps de préparer son œuvre et de former les choristes qui devaient l'exécuter. On ne sait d'une manière sûre ni le nombre do ces choristes ni la façon dont ils étaient recrutés. 11 est probable que le nombre n'en était pas fixe, mais qu'il variait
< Les Olymp. XI et XIV.
2 VOJymp. XII et la Pyth. VII.
3 Olymp. VIII, 9. La IV« olympique, la VI« pythique et probablemedt aussi la yJI", paraissent avoir été clvanléea au lieu même où la victoire avait été remportée.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PtNDARE 251
suivant la somme que le vainqueur voulait y mettre ; il pouvait être de cinquante comme dans le chœur cyclique, en tout cas il ne devait pas descendre au dessous de quinze, chiffre ordinaire des figurants dont se composaient alors les chœurs de la tragédie. Pindare employait tantôt des hommes, tantôt des jeunes gens. 11 parait que le poète avait une voix faible *, il était donc obligé, comme Sophocle, de s'en remettre à un autre pour exercer ses choristes. Un passage du scoliaste laisse entendre qu'il avait son orchestre à lui et qu'il l'expédiait partout où il avait une commande 2. La chose n'a rien que de \Taisemblable. Pindare, en somme, était un entrepreneur de iK)ésie publique ; il travaillait pour les dieux, pour les cités, pour les rois et les jmrticuliers. Pourquoi n'aurait-il pas eu, lui aussi, sa troupe, comme Thespis et Pratinas qui, précisément alors, voyageaient avec la leur à travers les bourgades de l'Attique ? Les odes de Pindare n*étaient guère moins difliciles à exécuter que dos drames : pour les unes comme pour les autres, il fallait dos hommes exercés de longue main, de vrais artistes et non pas seulement des comparses de bonne volonté, recrutés au hasard IK)ur chaque représentation. Quelques vers du i)oète semblent d'ailleurs confirmer cette supposition, comme loi-squ'il dit : a Maintenant, Énée, anime tes camarades ; que, dirigés par toi, ils chantent d'abord Héra parthénienne et qu'ensuite ils fassent voir si vraiment nous savons échapper à la vieille injure de pourceau béotien. Car tu es un fidèle interprète, la sc} taie des Muses à la belle chevelure, et comme une douce coupe de vers sublimes'* r : ou ailleurs encore: « Voilà ce qu'il faut dire, o Mcasippe, quand tu seras chez notre hôte bien-aimé *. » Ce Nicasippe et cet Knée étaient les chefs d'orchestre de Pindare, ses hommes de conliance; ils allaient faire représenter ses poèmes dans les régions lointaines où l'auteur ne se souciait pas de se transporter lui-mémo. Il est possible cependant qu'il y ait eu quelques exceptions. Ces grands seigneurs, ces princes pour qui Pindare travaillait d'ordinaire, devaient avoir leur troupe de musiciens et de chan-
» Scho'.. ad Olymp. VI, ikS>
2 Schol. ad PytU. H, 2.
3 Olymp, VI, 90.
* Jtlhm» II, à la ûd.
leurs, comme nos rois jadis avaient leurs violons ; ils ne pouvaient guère s'en passer avec toutes les fêtes, sacrifices, processions solennelles, qui revenaient si fréquemment dans la vie licllcnique. C'était là un orchestre tout transporté : en quelques jours d'études, sous la surveillance du chorège envoyé par Pindare, il pouvait être mis à même d'interpréter l'œuvre nouvelle, aussi bien que l'eût pu faire un orchestre amené à grands frais. Enfin la culture musicale était si répandue même parmi la simple bourgeoisie, que le poète pouvait y rencontrer quelquefois un nombre suffisant d'amateurs assez forts pour suppléer convenablement des choristes de profession. Cesjeunes« artistes on chants harmonieux », dont il parle quelque part et qu'il montre attendant à Egine, sur la rive de l'Asope, la venue de la Muse pour commencer à célébrer Aristodès, sont visiblement des musiciens du cru*.
Les fêtes par lesquelles un vainqueur célébrait son triomphe n'avaient rien de fixe, rien de rigoureusement réglé; elles variaient suivant la position sociale, la fortune, suivant l'endroit aussi et Tusage. 11 s'ensuivait de là que l'ode n'avait pas de place attitrée. Elle était quelquefois chantée pendant la processicui solennelle qui menait le triomphateur au temple, mais ce n'était ([uune exception. On l'exécutait plutôt durant le banquet qui terminait les réjouissances. La belle image par laquelle s'ouvre la VII« olympique est une allusion visible aux libations qui se faisaient au moment même 2, comme l'énigme qui se tiouve à la fin delalV^ pythique, rappelle [esgriphes qu'aimaient à se poser les convives 3. Quelquefois c'était à la porte même du triomphateur que l'hymne se faisait entendre, comme l'indiquent ces vers : « Me voici debout, chantant mes belles mélodies devant
* Ae/u. m, début.
2 André Chénier, séduit par le caraclère splendidement poétique de ce débat| en a fait la traduction suivante (tom. II, p. 226, édit. G. de Chénier) : Tel que, tenant en main la coupe étincelaote Où la vigne bouillonne en rosée odorante.
Un père triomphant et de fleurs couronne Boit, et puis la présente au gendre fortuné A qui ce doux présent donne, avoc des richesses, D'une yierge aux yeux noirs le lit et les caresses ; Ainsi, quand des mortels que la vertu conduit Brillent comme uno étoile au milieu de la nuit. Dans une coupe d'or la chaste poésie Leur yerse par mes mains l'immortelle ambroisie. Boisson qui fait des dieux...
^Pt/l/i, IV, 262.
le vestibule d'un ami de l'hospitalité, dont la table se pare pour moi d'un agréable festin*. » La XI« pythique parait avoir été chantée dans un temple, celui d'Apollon Isménien à Thèbes.
Ënûn il n'était pas rare que la même ode fût répétée en deux endroits différents ; c'est ce qui arriva probablement à la IV« olympique. Le héros, Agésias, de la famille des lamides, était de Syracuse ; mais, comme sa famille tirait son origine de Stymphale, en Arcadie, et qu'elle y avait conservé le droit de cité, c'est dans cette dernière ville qu'il avait voulu célébrer d'abord sa victoire. Cependant quelques vers où le poète prie Hiéron d'accueillir favorablement le cortège triomphal à son retour à Syracuse, semblent indiquer que la fête fut recommencée à cette occasion et 'l'ode probablement exécutée une seconde fois. De ïïiéme pour la X^ pythique. Elle avait été commandée par le chef de la maison des Aleuades, Thorax, pour son jeune ami Hippoclès, ^t elle fut d'abord chantée à Pélinna. « Mais, dit Pindare, j'espère ïue si les Éphyréens répandent mes doux accents sur les rives du ï^énée, mes chants, mieux encore, feront que ces couronnes d'Hippodès soient l'admiration de ses compagnons d'âge, ainsi que des vieillards, et le rêve des jeunes vierges 2, » Le poète évidem- Otient comptait que son œuvre aurait une seconde représentation.
Les épinicies sont les seuls poèmes de Pindare qui nous soient Burrivés complets. Est-ce l'effet du hasard ou d'une préférence? Il serait assez difficite de le dire, surtout si l'on songe à la façon tout à fait fortuite dont les œuvres des autres poètes nous ont été conservées. Pourtant quelques mots d'Eustathe laisseraient croire qu'en effet les épinicies étaient la partie la plus populaire du recueil de Pindare : on les trouvait plus humains, moins mythologiques que ses autres poèmes, et par là même plus faciles à entendre. Il est possible aussi que les familles en l'honneur desquelles elles avaient été composées, aient tenu à les répandre et que les copies en aient été plus nombreuses. Quoi qu'il en soit, nous en possédons quarante-quatre ou qua-
• Nem. I, itt.
^Pylh,X, 55.
TOMJS U. \^
rante-cinq, suivant qu'on fait une ou deux odes de la II1-1V« isthmique adressée à Mélissos de Thèbes. Ce ne sont pas toutes les odes que Pindare avait composées. Quelque regrettable que soit la perte de ses autres œuvres, nous avons pourtant assez pour le juger, et le juger non pas à tel ou tel moment de sa carrière, mais dans l'ensemble même de son développement. En effet la composition des épinicies porte sur une période d'une cinquantaine d'années : la X« pythique, son début en ce genre, est probablement de Tan 500, et la IV^ olympique, la dernière ode que Ton puisse dater, est rapportée à Fan 452, Tannée même de la mort du poète, suivant quelques critiquées.
Pindare peut donc se retrouver à peu près tout entier dans ses épinicies : il n'est pas un des progrès que fit naturellement son génie, qui n'ait pu se marquer dans ces compositions. Outre cette circonstance favorable, il faut considérer encore qu'en somme, malgré tous les ravages du temps, il reste de Pindare un nombre de vers proportionnellement assez grand. L'ensemble (le toutes les œuvres réunies dans les dix-sept livres que nous savons formait 24,000 vers ou cola. Les quatre livres des épinicies avec les fragments en contiennent 6,000, c'est-à-dire le quart. Il ne nous en reste pas autant de l'œuvre des trois grands tragiques d'Athènes. La base est donc bien suffisante pour asseoir un jugement.