‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 22 sur 34 · Tome IL V · texte numérisé non relu

Tome IL V

lent les cadavres et d'où s'exhale une fumée blanchâtre, cet Amphiaraos englouti tout vivant avec son char dans le sein de la terre brusquement entr'ouverte, toutes ces horreurs n'ont guère paru qu'un non-sens dans un sujet qui leur semblait complètement étranger. Bœckh y voit une allusion aux luttes intestines des potentats siciliens ; Dissen un appel à la concorde entre tous ces rivaux * ; Rauchenstein ne sait trop que dire et renonce à trouver un rapport direct avec les circonstances du moment 2 ; un autre considère cette expédition malheureuse d'Adraste entreprise contre la volonté de Zeus comme un contraste saisissant aux succès des campagnes que les Syracusains ont menées contre les Barbares avec l'assistance des dieux 3. Ces interprétations sont loin d'être satisfaisantes : les unes supposent trop de sous-entendus; les autres ne tiennent pas assez compte des exigences d'une œuvre d'art, et lors même que l'histoire s'en accommoderait, l'esthétique réclamerait. Car encore une fois c'est un poète que nous avons à expliquer, et l'on n'a rien fait tant qu'on n'a pas trouvé la façon dont la pensée et l'image se sont entrelacées l'une à l'autre dans sa tête.

Bien que la pièce ait été rangée parmi les néméennes, ce n'en est pas une *. La victoire qu'elle célèbre n'avait point été remportée à Némée, mais à des jeux qui se célébraient à Sicyone en l'honneur d'Apollon. Conformément à l'usage, Pindare rappelle donc la fondation de ces jeux :

Allons, ù Muses, s'ocrie-t-il après quelques vers consacrés à annoncer le sujet de son chant, allons, éveillons la lyre frémissante et la flûte pour cette merveille de luttes équestres qu'Adraste a consacrées à Phébos sur les eaux de TAsopos. En ravivant ce souvenir, j'ornerai de glorieux honneurs le héros qui jadis, régnant dans ce pays, par des fête? nouvelles, par des concours de guerriers robustes et de chars polis, fit connaître et illustra sa ville. Adraste en effet s'enfuyait des demeures paternelles et d'Argos devant le hardi Amphiaraos et la redoutable sédition. Les enfants de Talaos n'étaient plus rois, domptés par la

ï BcECKH, Pind. op.. Comment., p. 456 et suiv« 2 Zur Einleitung in Pind. Siegeslieder, p. 92. * 3 Le traducteur de Pindare Schnitzer, cité par Mbzqer, op. cit., p. iu. * La IX« néméenne est communément regardée comme antérieure à la I".

révolte. Mais Thabile héros fit cesser l'antique rivalité. Lorsqu'on eut donné pour épouse au fils d'Œclée (Amphiaraos), comme gage de réconciliation, la main d'Ériphyle fatale à son mari, les Adrastides devinrent alors les plus puissants d'entre les Danaëns à la blonde chevelure *.

On voit comme peu à peu Pindare se laisse aller, comme sa barque suit à la dérive le flot poétique qui Tentraîne. C'est que ces noms d'Adraste, d' Amphiaraos, réveillaient pour lui thébain des souvenirs bien glorieux, et Ton comprend qu'il n'ait pu résister au plaisir de les étaler en pleine lumière. Nous avon^» vu comme Pindare aimait sa patrie ; le présent n'était guère à son honneur : r/était une raison de plus pour revenir sur les gloires de son passé. Et comme on sent le Thébain ! Lui qui d'ordinaire ne se tient qu'au milieu des images sereines, comme il s'appesantit sur l'épouvantable spectacle que présente cette déroute de l'ennemi sous les murs de Thèbes !

C'est alors, poursuit-il, qu'ils conduisirent contre Thèbes aux sept portes une armée de guerriers sous des auspices qui n'étaient point favorables. Quand ils s'élançaient en insensés de leurs demeures, le fils de Cronos, lançant un éclair, ne les excita point à partir, mais plutôt à s'abstenir du voyage. A sa perte visible se hâtait d'aller cette foule avec ses armes d'airain, son appareil équestre. Malgré leurs efforts pour conquérir le doux retour, sur les bords de l'Ismène ils engraissèrent de leurs corps une fumée blanchâtre; car sept bûchers se partagèrent les jeunes corps, et pour Amphiaraos, Zeus, de sa foudre irrésistible fendant la terre au sein profond, le cacha dans ses abîmes avec ses chevaux avant que la lance de Périclymène, le frappant par derrière, n'eût mis la honte au cœur du guerrier. Car, dans ces déroutes fatales, les enfants mêmes des dieux s'enfuient ^,

Puis tout à coup comme si son âme eût été saisie d'horreur à ces tristes spectacles, le poète s'en détourne brusquement : ces pensées de guerre lui font mal ; quelque brillante que soit la gloire, il lui préfère lefe calmes jouissances de la paix. Il prie alors le fils de Cronos de repousser jusqu'aux plus lointains rivages les lances redoutables des Phéniciens et leurs navires et ces combats où sont en jeu la vie et la mort de tout un peuple. Et s'il demande ainsi la paix à grands cris, ce n'est point pour

» Vers 8 à 17.

2 Vers 18 à 87.

vivre dans des voluptés indignes : les Etnéens sont régis par de ^ges institutions, c'est un peuple à qui plaisent les coursiers et dont Tàme est supérieure aux richesses. Ce n'est pas même par crainte de revers, et qu'on remarque ici comme le poète rentre habilement dans son sujet, comme est facile et naturelle la courbe qui le ramène à son héros. Tout en faisant ces vœux pour la paix, il sait quel rempart est pour la Sicile le bras de Chromios: « Celui, dit-il, qui a été le compagnon de Chromios dans les luttes à pied, à cheval et sur mer, celui-là a pu juger dans les dangers de Tardente mêlée, comme l'honneur excitait son vaillant cœur à repousser le fléau d'Ares *. »

Pindare redit alors les prodiges de valeur que fit le héros sur les rives de l'Héloros, où il rappelait Hector sur les bords du Scamandre, puis tant d'autres exploits dans la plaine poudreuse et sur les mers voisines. Mais l'âge est venu; « après les fatigues loyalement supportées dans la jeunesse, la vieillesse a droit aux douceurs de la vie 2 ». C'est le moment pour Chromios de jouir de son opulence et de sa gloire. L'ode se chantait à un banquet ; le poète arrive sans secousse, par le seul mouvement de sa pensée, au tableau gracieux qui doit faire pendant à la peinture précédente des horreurs de la guerre : « La paix aime les banquets ; une jeune victoire grandit sous le chant qui la réchauffe, et près du cratère la voix est plus hardie. Qu'on le mélange donc, ce doux héraut de la joie ! Que l'on verse le fik généreux de la vigne dans les coupes d'argent que les cavales de Chromios lui ont rapportées de la sainte Sicyone avec les couronnes d'Apollon qu'a tressées la Justice 3 ! 9 Et comme s'il ressentait déjà les effets de ce vin si poétiquement appelé, il semble que Pindare relève la tête dans un orgueil plus vif encore, plus gai surtout, qu'il achève de se griser lui-même de sa propre gloire, quand il s'écrie : « Zeus père, je te demande de faire, avec Taide des Charités, retentir la gloire de Chromios; puissé-je célébrer supérieurement par mes paroles sa victoire, frappant le plus près au but des Muses*! »

^ Vers 34 à 37

2 Vers 44.

3 Vers 48 à 52.

^ Vers sa à la fin.

Quelquefois le rapport entre le mythe et le sujet est moins direct, tout en étant aussi réel. Nous verrons plus Join le champ varié d'idées où le poète avait le droit de moissonner pour composer sa gerbe. La personne même de son héros, pour prendre son image, n'était pas le seul but à ses traits. La famille, la cité même, avec leurs souvenirs divers, pouvaient attirer l'auteur et lui faire laisser dans une ombre relative celui qui payait ses. vers. Nous avons un exemple de ce déplacement de rapports dans la VI® isthmique en l'honueur de l'Éginète Phylacidas, vainqueur au pancrace. Ce n'est pas le fils même, le triomphateur, c'est le père que Pindare célèbre ; c'est de lui, de ses généreuses qualités, de sa grande situation de fortune, des vœux ardents de son cœur paternel, qu'il s'est inspiré pour choisir son mythe et en tirer le beau tableau qui tient à peu près les deux tiers de son ode. Le poète montre Héraclès venant à Égine chercher Télamon qu'il veut emmener avec lui dans son expédition contre Troie ; il dit comment le héros éginète, qui précisément festinait en ce moment, invite son hôte à faire la première libation, comme il lui tend le vin dans une brillante coupe d'or, comme Héraclès, levant les mains au ciel, pria son père d'accorder à Télamon un fils intrépide, au corps aussi robuste, aussi impénétrable que la peau de lion dont il était couvert, et comme aussitôt un aigle parut dans les aii*s, annonçant ainsi que sa . prière était exaucée, d'où le nom d'Ajax qu'Héraclès impose dès lors au fils futur*. Voilà la légende. Un commentateur s'est donné beaucoup de mal pour trouver à grands renforts d'histoire et de mythologie un rapport avec la situation politique d'alors : c était le moment où les Éginètes, les Thébains et les Argiens ligués entre eux essayaient de résister aux Athéniens ; Télamon représenterait les Éginètes, Héraclès les Thébains ; quant aux Argiens, ce seraient « les Tyrinthiens que le fil& d'Alcmène emmena sur ses vaisseaux, quand les héros grecs allèrent venger devant Troie les perfidies de Laomédon 2 » ; enfin ce fils redoutable qu'Héraclès demande à Zeus d'envoyer à Télamon, ce serait la victoire sur les ennemis, qu'il souhai-

Pindare joue sur la ressemblance qui existe entre afiTo;. aigle, et le nom d*Ajax, Afa;.

^Isthm, VI, S8.

tait et prophétisait en même temps *. Mais, sans parler de la violence qu'il faut faire à la chronologie pour établir ce rapport 2, qui ne sent combien tout cela est pénible, antipathique à toute idée de poésie» et d'art ? Ce n'est donc pas de ce côté qu'il faut chercher l'explication de l'ode. En la lisant sans parti pris, on ne peut s'empêcher de sentir qu'il y règne entre toutes les parties une convenance, une harmonie qui pénètre le lecte?3r, et dont il se rend aisément compte, s'il veut l'étudier comme un poème et non comme un logogriphe.

En effet, outre cette première convenance qu'il y avait à éveiller à l'occasion d'un vainqueur éginète le souvenir des anciennes gloires de cette île 3, et pour un Thébain comme Pindare, à choisir une légende où son héros national Héraclès pût figurer avec les héros d'Égine, il y a entre le tableau mythique <^t le sujet même une relation beaucoup plus précise. C'est évidemment moins au vainqueur lui-môme qu'à son père que le poète s'adresse; c'est celui-ci qu'il met en relief, c'est lui qu'il veut célébrer. Naturellement il rappelle les victoires que Phyla- 4*idas et son frère aîné ont déjà remportées; maisillçur manque encore la victoire suprême, une palme à Olympie ; voilà ce que désirerait le père, ce qui lui ferait enfin « jeter l'ancre aux limites du bonheur *. » Le poète fait alors des vœux pour que ce désir s'accomplisse : il s'adresse à Clotho, à ses sœurs, à toutes les Parques, et les conjure d'exaucer les nobles prières de ce héros qu'il chérit. Il aime tant ces Éacidesî Ils ont fait de si grandes choses! Qui ne connaît Pelée, le gendre des dieux, et Télamon, le père d'Ajax, le compagnon d'Héraclès dans sa guerre contre Troie? C'est par cette transition légère et facile que le poète arrive à son mythe. Il peut maintenant s'y arrêter avec complaisance et laisser ses auditeurs savourer à leur aise « le nectar de ses chants » :

Quand Héraclès vint engager le fils d'Éaque, il trouva le palais en festin. Télamon invita le héros debout dans sa peau de lion à commencer les libations nectaréennes, lui le guerrier puissant, le fils d'Amphitnon.

' Tycho Mommsen, Pindaros, p. 48 et suiv.

2 Voir Mezger, op. cit. p. 340.

•^ Voir plus haut p. 166 et suiv.

^ /sthm, VI, 12.

et il lui tendit, en noble seigneur, la coupe aux reliefs d'or remplie de vin. Celui-ci, levant au ciel ses mains invincibles, prononça cette parole . ce Si jamais, ô Zeus, tu as écouté volontiers dans ton cœur ma prière, aujourd'hui, aujourd'hui, de mes vœux les plus ardents je te demande qu'un fils intrépide naisse à mon hôte de son épouse Érib^ et qu'il fasse le bonheur de son père I Qu'il soit infrangible de corps, comme la peau qui m'entoure, cette peau du monstre qu'à mon premier exploit je tuai jadis à Némée, et que le courage s'y joigne aussi! » Pendant qu'il parlait ainsi, le dieu lui envoya le roi des oiseaux, son grand aigle. Une douce joie lui chatouille alors le cœur, et il dit, parlant comme un devin : « Tu l'auras, l'enfant que tu demandes, ô Télamonl Appelle-le du nom de l'aigle qui a paru, appelle-le Ajax, ce puissant guerrier, terreur des peuples dans les travaux d'Ares. » Ayant ainsi dit, aussitôt il s'assit*.

C'est sur ce trait que le poète coupe brusquement son exposition, mais son but est atteint. N'a-t-il pas éveillé peu à peu dans notre âme ce sentiment que le plus grand des bonheurs humains est d'avoir des enfants de mérite, que des fils comme Ajax sont une bénédiction du ciel. Et alors, sans vouloir par un parallélisme étroit mettre les enfants de Lampon en comparaison avec le héros qui fut « la terreur des peuples dans les travaux d'Ares », le poète, ne prenant que l'idée, la fleur de l'idée, revient sur les victoires des deux adolescents, il redit combien d'hymnes triomphateurs ils ont déjà fait éclater : grâce à leur valeur, les Charités ont répandu leur plus belle rosée sur toute la tribu, et leur gloire illustre non pas seulement leur famille, mais la cité tout entière. Cependant c'est sur le père, l'heureux père, qu'il fait visiblement converger toute son ode ; aussi est-ce par son éloge qu'il termine : « Quant à Lampon, dira-t-il, donnant tous ses soins au travail, il honore cette parole connue d'Hésiode 2 et forme ses fils par ses conseils, faisant partager à sa ville sa propre illustration. Il est aimé pour sa bienfaisance envers les hôtes, n'ayant en vue que la mesure dans ses désirs, la mesure dans la réalité. Sa langue a la même réserve. On dirait qu'il est entre les athlètes comme entre toutes les pierres est celle de Naxos 3, qui dompte le fer. Je les abreuverai, lui et ses fils, de cette eau pure de Dircé que les vierges à la ceinture profonde, filles de Mnémosyne au voile d'or, font jaillir aux portes solides

1 Vers 33 à 56.

2 Allusion à un vers des Œuvres et Jours, le vers 41 o.

3 Naxos en Crète.

29fl ttlSTOÎRE DÉ LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

de Cadmos*. » La chose est bien visible, Lampon est leTélamoa du mythe que le poète vient de chanter, et le poète lui-même, assis à sa table en fôte, apparaît comme Héraclès, faisant des vœux, la coupe d'or en main, pour cette famille fortunée. Ainsi tous les traits se rejoignent et s'éclairent réciproquement de cette lumière discrète, harmonieuse, dont se contente une œuvre d'art.

Une autre fois au lieu de la famille, c'est la cité et sa situation politique qui ont frappé l'esprit du poète et mis en branle son imagination. Tel est le cas pour la XI® pythique. Ce n'est pas à dire pourtant que l'explication de cette ode soit chose facile et qu'on saisisse aussitôt le rapport entre le mythe et le sujet. Cette ode est destinée à célébrer un Thébain, le jeune Thrasydée, vainqueur au stade parmi les enfants, et ce n'est pas sans étonnement d'abord qu'on y trouve racontée tout au long l'histoire d'Agamemnon tué par Clytemnestre et Égisthe, puis vengé par son fils Oreste. Il semble que le poète ait eu lui-même la conscience que son mythe était tiré d'un peu loin, car, après l'avoir conté, il s'écrie naïvement : « mes amis, me suis-je égaré aux trois voies trompeuses d'un carrefour, moi qui suivais d'abord le droit chemin, ou le vent m'a-t-il écarté de ma route comme la barque sur la mor 2 ? »

En examinant l'ode avec attention, on finit pourtant par trouver que le mythe n'est pas si étranger au sujet que le poète feint de le dire et qu'après lui l'ont répété à l'envi tous les commentateurs. A ce tableau si sombre, si tragique, du commencement, l'auteur oppose dans la dernière partie de son poème la peinture rassérénante d'une existence modeste, tranquille, et l'on peut déjà sans témérité supposer que par ce parai* lôle si vivement contrasté, il a voulu mettre dans tout son jour les misères de la grandeur et les charmes de la médiocrité. Mais ce n'est pas l'habitude de Pindare de développer ainsi un lieu commun de morale, sans que la circonstance l'y provoque. Pourquoi donc a-t-il réveillé ces souvenirs et voulu donner cette leçon? On a prétendu que c'était le spectacle de ce qu'il voyait en Sicile, à Cyrène, qui avait ainsi assombri son imagination: le successeur d'Hiéron, Thrasybule, venait d'être expulsé de

• Vers 66 ù la fin.

- Vers 38 à 40.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PIXDÂRE i97

Syracuse pour sa cruauté ; toutes les tyrannies de cette île étaient renversées, et la dynastie des Batlides à Cyrène sentait partout autour de son trône les haines monter et la ruine apparaître. C'est sous ces tristes impressions qu'aurait écrit Pindare *. Mais, sans parler de la date du poème qui n'est pas certaine et que les uns mettent à la troisième année de la LXXV® Olympiade, c'est-à-dire en 478, bien longtemps avant toutes ces catastrophes, les autres, il est vrai, près de vingt ans plus tard 2, on peut trouver que le poète se serait inspiré de pensées bien personnelles, et Ton ne voit pas 1 intérêt que pouvait prendre son héros aux considérations d'une philosophie aussi mélancolique.

J'aimerais mieux ne pas sortir de Thèbes et chercher le mot de l'énigme dans l'histoire de cette ville, à cette époque troublée où les compétitions ardentes pour le pouvoir, les haines et les vengeances de partis avaient certainement amené plus d un crime et plus d'une catastrophe. Il semble que le poète ait tenu dès ses premiers vers à nous mettre sur cette voie, à nous avertir que c'est bien sur Thèbes et non sur la Sicile, sur Cyrène, qu'il veut attirer notre attention. Il énumère avec une complaisance visible, qui n'est pas sans calcul, toutes les divinités qui continuaient à protéger la cité :

Filles de Cadmos, s'écrie-t-il à son début, Sémélé, compagne des , Olympiennes, Ino Leucothée, qui partages la chambre des Néréides marines, venez avec l'illustre mère d'Héraclès chez Mélia, dans ce sanctuaire où se gardent les trépieds d'or, que Loxias (Apollon) a honoré supérieurement, qu'il a nommé Isménion^, siège véridique de prédiction. C'est là, filles d'Harmonie, que Mélia vous convoque aujourd'hui même, vous et toute la troupe des héroïnes, afin qu'aux dernières heures du soir, vous célébfiez la sainte Thémis, et Pytho,et l'équitable nombril de la terre, doux hommages à Thèbes aux sept portes et à la lutte de Girrha où Thrasydée, apportant au foyer paternel une troisième couronne, réveilla par sa victoire, dans les grasses campagnes de Pylade, le souvenir de son hôte, le laconien Oreste'*.

1 Rauchenstein, Philol. I[, p 193., cit<^ et approuvé par Dissea dans son commentaire, p. 86i .

2 Voir ces discussions dans Berok, Lyrici graeci, î, p. 8 et 234.

3 La nymphe Mélia avait été aimée d'Apollon el lui avait donné deux fils; !e nom de l'un d'eux, Isménios, servit plus larJ à désigner la chapelle élevée en l'honneur de ceite nymphe.

* Pyth, XI, 1-19. ~ Pylade était le fils de S'rophios et le pelit-fils de Crissos roi de Crissa et par suite de toute cette région delphiquo où OresiA, &vv\M^\!iV. la tradition, avait été emporté tout enfant après Vassasft.Ti^V. ^« «oti^ç^^^^.

Encore une fois, les temps étaient des plus tristes pour Thèbes. Si Ton accepte la donnée du scoliaste que rien n'autorise à modiQer, ce serait en 478 que la victoire du jeune Thrasydée aurait été remportée, et par conséquent peu après que Pindare aurait composé son poème. Or il y avait à peine une année que Thèbes avait été obligée de se rendre à merci à l'armée des Grecs confédérés qui venait d'écraser à Platées les dernières troupes de la Perse. Des exécutions nombreuses avaient eu lieu, les têtes des principaux médistes étaient tombées, bien des haines s'étaient satisfaites, bien du sang avait coulé. Pindare avait pu voir pendant cette espèce de Terreur tout ce que la passion du pouvoir était capable d'engendrer dans une âme humaine de bas, de sauvage; il avait vu aussi comme les inimitiés se transmettaient, comme les fils s'apprêtaient à venger leui*s pères et quelle existence épouvantable se préparait pour toutes ces familles aristocraticiues. Bien certainement l'àme du poète était navrée d'une pareille situation, et c'est pour réagir sans doute contre le désespoir qui menaçait de l'envahir, qu'il se complaît tout d'abord, au début de son ode, à rappeler, à invoquer les célestes protecteurs qui restent encore malgré tout à la cité. Puis, songeant à son jeune héros qui allait à son tour entrer dans la vie, dans la lutte, il se sent naturellement porté à lui donner quelques leçons, à lui montrer ce que ces grandeurs qu'il convoite peut-être recèlent d'iniquités et d'infortunes. Mais, au lieu d'une dissertation, c'est un tableau; au lieu d'un sermon, c'est un mythe que le poète nous oflre. La transition est bien légère, nous reviendrons plus loin sur ces transitions de Pindare. Thrasydée a triomphé dans une région où jadis Oreste avait été emporté par sa nourrice et dérobé à la fureur de Clytemnestre, «quand cette femme impitoyable envoya, des coups d'un airain étincelant, la Troyenne, la fille de Priam, Cassandre, en compagnie de l'àme d'Agamemnon sur les rivages aux sombres ombres de l'Achéron *. » Le poète maintenant lient son mythe et va le développer :

Est-ce Iphigéiiie égorgée sur l'Euripe loin de sa patrie qui excite dans Tàme de cette femme ce courroux sanguinaire ? Ou bien sont-ce des

' Vers i9 à 22.

caresses nocturnes qui la poussent, domptée dans un lit étranger? Pour de jeunes épouses, c'est la faute la plus odieuse, impossible du reste à cacher aux langues d'autrui. Le peuple est médisant. En effet, une grande fortune porte avec elle une envie tout aussi grande, et celui qui vit dans la poussière calomnie à son aise. Il périt donc, le héros filsd'Atrée, à son retour, après une longue absence, dans l'illustre Amyclae, et il perdit avec lui la jeune prophétesse, après qu'il eut ruiné pour Hélène les voluptueuses demeures des Troyens incendiés. Et donc Oreste alla, tendre tête, chez le vieil hôte Strophios qui habitait au pied du Parnasse, mais avec le temps et Ares il tua sa mère et renversa Égisthe dans son sang'.

Quelques commentateurs ont cherché dans ces vers des allusions minutieuses à des faits précis. Ces noms de Cassandre, de Clytemnestre, d'Égisthe, leur ont fait croire à des histoires d'adultère qui se seraient passées dans la famille même du jeune Thrasydée 2. Bceckh, interprétant le poème à peu près aussi littéralement, supposait qu'un membre de cette famille avait été traîtreusement assassiné pendant la domination despotique de l'aristocratie et que son fils, forcé d'abord de s'enfuir dans la Phocide, était revenu avec l'armée victorieuse de la Grèce et s'était enfin vengé grâce au Spartiate Pausanias^. Pindare semble être allé lui-même au-devant de pareilles explications ; s'il en eût été ainsi, l'application de son mythe eût été aisée à faire par ses auditeurs, et il n'eût pas lui-même éprouvé le scrupule d'avoir dépassé la limite de ce qu'on pouvait raisonnable ment demander à leur intelligence. Évidemment le rapport est plus général, plus vague ; mais on arrive pourtant à le saisir, quand on met en regard de ce tableau mythique si sombre la peinture plus gaie que fait le poète d'une humble existence et par laquelle il termine son ode. Il vient de l'appeler toutes les victoires que Thrasydée et sa famille ont remportées à Delphes, à 01ympie,soit à la course, soit en char: « Si tu voulais m'en croire, semble-t-il dire alors au jeune vainqueur, tu ne recher* cherais pas d'autre gloire » ; et, suivant une habitude familière à sa muse, cachant le conseil sous la forme détournée d'un vœu qu'il ferait pour lui-même :

1 Vers 22 à 37.

2G0TTFR. Hermann, 0pp. VU, p. 166 et suiv.

3 fioECKii, Pind. op.. Comment, p. 239.

Ihiissé-je, s'écrie-t-il, aimer les belles choses que donnent les dieux, désirant souleinont ce qui est possible à mon âge. En efiTet, d'entre les choses de la > ille, trouvant que les médiocres fleurissent d'un bonheur plus durable, je repousse le lot des tyrannies, et ne vise qu'à une gloire accessible à tous. L'envie se retire devant l'admiration, lorsqu'un homme arrivé au sommet se comporte avec modération et se défend de tout orgueil blessant. A celui-là se présente plus belle l'épreuve dernière de la noire mort et il laisse à sa descendance heureuse un nom respecté, la meilleure des propriétés. Telle est la gloire qui distingue le fils d'Iphiclès, lolas, tant chanté, et le robuste Castor, et toi, noble Pollux, enfants de dieux, qui de deux jours l'un habitez alternativement les demeures de Thérapna et celles de rOljTnpe *.

Ces derniers souvenirs ne sont pas éveillés au hasard. De même qu'à son début le poète invoquait non sans dessein des héroïnes qui, par leur soumission aux décrets de la Providence, avaient su, au sortir des plus terribles épreuves, se conquérir une place honorable au milieu des divinités du ciel et de la mer, ainsi les trois héros qu'il rappelleen finissant son tune éloquente confirmation des conseils de modération, de vie honnête et calme qu'il donne au jeune Thrasydée. lolas, le neveu dHéra clés, était resté fidèle jusqu'au bout à son rôle de dévoûment envers son oncle ; non seulement il avait été pour lui le plus loyal des écuyers, le plus empressé des serviteurs, mais loin de profiter de la mort du héros pour prendre enfin à son tour la première place, il avait généreusement défendu ses fils et maintenu leur héritage. De même pour Castor et PoUux, au lieu de se jalouser, de se disputer l'un à l'autre l'empire par la ruse et le fer, ils avaient «vécu dans la plus étroite union, ne songeant qu'à s'illustrer dans la carrière paisible de la palestre, dans l'art de dompter les coursiers, et quand la mort était venue pour l'un d'eux, l'autre que sa naissance divine rendait immortel, avait cédé volontairement à son frère la moitié de son privilège, afin que cette égalité qui avait fait ici-bas leur bonheur, continuât de rester entre eux comme un gage éternel de félicité. Voilà comme, sans rien presser, sans poser à la muse des questions indiscrètes ou pédantesques sur ses allures, sur la genèse mystérieuse de ses pensées, il suffit de se laisser aller aux impressions qu'elle nous donne, aux sentiments que sa voix éveille en

' Vers 50, jusqu'à \afin.

notre âme, pour retrouver le fil du poétique lab^Tinthe où sa main nous a promenés.

Il faudrait passer en revue toutes les odes de Pindare pour avoir une idée de la façon ingénieuse et variée dont il usait du mythe. Car si le procédé reste eu général le même, c'est-à-dire si le poète a pour principe visible de lattacher intimement le mythe à son sujet au lieu d'en faire un ornement arbitraire, il n'en est pas moins vrai que dans Tapplication il sait trouver d'heureuses variantes qui donnent à chacun de ses poèmes une physionomie particuUère. Pindare avait une méthode et non pas une routine ; c'était un poète et non pas un manœuvre. Il y a dans une de ses Biographies, celle qui est en vers, un renseignement singulier : ce serait Corinne qui « lui aurait fourni les règles des mythes* ». Que faut-il entendre par là? N'est-ce qu'une allusion au conseil que la maîtresse donnait à son jeune élève d'être plus réservé dans l'emploi des mythes et de ne pa& en bourrer ses vers, comme il semblait tout d'abord porté à le faire ? Il se peut que ces mots n'aient pas d'autre sens. 11 n'est pas impossible non plus qu'ils aient une signification plus étendue et témoignent d'un enseignement plus relevé, plus fécond. Nous avons vu plus haut l'ignorance à peu près complète où se trouve aujourd'hui la critique en ce qui concerne les épinicies de Simonide 2. Ce poète employait le mythe, la chose n'est pas douteuse ; mais de quelle façon le rehait-il à son sujet ? Comment Tamenait-il ? Où l'allait-il prendre ? Dans la vie de son héros,, dans l'histoire de la cité ? Il reste si peu de fragments de cette partie des œuvres de Simonide qu'il est impossible de répondre à ces questions. Il se pourrait que malgré toute son ingéniosité ce poète n'ait pas trouvé du premier coup le lien tout à la fois poétique et logique qui devait rattacher le mythe au sujet même et les unir si étroitement l'un à l'autre qulls parus^sent nés ensemble et fondus d'un seul jet. Simonide inventait le genre de répinicie : on peut donc admettre qu'il ne Tait pas porté luimême à sa perfection et qu'il soit resté quelque chose encore à faire à son successeur. Quoi qu'il en soit, comme les artistes grecs étaient en général des gens réfléchis, qui ne cessaient de

^ Vers 10 : Ot^tEXia i'Zr.inn (aûDoiv.

3 page isft.

30i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

méditer sur leur art et d'en chercher le perfectionnement méthodique, il est probable que Pindare ne dérogea pointa l'usage et qu'il s'ingénia à trouver pour son épinicie une forme plus sévère, plus régulièrement belle. Je croirais donc volontiers que c'est lui surtout qui mit entre le sujet et le mythe cette concordance qu'a retrouvée la critique moderne, dont elle a fait avec raison le principe fondamental de ses odes, mais qu'il faut bien se garder de pousser à l'excès.

Nous avons dit plus haut la place qu'occupait le mythe dans la poésie, dans l'art, dans la vie tout entière des anciens Grecs, comme il souriait à leur esprit facile, ami des belles formes et des rapports harmonieux. Il servait à l'instruction comme au plaisir ; il récréait les imaginations et laissait en même temps dans les âmes une leçon qui s'insinuait d'autant plus aisément que l'enveloppe en était plus charmante. Mais quel que fût le parti moral qu'en tirât l'artiste, le mythe restait ce qu'il avait été à son origine, à savoir une poétique histoire, un drame où se mouvaient des êtres gracieux ou terribles, mais bien réels, bien vivants. Jamais il ne s'évanouissait en une froide allégorie, en une parabole compassée. Voilà ce que l'on parait difficilement comprendre en Allemagne. « Les Allemands, disait Goethe, sont des gens bizarres. Avec leurs pensées profondes, avec les idées qu'ils cherchent et qu'ils introduisent partout, ils se rendent vraiment la vie trop dure. Eh ! Ayez donc enfin une bonne fois le courage de vous laisser aller à vos impressions, de vous laisser récréer, de vous laisser émouvoir, de vous laisser élever et de vous laisser instruire, enflammer et encourager par quelque chose de grand ; et ne pensez pas toujours que tout serait perdu, si on ne pouvait découvrir aii fond d'une œuvre quelque idée, quelque pensée abstraite*. » Ainsi s'exprimait le grand poète impatienté par toutes les questions que des lecteurs à l'esprit étroit, des philistins^ pour prendre son expression familière, venaient à chaque instant lui faire sur les secrètes allusions de son Tasso, de son Wilhelm Meister, de son Faust,

Ni la critique ni l'art même, en Allemagne, n'ont tenu compte de ces sages conseils, et l'un a continué à mettre dans ses œuvres,

' GCETHE, Convertaiionst par Eckcrinvami, Vivs^A, ^^j|{fe 'i.Vu.

comme l'autre à chercher dans celles d'autrui, trop de combinaisons, trop de rapports, trop de pensé. Pour bien comprendre les fresques de Cornéhus à la Glyptothèque, à la Pinacothèque de Munich, au Campo Santo de Berlin, ou celles de Kaulbach à l'escalier du Musée de cette dernière ville, il faut avoir suivi dans une Université allemande non seulement des cours d'esthé tique et d'histoire, mais encore un cours de philosophie ; aussi n'est-on point surpris qu'un beau jour TUniversité de Munster ait décerné au premier de ces peintres le diplôme d'honneur de docteur en cette faculté. La critique a suivi les mêmes errements dans l'étude qu'elle a faite de Pindare. Le principe est excellent, et Ton ne saurait trop remercier Bœckh de l'avoir enfin dégagé et mis en pleine lumière : Pindare dans le choix de ses mythes a suivi fidèlement une loi de convenance et d'appropriation ; il n'est plus permis aujourd'hui de parler de beau désordre, d'inspiration délirante ; les images que le poète fait passer sous nos yeux, c'est une raison sévère qui les a triées dans le vaste magasin de sa mémoire. Mais une fois limage trouvée, une fois le mythe choisi, accepté pour sa valeur symbolique, pour l'idée générale qu'il semblait apte à représenter, le poète en calquait-il avec une patiente servilité les détails, les traits particuliers, sur la réalité môme qu'il trouvait autour de lui ? Oui, répondent sans hésiter les critiques d'Outre-Rhin, et pleins de cette conviction que dans les vers pindariques il n'est pas un mot, pas une lettre qui n'ait un sens caché, qui ne renferme une allusion à quelque fait précis, ils se livrent aux investigations les plus minutieuses. Mais leur science a beau faire : en admettant même que l'idée qui la guide fût vraie, elle se heurterait toujours contre un écueil inévitable. Pour comprendre Pindare comme le veulent ces critiques, il faudrait avoir sur les cours de Sicile et de Cyrène, sur toutes les familles aristocratiques de la Grèce des mémoires comme Saint-Simon, Dangeau, Tallemant des Réaux même nous en ont laissé sur la cour et la société de leur temps. Comme l'antiquité ne nous a rien légué de semblable, on s'est mis à imaginer ; les hypothèses les plus singulières, les rapprochements les plus inattendus, les assertions les plus téméraires, nous en avons vu des exemples, se sont succédé, se succèdent même encOT^ dîv.Ti^\<^'à\i;\\<b^A'^'^

mémoires que l'Allemagne ne cesse de publier sur Pindare. Ces recherches, où l'érudition semblese griser de ses propres fumées, ne peuvent donner qu'une idée fausse non seulement du poète qu'elles prétendent expliquer, mais de la poésie même, de Tart. On a nipproché avec beaucoup de raison la manière dont Pindare traitait son mythe de la façon dont Homère développait ses comparaisons *. Eu effet ces comparaisons que les Perrault, les penseurs méthodiques, trouvaient jadis si redondantes en leur plantureux développement, le poète n'a pas voulu en faire des images parfaites, des reproductions adéquates de l'objet qu'il se proposiiit ainsi d'illustrer. La similitude n'existe que sur un point ; mais, ce pf)int touché, l'auteur ne craint pas de s'abandonner à son imagination et de suivre jusqu'au bout la vision c*ilorée qui passe devant ses yeux. Pour nous donner l'idée de tous les sentiments divers qui bouleversent le cœur de Pénélope, quand elle est sure enfin de posséder son mari, il nous dira, par exemple : a Comme lorsque la terre apparaît aimable aux naufragés dont Position a bris(i sur mer le navire bien construit, poussé par le >ent et par le Ilot puissant. Un petit nombre s'est échappé, nageant de la mer écumante au rivage, et la saumure s'est épaissie sur leur corps ; cependant ils montent joyeux sur la terre, ayant échappé à la ruine. Ainsi était doux à voir son mari pour cette femme 2. » Le fond de la comparaison est juste, et le poète a merveilleusement saisi le rapport entre le sentiment de joie vive, inespérée, presque suffocante, que Pénélope éprouve en retrouvant son mari, et l'émotion tout aussi poignante (jue ressent le naufragé, quand il étreint enfin le rivage. Mais la similitude ne va pas plus loin, et il reste un assez grand nombre de traits dont le plus subtil commentateur ne pourrait retrouver l'application dans la personne ou la situation de Pénélope. La Motte retranchait tout cela comme des superfluités, mais l'art n'a pas cet esprit d'économie. II ne lui suffit pas de parler à la raison ; il faut qu'il plaise, qu'il émeuve, il faut enfin qu'il fasse résonner tour à tour chacune des touches de ce clavier si riche qu'est l'àme humaine. Voilà ce que sentait Pindare. Il n'avait pas fait sa philosophie dans une Université

' ItiifCHJiNSTEiif, Zur Einltitunq in Pindar's StegesUedeff p. 97. 'Odys,, XXUI,233.

Là Poésie lyrique cosmopolite : pindare 305

allemande, il n'avait pas lu VEsthétique de Hegel ; mais il avait eu les conseils de Corinne, il avaitles exemples d*Homère, enfin, ce qui valait mieux encore que des exemples et des conseils, il était poète.

La Fontaine Tétait aussi, voilà pourquoi Lessing qui n'était qu'un logicien, trouvait à redire à ses fables. Toutes ces images si vives, tout ce dialogue, ce drame l'étonnaient, le déroutaient. Il ne voyait dans la fable que la démonstration d'une vérité morale : ce qui n'allait pas droit à cette démonstration ou la dépassait, lui semblait superflu, et, comme en somme la poésie ne sert de rien pour démontrer, il la condamnait. Les commentateurs allemands ne condamnent pas les développements que Pindare a donnés à ses mythes, ils font bien pis, ils les dénaturent, ils leur demandent ou plutôt leur imposent des allusions, des rapports si nombreux, si précis, si minutieusement calculés, que ridée seule de pareilles exigences est la méconnaissance la plus complète du génie poétique. La Fontaine et Pindare sont deux natures bien différentes, et pourtant ils procèdent, chacun de son côté, d'une façon parfaitement identique. La fable est pour La Fontaine comme le mythe pour Pindare ; l'un a sa vérité morale à prouver, Fautre a son héros à célébrer. Pindare, il est vrai, s'occupe un peu plus de son héros que La Fontaine de sa morale, mais au fond la situation est la même et la manière de faire aussi. C'est le sujet qui leur fournit à tous deux leurs tableaux; mais une fois en possession, l'un de son drame, l'autre de son mythe, ils le traitent avec une égale indépendance, avec le même oubli momentané de la fin particulière qulls poursuivent. La Fontaine songeait à l'iniquité criante de la justice humaine, quand il se mit à conter les Animaux malades de la peste; s'il n'avait été qu'un moraliste à la façon d'Ésope ou de Lessing, il en eût eu pour une dizaine de vers au plus. Il n'en fallait pas davantage pour amener d'une façon très convenable son affabulation. Mais encore une fois il était poète. Peu à peu son cerveau s'est échauffé ; les idées, les images, toute la scène enfin a revécu dans sa tête, s'est rejouée sous ses yeux, il en a été pris jusqu'aux moelles. 11 songe bien à sa morale en ce moment où toute la gent animale est si cruellement éprouvée que les tourterelles en oublient de s'aimer l II ^ ^\i^^\^\!Nfcvw

encore tout à l'heure, quand le lion, le renard et Tâne feront leur confession! Ce tableau, ces discours ne servent en rien à la démonstration ; ce n'est ni de la morale, ni de la logique, c'est tout simplement de la poésie comme les mythes de Pindare. Quand celui-ci nous montre le petit lamos au milieu des violettes *, le petit Héraclès étouffant les serpents 2, la belle Cyrène aux prises avec un lion 3, le jeune Pélops, sur le bord de la mer blanchissante, invoquant Posidon*, et tant d'autres images d'une couleur si vive, d'un relief si puissant, ce n'est pas la personne même de son héros ni le désir d'en reproduire les traits dans un calque minutieux, qui conduisent son pinceau. Il obéit alors à une inspiration plus désintéressée : il suit la voix de sa muse et s'envole avec elle dans le ciel azuré de l'art.

On s'est donné bien de la peine pour retrouver les rapports et préciser les ressemblances; nous avons vu dans l'examen que nous avons fait de quelques mythes qu'à les prendre pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des tableaux poétiques, l'adaptation s'en fait d'ordinaire assez facilement aux personnages que l'auteur célèbre dans son ode. C'est ainsi que le jeune Héraclès et sa précoce épreuve sont une image suffisamment ressemblante du jeune Chromios et de sa laborieuse adolescence. Mais quelquefois le rapport n'est pas aussi direct ; le personnage du mythe n'a pas son correspondant exact dans le héros du poème. La IV^ pythique nous présente Jason et Pélias d'un côté, et de l'autre Arcésilas et Damophile. Mais de ces deux derniers, lequel sera Jason, lequel Pélias? Les commentateurs se sont partagés, et ils ont tour à tour identifié chacun d'eux avec l'un, puis avec l'autre des deux héros du mythe s. Ici encore la recherche de la précision mathématique a fourvoyé ces hommes savants. Pindare a pris son rapport de plus haut. Nous aurons à revenir sur cette IV® pythique pour en étudier le plan ; qu'il nous suffise de dire, en attendant, que nous avons dans cette ode un exemple frap-

« Olymp, VI.

2 Ném, I.

3 Pyth. IX.

* Olymp. I.

•' Voir toutes ces opinions diverses résumées dans Mbzoer, op. cit., p. 204 et suiv.

pant de la façon toute poétique et libre dont Pindare se servait de son mythe. Que voulait-il en eflet? Profiter de l'apaisement que la fête amenait naturellenent dans les âmes pour incliner peu à peu celle d'Arcésilas à la douceur, aux sentiments généreux, au pardon. Jason n'était probablement pas représenté dans la tradition aussi calme, aussi tranquille que le fait le poète ; il y avait tout au contraire dans le fond de ce héros une perfidie, une violence que la tragédie exploita à son tour. Mais Pindare a soin de laisser dans l'ombre ces défauts. Il assagit, il attiédit son personnage ; à l'insulte gratuite de Pélias, Jason répond avec une dignité paisible; il accueille, il festine ses hôtes avec affabilité. Aussi tout lui réussit. La fleur de la noblesse accourt à son appel de tous les côtés de la Grèce ; à peine arrivé chez les Barbares, il fait, par le charme de sa personne, la conquête de la fille même de celui qu'il vient dépouiller. Ainsi, de tous les détails que dispose dans cette peinture l'habile main de l'artiste, il ne ressort qu'une seule et même impression, tous ces traits se fondent en un seul et même sentiment, à savoir qu'entre tous les moyens de succès le plus efficace est encore la bonté. Voilà la teinte fondamentale de ce grand tableau mythi que : il est peint tout entier dans une gamme de bienveillance et de douceur qui peu à peu se réfléchit dans l'àme de l'auditeur, la pénètre et finit par la dominer tout entière.

Toutes ces explications nous prouvent avec quelle indépendance Pindare procédait, comme il savait prendre ou laisser dans son mythe, et probablement encore mettre par ci, par là quelques touches de couleur personnelle. Le mythe grec n'avait rien de la stabilité d'un dogme ; il était ondoyant et divers, et dans ses pérégrinations continuelles à travers tant de pays différents, tant d'imaginations si mobiles, il restait dans un perpétuel devenir, comme ces nuages dont la forme et la teinte se modifient incessamment sous l'action du vent qui les pousse ou du rayon qui les traverse. Pindare se sentait donc parfaitement libre vis-à-vis de cette matière ; ce qu'il sentait tout aussi vivement que sa liberté, c'est la condition nouvelle qui s'imposait à l'artiste qui la voulait traiter. En homme qui connaissait son Hésiode, il savait que souvent « la moitié vaut mieux que le tout », et que c'était une loi pour lui, pour so\i ç;^^^^^^ 'i^^Vx^

3C8 HrSTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

bref : « Je ne puis, disait-il, confier à la lyre et aux voix harmonieuses de trop longs discours, de peur d'irriter par le dégoûta »

C'est qu'en effet tous les récits qu'on pouvait faire avaient été faits depuis longtemps par Homère, par les cycliques, par Stésichore môme. Ils étaient dans toutes les mémoires. Pindare se trouvait dans la même situation que nos prédicateurs avec les histoires de la Bible. Ils n'y peuvent plus toucher que par des allusions rapides, ou, s'ils en prennent quelque scène, comme Bossuet par exemple pour l'exorde de son sermon sur rUnitéde V Église, il faut la recolorer, la rajeunir par le mouvement, le tour, l'expression. Ainsi fait notre poète. Même dans ses grands tableaux, dans ses grands récits, il n'a rien de l'épopée, ni de ses longues préparations, ni de sa marche tranquille à travers les événements méthodiquement déroulés. Toutes ces lenteurs où quelquefois le bon Homère lui-même s'oublie et s'endort, ne sauraient convenir à la muse alerte de Pindare. Sans s'occuper si c'est le commencement, le milieu ou la fin, il prend brusquement un épisode, un trait : on dirait d'un aigle qui s'abat sur sa proie. Nous avons vu plus haut le beau tableau qu'il nous présente d'Héraclès à la table de Télamon 2, mais il ne nous montre ni le commencement ni la fin du banquet. Il vient de parler de l'amitié qui unissait Héraclès au héros ^inète, il nous a dit que le fils d'Alcmène le fit monter avec l'armée des Tirynthiens sur ses vaisseaux pour aller à Troie punir la perfidie de Laomédon, qu'il prit cette ville, détruisit les tribus des Méropes et tua le pâtre grand comme une montagne, Alcyonée, qu'il rencontra dans les champs de Phlégra. Puis, tout à coup, par un brusque ressaut d'imagination, le poète se rejette en arrière et de toute cette histoire d'Héraclès, de Télamon, il saisit un trait, un seul, nous le montre un instant sous le verre grossissant de son imagination, et passe : la lumière s'éteint aussi vite qu'elle s'était allumée.

Voilà le procédé de Pindare, lors même qu'il paraît, par exception, se rapprocher de l'épopée, comme dans la IV^ pythique.

^Pyth. VIII, 23.

^Pa^e 204.

En effet, quelque long et conlinu que semble l'épisode de Jason et de Pélias, c'est encore une suite de tableaux plutôt ([u'unti narration à la façon d'Homère. L'apparition du jeune Jason, sa rencontre avec Pélias, sa rentrée dans la maison paternelle, son pacte avec l'ennemi de sa famille, puis l'amour de Médée, la scène de labour avec les bœufs qui soufflaient du feu par leurs naseaux, chacun de ces épisodes se détache,éclate ; c'est comme la trout'ie de lumière

Que ferait en s'ouvrant une porte de l'air.

Ainsi plus on examine, plus on trouve que ces mytiies tant reprochés à Pindare par une critique ignorante, ont été \)out sa poésie une source inépuisable d'allusions ingénieuses et de développements splendides. Ils lui donnèrent cette variété d'images, cette richesse d'épisodes qui la colorent et la passionnent ; ils lui donnèrent surtout cet air grandiose, héroïque, que n'auraient pas eu probablement ses odes, réduites aux simples ressources de la réalité. Cette adjonction de l'antique, du divin, qui du reste était de tradition dans l'art grec, fut en particulier du plus heureux effet dans ces sujets, qui par tant de points touchaient à la vie commune et couraient risque d'y perdre leur i)restige. Ces conseils de morale, ces éloges de la fortune, de l'adresse, de la force physique, auraient pu facilement dégénérer, malgré tout le talent du poète, en vulgaires lieux communs, si le mythe n'était venu tout rehausser, tout ennoblir de sa grandeur épique. Dans ce commerce avec les géants du passé, le poète s'habituait à voir les choses et les hommes du présent sous un angle plus grand, et la même échelle servait pour tous les personnages. Il s'est passé quelque chose d'analogue dans la peinture italienne, à la Renaissance. C'était alors la mode des sacre œnversaziont, ces scènes de piété domestique, où toute une famille se faisait peindre avec ses saints patrons autour de la Vierge qui tient sur ses genoux le divin Bambino. Ces tableaux en général ont grand air : en eflet, l'artiste a fait tout son possible pour mettre entre les têtes, les attitudes et les draperies de tous ses personnages une correspondance harmonieuse, et par là môme son talent s'est élevé; il a pris cette dignité, cetle noblesse qui donne même à de simples portraits une tournure grad'Ê\i^«œifc\!A.\^^baK&.

C'est précisément ce qui se produisit pour les athlètes de Pindare. Les dieux, les héros que le poète associait à leur gloire, inspirèrent à sa lyre un ton plus majestueux dont profitèrent ses clients; car les cordes qui vibraient tour à tour sous ces noms antiques et modernes, les redisaient nécessairement avec la même sonorité, la même ampleur.

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