‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 23 sur 34 · LE POETE, SUITE : LE PLAN , LA. MATIERE · texte numérisé non relu

LE POETE, SUITE : LE PLAN , LA. MATIERE

Conception différente de l'artiste chez les Grecs et chez les modernes. — Premières recherches sur le plan dans les odes de Pindare. — Le système de Dissen. — La symétrie chez les Grecs, dans la poésie, dans la prose, dans Farchitecture, dans la statuaire ; la symétrie et les peintres italiens de la Renaissance, Michel-Ange , Andréa del Sarto, Raphaël. — Ce ^e pensaient les philosophes de cette loi. — Défauts du système de Dissen. — Le système de Westphal. — Vue de Mezger; la correspondance des mots. — Système de M. Croiset : division trichotomique et rapport avec la triade. — Analyse de quelques odes au point de vue au plan : la I'^ pythique, la VII* olympique, la IV • pythique. — Caractère varié de Tode pindarique; erreur des modernes. — Le thème; la V" pythique; la 1X« pythique; la XIV* olympique. — Matière imposée : l'éloge du dieu auquel les jeux étaient consacrés. — L'éloge du vainc[ueur, de sa famille, de sa victoire. — Rareté des allusions aux faits contemporains ; bienveillance obligatoire. — Matière morale .

Les explications que nous venons de donner sur le mythe et son rôle dans les odes de Pindare, sur l'usage raisonné que ce poète en faisait, sur les allusions qu'il en tirait, sur la dextérité avec laquelle il manipulait cette matière délicate, toutes ces explications semblent amener à la conclusion suivante, que les Grecs se faisaient de l'art et de la poésie une idée bien différente de la conception moderne. Pour nous, le poète, l'artiste, c'est l'homme inspiré qui, les cheveux au vent, les yeux au ciel, laisse jaillir de son sein la source bouillonnante; c'est, par exemple, le chantre des Harmonies qui, ravi par le saint délire, s'écrie :

Qu'il est doux de voir sa pensée, Avant de chercher ses accents, En mètres divins cadencée, Monter soudain comme l'encens' !

L'art chez les Grecs était évidemment beaucoup plus réfléchi. Chose singulière ! Nous autres modernes, malgré nos traditions chrétiennes de déchéance originelle, d'incurable infirmité, par une inconséquence inexplicable, nous ne pouvons proclamer assez fort la liberté du talent, sa complète indépendance ; nous lui passons tous ses caprices, nous nous agenouillons devant toutes ses fantaisies. Les Grecs, au contraire, qui avaient de l'homme, de sa nature, une si haute opinion, qui le mettaient ou peu s'en faut sur le même rang que les dieux, qui lui attribuaient au moins la même origine 2, on dirait qu'ils aient traité le génie avec une sorte de défiance et comme voulu le tenir perpétuellement en tutelle. Chacun de ses pas était surveillé, chacune de ses énergies réglée : un cercle étroit de prescriptions, de formules, l'enfermait de sa ligne infranchissable. L'architecture avait ses nombres, la statuaire son canon, la musique ses rythmes, le drame sa filière par où tout sujet, quel qu'il fût, devait passer. Le plus libre, le plus emporté des genres, l'éloquence, était obligé de plier sa fougue et ses colères aux lois de la rhétorique ; on ne saurait s'imaginer tout ce qui s'enseignait dans les écoles sur l'ordre et l'arrangement des parties, sur la coupe de la phrase, les pieds divers qui la composent, les alternances de longues et de brèves , de syllabes sourdes et de syllabes accentuées. C'est donc une chose assez naturelle de se demander si la poésie pindarique, elle aussi, fut soumise à cette loi qui parait commune à toutes les manifestations de l'art grec. Sous la hardiesse des mouvements, sons le jet rapide des idées, n'y aurait-il pas une certaine uniformité de procédé dans l'annonce du sujet, dans les développements, dans les transitions, les écarts et les rentrées, dans la matière même que cette poésie mettait en œuvre? Enfin ne pourrait-on pas donner la formule de l'ode de Pindare, comme on la donne pour la tragédie de Sophocle ou l'éloquence de Démosthène ?

^ lAHARTiMBy tiafinonies, I.

a Ném, IV, au début.

L'antiquité n'a pas laissé de réponse à cette question. Nulle part dans ces scolies, dans ces traités où tant de points curieux de grammaire, de métrique et de rythme ont été exposéâ avec une subtilité souvent insaisissable pour notre sens épais, on ne rencontre la moindre allusion à ce sujet intéressant. La critique moderne, au contraire, s'en préoccupa de bonne heure. Dès lexvii® siècle, Érasme Schmid cherchait à découvrir la loi secrète qui présidait à la composition dans Pindare, et comme il crut saisir un exorde. une narration, une conflrmation, une réfutation, une péroraison, enfin, toutes les partitions oratoires, il en conclul que Tépinicie était composé sur le patron du discours. Cette théorie ne lit pas fortune, .et la bonne volonté même dont elle témoignait envers le poète, ne trouva pas beaucoup d'écho. Nous avons vu avec quelle irrévérence on continua de parler de l'art de Pindare. Malgré quelques protestations en faveur de ses mythes et de leur convenance au sujet, malgré quelques assertions isolées sur la suite avec laquelle le poète développait ses pensées, la question restait donc à peu près entière. Bœckh avait bien fait observer plusieurs fois que Pindare aimait à quitter l'éloge de son héros i)our y revenir vers la fin, mais il n'était pas allé plus loin que cette vue générale qui, toute juste qu'elle est, n'éclairait pas la chose d'une manière définitive. Ce fut Dissen qui, le premier, se mit résolument à l'œuvre et exposa enfin tout un système raisonné, complet, sur la composition dans les odes de Pindare.

Ce qui lui avait donné l'idée de se livrer à ces recherches, c'est précisément ce caractère général de réflexion, de calcul, si sensible dans tout l'art grec; il le dit lui-même, au début de son travail en termes excellents, dans une latinité qui n'est pas le moindre mérite de toutes ces pages. Sans doute il est pénible de suivre jusqu'au bout l'exposition de Dissen, mais la faute en est aux idées dont la subtilité finit par éblouir et par embrouiller la vue ; quant à la langue même dans laquelle ces idées sont exprimées, elle est remarquable de facilité, je dirai même de clarté. Si l'on songe à tout ce qu'il y avait de nouveau dans ce système, de moderne surtout, on ne pourra s'empêcher d'admirer le talent avec lequel le latiniste a triomphé de toutes ces -difficultés contre lesquelles m ÇA.ç>éïo\i m (\\3it1tilien ne pouvaient

beaucoup l'aider. Dans ces Prolégomènes, Fauteur commence par passer en revue la matière et la pensée fondamentales des odes pindariques, la façon dont le poète exprime cette pensée, directement d'abord, puis indirectement par le moyen du mythe, l'art avec lequel il sait préparer ses idées, les énoncer, passer de l'une à l'autre, enfln tout ménager, tout ordonner, de manière que jamais le hasard ne paraisse intervenir dans son œuvre. Tout en blâmant les exagérations dans lesquelles Dissén est tombé, sa manie de vouloir retrouver dans le mythe la figure exacte du présent avec toutes ses particularités, il faut pourtant reconnaître qu'il a répandu sur toutes ces questions une lumière qui n'a cessé depuis de guider la critique et dont nous nous sommes, pour notre compte, très utilement servi dans notre chapitre précédent.

Enfin l'auteur arrive à ce qui nous occupe en ce moment, à

savoir la disposition des parties, le plan. Ce plan serait à la fois

très habile et très savant. Aucune des odes de Pindare, d'après

Dissen, ne suit un cours rectiligne : d'ordinaire des pensées qui

doivent se grouper et se fondre en une seule et même idée se

trouvent dispersées en divers endroits et séparées par d'autres

qui brisent le fil ; il faut souvent demander à la fin l'explication

du commencement; la fin répond tantôt au début, tantôt aune

autre partie. Ainsi s'exprime Dissen*. 11 y a donc comme un

entre-croisement, une sorte de tissage des pensées entre elles

{implicatio partium). Le poète procéderait de la manière suivante :

il commencerait à faire directement l'éloge de son héros, de sa

victoire; puis il interromprait cet éloge et passerait au mythe, (jui

serait l'exposition indirecte de sa pensée ; enfin, le n^ythe traité, il

reviendrait à la personne de son vainqueur et achèverait son

éloge directement, comme il avait commencé de le faire au début

du poème, de sorte que le début et la fin se feraient exactement

pendant^.

Voilà l'idée générale de Dissen qui était déjà celle de Bœckh, avons-nous dit; mais Dissen ne s'en tint pas à cette simplicité. Comme pour le mythe, il raffina dans l'application et

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