LE POÈTE, SUITE ; LE MYTHE DANS PINDARE
Le m^tlie chez les Grecs: il était J'histoirej popularité des légendes mythiques, leur symbolisme ; causes particulières, politique et philosophique, de l'amour des Grecs pour elles. — Connaissance qu'en arait Pindare : a puisé surtout dans Hésiode, très peu dans Homère, dayan* tage dans les Cycliques ; recherchait les traditions locales inédites. — Rapport générai entre le sujet de Fode et le mythe ; rapports plus pa^ ticuliers : question controversée. — Jugement des modernes sur fart de Pindare: Ronsard, Malherbe, Boileauj progrès au xviii* siècle; André Chénier. — La critique contemporaine : Bœckh, Dissen ; princii)e vrai, mais exagéré. — Explication de quelques odes : la II* pvthioue; la I" néméenne; la IX* néméenne; la VI* isthmique: la XI* pymique. — Les leçons de Corinne; ce que Simonide avait wit du mythe ; perfectionnemenl pTo\i«XAfc cçii'^'^^Yta Pindare. — Vraie
manière d'entendre le mythe; la critique allemande et le pensé. — Le mythe dans Pindare et la comparaison dans Homère. — Pindare et La Fontaine. — Absence de rapports directs : le mythe dans la IV* py thiaue. — Indépendance de Pmdare vis-à-vis de son mythe ; façon toute lyrique dont il le traite. — Heureux effet du mythe sur la poésie grecque ; les sacre conversazioni des peintres italiens.
Ce qui frappe aussitôt quand on ouvre un Pindare, c'est le grand nombre de légendes, de figures héroïques qui se meuvent dans ses vers, et qui, colorées, illuminées par la magie de son style, étincellent aux regards, comme ces personnages bibliques qui se pressent et flamboient dans les vitraux de nos cathédrales. Le lecteur moderne en est tout d'abord ébloui ; il se perd à travers cette mythologie dont les noms et la signification lui échappent. Puis, pour achever de le dérouter, des souvenirs, des ressemblances fâcheuses se présentent à sa mémoire; il songe au rôle artificiel que toutes ces légendes ont joué dans notre poésie classique, dans les tragédies de Racine, dans certaines pages de Boileau, dans les odes de Lebrun, de ce Lebrun- Pindare dont le malheureux sobriquet rend l'exemple encore plus topique; et la conclusion qui s'impose naturellement alors, si Ton n'y prend garde, c'est que tous ces récits ne sont qu'un placage superficiel dont l'auteur s'est servi pour masquer l'indigence de son sujet et très probablement aussi celle de son génie.
Rien n'est plus erroné qu'un tel jugement, et c'est ici surtout qu'un moderne a besoin, pour bien voir, de se mettre au point. Sur le bîis-relief bien connu qui représente l'apothéose d'Homère, on voit l'Histoire, pour rendre hommage au vieux poète, jeter de l'encens dans le brasier du sacrifice qui s'allume en son honneur. Aucun symbole n'est plus vrai, car dans ces âges lointains l'histoire et le mythe ne faisaient qu'un, ou, pour parler plus juste, le mythe était l'histoire ; là où nous ne voyons que fiction, il y avait pour les Grecs réalité. A l'jépoque de Pindare, on avait encore une foi vivante en tous ces récits, et la tradition remontait facilement, sans solution, jusqu'à ce passé lointain; on se sentait les fils et les héritiers directs de ce monde mythologique. C'est en lui qu'on allait cherchjer la cause de tous les çrands événements gui avaient remu^ 'la Grèce ; Ves ç^nc^'^Xft&A^^'^'^"
vendications de territoires, les établissements eapays barbare, tout s'expliquait, se justifiait par des exemples empruntés à la légende héroïque, et c'est ainsi que les guepres médiques étaient considérées comme le dernier acte d'un long drame qui jadis s'était ouvert par l'expédition des Argonautes et la prise de Troie *. Enfin toutes les cités, tous les groupes de population, toutes les familles aiistocratiques reconnaissaient comme fondateur, comme ancêtre premier, un héros qui avait donné son nom, -le héros éfpmjxne, sur l'existence duquel personne n'eût songé à émettre le moindre doute.
La poésie fut la première à célébrer ces souvenirs, et c'est ainsi que naquit l'épopée. Mais bientôt, non content de redire ces légendes et d'en charmer les oreilles, on voulut leur faire prendre corps et les mettre sous les yeux mêmes. Un beau jour, rompant avec les traditions orientales sous l'influence desquelles il avait travaillé jusqu'alors, au lieu de ces jaugées de bêtes qui se suivaient d'une façon monotone, le potier grec dessina des , personnages mythiques. On ne tarda pas à ciseler sur le marbre, le bois et le métal de pareils sujets. On n'y avait pourtant pas songé encore au temps où V Iliade fut composée, car. autrement le poète qui a décrit le bouclier d'Achille, n'eût pas manqué d'y mettre quelque épisode de ce genre. Mais le pas décisif était fait pour le poème hésiodique du ^otic/icrd'fiérac/ès, et sur l'armure du héros nous voyons représentées plusieurs scènes mythiques, comme le combat des Centaures et des Lapithes, Persée poursuFvi par les Gorgones. Dans la TéUgonie, Ulysse recevait en présent un cratère également orné d'une histoire mythique 2. Mais il est une œuvre qui plus que toute autre nous montre la place que le mythe occupait dès lors dans la plastique, c'est le bahut que Cypsélos, le tyran de Corinthe, offrit à Olympie. Les scènes avec leurs personnages sculptés en ivoire, en or ou en cèdre, étaient si nombreuses, que les trois chapitres où Pausanias les énumère, semblent comme un résumé de la mythologie grecque^.
La plastique et le mythe gagnaient lune et l'autre à cette
' Ot. Muller, Hist. de la lilt» grecque, U, p. S2
- C'est ainsi du moins que WcK-ker inlerprèle le texte de Pbolios. Voir Dtr epische CyclwSy p. 304, noie.
^ VoirPAUS., V,17M9.
innovation. La première entrait ainsi dans cette étude de la figure, humaine qui, lentement poursuivie, devait Tamener à la perfection sous le ciseau des Phidias, des Polyclète, des Praxitèle. Le mythe, de son côté, retirait cet avantage précieux d'être découpé en épisodes isolés, en petites scènes qui se détachaient nettement, et par là même se gravaient aisément dans la mémoire. Tout en se rappelant ces groupes aux attitudes vives, ces figures enlevées d'une pointe si franclie sur le fond rouge ou noir des vases qui servaient à ses usages familiers, le Grec, avec ses instincts de réflexion, s'habituait à mettre sous chacun de ces tableaux, en guise de légende, une pensée morale, un conseil, une sage défense, quelquefois même une allusion à des événements contemporains. Chacun de cx>s héros, chacune de ces scènes, finit ainsi par prendre une signification propre, si bien, que dans ces peintures, dans ces bas-reliefs où nous ne voyons, nous autres modernes, que de la sculpture, de l'art, le Grec lisait comme dans un livre et qu'à ses jouissances esthétiques s'ajoutait un enseignement. C'est ainsi que la flèche dont Artémis perce le pétulant Tityos, apprend aux mortels, dit Pindare lui-même, à ne point désirer d'impossibles voluptés * ; la roue à quatre rais sur laquelle Ixion est attaché, donne une leçon tout aussi claire K Le combat de Thésée avec les Amazones, que la statuaire attique aimait tant à représenter, rappelait aussitôt la lutte contre les Perses, le triomphe de la civilisation sur la barbarie 3. Quelques archéologues prétendent que le fronton du temple d'Athéné à Égine fut fait après les guerres médiques et que les Ëginètes par ce combat de Télamon, leur héros natio«nal, contre les Troyens, ont voulu rappeler la part glorieuso qu'ils avaient eux-mêmes prise à la lutte pour l'indépendance. La chose n'a rien d impossible, ce serait en tout cas une pensée éminemment gi'ecque, comme on l'a justement remarqué *.
' Pyth. IV, 92.
^ Py th. Il, ki.
3 Phidias avait sculpté ce combat sur la Trise de l'escabeau qui soutenait le pied lie son Zetu olympien, sur le bouclier de son Athéné Parthénos, probablement à quelques-unes des métopes du Parthénon. Ln peu après lui, si ce n est de bon vivant même, des artistes »rcadieos, sous son inspiration probablement, reproduisirent le même motir sur la frise du temple de Phignlie, et au siècle suivant 1 le retrouve développé encore au tombeau de Mausole.
^FaiBDERiCH, die Gipsabyiisse antiker Bildwerke, édit. 1885, p. 42. Sur cette concordanco que les Grecs aimaient à mettre entre le sujet mythic^ue c^iie w^te-
Au reste ce goût pour le symbole, cette aptitude à le saisir, se retrouve dans toutes les sociétés naïves, où le livre est rare, mais où Fesprit est prompt. Au moyen âge, les fidèles lisaient ainsi les figures de la Bible qui peuplaient les portails ou les verrières des églises : Abraham était la foi. Job la patience, les Macchabées le courage. Chacun de ces personnages sacrés avait soit pour Tart, soit pour la prédication d'alors, sa signification propre, tout comme Héraclès, Thésée et tant d'autres pour la plastique et la poésie des Grecs. Cela formait comme une sorte do langage mythique aussi facilement compris du peuple que sa langue ordinaire, et comme partout, soit aux murs des temples, soit sur les places publiques, soit à son foyer dans les plus modestes ustensiles de sa vie domestique, sur les parois de la marmite où il faisait cuire ses aliments, sur l'assiette où il les mangeait, sur la tasse où il buvait, sur la lampe dont il s'éclairait, il retrouvait ces légendes sculptées, ciselées ou peintes, que ses yeux et son esprit en étaient tout imprégnés, le poète, l'artiste, le philosophe môme avaient dans cette richesse de souvenirs une mine inépuisable de moyens d'expression. Qu'ils voulussent instruire ou charmer, donner aux âmes une leçon de morale ou tout simplement à l'esprit un plaisir, quelle que fût leur pensée, ils trouvaient immédiatement pour la rendre un trait, une scène du passé mythique, et toutes ces figures habilement disposées prenaient sous leurs doigts une voix tout aussi claire que les fleurs dans la composition d'un selam oriental ou les hiéroglyphes dans la rédaction d'un cartouche égyptien*.
Ainsi le peuple grec entendait facilement cette langue à la fois plastique et mythique qui s'offrait de tous côtés à ses regards, et non seulement il l'entendait avec facilité, mais il semble en avoir préféré l'usage dans tout ce qui touchait à la statuaire et à la poésie. C'était en grande partie sans doute TefTet des influences religieuses. La poésie et la statuaire avaient pris
sentait une œuvre d'art et l'événement con'emporain, Millin«en fait cette remarque: « En examinantles descriptions données par Pausanias dea offrandes dédiées dans les divers trésors sacrés (de Delphes], on trouve que le sujet de ces offrandes avait, en général, rapport à des faits qui intéressaient les donateurs. » AnnalideU'Insttt. archeol, t. II, p. 887. (Cité par Welcker, ^/e/nc Sdtrift. II. p. 196, noteiô.)
» Pour le développement de toutes ces idées, voir Wrlcker, op. cit. : Véberien Plan einzelner Gesiinge de» Pitutora, p. -i9t.
naissance dans le temple et s'étaient ainsi habituées Tune et l'autre à reproduire toutes ces légendes, toutes ces formes divinos et héroïques qui avaient avec le culte un rapport si intime*. Cependant, tout en admettant l'influence que les habitudes religieuses ont pu exercer sur la tournure de l'esprit grec, il faut aussi reconnaître ses prédispositions naturelles et la pente qui Tentrainait vers les choses du passé. Il les aimait d'un amour vrai, profond ; c'était là . qu'il avait mis toute son histoire, et toutes ses complaisances aussi. Son imagination s'y reportait d'instinct, prmr échapper aux misères, aux luttes violentes du moment. En effet aucun pays ne fut plus cruellement déchiré que celt<* glorieuse et pauvre Grèce. Les rivalités, les guerres sanglantes d'État à État, de ville à ville, de .bourgade à bourgade, remplissent toutes les pages de son histoire. C'était la conséquence fatale de la configuration topographique de ce pays trop divisé, trop morcelé, pour se grouper en une tranquille unité; et tout à la fois aussi, il faut bien le dire, ce fut la faute de ce caractère grec, si mêlé d'ombre et de lumière, où du milieu môme des plus, belles et des plus généreuses qualités s'élevait une jalousie effrénée. Par amour du contraste, par besoin naturel de repos et de paix intellectuelle, le Grec se rejetait donc sur ce passé assez lointain pour ne plus exciter en lui qu'une émotion purement esthétique. Il vivait là quelques instants dans une région tout idéale, dont l'air frais et poétique le récréait agréablement des tristes réalités du jour. Il se dérobait ainsi à l'égoïsmo de sa vie quotidienne, aux pensées mesquines, étroites, d'un patriotisme par trop local, et dans la société de ces dieux, d(» ces héros, le bien commun, l'amour et l'orgueil de la Grèce (oui entière, il se retrouvait, il se sentait Grec lui-même danslo plus large et le meilleur sens du mot.
Enfin ce que le Grec aimait encore dans la mythologie, c'est la facilité que lui donnait le caractère ondoyant de ses légendes
1 Aa contraire, la peinture, qui ne prit son essor qu'au temps des guerres mé« diques et que le culte laissait de cùt(^, s'établit immediatem(*nt dans le domaine du réel, du contemporain ; elle fut historique et non mythique. Elle représr^nia les hommes et les événements non plus sous le voile de l'allusion, mais avt^c leurs propres traits. Ce fut bien la bataille* de Marathon que l'artiste peignit au Pécile, et non pas la lutte allégorique de Thésée avec les Amazonei : on reconnaissait les chefs des deux armées, on reconnaissait même encore au temps de bémoslhène les Platéens à. leurs cjsiiuhs béotiens on peau de chien. Voir DÉMOSTH.. contre Néère, p. 1377.
pour les transformer, les grouper, suivant les besoins de sa nature intellectuelle. Avec son sens esthétique si fin, si délicat, le Grec avait horreur de l'arbitraire et des caprices du sort. Il répugnait à concevoir le monde livré à des forces brutes, aussi inconscientes que puissantes. De là ces tentatives prématurées de cosmogonies, de systèmes philosophiques : on avait hâte de sortir du chaos, de l'irrationnel. Pour la même raison et par suite du môme instinct, le Grec traitait l'histoire comme le monde physique lui-même : il voulait y mettre de Tordre, rattacher chacun des faits à sa cause, et toutes ces causes, les relier logiquement à Tidée philosophique d'une haute et souveraine Providence; en résumé, les événements devaient former une espèce de cosmos dans le temps, comme les êtres et les choses en faisaient un dans l'espace. De là ces rapports, cette symétrie qu'on établissait bon gré mal gré entre des faits souvent très divers; de là tant de coïncidence^ voulues et remises après coup dans l'histoire : c'est ainsi qu'un tremblement de terre, disait-on, s'était produit à Délos, quand Xerxès passa l'Hellespont, bien j qu'en réalité le tremblement de terre n'ait eu lieu que deux ans ^ après ; c'est ainsi encore que la bataille d'Himère avait été livrée le même jour que celle de Salamine, celle de Mycale le même jour que celle.de Platée. Le Grec aimait à voir les événements se dérouler ainsi autour de l'idée, comme les colonnes autour du sanctuaire. 11 regardait les choses en artiste, en philosophe, et non pas en historien *. Voilà pourquoi le mythe lui plaisait infiniment plus que l'histoire. Les faits sont généraletoent têtus, ils ne se plient qu'avec peine aux combinaisons de l'esprit. Le mythe au contraire est souple et docile, il est de tous les pays et de tous les temps; ni la géographie ni la chronologie ne viennent * en fâcheux contrecarrer le poète dans l'application morale qu'il en veut faire. Avec l'histoire, Pindare se fût trouvé plus d'une fois embarrassé, il n'eût pu montrer toujours la vertu récompensée, le vice puni ; avec le mythe, sa philosophie se mettait à Taise, sans compter ce qu'y gagnait sa muse. Nous aurons â revenir sur tous ces points ; mais, en attendant. Ton voit toute
1 Les Grecs avaient si pea le sens de l'exactilu de que jamais ils n'admirent sur L) champ de leurs monnaies ni chitires ni points numéianx pour en roarquer J<i valeur. Voir Lekormaut, Monnaieg et mécUiillen, p. IJO. ^
la place que ces légendes occupaient dans Tart, dans la poésie, dans la vie tout entière des anciens Grecs, et quelle base \ raiment populaire Pindare donnait à ses créations, quand il les asseyeût sur le mythe.
La connaissance que Pindare avait de ces légendes était réelle et profonde : on sent qu'il en avait fait un sujet d'étude constant. !1 les savait dans leurs moindres circonstances et, comme on dit, dans tous leurs tenants et aboutissants. C'est à ce prix seulement qu'il pouvait en faire une application judicieuse et topique. Il avait naturellement puisé dans les œuvres de ses devanciers, de ces habiles architectes de paroles, comme il les appelle*, à qui les hommes doivent de connaître les choses et les héros du passé. Hésiode, cela va de soi, fut des premiers étudié. Sa gloire avait été du temps même de Pindare comme rajeunie par une circonstance miraculeuse : on avait retrouvé ses os à Orchomène, et Pindare composa pour célébrer cet événement un distique que nous avons encore, où il salue « la renaissance du vieux poète, maître de la sagesse pour les hommes 2. » Comme nous n'avons qu'une partie tout à fait minime des œuvres d'Hésiode, et que celles môme de Pindare ne nous sont arrivées qu'incomplètes, nous ne pouvons pas nous rendre compte par nous-mêmes de tout ce que le jeune poète emprunta à son vieux compatriote : mais quelques mots échappés aux scoliasteâ, quelques remarques faites par eux en passant nous laissent entrevoir (lue ces emprunts lurent nombreux. Les histoires de Cyrène 3, d'Héraclès et de Télamon *, d'Apollon et de Coron is ^, viendraient d'après le témoignage de ces scoliastes du poème hésiodique des Éées, Mais il est probable qu'ils n'ont pas tout signalé. L'histoire de Pélops que raconte Pindare en sa première olympique, la lutte du héros avec OËnomaos, son mariage avec Hippodamie, se trouvaient aussi dans ce môme poème, au dire de Pausanlas ^, L'on a d(^ même tout sujet de croire que pour les exploits d'Héraclès contre -
ï Pyih, m, H2.
2 Bbrok, Pini., p. 47». C'est la seule <5pigramme que l'on connaisso de Pindare.
3 Pyth. IX.
4 Islhm. V; AVm. IV; V.
i Pyih. IH.
« Paus., VI. 21. 1t).
Augias, qu'il chanta dans la X® olympique, il s'inspira des Catalogues d'Hésiode. Ces Catalogues, comme les Éées, récelaient une mine inépuisable de traditions : c'était comme le livre d'or de la Grèce entière. Toutes les grandes familles des temps héroïques y avaient leurs noms consignés, et l'on sait qu'entre autres l'histoire des Éacides auxquels Pindare portait un si vif intérêt, y était racontée avec détails. C'était là qu'il avait dû prendre tant d'épisodes si honorables pour cette famille, comme Tunion de Zeus avec Égine * , la collaboration d'Éaque avec Apollon et Posidon bâtissant les murs de Troie 2, la chasteté de Pelée qui ne veut pas répondre à la passion d'Hippolyte, l'épouse d'Acaste, par respect pour la religion de l'hospitalité 3. Enfin nous savons qu'avec les faits, les anecdotes mythiques, Pindare prenait quelquefois encore à son devancier ses idées cosmogoniques. Quand il dit au début de la VI« néméenne que les Iiommes et les dieux ont une commune origine, c'est un passage d'Hésiode qui lui inspire ces vers d'une tournure si fière *. Le témoignage du scoliaste est formel. Hésiode était évidemment l'auteur préféré de Pindare, son livre de chevet, et cela se comprend. Pindare aimait le compatriote, l'homme qui avait respiré le même air et foulé de ses pas les mêmes sentiers que lui; mais il aimait surtout le poète qui avait peint en vers si francs, si honnêtes, la vie agricole des populations doriennes, qui avait recueilli toutes les traditions de cette race et qui du premier jusqu'au dernier ver^ de son œuvre s'était ainsi constitué son chantre officiel. Hésiode et Pindare étaient non seulement du même pays, ils étaient du même monde : ces deux cœurs battaient à l'unisson.
U semble au contraire qu'il n'y ait eu pour Homère du côté de Pindare que répulsion. Il l'a nommé trois fois, il est vrai, l'une pour lui emprunter une sentence 5, l'autre pour le blâmer d'avoir exalté la gloire d'Ulysse aux dépens de celle d'Ajax •, et la troisième pour rappeler que, malgré la honte que le suicide
» Ném, YIU.
2 Œymp. VIII.
3 Ném. V.
* (JEuv, et Jours, v. 108.
'^Pyth, IV, 277; Iliad,, XV, 207.
^ JVétP, VU, 21.
LA POÉSIK LYRIQUE COSMOPOLITE : PÏNDARE i^\
de ce dernier pouvait attirer sur les Grecs venus aux plaines d'Ilion, Homère cependant l'avait honoré parmi les hommes, et avait dit, la branche sacrée à la main, comment les divins aèdes devaient célébrer ce héros*. Mais à part ces trois passages, on ne trouve plus rien dans les souvenirs mythiques de Pindare qui rappelle Tinfluence homérique. On dirait même qu'il l'évite de parti pris là même où elle semblait devoir s'imposer. Ainsi à propos de l'amitié d'Achille pour Patrocle, tandis qu'on s'attendait à voir le poète en chercher le témoignage dans V Iliade, il s'en réfère tout simplement à un des premiers combats que livrèrent les Grecs, quand ils abordèrent sur les côtes de la Mysie : « C'est à partir de ce moment, dit-il, que le rejeton de Thétis voulut qu'aux jours sanglants des combats, le (ils de Ménétios, fût toujours placé près de sa lance meurtrière 2. » Homère n'a rien dit de ce fait d'armes.
Évidemment Pindare suivait une autre voie que relie du poète ionien ; il ne se sentait plus avec lui comme un compatriote, un frère, un homme de la famille. C'était un monde où sa pensée ne se hasardait qu'avec défiance, où son cceur ne trouvait [)lus à se prendre. Il ne rencontrait plus là ses héros préférés ; dans les œuvres homériques, si l'on retranche Achille et les Ajax, les premières places n'appartiennent plus qu'à des [)ersonnâges étrangers au dorisme, à ces héros Achéens que le dorisme avait précisément fait disparaître de l'histoire hellénique, à cet Ulysse, I indigne vainqueur de l'un des héros les plus chers au cœur d(^ Pindare. Enfin l'on sait qu'il y avait rivalité entre les deux écoles : certaines traditions même mettaient les deux chefs de ces écoles en présence et donnaient la victoire à Hésiode sur Homère. Il est possible que, tout en reconnaissant in petto la supériorité poétique du chantre de l'ionie sur celui d'Ascra, Pindare, avec ses préjugés béotiens, n'ait pas voulu la proclamer ostensiblement par des emprunts qui en eussent été l'irrécusable aveu.
n ne parait pas avoir eu pour les autres poèmes du cycle la même antipathie. Il fit aux Cypria, qu'il croyait pourtant l'œuvre d'Homère, dit-on 3, des emprunts assez considérai)!*»». Le récit
' lithm. m, 55.
2 Olymp. IX. T9.
3 ÉLiB», Hùt. rar, IX, ^5.
a6i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
détaillé de la mort de Castor, la prière qu'adresse alorsPolluxà Zeus, et le choix que le dieu lui laisse ou d'habiter étemellementrOlympe en compagnie d'Athéné et d'Ares, ou, partageant 1 avec son frère, de passer la moitié de ses jours dans les abimes de la terre et lautredans les palais du ciel, tous ces traits étaient empruntés aux Cypria^, comme aussi peut-être la prédiction de Thémiset le mariage deThétisavec Pelée, dans la Vll^isthmique^, peut-étr j même encore le beau tableau de l'enfance d'Achille, dans la VII* néméenne^. Enûn la victoire d'Achille sur Cycnos* et la façon dotit il fit amitié avec Patrocle ^, passaient dans l'antiquité pour des épisodes dont Pindare avait trouvé l'indication dans les Cypria. Pindare mit également à contribution VÉthiopide. Ce qu'il dit de la lutte malheureuse d'Ajax avec Ulysse, de son suicide^, venait de ce poème. Ce qu'il raconte du dévoûment d'Antiloque se sacrifiant pour sauver son père^, devait en venir également. Il serait possible enfin que la Petite Iliadeàe Leschès lui eût fourni l'exemple de Philoctète; dont la guérison miraculeuse devait relever le courage et les espérances d'Hiéron malade. Un grand nombre de ces emprunts ne sont guère, à vrai dire, que de rapides réminiscences ; mais ils suffisent pour montrer à quel point Pindare était familier avec toute cette poésie qui était en résumé le cycle du mythe autant que celui de l'épopée.
C'est là que Pindare prenait d'ordinaire ses légendes; il puisait à même dans ce grand courant populaire, ne craignant pas de répéter ce qu'avaient déjà dit ses devanciers. Les anciens, sans dédaigner le nouveau, n'en étaient pourtant pas aussi curieux que les modernes, ils n'attachaient pas la même importance au fait. Ce qui les charmait avant tout, c'est la manière dont il était présenté, l'application nouvelle qu'on en faisait. Cela suffisait pour le rajeunir à leurs yeux. Ainsi s'explique un phénomène autrement inexplicable chez un peuple aussi intelligent,
» Schol. ai Nem. X. <H4.
- Wei.ckbr, Derepische CycJm, il, p. 87, note 3.
< Olifinp. H el hthm. IV.
■' Voir plus haiil, page préc«Vl«Mi(p, note 2.
6 AVm. VII; MU; hthm, IJf.
" Pi/ih. M,
aussi vif, à savoir la répétition, le retour continuel des mêmes légendes dans sa poésie et dans sa plastique. Sophocle reportait sans scrupule à la scène des sujets déjà traités par Eschyle ; et Euripide, sans craindre la satiété du public ou le reproche de plagiat, remettait sous les yeux des histoires qui avaient déjà ■fait pleurer dans les drames de ses deux rivaux *. La statuaire répétait de même des formes déjà connues : les divinités et les héros avaient leurs attitudes consacrées, leurs attributs traditionnels et pour ainsi dire dogmatiques. Mais, sll n'était pas permis de les changer complètement, on pouvait apporter quelque modification légère, qui, sans rompre ouvertement avec la tradition, donnait à l'œuvre nouvelle un air suffisant d'originalité. Voilà ce que Pindare avait à cœur de trouver et qui plus d'une fois sans doute, malgré, toutes les ressources de son talent, lui coûta de pénibles efforts. Il en a fait naïvement l'aveu. Un jour le nom de Cinyras de Cypre se présente à sa pensée ; mais au lieu de se laisser aller à développer la gracieuse légende de ce héros, prêtre et favori d'Aphrodite, il songe à la foule de poètes qui l'ont déjà chantée; et désespérant de la rafraîchir : « Je m'arrête, dit-il, sur mes pieds légers, soufflant avant de continuer à parler. Car tout a été dit de toute façon, et il y a grand péril, quand on trouve du nouveau, à le livrer à la critique publique 2. »
Cependant Pindare n'était pas homme à jeter toujours ainsi le
manche après la cognée. 11 sentait bien qu'après tout le plus haut
mérite du poète, c'est d'inventer, de créer a son tour : « Le vin
vieux est le meilleur, disait-il, mais en fait de chansons, van-
' Gœthe en homme d'expérience et de fine observation, a parfaitement vu Favantage qui résultait pour l'art et pour l'artiste d'une couiume qui nous >emble au premier abord accuser une certaine faiblesse d'invention: a Le poêle, dit-il, avec les caractères qu'il invente et les idées qu'il développe | erd une partie de son être, et plus tard, dans les autres productions, il n'n plus la même
riche abondance: il s'est dépouillé lui-même Si l'on n'invente pas son
sujet, si on le prend tout donné, toutesi bien différent; fout est bien plus facile. Les fait?, les caraclères existe it déjà, le poète n'a que la vie à ré|»andr.î psrtOMt. De plus, il reste i.ossesseur de ses propres richesses intérieures, car il n'a à fournir que peu de lui-même. La dépense de temps et de force est aussi bien moindre, car il n'a que la peine de l'exécution. Je conseille, oui, même des sujets déjà traités. Combien d'Jphigénies n'a-t-on pas faites, et cependant toutes sont différentes : chacun a vu et disposé les choses difléremmejt, parce que chacun a suivi ses instincts. » Conversât, par Rckfrman.n. I, p. 36 pV«uiv.
* ISém. vm, ^9.
Ions la fleur brillante de k nouveauté . *» Cette fleur, Pindare eut plus d'une fois la bonne fortune de la cueillir. Naturellement ce n était pas dans les sentiers battus qu'il la rencontrait. Quoi (lu'il ait dit lui-même dans les vers que nous venons de citer, tout n'avait pas encore été chanté; il restait dans certaines régions éloignées, dans certaines familles, des légendes sur les- (luellos la muse épique ou lyrique ne s'était point encore essayée. Pindare ne craignait pas de se déranger pour les recueillir sur place. C'est ainsi qu'il alla chercher à Anthédon quelques traditions locales sur le dieu marin Glaucos 2. Il n'en est rien restée mais le témoignage de Pausanias est formel. Les épinicies d'ailleurs nous offrent plus d'un exemple de ce genre. Toute cette histoire de Rhodes qui n'avait pas encore émergé du fodddes eaux, quand les dieux se partagèrent le monde, la proposition que fait Zeus à Hélios de recommencer le partage auquel il n'avait pas assisté, le refus du dieu qui se contente de réclamer pour son lot la terre nouvellement apparue, c'était une tradition locale que Pindare, s'il faut en croire quelques mots du scoliaste, avait entendu conter aux anciens de l'île et qu'il fut le premier à mettre en vers * . Ce qu'il dit dans la même ode de l'origine des Rhodiens issus d'Amyntor par leur aïeule Astydamie, viendrait probablement encore de la même source. La prédiction que Médée fait à Euphémos et qui révèle au héros toutes les aventures par lesquelles passeront ses descendants avant de fonder Cyrène, ne se lisait nulle part ailleurs, avant que Pindare l'ait mise dans une de ses pythiques^. De même peut^trepour la prédiction que fait Thémis à Zeus et à Posidon, afin de les détourner de faire la cour à Thétis s. Ce sertait Pindare encore qui aurait le premier fait aller Pelée à Troie 7, et le premier aussi conté dans un prosodie la légende de Délos flottante *. Pour ces légendes, on sait par des témoignages, des allusions,
» Olymp, IX, 48.
2 Paos., IX, 22, 7.
3 Sauf peut-être dans le frag. 5; le Mélicerte dont il y est question, est souvent pris en effet pour Glaucos.
* Olymp. VII.
^ Pyth, IV, aa-50,
Isthm, VII> 84-4R. Voir pourtant plus haut, p. Bë4, note a. 7 Frag. uo.
* Frag. 87-88.
que c'est Pindare qui leur a, pour ainsi dire, donné le baptême de la poésie. Mais il en est certainement d'autres encore que les scoliastes n'ont pas relevées. Nous connaissons si peu toute cette immense mythologie grecque que nous ne pouvons guère espérer de pouvoir les reconnaître ; il y a cependant pour quelques-unes des probabilités bien fortes. 'Ainsi pour cette légende d'Iamos que Pindare avait dû puiser directement dans les récits de la famille, et qui par le charme et la fraîcheur avec laquelle il Ta contée, nous montre ce que pouvait le poète, quand il s'abandonnait aux seules inspirations de sa fantaisie :
Il me feut aujourd'hui aller près de la nymphe Pitanè , sur TEurotas : c'est le moment. Unie à Posidon, fils de Cronos, elle mit au monde, dit-on, une fille, Évadné aux boucles de violettes. Elle avait caché son faix virginal dans son sein ; mais, au mois fixé, elle envoya des serviteurs remettre le nourrisson au héros filsdllatos, Épytos, qui régnait dans Phésane sur les Arcadiens et avait obtenu pour lot d'habiter les rives de TAlphée. Là donc fut nourrie Évadné, qui goûta d'aboid par Apollon les douceurs d'Aphrodite. Mais elle ne put dérober toujours à Épytos l'œuvre génératrice du Dieu. Épytos, refoulant dans son cœur une colère indicible et des soucis acérés, partit à Pytho pour consulter sur ce malheur insupportable. Cependant Évadné, déposant sa ceinture de pourpre safranée et son urne d'argent*, enfanta un fils inspiré du dieu. Près d'elle, le Dieu à la chevelure d'or avait placé la bienveillante Ilythie et les Moires. Or des entrailles maternelles, au milieu de douleurs qui avaient leur charme, lamos vint à la lumière, rapidement. Sa mère, à regret, le laissait à terre. Mais deux dragons aux yeux brillants, par la volonté céleste, le nourrirent du suc irréprochable des abeilles, pleins d'attention pour lui. Quand le roi fut revenu en toute hâte de la pierreuse Pytho, il demanda dans sa demeure à tous ses gens l'enfant qu'Évadné avait mis au monde : « C'est, disait-il, le fils de Phébos et, parmi les mortels, il sera un devin supérieur et sa race ne cessera pas. » C'est ainsi qu'il parlait ; mais ceux-ci juraient n'avoir ni entendu ni vu celui qui pourtant avait déjà cinq jours d'existence. Et en effet il était caché parmi des joncs et d'énormes buissons, son doux corps recouvert des pétales blondes et pourprées de la violette. C'est pourquoi sa mère déclara qu'il s'appellerait toujours de ce nom immortel 2. Quand il eut cueilli le fruit de l'aimable jeunesse à la couronne d'or, descendant au milieu de l'Alphée, il invoqua Posidon à la vaste force, son ancêtre, et l'archer protecteur de Délos divinement fixée, demandant pour sa tète la gloire de pasteur de peuple : c'était la nuit, sous l'éther. Et une voix, la voix claire de son père, se .fit entendre et
* Elle était sortie comme pour aller chercher de l'eau à la {ovi\aiw^«
'Le nom d'Iamos que porta ïe héros, semble en effel \%mi ait \w,'^i\%>Xaw
lui répondit : « Lève-toi, mon fils, viens ici, obéissant à raa parole, dans un pays qui appartient à tous. » Et ils allèrent vers la roche escarpée du haut Cronion. Là, Phébos lui donna un double trésor de divination, d'abord de pouvoir entendre une voix qui ne connaît pas les mensonges ; puis, quand le hardi Héraclès, auguste rejeton des Alcides, viendrait fonder pour son père une fête populaire et la grande institution des jeu\, il lui ordonna d'établir un oracle sur le sonnmet de l'autel de Zeus. Depuis ce temps la race des lamides est illustre parmi les Grecs*.
Il suffit de parcourir quelques odes de Pindare pour reconnaitie que dans l'emploi de ses mythes il suivait quelque règle et ne s'abandonnait pas tout simplement au caprice de son imagination. Ce n*est pas ainsi du reste que procédait Fart grec, si réfléchi, si calculateur. Sur les quarante-quatre poèmes complets qui nous restent, il y en a bien une trentaine où Ton saisit facilement le rapport général du mythe au sujet. Tantôt le poète raconte la fondation des jeux où son client a remporté la victoire, comme dans les trois olympiques I, III, et X. Dans chacune de ces trois odes figure à titre de mythe principal un des épisodes qui formaient l'histoire de ces jeux. Mais en somme cette veinelà n'était pas riche, et quand Pindare se mit lui-même à l'œuvre, il est probable qu'il la trouvait déjà bien exploitée par son devancier Simonide. Quelquefois le mythe se rapporte à la nature même de la victoire. Le flûtiste Midias, d'Agrigente, avait remporté aux jeux pythiques le prix de son art pour le nome polycéphale : or c'était Athéné qui, lors de la victoire de Persée su r les Gorgones, avait inventé ce nome. Cela suffît au poète pour \ raconter l'expédition du héros 2. Une autre fois, c'était un fils, Antiloque, qui avait monté le char de son père, TAgrigentin Xénocrate ; Pindare songe alors au héros du même nom, le fils de Nestor, Antiloque, soutenant de même la lutte pour son père contre Memnon, et il fait de ce mythe le centre même de son ode 3. Hérodote de thèbes, au contraire, a conduit lui-même son char : cette habileté rappelle au poète les noms des cochers | mythiques les plus illustres, Castor, Pollux, lolas*.
» Olymp. M, 27-71.
2 Pyth. XIF.
•' /'.y///. Vf.
* hthm. r.
Mais en général Pindare cherchait pour ses mythes des rapports moins superficiels. Quand il avait à louer des grands seigneurs, des tyrans, des rois, 1^ chose allait d'elle-même: ces familles étaient anciennes, elles avaient des légendes sur leur origine^ sur leur fondateur, marqué dès sa naissance d'un sceau mystérieux. Nous avons vu tout à l'heure le parti qu'avait tiré, le poète de l'histoire d'Iamos dans l'ode qu'il composa pour glorifier son descendant Agésias. Le récit de l'expédition des Argonautes est parfaitement à sa place dans un poème en l'honneur du roi de Cyrène Arcésilas, puisque le fondateur de cette dynastie avait été précisément un des héros de cette expédition *. De même encore ce que dit le poète des aventures de Cadmps, des épreuves par lesquelles passèrent ses filles, des tragiques histoires des Labdacides, tout cela devait toucher particulièrement Théron, à qui l'ode est adressée 2, puisque ce prince était issu de ces familles et que le tableau de leur destinée, si cruelle d'abord, à la fin si glorieuse, devait le soutenir dans ses propres luttes.
Mais la clientèle de Pindare n'avait pas toujours une pareille illustration. Nous avons parlé de l'affection toute particulière qu'il portait aux Éginètes: il chanta souvent les victoires que ces robustes insulaires remportèrent en différents endroits. C'étaient de braves gens, sans doute, au coeur d'or, aux membres de fer ; mais en somme ils n'avaient que leur mérite personnel, et le poète ne pouvait trouver dans ces familles bourgeoises ni légendes ni traditions. Heureusement il y avait là les Éacides, « ces Ëaddes au char d'or, dont il s'était fait une loi de glorifier le nom chaque fois qu'il abordait à l'île ^ ». £t il le glorifiait si bien que dans les dix odes en l'honneur de vainqueurs Eginètes, il n'y en a -pas une -où l'un de ces anciens héros ne figure à la place d'honneur*. L'Éginète aux dépens ou plutôt à l'occasion duquel se faisait cette glorification, bien loin de s'en froisser, y trouvait une jouissance de plus pour son amour-propre. Il se sentait associé au culte dont ces héros indigènes étaient l'objet
• Pyth. IV.
2 Olymp. n.
3 ïtikm, VI, 20.
* Voir Olymp, Vin; Nérn. III. IV, V, VI, VH, VUl; Isthm. \>!,N\,\W.
dans l'île, et son nom, sa victoire en recevait un lustre qui le grandissait à ses yeux. Pindare eut plus d'une fois recours à des emprunts de ce genre pour étoffer des sujets qui pouvaient lui sembler un peu maigres, et le procédé n'avait rien que de conforme aux idées qui régnaient alors dans le monde hellénique. Le citoyen ne vivait pas isolé, enfermé dans ses affections ou ^es gloires de famille ; il faisait partie d'un grand tout qui s'appelait la cité, et ses succès remplissaient d'orgueil la communauté tout entière, comme aussi les triomphes passés de celle-ci, les événements illustres dont elle avait été le théâtre, les héros qu'elle avait jadis produits, remuaient chacun de ses enfants jusqu'au phis profond de leurs cœurs.
Voilà pourquoi le poète ne croyait pas sortir de son sujet, en célébrant, par exemple, les origines de Rhodes, à propos de la victoire du Rhodien Diagoras^ ni en rappelant à propos de celle du Corinthien Xénophon les exploits de son mythique compatriote Bell<^rophon2. Quelquefois même c'était tout simplement un événement extraordinaire qui s'était passé dans la contrée et dont le poète rajeunissait le souvenir, bien persuadé que son client n'en serait que flatté. C'est ce qu'il fit pour Épharmoste d'Oponte. Plusieurs traditions circulaient dans la Grèce sur l'origine des hommes. Les uns, comme Hésiode, faisaient créer les diverses races humaines par Zeus et les Olympiens 3; pour d'autres, c'était Prométhée qui avait modelé le premier homme avec de l'argile. Dans le nord de la Grèce, on croyait que les hommes étaient nés près d'Oponte même des pierres jetée-s par Deucalion et Pyrrha, après le déluge qui avait anéanti la génération précédente. Pindare, composant pour un habitant d'Oponte, choisit précisément cette dernière tradition; outre son intérêt général, elle avait encore pour Épharmoste l'intérêt particulier d'une légende domestique, puisque ce héros tirait son origine d'une fille de Deucalion aimée de Zeus *. Tous ces exemples ne laissent aucun doute sur le soin que Pindare apportait à choisir les légendes dont il brochait si pittoresquement le tissu de sa
' Olymp, VII.
2 Olymp. XIII.
^ HÉSIODE, Œuv. et Jours. 109 et siiiv.
^ O/jj/mp. IX.
poésie. Mais allait-il plus loin que cette concordance générale? \ttachait-il un sens particulier à chacun des détails qu'il peignait dans ses vers? C'est là une question très débattue; pour la traiter convenablement, il faut la reprendre de plus haut et surtout il faut en étendre la portée. En réalité il s'agit non pas seulement de la façon dont Pindare employait le mythe ; il s'agit de la manière dont il entendait son œuvre, dont il en disposait les diverses parties. Avait-il un plan, c'est-à-dire un but et des moyens méthodiquement combinés pour l'atteindre? Savait-il enfin où il devait aller et les chemins divers par où il devait passer?
Dante, au commencement de sa Vita nuova. raconte qu'un jour il fut salué par sa dame si virtuosamente qu'il lui sembla toucher tous les termes de la béatitude, et que pour savourer son bonheur, il courut s'enfermer dans une chambre solitaire, où, à force de penser à cette dame si courtoise, il finit par s'endormir. Il eut alors un songe; l'idée lui vint de raconter ce songe en un sonnet et de l'adresser à toute âme énamourée, à tout gentil cœur, comme une gracieuse énigme à deviner. Un grand nombre de fidèles d'amour répondirent à cet appel. Mais, ajoute le poète, le vrai sens du dit songe ne fut alors compris par personne. Aussi, voyant que ses contemporains avaient si peu l'intellect des choses d'amour, se résolut-il à donner dans le reste de sa Vita l'explication de tx)us les sonnets et canzones qu'il y mettrait, indiquant les parties dont se compose chacune de ces pièces, où commencent, où finissent ces parties, ce qu'il a voulu dire dans l'une, dans l'autre, faisant enfin un commentaire complet, n est fâcheux que Pindare n'ait pas eu pareille idée : il eût épargné à ses amis comme à ses ennemis bien des divagations, bien des sottises. En effet, il est avec Eschyle l'ancien dont l'intellect, pour parler comme Dante, fut octroyé le plus tard à la critique moderne.
Au xvi« siècle, dans cette flambée d'enthousiasme qu'alluma la renaissance des chefs-d'œuvre antiques, on ne pouvait qu'admirer : la tête n'était pas assez calme pour juger. Ronsard se précipita dans Pindare avec cette fougue, cette furia francese qu'il portait en toute chose.
Je veux lire en trois jours Tlliade d'Homève,
s'écriait-il, et vraisemblablement il n'en mettait- pas davantage pour dévorer Pindare. Au siècle suivant, notre poète souffrit de cet excès d'admiration. Malherbe qui n'aimait pas beaucoup les Grecs en général et ea particulier ne pouvait supporter Ronsard, traita sans façon le lyrisme de Pindare de galimaUas : le mot fit lortune. Boileau de son côté eut une parole malheureuse ; sans vouloir être malin, il fit au vieux poète la plus cruelle des malices, quand il dit de l'ode pindarique que
Chez elle un beau désordre est un effet de Tart.
En vain, dans ses Réflexions critiques sur Longin^ s'ingénia-t-il à relever la majesté du style de Pindare ; Perrault n'en continua pas moins à plaisanter sur l'obscurité de cet auteur que personne n'entend, mais qu'on admire sur parole. Quant à La Motte, avec son système d'économie poétique, il ne voyait dans les épisodes et les mythes que des digressions condamnables, autant dire des divagations. -
Chose singulière, c'est au siècle suivant, dans ce siècle si peu fait pour sentir la poésie, que l'on commença à soupçonner, à entrevoir la viaie nature de l'inspiration pindarique. L'honneur en revient à des membres de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Tandis que Voltaire, de son aveu du reste, « Thomnie du monde le moins grec* », renouvelait toutes les plaisanteries traditionnelles sur « Tinintelligible et boursouflé Thébain », sur « le sublime clianteur des cochers grecs et des combats à coups de poing 2 », des hommes qui n avaient pas son esprit sans doute, mais qui savaient du grec et possédaient passablement
' Lettre à Chabanon, 1772
2 Même lettre. Comme on fait souvent allusion à certains vers où Voltaire a résumé à sa façon toute son opinion sur notre poète, pionr éviier à nos lecteurs la peine *de les chercher, nous nous permettons de les donner ici. | Ils forment la première strophe d'une ode intitulée Galimatias Pindariqve, où Voltaire célèbre sur un ton badin le carrousel que Catherine U donna en
Surs du tombeau, divin Pindare,
Tui qui célébras autrefois
Les cher.iux de quelques bourgeotB I
Ou de Corinthu ou de M^are; !
Toi qui possèdes le talent j
De pirler benucoup sans riea dire.
Toi qui modules sivamment !
Des vers que personne n'entend
El qu'il taul pourVauV <\>\'Qia admire.
eur antiquité, Tabbé Fraguier*, Gossart^, Chabanon^, Vauviliiers *, ce dernier surtout, mentiraient dans des dissertations rapides, un peu superficielles, à la française, dirait Montaigne, que 3es digressions si tympanisées n'étaient pourtant pas sans rapport ivec le sujet, et que les Grecs, sinon les Français, pouvaient fort bien s'intéresser à des récits mythiques où se trouvait retracée l'histoire de leur race, de leur cité, de leurs familles 5. Marmontel dans ses Eléments de littérature^, La Harpe dans son Lycée '^, Barthélémy dans son Voyage du Jeune Anarcharsis^, admettaient à peu près ces idées, mais sans les approfondir, sans les étayer d'une érudition personnelle, pénétrante. Il n'y avait alors en France, en Europe même, qu'un seul homme qui par instinct de poète, par affinité de race, comprît réellement Pindare ; c'était André CÉénier 9. Mais il gardait pour lui sa façon de penser; tout au plus la consignait-il sur quelque feuille volante, soigneusement serrée dans ses cartons et qui ne devait en sortir que bien longtemps après. Telle est cette page que lui inspirait l'ode de Malherbe à Marie de Médicis pour sa bienvenue en France, ode qui fut présentée à la jeune reiue à Aix, en 1600 : « Cette ode, dit André Chénier, est bien écrite, pleine d images et dVxpressions heureuses, mais un peu froide et vide de choses,
1 Sur le caractère de Piiid^re, dans les Mém. de l'Académie des Inscript. et Belles-Lettres, t. U, p. 34 (Ane. série).
^Discours sur la poésie lyrique, 1761.
3 Discours sur Pindare et la poésie lyrique, Mém. de l'Acad. des Inscript. t. XXXII, p. 456.
* Essai sur Pindare, 1772.
5 11 n'est peut-être pas hors de propos de rappeler que c'est précisément à celte époque que des savants français, membres de l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, faisaient les premières recherches de la crilique moderne dans le champ de la poésie lyrique grecque. L'abbé Souchay écrivait en 1725 son Discours sur l'élégie et les poètes élégiaquen fMém. del'Acai, des Inscript. l. VII, p. 335-397). C'était le premier travail sur la quesMon et il a servi de guide jusqu'à nos jours, n'hésite pas à dire Bernhardy, Grundr. der griech'sch . j.iter>it., t. II, p. «63 An tome IX des mêmes mémoires, Souchây a réuni d'excellents matériaux po.ir Thisioire de l'épithalame. Sevin mettait dans le tome X de bonnes Recherches sur la vit d'ArchUooue. Bure' te inséra de même plusieurs mémoires sur dilférenls points d'archéologie grecque, notamment sur la musique.
« Article Poésie.
' l"-» partie, ch. vu, 1.
» Chap. XXXIV.
9 II faudra! ifaire pourtant une exception pour Gœthe sur qui Pindare avait produit rimpressiun la plus vive. Mais Gœtl.e était surtout sensible à l'énergie, au coloris de l'expression, au tour hardi, passionné; il ne paraît pas avoir saisi la logique ioiime, comme A. Chcnier. Nçus reviendrons sut ce\\\%ccûft\v\.^^^^V>î«.«
coinine presque tout ce qu'a fait Malherbe, car il faut avouer que ce poète n'est guère recommandable que pour le style. Au lieu de cet insupportable amas de fastidieuse galanterie dont il assassine cette pauvre reine, un poète fécond et véritablement lyrique, en parlant à une princesse du nom de Médicis, n'aurait pas oublié de s'étendre sur les louanges de cette famille illustre (jui a ressuscité les lettres et les arts en Italie et de là en France. Comme elle venait régner en France, il en aurait tiré un augure favorable pour les arts et la littérature de ce pays. Il eût fait un tableau court, pathétique et chaud de la barbarie où nous étions jusqu'au règne de François P"^. Ce plan lui eût fourni un poème grand, noble, varié, plein d'àme et d'intérêt., et plus flatteur pour une jeune princesse, surtout s'il eût su lui parler de sa beauté moins longuement et d'une manière plus simple, plus vraie, plus naïve qu'il ne l'a fait. Je demande si cela ne vaudrait pas mieux pour la gloire du poète et pour le plaisir du lecteur. Il eût peut-être appris à traiter l'ode de cette manière, s'il eût mieux lu, étudié, compris la langue et le ton de Pindare, qu'il méprisait beaucoup au lieu de chercher à le connaître un peu *. » La citation est un peu longue; mais après les blasphèmes de Malherbe et de Voltaire, il nous a semblé que c'était justice de faire une bonne et copieuse amende honorai3le à l'autel de Pindare.
On était loin d'être aussi avancé en Allemagne. Dès le commencement du xvii*' siècle pourtant, un estimable éditeur de Pindare, Érasme Sclimid avait déjà travaillé à retrouver le plan et renchaînement des idées chez son auteur. Mais ces études, méritoires pour l'époque, étaient restées sans influence sur la critique de son pays. Ce sont les travaux des savants français, de l'abbé Fraguier surtout, paraît-il 2, qui firent ouvrir les yeux
' André Chénier pouvait fort bien avoir de lui-même ces idées sur l'intéfcl tout à la fois historique et poétique que les légendes de Pindar» revêtaient pour lei Grecs. 11 est bon pourtant de remarquer que dans son Essai sur Pinaare, publié dès 1772, Vauvilliers avait exprimé quelques idées semblables et même esayé d'en démontier la justesse par une application moderne. En effet « il supposait un éloge du jeune duc de Longueville (celui qui fut tué au passage du Hhin) composé uans le gnût antique, et il faisait très bien voir que même chez les modernes l'éloge des aïeux du jeune duc et le récit de leurs exploits, modèle et présage des siens, aurait eu beaucoup de convenance et de giace. » Croiset, La Poésie de Pindare, p. 30i.
- Wblcker, Kleine Schrifl., t. il, p% m\.
de l'autre côté du Rhin. Schneider dans son ouvrage sur la vie et les œuvres de Pindare (1774), Gédiké dans les commentaires de sa traduction (1777-79), se risquèrent à afiirmer qu'il y a dans les odes un plan réel, quoique difficile à retrouver, et que, lorsqu'il nous échappe, c'est à notre ignorance et non à l'impéritie du poète qu'il faut nous en prendre. G. de Humboldt, Wagner, Camenz, essayèrent d'appliquer ces principes, ces vues plutôt, à quelques odes particulières. Mais à part ces tentatives isolées, qui laissaient en somme toute la question pindarique encore intacte, on en restait là. Heyne qui passa presque toute sa vie à éditer, à commenter Pindare, même après tous ces essais, toutes ces échappées de lumière, continuait à ne pas voir plus clair dans cette forêt de mythes, de pensées morales : les unes et les autres ne sont à ses yeux que des digressions, des horsd'œuvre choquants. F.-A. Wolf lui-même, si hardi, si prêt à rompre en visière à la routine, se contentait de répéter les banalités courantes sur les écarts du poète, sur ses transitions souvent dures et tout artificielles. Enfin, pourrait-on dire, comme Boileau de Malherbe, enfin Bœckh arriva, qui avec une érudition immense, effrayante, se mit résolument à chercher les rapports de temps, de lieux, de personnes, sur lesquels reposent ces œuvres mystérieuses*.. C'était du coup donner à la critique la clef qui devait enfin lui permettre d'entrer dans la poésie de Pindare. L'idée n'étaitpas absolument neuve : nous venons de voir que quelques-uns des prédécesseurs, des contemporains de Boeckh, surtout en France, avaient eu déjà le vague soupçon que le mythe dans Pindare n'était pas une digression pure et simple, un accident de poésie plus ou moins heureux, mais sans rappoit avec le sujet. Bœckh avait pu s'inspirer de ces vues; il avait surtout feuilleté ces scolies de Pindare dont il devait donner l'édition, et là^ dans ces pages où sont consignées tant d'explications puériles, tant de remarques saugrenues, il avait vu mainte fois les commentateurs rechercher entre la personne du vcdnqueur et le mythe de l'épinicie un rapport qu'ils ne saisissaient pas toujours, mais à l'existence duquel ils croyaient en général. Sans doute ils se trompaient lourdement : les plus beaux
> Dans les copieux coin mdu lai res qu'il mit à la suilc de sa monumenlale édition des œuvres de Pindare en trois volumes in-quatlo VN%\\-\%lV\»
mythes, comme celui de la IV« pythique, leur semblaient d'absurdes hors-d'œuvre*. Mais enfin le seul fait de rechercher ces rapports, d'essayer tour à tour des adaptations diverses, comme par exemple Aristarque, Chœris, Chrysippe et Didyme s'ingéniaient à le faire pour la I»* néméenne 2, ce fait seul indiquait une conviction bien établie dans la tête de ces érudits. Malheureusement ils avaient perdu le fil de la tradition et leur science n'était pas de force à le retrouver. Il fallait la vaste érudition et la perspicacité de Bœckh pour ressaisir, rattacher toutes ces allusions, et convertir enfin ces hypothèses, ces soupçons, ces demi-vues craintives en un principe fixe et lumineux.
Un de ses disciples, son collaborateur même dans le grand monument qu'il avait élevé à Pindare 5, Dissen, continua de creuser le sillon qu'avait ouvert le maître, et dans l'édition qu'il publia lui-même une dizaine d'années après, il reprenait à son tour le système d'explication des mythes pindariques par l'histoire. Bœckh s'était déjà montré bien téméraire, bien subtil, dans l'application de ce système ; Dissen renchérit encore et faillit tout compromettre par la façon pédantesque dont il l'exposa dans ses Pro%omènes et le pratiqua dans ses Commentaires, Pour ce critique, ce n'est pas seulement l'idée généraletiu mythe qui concorde avec le sujet de l'ode et qui en offre pour ainsi dire la traduction plastique; mais chacun des traits, chacune des expressions du poète vise un fait, un incident particulier de la vie de son héros. C'était tout simplement ridicule : avec une pareille théorie, l'œuvre d'art s'évanouirait ; il ne resterait à sa place qu'un calque pénible, un laborieux mot-â-mot, une espèce de rébus dont on ne pourrait tenter la solution sans violenter à la fois le goût, l'histoire et le bon sens.
Sans doute il y a des allusions dans Pindare. Il le dit lui-même et la chose était assez dans les habitudes nationales. Sans être les inventeurs de l'apologue, les Grecs aimaient ce genre de composition ; on le rencontre dans Hésiode déjà, dans Archiloque. Il plaisait à leur esprit subtil et fin, qui aimait à trouver où se
» Voir Schol. adIV Pyth , v. i ; ad X Pyth., v. 47.
2 Voir Schol. ad Nem., I, 49.
3.Les commentaires des Néméennes et des Isthmiques dans Tédition de Bœckh sont de Dissen.
prendre et qu'attirait le difficile, le compliqué même. Quand Pindare parle « des replis de ses hymnes * », quand il réclame de ses auditeurs la perspicacité d'un Œdipe 2, il reste donc fidèle à la tradition, et les allusions mythiques qu'il propose, les réalités qu'il enferme dans ces voiles brillants, sont comme les vérités moi-ales auxquelles la peau des bétes sert d'enveloppe dans Tapologue. Sans doute encore il s'inspirait de f histoire môme des familles qu'il avait à chanter, il puisait à pleines mains dans leurs annales domestiques, nous l'avons vu plus haut : il en faisait même à sa muse comme une loi 3. On voit à. maints-passages qu'il ne craignait pas d'intervenir dans les questions les plus délicates, de toucher aux points sensibles de ces âmes de tyrans, de rois, qu'il s'agissait de redresser, d'apaiser, de guérir. Il suivait le conseil qu'il donne quelque part à l'un d'eux et n'approchait de ces plaies « qu'une main douce et prudente* », il ne parlait qu'à mots couverts, de ces mots si habilement enveloppés de lumière et d'ombre, que les yeux les plus susceptibles ne pouvaient s'en blesser. Mais tout cela reconnu et parfaitement admis aujourd'hui par la critique, faut-il pousser plus loin et proclamer que le poète, comme le voudrait Dissen et même Bœckh, à chaque coup de pinceau dont il colore son mythe, à chaque trait qu'il dessine, au lieu de suivre sa fantaisie et de se laisser aller en artiste au charme d'un beau sujet, ne fait qu'imaginer des rapports et froidement agencer des allusions?
N'y eût-il d autres raisons pour rejeter cette manière de voir, que les explications absurdes auxquelles elle conduit, c'en serait déjà bien assez. On ne saurait en eflet s'imaginer toutes les sottises qu'a fait dire, même aux hommes les plus graves, ce parti pris de pousser jusqu'au bout l'application des mythes dans les odes de Pindare. Nous allons en donner quelques exemples. Le poète raconte tout au long dans sa Il« pythique à Hiéron Thistoire d'ixion qui tue son beau-père et qui, néanmoins admis à la table de Zeus, pousse l'ingratitude jusqu'à essayer de séduire lépouse
ï u>v«av icTux«Tç. Oiymp. I, 183.
3 oNotcv (t&Ttut. Ném. lU, 31 .
^Pyth. IV, 271.
T<mM IL V^
même du dieu. Ce mythe que Pindare expose dans tous ses détails et qui placé au centre môme de l'œuvre, semble en être la pierre fondamentale, a beaucoup embarrassé tous les commentateurs. Quel rapport a-t-il avec Tode? Que se proposait le poète? Quelle leçon, quel conseil voulait-il donner? Suivant Bœckhet Dissen, Ixion figurerait Hiéron lui-môme, et comme le poète a marqué son personnage mythique de deux traits distincts, à savoir le meurtre et Fincontinence, ces deux traits se retrouveraient justement dans la vie du tyran de Syracuse. En effet, jaloux de son frère Polyzélos, il Taurail envoyé au secours de Sybaris attaquée par les Crotoniates, dans l'espérance que les hasards de la guerre lui raviraient le jour du retour, comme eût dit Homère: voilà pour le premier trait. Quant au second, il aurait son application dans Tamour criminel d'Hiéron pour la femme de son frère, cette Démarate, ancienne épouse de Gélon, que celui-ci avait à sa mort léguée à Polyzélos. Mais d'abord toute cette chronique intime de la cour de Syracuse n'est qu'une simple conjecture; c'est, pour prendre une image dans le mythe môme qu'il s'agit d'expliquer, un fantôme, une nue que façonnent les commentateurs, et dont il ne sort, comme de celle d'Ixion, qu'un produit informe. Puis à supposer môme qu'Hiéron se fût laissé aller à cette passion coupable, quelle apparence y a-t-il qu'un poète aussi réservé que Pindare se fût permis d'y faire une allusion si peu discrète et de produire au grand jour d'une représentation publique ces misères, ces turpitudes royales ? Mais il fallait expliquer le sang d'un parent versé par Ixion et la cour sacrilège qu'il fit à l'épouse de Zeus; c'est ainsi que le parti pris, le système entraîne et mène, sans qu'on s'en aperçoive, tout simplement à l'absurde. Le mot n'est pas trop fort quand on songe à l'explication qu'a donnée d'un passage de cette ode un savant de premier ordre pourtant et des plus méri- . tants dans les choses de Pindare. Pour ce critique, ce n'est pas Hiéron que représente Ixion, mais Anaxilas, le tyran de Rhégium ; ce potentat ne cessait de molester les Locriens, Hiéron dut intervenir. Jusqu'ici il n'y a rien à dire, c'est une explication comme tant d'autres, mais voici : comme Pindare a parlé de « la couche profonde » de Zeus où sombra le bonheur d'Ixion, il s'agissait de retrouver Ve MV ovi Vob\et c^iie désignait le poète
par ce trait qui avait son intention ; notre critique n'a trouvé rien de mieux que la vallée, naturellement profonde, où Anaxilas avait infligé tout d'abord une défaite aux Locriens ; ce premier succès aurait déterminé l'intervention d'Hiéron et par suite amené la perte d*Anaxilas. Cette explication lève la paille, comme dirait La Fontaine *.
Faut-il donc renoncer à trouver le mot de cette poétique énigme et conclure avec quelques critiques que Pindare a fait ici comme les rapsodes aux festins des rois, et traité la légende qui lui passa par la tête sans se soucier d'établir un rapport entre son chant et la circonstance? Non certes, une pareille conclusion n'est plus de mise avec les progrès qu'a faits la critique de Pindare. Sans passer en revue toutes les interprétations plus ou moins vraisemblables qui ont été essayées 2, nous voudrions à notre tour, en nous aidant de l'histoire, en profitant de quelques-unes des vues de nos devanciers, montrer que ce mythe d'Ixion n'est pas aussi difficile à entendre qu'on le croit: seulement il faut le prendre par les grands côtés comme un tableau poétique et non pas à la lettre comme une parabole évangélique.
Une circonstance rappelée par Pindare, à savoir le secours quHiéron donna aux Locriens contre Anaxilas, permet de dater la pièce d'une manière assez précise. C'est l'an 3 de la LXXV^ Olympiade qu'Hiéron devint maître de Syracuse, et comme Anaxilas est mort une année ou deux tout au plus après, il faut que le service ait été rendu dans cet intervalle. Le souvenir en était encore tout frais, à voir la manière dont le p(»ète le rappelle, et par conséquent ce n'est pas se tromper que de mettre la composition de Tode vers l'an 477 ou 476 avant notre ère. Or à cette époque il y avait brouille entre Hiéron et son frère Polyzélos; ce dernier môme avait été forcé de s'enfuir et de chercher un asile chez son gendre Théron d'Agrigente. Pindare à qui tous ces princes faisaient la cour et qu'ils cherchaient à attirer près d'eux, se trouvait assez embarrassé ; il ne voulait froisser aucun de ces clients puissants et riches. Nous avons
> Ttcho Mommsbn, Pindaros, p. 91.
2 On en peut voir le long résumé dans Mezoeh, Pindars Siegeslipder, p. so ;t suiv.
vu que malgré rafïection qu'il paraît témoigner à Hiéron et que certainement il ressentait pour toutes les grandes qualités de ce tyi*an, notre poète dans le fond de son cœur lui préférait Théron. Peut-être avait-il laissé percer cette préférence et comme rien ne voyage plus aisément qu'une médisance, les rivaux qu'il avait là-bas, en Sicile, Simonide, Bacchylide et toute leur coterie avaient pu «e servir de ces bruits lointains pour le noircir près de l'ombrageux maître de Syracuse. Le moment était critique: la brouille entre les deux potentats rendait les insinuations plus faciles. Pindare avait dû être mis au courant de la situation par les gens mêmes d Hiéron. En effet cette victoire que le poète célèbre, bien que Tode soit rangée parmi les pythiques, n avait point été remportée aux jeux de ce nom, puisqu'elle avait été gagnée par des poulains et que les attelages de ce genre ne furent admis aux jeux pythiques comme aux autres grands jeux de la Grèce, qu'assez longtemps après *. Bœckh incline à croire que le concours avait eu lieu à Thèbes même 2. Pindare n'indique pas le lieu, contrairement à son usage, mais la façon dont il se dit venir de Thèbes rend la supposition de Bœckh tout à fait vraisemblable. Il vit donc alors tout le personnel qu'Hiéron envoyait concourir, il en apprit les intrigues de ses rivaux, et Ton cx)mprend qu'il n'ait rien eu plus à cœur que de parer les coups qu'on lui portait. La victoire du prince lui fournissait l'occasion la plus belle. Ou sent à la façon vive, impétueuse, dont il entre en matière, qu'il l'attendait avec impatience :
grande Syracuse, sanctuaire du belliqueux Ares, divine nourricière d'hommes et de chevaux qui aiment le fer, à toi je viens, apportant de la brillante Thèbes ce chant, Tannonce du quadrige retentissant par lequel le victorieux Hiéron a ceint de couronnes ètincelantes Ortygie, la demeure de la fluviale Artémis *.
Le scoliaste nous apprend que cette ode avait été commandée au poète *, On croirait plutôt le contraire aux expressions même du début, on dirait qu'aussitôt la victoire remportée,
' A la XLV« Pylhiade, 406. Paus., X, 7, 7.
2 Comment, p. 242.
3 Pyth 11,1.
^ Schol. ad Pyth, H, m.
Pindare s'est mis à l'œuvre, afin que son poème arrivât en même temps que l'heureuse nouvelle ou, pour mieux dire, l'apportât. C'est qu'il avait hâte- de se justifier et de faire envers Uiéron acte de loyalisme. L'ode, d'un bout à l'autre, est moins la glorification du tyran que la peinture des sentiments personnels du poète : on va voir comme le mythe d'Ixion se prête à ce dessein. Et tout d'abord, après le chaleureux début que nous venons de citer, comme si Pindare voulait accentuer encore le plaisir qu'il prend à chanter cette victoire du prince, il s'arrête,' il se complaît en des détails sur l'attelage qu'il a rarement donnés ailleurs :
C'est grâce à la faveur d'Artémis qii'Hiéron de ses mains iilustces a dompté ses poulains aux harnais bariolés ; la vierge amie des traits et le belliqueux Hermès ont uni leurs mains pour placer sur sa tête la brillante couronne, lorsqu'au siège poli, au char docile au frein, il attelait ses robustes coursiers, invoquant le Dieu puissant qui agite le trident*.
La richesse des harnais, l'agilité des chevaux, l'habileté du cocher, la protection des dieux, tout est rappelé ; Pindare n'oublie rien de ce qui pouvait flatter l'orgueil ou chatouiller le cœur du tyran. Mais pour toutes ces brillantes qualités qu'Hiéron déploie, le poète n'a que des chants: c'est le seul tribut qu'il puisse payer à la vertu. Ainsi du reste s'acquittent les Cypriens envere leur bienfaiteur Cinyras, ainsi les vierges de Locres envers Hiéron luimême : devant leurs portes, elles célèbrent celui qui les a sauvées des horreurs de la guerre et leur permet de regarder désormais l'avenir avec tranquillité 2. En eflet la reconnaissance est une loi suprême, l'exemple d'Ixion est là pour nous l'apprendre : « On dit que par Tordre des dieux, tournant sur sa roue ailée, il ne cesse de redire aux mortels qu'ils payeiil leur bienfaiteur d'un généreux retour ^. » Pour un ])hilosophe, un moraliste, il eût suffi de rappeler cette histoire et d'en indiquer d'un mot ou deux la valeur instructive. Mais Pindare est un poète : à la logique s'unit en lui l'imagination. Ce mythe d'Ixion, [îette légende singulière d'un homme s'attaquant à l'épouse
t Vers 7H2.
2 Vers 20.
1 Vpps 21-84.
même du plus puissant des dieux qui l'avait admis à sa table, la façon bizarre dont se venge l'époux outragé, le monstre eûtin qui naît de ce commerce à la fois imaginaire et sacrilège, tous ces traits curieux reviennent à sa mémoire et sollicitent sa fantaisie. Il se laisse donc aller à conter celte histoire :
Ti-ouvant chez les enfants de Cronos une douce existence, Ixion nesup- |)orta pas cet immense bonheur, car dans son esprit insensé, il s'éprit «rHéra qui est échue à la couche voluptueuse de Zeus. Or Taudace le poussa à un crime, comble de l'orgueil. Mais bientôt souffrant ce qu'il méritait, cet homme subit un châtiment suprême. Ses deux fautes se font sentir apportant la peine. D'abord c'était lui qui le premier parmi les mortels avait versé par ruse le sang d'un allié ; puis, dans la couche profonde de Zeus, il avait attenté à son épouse. Or il faut voir la mesure de toute chose pour soi-même. Celte union sacril^e le jeta dans une iiniiiense calamité, car il la réalisa et il dormit avec une Nue, séduit par un doux mensonge, l'ignorant. C'était en effet la forme de la plus belle des Olympiennes, la fille de Cronos. Les mains de Zeus lui avaient tendu ce piège, bel appât, et de même il fit la roue aux qa&tre rais, instrument de son supplice. Pris dans des entraves indissolubles, Ision fit entendre cette leçon qui s'adresse à tous. La ^ue, sans les Charités, seule, lui enfanta un fils orgueilleux, qui ne trouva considération ni parmi les hommes ni dans les demeures des dieux. En le nourrissant, elle le nomma Centaure, et lui, il s'unit aux cavales Magnétes, au pied du Pélion, et de là sortit une race extraordinaire, semblable à ses deux parents, à la mère par en bas, par en haut au père *.
On pourrait croire que le poète a complètement perdu de vue son but. Il n'en est rien : tout au contraire, d'un coup d'aile insensible, il s'en est rapproché peu à peu, si bien qu'aux derniers mots de son récit, il en est tout près, il y touche. En effet, la conclusion naturelle de cette poétique digression, c'est que l'ingrat a beau faire, il n'arrive à rien par la perversité, il ne crée que des monstres comme ce centaure « né de la Nue sans le secours des Charités ». Car, ajoute aussitôt le poète, Dieu est toujours là « accomplissant toute chose au gré de sa pensée, Dieu qui atteint l'aigle ailé, devance le dauphin dans la mer, rabat tout mortel orgueilleux et donne aux autres une gloire qui les défend contre la vieillesse 2 ». Voilà ce que le poète n'a garde d'oublier, et plus près de lui encore, dans sa profession
^ Vers 25 à 48.
^ Vers 49-52 .
même, il a l'exemple d'Archiloque, ce médisant qui ne vivait que de calomnies et fut toujours dans la détresse. Bien différent de ces êtres malfaisants, Pindare sait reconnaître le mérite et le proclamer, et tout aussitôt il en donne la preuve ; car, se tournant vers le prince, il le salue dans les termes les plus flatteurs, l<îs plus enthousiastes :
La richesse avec le succès, voilà le comble de la sagesse. Tu le possèdes certainement et peux le faire voir par ton esprit libéral, maître puissant de peuples et de villes aux belles couronnes de créneaux, et si quelqu*un prétend que pour la fortune et pour la gloire un homme d'entre les générations de jadis te fut supérieur dans la Grèce, il fait de vains efforts avec son faible esprit. Je veux, quand je chante la vertu, monter sur un navire orné de fleurs. A la jeunesse, d'un côté, convient le courage dans les guerres terribles, et de là aussi je soutiens que tu as remporté une gloire immense, combattant soit au milieu d'hommes à cheval, soit parmi des guerriers à pied ; et d'un autre côté ta sagesse mûrie par l'âge me fournit une matière complètement irréprochable pour te louer. Salut à toi I ce chant comme une marchandise phénicienne va te rejoindre au delà des flots blanchissants de la mer. Pour toi, reçois avec bienveillance ce Castoreion en mode éolien par considération pour la lyre à sept cordes qui l'accompagne*.
Après ces éloges, le poète passe aux conseils, à ceux qu'il voudrait voir suivis de préférence par le prince, à ceux qu'il a surtout besoin de faire pénétrer dans son âme. On l'avait desservi près de lui : il lui recommande la clairvoyance et l'éloignement des flatteurs. Qu'il reste tel que la nature l'a fait 2, c'està-dire simple et loyal, qu'il ne se laisse pas prendre comme les enfants par les grimaces du singe, mais qu'il imite Rhadamanthe. Les dieux ont honoré ce héros, parce qu'il a su cueillir le fruit irréprochable de la sagesse et n*a jamais permis à son âme de prendre plaisir aux malicieuses insinuations des méchants. Quant au poète, il n'est pas de ceux qui portent à tous leurs basses caresses. Il n'a rien de l'astuce du renard ; il sait aimer, comme il sait haïr. Il n'estime que l'homme sincère
' Vers 56-71 . Le Ccutoréion était un chant de guerre à Castor, en usage chez
accompagnée par la lyre, Pindare croit devoir expliquer au prince le sens détourné qu'il donne au mot Ccutoréion,
et franc. On avait pu calomnier près du tyran les sentiments aristocratiques du dDrien de vieille roche: il proteste de la façon la plus énergique et proclame hautement sa déférence absolue pour les secrets desseins de la Providence qui élèvent tantôt l'un, tantôt Tautre, Il n*est pas d'ailleurs de ces eavieu\ que blessent les succès d'autrui; par nature comme par système, il n*a donc rien en lui qui puisse l'éloigner du prince. Il ne demande au contraire qu'à rester à sa place et à vivre estimé des gens do bien, c'est-à-dire d'Hiéron lui-même :
Non, s'écrie-t-il en finissant, il ne faut pas lutter contre Dieu qui tantôt élève le sort de celui-ci, tantôt donne une grande gloire à d'autres. Mais cette pensée n'apaise pas Fâme des envieux : se traçant ,une carrière immense, ils font à leur propre cœur une blessure douloureuse, parce qu'ils ne peuvent atteindre tout ce qu'ils convoitent par la pensée. .L'on gagne à porter légèrement le joug qu'on a sur le cou; au contraire regimber contre l'aiguillon est un procédé pernicieux. Quant à moi, puissé-jeme mêler agréable aux gens de bien!
Voilà comment termine le poète en complète harmonie avec le mythe exposé par lui et placé comme un lumineux bas-relief au centre de son œuvre. Il n'en a pris que l'idée générale, ce qu'il appelle lui-même quelque part « la cime du discours »*, et cette idée, c'est que l'ingratitude est chose odieuse et que tôt ou tard elle est punie de la façon la plus terrible. L'ode est comme traversée tout entière parle cri d'Ixion; c'est Tépigraphfr i[ue le poète a mise en tête de son œuvre, c'est la pensée qu'il retourne en tout sens, qu'il a présente à tous ses vers. Le reste n'est qu'un détail, une parure poétique sur laquelle on doit bien se garder de porter la lourde main d'une logique méticuleuse. Les commentateurs ont voulu à toute force retrouver dans Ixion, les uns Hiéron, les autres Anaxilas, quelques-uns même JUndare. Ixion n'est rien de tout cela ; c'est une image, et les couleurs dont l'artiste l'a peinte n'ont qu'une valeur esthétique, tout comme les teintes diverses dont une femme élégante sait varier sa toilette.
Je crois qu'en partant de ce double principe que le poète s'est toujours guidé pour le choix de son mythe sur des réalités plus
OU moins sensibles aujourd'hui, mais que pour la façon dont il le traitait, il ne suivait en général que les inspirations de sa muse, les appels de sa fantaisie, je crois, dis-je, qu'en procédant îiinsi la critique s'épargnerait bien de la peine et surtout ne se gâterait pas comme à plaisir tout le charme dont rayonnent ces beaux tableaux. Un des mythes dont le rapport est le plus discuté, est celui qui termine la première néméenne. Pindare nous y présente Héraclès étouffant dans son berceau les serpents que la jalouse Héra avait envoyés pour le dévorer. L'ode est adressée à l'Etnéen Chromios, et tout d'abord rien, ni dans la personne du héros, ni môme dans son histoire ne semble justifier le choix d'une pareille légende, sans compter que pour les victoires curules, et telle était celle de Chromios, Pindare ne met jamais en scène Héraclès qui n'avait rien de commun avec ces exercices ; il cite alors Castor et Pollux, les écuyers par excellence. Cette ode avec son mythe avait donc déjà donné beaucoup de tablature aux anciens commentateurs : Aris'tarque voulait voir dans Héraclès le symbole et la supériorité de la vertu innée ; pour Chseris, Chromios avait mérité d'Hiéron par ses services les mêmes récompenses qu'Héraclès de Zeus, ce qui l'avait mis à même de pouvoir disputer la palme coûteuse de la victoire équestre ; Chrysij^ •jM;élendait que le mythe d'Héraclès n'était rappelé qu'en souvenir de la victoire que ce dieu avait remportée lui aussi à Némée, sur le fameux lion ; Didyme estimait que Pindare n'avait introduit ce mythe que pour la prédiction de Tirésias qui s'y trouve et que cette première victoire de Chromios à Némée; lur en présageait une suite d'autres, comme le premier exploit des serpents étouffés avait été pour le jeune héros l'annonce de toute une série de triomphes ^
Les (Critiques modernes n'étaient guère plus heureux dans leurs explications que leurs confrères de l'antiquité. Schneider, tout en vantantle mérite poétique du tableau qu'il trouvait bien supérieur à Fessai de Théocrite*, ne. pouvait s'empêcher d*y voir un épisode parfaitement étranger au sujet, ce qui donnait au poème, disait-il, la forme monstrueuse d'un hippocentaure-^.
1 PiND., Scfiol. ai Nem. I. 49.
a Idyl. XXIV.
s Ueber Pindart' Leben und Schriften, 1774, p. 1%.
Jacobs, Heync s'exprimaient à peu près de même. Welcker à qui il en coûtait de faire aussi bon marché de la logique du poète, ne pouvait renoncer à trouver le rapport entre le mythe et le sujet : songeant à la fondation récente de cette ville d'Etna dont Chromios était même le gouverneur, il voulait en voir la glorification dans ce tableau final d'Héraclès. D'après lui, la victoire heureuse de Chromios présageait à la jeune cité le même avenir glorieux que la victoire sur les serpents avait présagé à rhc'roïque enfanta C'est Dissen qui eut enfin le mérite de reconnaître le rapport réel de ce mythe d'Héraclès à la personne de Chromios, qui lui aussi, comme le héros, n'était arrivé, à la Jortune, à la gloire, que par une série d'épreuves courageusement supportées 2. Malheureusement ici, comme tant de fois ailleurs, Dissen a gâté son idée par toutes les explications de détail dont il a voulu la renforcer. Le poète y allait beaucoup plus simplement, plus largement. Il s'est contenté d'un rapport général, très facile à saisir, ainsi que nous Talions voir, et pour les détails, les traits particuliers, il a laissé faire à son imagination, qui, trouvant là un splendide sujet, n'a pas demandé mieux que d'en profiter.
Et d'abord qu'était ce Chromios ? Sans être né dans la pourpre, il appartenait probablement à l'une de ces nombreuses familles qui sur tous les points de la Grèce prétendaient descendre d'Héraclès. Ce n'était pas une raison suffisante encore pour introduire dans l'ode un mythe emprunté a l'histoire de ce dieu, d'autant plus, venons-nous dédire, que le poète ne parle jamais de lui à propos de victoires curules. Cependant cette descendance pouvait mettre l'artiste sur la voie, et le souvenir d'Héraclès ainsi éveillé ne devait pas tarder à se préciser, à se fixer sur quelque ressemblance sensible entre les destinées du héros et celle de son lointain rejeton. Chromios, dès sa jeunesse, s'était distingué par sa bravoure à la bataille d'Héloros que le tyran de Gela, Hippocrate, remporta sur les Syracusains; puis il avait suivi Gélon à Syracuse et avait si bien servi ce prince qu'il lui donna sa propre sœur en mariage ; Gélon môme voulut de lui faire
> Pour toutes ces opinions, voir Mezoer, op. cit., p. 99 et suiv,, où elles sonl résumées.
^ BfKCKU, Pind,- oper, Cotnmetvl. p. ^^^.
le tuteur de son fils, dans le cas où il serait mort lui-même avant la majorité de celui-ci. Enfin Hiéron continuait à lui témoigner la même confiance : il s'était servi de lui dans ses négociations avec Anaxilas de Rhégium, quand il avait voulu empêcher ce dernier de faire la guerre aux Locriens, et il l'avait nommé, les uns disent avec, les autres après son propre fils, gouverneur de la ville d'Etna qu'il fondait. Ainsi donc, pour résumer Thistoire de Chromios, c'était, comme dans une autre ode Pindare le dit de ce même personnage *, c'était un de ces hommes « qui par les travaux d'une loyale jeunesse méritent de conquérir pour leur vieillesse une existence heureuse ».
Maintenant, comment le poète va-t-il amener son mythe? Car enfin il ne suffit pas d'avoir une belle image, il faut encore lui faire sa place et la mettre dans son jour. Après un splendide salut à cette terre sacrée où TAlphée reparaît à la lumière, à ce somptueux quartier 'd'Ortygie, où Chromios avait son palais, et nous verrons tout à Fheure que le poète avait son dessein quand il faisait résonner ces noms poétiques, Pindare attaque aussitôt son sujet. Tout d'abord il déclare que si ce dernier succès, à savoir la victoire à Némée, vient de mettre le comble à la gloire de ce héros, ses divins talents en avaient jeté les fondements avec l'aide des dieux. Puis il rappelle les promesses du roi de rOlympe qui jadis avait donné sa parole à Perséphone qu'il ferait de la Sicile la terre la plus fertile, la plus riche en florissantes cités, peuplée de cavaliers intrépides à la guerre et de lutteurs qui conquerraient à Olympie le feuillage doré de Tolivier. Le poète se contente de cette allusion rapide aux exploits guerriers de Chromios, et si même il parle d'Olympie au lieu de Némée, c'est qu'il veut faire sa part à la susceptibilité du maître de Chromios, Hiéron, qui avait en effet remporté la palme aux jeux olympiques et qui aurait difficilement souffert d'être éclipsé par un de ses sujets. L'heureux favori avait ses jaloux, ses détracteurs : Pindare le sait, il y fait même une rapide allusion 2. Voilà pourquoi il se hâte de passer sur ce terrain brûlant pour arriver aux vertus plus personnelles de son héros, à sa vigueur dans l'action, à sa prudence dans les conseils, à sa générosité envers ses amis.
.\ém. IX, kh.
VVrs 2<.
C'est alors que repassant en lui-même cette glorieuse carrièi'e, si brillamment inaugurée par des prodiges de bravoure juvénile et qui s'achevait avec tant d'éclat dans les somptueux loisirs d*une opulence royale, il songe à Héraclès qui^ lui aussi, avait débuté dans la vie par un merveilleux exploit, pour arriver enfin aux honneurs de rOlynipe. Laissant alors courir son imagination que met en branle ce nom, ce souvenir, il nous peindra ce beau tableau :
Pour moi, je m'arrCve volontiers sur Héraclès, au haut sonunet de ses vertus, aimant à réveiller une antique tradition et racontant comment, aussitôt (ju^éoliappé des entraille.? de sa mère il fut venu à la lumière divine avec son frère jumeau, il ne put entrer dans ses langes de safran sans qu'Héra au tronc d'or s'en aperçût. Or la reine des dieux, irritée, envoya aussitôt des dragons. Ceux-ci, les portes ouvertes, pénétrèrent dans la vaste profondeur de la chambre à coucher, brûlant de promener autour des enfants leurs mâchoires incisives. Mais lui, il lava droite sa tête et, pour la première fois, fit Tessai de la lutte, saisissant de ses deux mains les deux serpents par le cou, sans qu'ils pussent fuir, et le temps qu'ils furent tenus sulTit pour que la vie s'exhalât de leurs corps monstrueux. Or une frayeur insupportable avait frappé les femmes qui se trouvaient autour du lit d'Alcmène. Quant à elle, s'élançant sans voiles de sa couche, elle essayait pourtant de secourir les enfants contre l'audace des monstres. Mais bientôt les chefs des Cadmécns accoururent, nombreux, avec leurs armes d'airain, et Amphitryon, brandissant dans sa main une épée tirée de son fourreau, arrivait en proie à de terribles soucis. Car son propre malheur abat chacun, mais le cœur se remet vite, quand il ne s'agit que du deuil d'autrui. Or il s'arrêta, Pâme mélangée de stupeur écrasante et de joie; car il voyait l'audace et la force merveilleuse de son (ils. Les dieux avaient changé du tout au tout le récit des messagers. Il appela son voisin, le prophète éminent du très haut Zeus, le véridiquc Tirésias. Celui-ci lui prédit ainsi qu'à tout le peuple à quels hasards Penfant se mêlera, combien de monstres iniques, il tuera sur terj'e, combien sur mer, et s'il renconti-e, dit-il, quelque mortel cheminant avec fourberie, il lui donnera la mort la plus terrible; et lorsque les dieux dans la plaine de Phlégra lutteront contre les géants, ceux-ci, ajouta-t-il, sous les jets de ses traits souilleront dans la poussière leur brillante chevelure. Quant à lui, désormais dans une paix continue, jouissant d'un illustre repos après tant de labeurs, ayant dans les demeures célestes reçu pour épouse la florissante Hébé, il aura une auguste résidence près de Zeus, le fils de Cronos *.
Contrairement à son usage, le poète a terminé son ode par le mythe, mais il n est pas si loin de son sujet qu'il en a Fair, et
' Vers SJ, jusquà la fin.
les auditeurs que sa muse a, d'un coup d'aile, emportés dans rOIympe, redescendent facilement sur la terre, tant les allusions qui remplissent lés derniers vers sont transparentes. Cette Hébé qu'Héraclès épouse, c'est la princesse dont la main récompensa la bravoure de Chromios ; cette auguste résidence de l'Olympe, c'est le palais qu'habite Chromios dans le plus riche quartier de Syracuse, celui même où Hiéron tenait sa cour. Ainsi la fin de l'ode se réjoint au début, à ces vers colorés où le poète disait:
Repos auguste d'Alphée, rameau de l'illustre Syracuse, Ortygie, résidence d'Artémis, sœur de Délos, c'est de ton sein que mon hymne harmonieux s'élance , pour consacrer la gloire des coursiers rapides comme le vent dont se réjouit Zeus Etnéen^
Faut-il aller plus loin et, avec quelques critiques, voir dans les derniers vers de la prédiction de Tirésias une allusion, non pas seulement au bonheur actuel dont jouit Chromios, mais à la félicité future qui l'attend, comme Héraclès, dans l'autre vie ? Il n'est pas impossible que Pindare ait eu cette idée ; elle se retrouve dans une autre ode dont le sujet et le mythe offrent avec ceux de notre néméenne une ressemblance assez frappante. C'est la II® olympique à Théron. Théron, comme Chromios, avait été d'abord fort éprouvé, et Pindare compare son destin à celui des fiUes de Cadmos qui n'arrivèrent au bonheur qu'après des calamités sans nombre ; puis, non content des prospérités terrestres au sein desquelles Théron vivait ici-bas, le poète, comme pour les compléter, lui montre les félicités bien supérieures des hommes justes dans l'Ile des Bienheureux. La même allusion à une autre vie pourrait être dans notre ode ; l'accueil que rencontrait en Sicile la doctrine de Pythagore aiderait à le croire, mais enfin Cette allusion n'est pas nécessaire pour l'intelligence du mythe et sa parMte adaptation au sujet.
La IX^ néméenne, adressée au même Chromios, a donné tout autant de peine aux commentateurs que la l^. Ils n'ont pu rattacher au sujet d'une manière satisfaisante le mythe d'Adraste cjue le poète développe avec un luxe inaccoutumé de détails. Cette expédition sanglante contre Thèbes, ces bûchers où brû-
« Vers i à 6.