‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 25 sur 34 · Tome IL • V · texte numérisé non relu

Tome IL • V

326 HISTOIRE DE LA PCHÉSIE LYRIQUE GRECQ^

expressions à peu près semblables *. Dans la I" pythique, Pindare procède de même. Il veut passer en revue les expldts d'Hiéron, ce qui doit lui fournir Toa^aXoç de son ode, et il annonce son intention en ces teraaes : « Désii'ant célébrer ce héros, f espère lancer mon trait d'airain bien au delà de mes coneurrents. »

avSpa S'âyà) xetvov aivy;«Ta'. ;jL£votvtov eXwoîixi* ...

Quand il a fini, il opère son passage à la partie suivante de son œuvre en ces termes : « Si vous parlez d'une manière opportune, resserrant beaucoup de choses en peu de mots, un moiâdre blâme suit de la part des hommes, car le dégoût pénible émousse les espérances qui sont allées trop vite. »

ocTcb yoLp x6poc à(i6Xuvet atavT,; T«*/£îa; eXTUtôa; *.

Ces deux mots semblables, eX^roiiai, Ikni^ai, sont placés exactement à la lin du même vers dans les deux strophes similaires. Cette correspondance n'est point accidentelle; celui qui l'a découverte prétend qu'elle se présente dans trente-huit odes *.

En résumé, ce qui se dégage et ressort en pleine lumière de toutes ces explications, c'est la négation complète des opinions qu(; professait l'ancienne critique sur la nature de la poésie de Pindare. Dans cette poésie qui passait autrefois pour le type proverbial du désordre lyrique, voilà que l'on retrouve l'application de règles nombreuses, minutieuses, qui semblent maintenir dans la voie la plus étroite le vol de cette muse qu'on se figurait si capricieuse. Sans adopter à la lettre aucun de ces systèmes, sans vouloir enfermer le poète dans Tune ou rautre de ces formules que Mezger, Westphal ou Dissen imposent â son géniQj il n'en fau t pas moins accepter le principe, et reconnaître que Pindare n'est point une exception dans l'art de son pays, maisqu'il

' Au vers 18 •' Tf(î:oXtv, el au vers 75 : T^i^a ^awàiicvot. Comparer encore les vers 53 et Oi où les mots ^«l'vTt, «îas-:,-, sont répétés à la mime place dâiis IVpode.

2 Vers A3.

•Vers 88.

* iVBZflER, op. cil , Voncon, v.w.

\ comme tous les poètes, tous les artistes de la Grèce,' uu talent fait à parties égales de fantaisie et de logique, d'indépendance et de docilité *.

Si la théorie de Dissen a contre elle ia multiplicité de ses formules qui la réduit à n'être guère que la constatation plus ou moins exacte du fait accompli, celle de Westphal n'est pas non plus sans reproche. Et d'abord cette assertion même que l'ordre "suivi par Pindare n'était que Tordre du nome terpandrien, repose sur une simple supposition. Les anciens n'ont jamais rien dit ?le la chose et, bien qu'ils n'aient pas tout dit, il serait singulier pourtant qu'ils eussent passé sous silence un fait aussi important, quand ils avaient d'ailleurs tant d'occasions de le signaler. La seconde objection que l'on pourrait élever contre ce système, c'est que dans le partage de l'ode tel *que le fait Westphal, il ne tient aucun compte de la division rytlimique : la strophe et la triade n'existent pas pour lui ; on croirait, à le lire, qu'un épinicie de Pindare est écrit en une série de vers uniformes comme un chant d'Homère, C'est une vue qu'il n'est pas possible d'admettre, elle répugne à l'idée même que toute, la critique de nos jours s'ingénie à faire, prévaloir. Dans cette poésie; dans cet art, où les moindres manifestations ont leur raison d'être, où le rapport des parties, la symétrie des pensées, la concordance même des expressions, tout accuse une préoccupation constante de la forme, il semit extraordinaire qu'on en eût précisément négligé l'un des éléments les plus importants. Il y a dans* la triade une division naturelle qui devait s'imposer à la pensée du poète et la marquer. C'est ce qu'a bien compris l'auteur français d'un des meilleurs ouvrages sur Pindare.

Reprenant une vue rapidement- exposée par G. Hermann, M. Croiset en a fait la base d'un système qui résume et complète de la manière la plus heureuse les systèmes de ses devanciers. Pour lui, l'accord entre le mouvement du rythme et celui de la pensée est presque toujours observé dans Pindare, et comme le rythme et la mélodie forment un tout bien défini dans la triade,

* « Substiluer le procédé logique au procédé intuitif, telle a été l'œuvre carucj^ristique de la Grèce, en tant qu'opposée à l'Orient. » VJomiux , Ph\UiW>v^^^^ ^^*^ ^orchttecture en Grèce, p. 127,

la pensée du poète s'est coup(!»e naturellement sur ce patron •. Ce n'est pas à din^ pourtant que la correspondance soit toujours d'une exactitude rigoureuse entre le développement d'un motif IK)élique et son cadre rythmique. De même que, dans la versiflcAtion ancienne, l'idée, au lieu de finir avec le dernier pied, déborde souvent sur le commencement du vers suivant, ou tout au contraire finit avant le vers lui-même et laisse l'idée qui la suit commencer dès li>s premiers pieds de ce vers, ainsi, pour la triade, il i)eut arriver que la pensée excède un peu le cadre de la strophe, comme il peut arriver au contraire qu'elle ne le remplisse pas tout à fait; c'est ce que M. Croiset appelle ingénieusement « l'enjambement de pensée ou Tenjambement logique d une triade sur l'autre ». Il y a là une preuve sensible de cette liberté d'allures que conserve le génie grec même sous la règle. C'est ainsi qu'il n'est pas rare de voir dans un bas-relief une tête ou deux rompre la ligne de l'encadrement, en la dépassant de quelques centimètres 2 ; au fronton d'Égine, quelques <*asques de même font saillie sur les rampants. La concordance exacte de la pensée avec la strophe et la triade aurait eu quel- (ïue chose de monotone, d'un peu servile. Le poète échappe à cet inc^onvénient par la licence qu'il prend d'avancer ou de reculer la fin de sa phrase.

En somme, pour M. Croiset, comme pour Westphal, comme pour Dissen même, le type le plus simple, le type primitif de l'ode pindarique serait la division en trois parties avec la correspondance réciproque de la première et de la troisième. C'est ce que figurait Dissen par sa formule a b a. Dans sa première partie, le poète énonce la victoire remportée et le sujet de l'ode, c'est-à-dire suivant l'expression de M. Croiset, « l'aspect particulier sous lequel il envisage la gloire de son héros ». Dans la seconde partie, le imète passe à ce que Dissen appelle l'exposition indirecte de son sujet, c'est-à-dire au mythe qui en est la figure et forme comme le centre de l'œuvre. Enfin, dans la troisième et dernière partie, il revient à son héros qu'il célèbri'

» Croiset, La poéiic de Pindare et les loU du lyiisme grec, p. 3S6 cl suir, (édit. 1880.)

2 Voir par exemple mtvg \)e\\e s\.^\«t ^>\Tv4T^vçe du Louvr.*», Muller-Wieskui. Denkmaier der aUen KMnU,\,v^.y.\\N,\«iX»,

à nouveau, tout en joignant à ses éloges des vœux, des conseils, suivant la circonstance et probablement aussi la disposition morale où se trouvait l'auteur.

Quant au rapport de ces parties avec les triades, il serait issez régulier, d'après M. Croiset, malgré quelques exceptions laturellement. Dans le plus grand nombre des odes, le début comprendrait une triade, la partie centrale deux ou trois, et la inclusion une. Je crois que le critique a raison et qu'en appli- |uant ce principe avec intelligence, on arrivera toujours assez racUemcnt à se retrouver dans une ode de Pindare. Ce n'est pas à dire pourtant que deux lecteurs, lisant chacun de leur côté, s'entendront toujours sur l'endroit précis où finit le début, c'est-à-dire la première partie, où commence la seconde, où reprend la troisième. Même dans les odes les plus simples, la pensée est parfois assez flottante, car enfin c'est la pensée d'un poète, pour que ses contours ne paraissent pas toujours les mômes à des yeux différents. La preuve en est dans l'analyse que Dissen et M. Croiset donnent de la môme ode, la X« olympique, et où ils arrivent à une distribution des parties toute contradictoire. Pour M. Croiset, l'ode est du type le plus simple et se divise en trois parties, le début qui occupe une triade, les récits mythiques des victoires d'Héraclès, de la fondation des jeux par cv héros et la description des fêtes en l'honneur des premiers vainqueurs, qui forment le centre et prennent trois triades; enfin la cinquième et dernière triade où le poète revient à son sujet et dit la force et la beauté d'Agésidame. Dissen au contraire trouve l'ode assez compliquée, comme le montre la formule qu'il donne, ab c b a b^. Les idées sont comme les chiffres, il y a une manière de les grouper. Certains yeux ne voient que des détails et comme de la poussière de pensée; d'autres aperçoivent aussitôt les rapports et font naturellement la synthèse. C'est avec ces derniers yeux qu'il faut regarder une œuvre d'art, qu'il faut lire Pindare.

Sur les quarante-quatre odes que nous avons encore, M. Croi-

^ Voir page LX son analyse. Nous suivons pour la numérotation de Tode rèdition de Bergif, qui s'est conformé aux inaouscrits; Dissen intervertit Tordre fk» deux odes à Agésidame, t-t met XI« celle dont nous parlons. Cette disposiUon serait en effet plus logique, comme l'a remarqué BoECï.iiv,Commeui.,^A^^«

:^3'i HISTOIRE DK LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

set ncQ verrait que quatre qui tassent plus ou moins exeeption A cv plan générai, ce serait la IX® pythique et la I" néméenne, (|ui finissent \mT des récits mythiques, la VU* isthmique qui commence par une énumération mythiguc, enfin la X» nénK'enne qui commence et finit par des mythes, tandis que l'éloge est au milieu, si bien qu'en somme, même dans ces exceptions, domine encore le principe de la symétrie*. C'est donc à ceprincï\yo qu'en dernière analyse il faut en revenir. Quel que soit le nombre des parties, il est certain qu'elles se font équilibre, qu'elles se correspondent ordinairement et qu'enfin la pensée du poète, comme la navette d'une habile tisseuse, après une ('»clipse momentanée» reparaît juste à l'endroit où l'œil attend la couleur qu'elle apporte.

Après toutes ces explications où notre lecteur et nous-méme avons peut-être couru le risque de nous perdre, il ne sera pas inutile de contempler enlin le poète face à face. C'est le seul moyen de dissiper des soupçons qui bon gré mal gré ont dû se j^lisser plus d'une fois dans l'esprit. A force d'entendre parler d(» mesure, de symétrie, on finit par n'avoir plus que des idées de (*ontrainte et de roideur, tout apparaît figé dans une régnlarité glaciale et Ton n'est pas loin de s'imaginer que Pindarefait do la p(K*sie, comme un soldat fait l'exercice. Voyons donc

' Westphal avait déjà, comme nous l'avons vu, signalé ces exceptions; il en Tait m^me le nombre plus considérable. Nous avons parlé plus haut (p. 9M) des saci'e conversazioni de la peinture italienne et rappelé l'heureuse influence gu'nvait eue sur le développement de l'art ce mélange de divin et d'hnoiaiD; nous avons signalé la ressemblance que ces tableaux présentent à cet égard avfc les odes de Pindare où l'élément mythique a certainement rehaussé le ton général de l'exposition. Ce n'est pas la seule. Non seulement le peintre, ooame le poète, avait à célébrer un personnage et sa famille, ni>n seulement il s'acquittait de celte commande d'une manière analo^goe, e'ealrfhdire en peignaat sor la toile des êtres divins, la Vierge, le Bombino, des prophètes, des sa'ots, autour desquels il groupait de simples mortels, ses clients; mais il plaçait, uécisément comme Tauteur des odes, la f artie di?ine, le mythe, ao centre bor du tableau, et cela presque toujours avec une exactitude matbématiqoe. Ce qui n'a pas empêché le Titien de changer un beau jour cette oidonnaBee et de mettre le mythe, c'est-à-dire la Vierge et le Bambino de côté dane a Madone de la famille Petaro. Le peintre a fait dans ce tableau comme le poète dans ces odes exceptionnelles que signalent Westphal et M. Croiaet : U a cangé le rapport tout en restant fidèle au principe général de la symétrie. On trouverait dans l'art ancien des exemples semblables. La scène mythique dont les vases grecs étaient ornés, se peivnnit' ordinal reme m sur la panse de ces vases, qui était comme ïi^^fnU; du genre. Quelquefois cmadant Tariiste la ptocait sur une antre partie; c'est ainsi qu'une belle hydrie de VErmitage à Saint-Pétâf' bourg a ses figures sur la gorge, tout comme l'ode de Plndare qui a son mytlK ao début. Voir 0. Ratct, Rist. de Ici Cèrarnûpu ^rtc^M, p. iS7.

LA POÉSIE LYBIQUE COSMOPOUTE : PLNDARE 331

L^omme au conti'aire il se meut avec aisancç.au milieu de toutes fes proscription» que Fusage ou son goût personnel imposait à son art. Si nous prenons par exemple la P® py thique où Pindare célèbre la victoire curule que le tyran de Syracuse, Hiéron, avait remportée à ces jeux en 4.74. nous trouvons une ode au cours focile, saiis surcharge de mythologie; les idées, les sentiments semblent y naître spontanément les uns des autres, et Timpression que fait tout d'abord lensemble est harmonieuse. Cependant, quand on revient sur c^tte œuvre et qu'on se demande quelle en est la pensée intime, le plan, on sent alors quel art habile a présidé à sa conception. Voici comment le poète débute :

Lyre d'or, commane propriété d'Apollon et dés Muses aux boucbîs de Ttolettes, toi qu'écoute la danse, commencement de la fête, à tes signes obéissent les âianteurs, lorsque, Tibrant, tu commences les hymnes qui régissent les choeurs. Tu éteins la foudre aiguë du feu étemel, et sur le sceptre de Zeus s'endort l'aigle, laissant tomber des deux côtés soq aile rapide, Taigle, roi des* oiseaux ; car tu as versé sur sa tête anguleuse UD sombre nuage, douce clôture pour ses paupières. Et lui, il soulève ondolensement son dos, dompté par tes atteintes: C'est alors que le violent Ares même, laissant de côté les pointes acérées de ses lances, réjouit son cœur par le sommeiL Car tes traits adoucissent les esprits mêmes des djiienx, grâce à l'art du fils de Latone et des Muses au sein profond. An contraire tous les êtres que n'aime pas Zeus, se troublent en entendant la voix des Piérides, et sur la terre et sur la mer indomptable *.

Ce début paraît d'abord tiré d*un peu loin ; on ne voit pas aussitôt à quoi tend cette magnifique peinture du charme irrésistible qu'exerce la lyre, et pourtant rien n'est plus simple au foaîl que la pensée du poète. Il veut célébrer la vertu et montrer la gloire qui en est la récompense ; mais la vertu n'est queFharmmûe naturelle des choses entre elles, et la gloire elle-même n'est rien en dehws de la voix qui la chante. Voilà la double idée qui s'est présentée à Pindare et qui tout aussitôt s'est traduite à ses yeux par le symbole de la lyre. Mais celte idée, ce mol de lyre éveille son imagination. 11 entend aussitôt le divin infltmnient résonner dans l'Olympe; il en voit, il en décrit les meryelDeux effets sur tous les êtres, la foudre qu'il éteint, l'aigle qu^il endort au haut du sceptre de Zeu^?, les javelots qu*il fait

« Vers f à U.

33î HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

ti>inl)er des mains du dieu de la guerre, la paix enfin qui s'épand invincil»lement sur tout Tunivers. Il n y a que les âmes criminelles, les monstres farouches, qui restent insensibles à ses accents, comme, par exemple, ce Typliée enseveli sous rEtna,et nous avons alors comme pendant au premier tableau, tout idyllique, (ïui ne respire que paix et bonheur, la peinture des souffrances et des luttes effroyables du géant contre la masse qui rt'^crase.

Tel, continue le poète, tel celui qui pît dans Thorrible Tartare, l'eDnemi des dieux, Typhée aux cent têtes, que nourrit jadis l'antre fameux lie Cilicie. Maintenant les rivages battus par les flots au-dessus de Cuines et la Sicile pèsent sur ses poitrines velues; une colonne qui louche au ciel le maintient, l'Etna recouvert de frimas, nourrice éternelle de la neige mordante. Des abîmes de ce mont sont vomies des soui*ces d'un feu pur, inabordables ; des fleuves, pendant le jour, versent un torront noirAtre de fumée, mais dans les ténèbres une flamme rouge, tourbillonnante, lance des rochers dans le vaste sein de la mer am' fracas. C'est ce monstre qui envoie ces redoutables bouillonnements d'Héphestos, prodige merveilleux à voir, merveilleux à entendre raconterde lérnoins, comme il est enchaîné au sommet chevelu de l'Etna et à sa base, (;t comment la couche sur laquelle il est étendu lui déchire, lui perce tout le dos. Puissé-je, Zeus, te plaire à toi qui régis cette montagne, fronl (l'une terre fertile, au pied de laquelle un glorieux fondateur a mis une ville de mémo nom, qu'il vient d'illustrer '.

Ce vieux souvenir de Typhée enseveli sous l'Etna, le i)oèU' jjrofitait avec habileté pour le raviver d'une éruption qui précise 'ment venait d'avoir lieu, et dont les imaginations avaient étt^ lortemeut frappées, parce que c'était la première fois dé mémoiiT d'homme que ce phénomène se produisait. Mais il avait une autre raison encore de choisir ce mythe entre tant d'autres : Hiéron achevait à peine de fonder une ville au pied de TEtna. Ce prince lui avait donné le nom mémo de la montagne, et telle était sii l)rédilection pour la cité nouvelle (lu'à la proclamation de sa victoire aux jeux pythiques, il s'était fait annoncer par la voix (lu héraut corn me citoyen d'Etna. On voit Tartdu poète, commt' sa nmse des hauteurs où elle plane, sait revenir à temps toucher terre et rentrer dans son sujet. Pindarc arrive ainsi par une tran-

' Vers 15 à 3».

sition facile à la victoire qu'il doit célébrer; il la rappelle et la salue comme un heureux augure :

Dans le champ de courae de Pytho, dit-il, le héraut a fait retentir le nom de cette ville, quand il a proclamé la victoire cui*ule du magnanime Hiéron. Or pour les hommes qui naviguent, la première joie est qu'il leur vienne un vent favorable au début de leur Aoyage. Car il est alors vraisemblable que l'on obtiendra pour la fin un retour plus heureux encore. Le même raisonnement nous apporte dans une situation semblable Pespérance que l'avenir se distinguera par des couronnes, des victoires équestres, et sera renommé par des festins aux voix harmonieuses *.

Cette victoire d'un favorable présage, Pindare voudrait donc la chanter dignement et, par une alliance toute naturelle d'idées, ce vœu lui permet de satisfaire à Tunè des lois du poème triomphai. C'éjtait Pusage en effet, comme nous le verrons, de nommer dans Pode qui célébrait un vainqueur, le dieu auquel étaient onsacrés les jeux où il avait triomphé. Comme le dieu de Pytho est en même temps le dieu de la poésie, Pindare lui demande alors la grâce nécessaire pour chanter Hiéron ainsi qu'il le mérite :

Dieu de la lumière, roi de Délos, Phébos, toi qui chéris la source castalienne du Parnasse, veuille te mettre dans l'esprit ces choses et ce pa^s florissant en hommes. Car c'est des dieux que vient tout succès aux vertus des mortels ; c'est par eux qu'ils naissent sages, forts des mains, habiles de la langue. Pour moi, voulant louer ce héros, j'espère ne pas lancer, en le brandissant de ma main, mon dard à la pointe d'airain commit hoi-s du champ, mais dépasser par son Jet lointain mes adversaires *.

11 rappelle alors toutes les vertus guerrières de son héros, qut'. le temps ne laissera point oublier ; il redit sa gloire, supérieure à celle que jamais aucun Grec a pu conquérir, les services que tout malade qu'il est, comme Philoctète, il rend encore à ses voisins :

Puisse le temps maintenir ce bonheur et cette i)ossession d'opulence, et fournir ainsi l'oubli des soucis. Il rappellera certes quels combats à la guerre Hiéron supporta d'une âme intrépide, lorsque lui et ses frères, par l'aide des dieux, trouvèrent une gloire telle qu'aucun des Gr^cs n'en moissonne, couronnement superbe de la richesse. Maintenant môme, suivant l'exemple de Philoctète, il a guerroyé, et plus d'une ûme superbe

* Vers 38 à 38.

2 Vers 38 à 45.

Ta flatté pour aToir 900 amitié. On dit en effet que des héros semblables aux (lieux partirent pour ramener de Leamos le béroe que itmgeait an uloèi-e, Tarcher fils de Pœas, qui renversa la ville de Priam et mit fin aux labeurs des Danaëns, bien qa'il marchât aree no eorps nifinie;miis c'était le destin. De même paisse à Hiéron Tenir dans le temps Intiir m «lieu protecteur, qoi lui donne à propos ee qu'il désire * (la santé).

- Alors, conformément à cette loi de la gymétne que ntMisavoi» sip^nalée, il revient à la victoire eunile d'Hiéroo, mais il ne fait que toucher barre ; tout aussitôt il passe aux vertus dvileis dn prince, il montre son talent d'administrateur, les bonnes lois doriennes qu'il a données à la ville nouvelle, la paix qu'il procure à tout son empire par sa prodence^parsa valeur. Attendri lui-même par cet heureux spectacle, le poète ne peut s^empédter de prier Zeus que désormais les Phéniciens et ks Toscans, se souvenant du désastre que leur infligea le maitre de Syracue, demeurent paisiMes dans leurs foyers :

Muse, s'écrie-t-il, va chanter chez Dinomène ', <^i8*moi, la réeoinpense du quadrige. Le triomphe d*un père n^esC point une joie ëtraogère (pour le fils). Puis, voyons, trouvons pour le roi d^Etna im byniie qui lui plaise. C'est pour lui qu'Hiéron, avec une libéralité divine, a fondé cette ville avec les lois et la constitution d^yllos. Les descendants de Pamphilos et des Héraclides, habitant au pied dn Taygéte, veulent demeurer toujours fidèles aux lois d^Égimios et rester doriens ; heureux ils conquirent Amyclae, s'élançant du Piade, et devinrent les voisins glorieux des Tyndarides aux chevaux blancs, faisant fleurir la gloire de leurs lances ^. Zeus, père des choses, puisse toujours la parole vraie des hommes l'econnaître aux peuples et aux rois des bords de PAmène* un pareil sort! qu'avec ta grâce le héros maitre, s'aidant de son fils, puisse tourner le peuple, en le traitant avec douceur, vers la concoide et la paix ! Je t*en prie, consens, ô fils de Gronos, que les armées des Phéniciens et des Toscans se tiennent tranquilles chez elles, voyant la catastrophe navale qui les a frappées prés de Gumes. Que de maux ils ont soufferts, domptés par le maître de Syracuse, qui renversa de leurs vaisseaux rapides leur jeunesse dans la mer, sauvant la Grèce d'âne pénible servitude ! Je relèverai pour la récompenser, la gloire que les Athéniens ont conquise à Salamine;de Sparte, je dirai le combat au Ci-

' Vers 46 à 57.

- Fils d'Hiéroo, gouverneur de la ville d'Etna.

•* Byllos, ms d'Héraclès, ^lait \e père des Béradides Égimios ei f>MBplii|e, deux des auteurs de Ja race dorienne. Toutes ces familles s'étaient alliées entre elles . et les Siciliens qui en descendaient avaient gardé fidèlement leurs institolions. Pindare semble en faire un mérite à Iliéron.

^i?/vjère qui passai Ulaas \îi\\\\c.

LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PliSDARE 335

théroo, double victoire qui renversa le Mède aux arcs recourbés. Quant aux fils de Dinomène% c^est sur les bords du profond Himère que ^achèverai Phymne quMIs ont mérité par leur bravoure qui terrassa Tennemi^

Après ee retour symétrique à la gloire militaire d'Hiéron, qu'il rehausse encore par un parallèle rapide avec celle des .Athéniens à Salamine^ des Spartiates au €ithéron, Pindare semble un instant ralentir sa course, comme un conducteur expérimenté au tournant de la borne: puis il rentre à toute bride dans la poétique carrière. A Féloge succède le conseil. D «igage le prince à ne pas négliger les belles choses, c'est-à-dire, comme l'entendaient les Grecs, la vertu. L'équité, la vérité, la modârati(m dans les paroles, la munificence, la haine des flatteurs, voilà surtout les moyens par lesquels un roi s'illustre. Tout vaincu- qu'il fut, le souvenir de Crésos ne s'éteint pas, tandis que Phalaris, ce monstre qui brûlait ses victimes dans un taureau d'airain, jamais son nom ne retentit sur la lyre :

Si tu paries avec opportunité, dit le poète, resserrant bien' des choses dans on court espace, un moindre blâme te suit de la part des hommes, car im dëgoât pénible émousse les espérances qui vont trop vite. Chei les hommes, le cœur s'attriste en secret surtout en entendant les belles actions d^autrui. Cependant, car Tenvie est supérieure à la pitié, ne néglige pas les belles choses. Dirige le peuple avec un gouvernail juste et forge ta langue sur une enclume sans mensonges. Le moindre écart prend de grandes proportions, venant de toi. Tu es le maître d'un gnnd nombre, tu as en bien comme en mal de nombreux témoins sûrs. Restant fidèle au naturel qui Drille en toi, si tu aimes entendre le bruit agréable (de Téloge), ne te lasse pas dans teà libéralités ; mais, comme un pilote, livre ta voile au vent. Ne te laisse pas séduire, ô cher, par de? ruses aux tours faciles. La voix de la renommée qui survit aux mortels indique seule aux historiens et aux poètes ee que fut la vie des homines qui ne sont plus. La vertu bienveillante de Crésos né meurt pas, tandis que eet impitoyable brûleur, avec son taureau d'airain, Phalaris, un odiem renom s'attache à lui partout, et les hTes,sousle toit domestique, ne Padmettent point en une douce société avec les diants des enûtnts ?.

Voilà Pindare revenu par une courl)e gracieuse à son point

> Hiénm et ses frtoet. Le fils d'Hiéroo, comme nous venons de le voir, a* ait suivant t'usage repris le nom de son grand-père. 3 Vers 58 à 80. - 3 Vers 81 à 98.

de départ, à cette lyre qui lui fournissait un si poétique début. H n'a plus qu'à terminer, et c*est ce qu'il fait par ces mots qui résument toute son ode :

Etre heureux est le premier des biens; avoir un bon renom, le second. L'homme qui rencontre les deux et les possède, a reçu la couronne la plus Iiaule '.

Ce qui revient à dire : la puissance ne'suffit pas pour le bonheur i^arfait, il faut encore la gloii'e, c'est-à-dire la vertu qui la donne, la \ertu qui nous met en harmonie avec les divins conciTts de la lyre éternelle. Voilà le circuit d'idées, d'images, de souvenirs mythologiques et d'allusions historiques dont se compose une ode de Pindare. On voit avec <juelle habileté tous ces lils divers s'entre- croisent et quel harmonieux tissu la main de cette nmse savante déploie devant les yeux éblouis du lecteur. 11 n'est pourtant pas toujoui^s aussi facile de suivre cette mu- Jjile fantaisie à travers ses méandres. On ne sait pas toujoursce que le poote so proposait, la pensée intime qui servait de base à son œuvre, et par suite le plan échappe ou du moins est très discuté. C'est ce qui arrive, par exemple, pour la VIP olympique. Opendant, à bien examiner les circonstances au milieu des- (jnelles cette ode fut composée, la situation de la famille que le poète se proposait de chanter, on arrive à saisir le mouvement d(i sa pensée, la genèse successive de s(^s idées, l'à-propos des tableaux mythiques qu'il nous présente, et l'œuvre laisse une impression profonde d'harmonieuse unité.

La victoire que le poète célébrait avait été remportée en la première année de la LX1X« Olympiade (464). Le héros, Diagora^ (Ui Rhodes, appartenait à la famille des Ératides, qui était une (les branches locales de la grande famille des Héraclides. C'était en effet un des fils d'Héraclès, Tléi)olème, qui, jmrti de Tirynthe, était venu coloniser l'île avec une troupe d'Argiens. Il ne quittait [,\s sa patrie volontairement : dans un mouvement de colère, il avait tué un des frères d'Alcmène, Licymnios, ce qui ncromp cha pas d'être honoré à Rhodes comme un œcisle, un dieu. La colonie conduite par lui avait occui^é trois villes, Linde, Caniire et

' Vers 09-100.

lalyse. C'est dans cette dernière que la l'amille particulièi-e des Ératides s'était formée ; pendant longtemps elle y avait possédé la dignité royale. Mais au temps où Diagoras remporta sa victoire, la royauté avait disparu; son père n'était déjà plus que pr^'tane. A cette illustration domestique ^ Diagoras joignait un mérite personnel des plus distingués. Il avait remporté un grand nombre de victoires aux quatre grands jeux de la Grèce et à d'autres encore. Sa taille était gigantesque, il mesurait quatre coudées et cinq pouces. 11 eut plus tard sa statue à Olympie * ; elle était entourée de C3lles de ses trois fils, Démagète, Dorieus, Acusilas et de son petit-fils Pisirrhodos. Ainsi tout ce (lue les Grecs pnsaient le plus haut, descendance glorieuse, succès dans les concours, fortune, semblait se réunir dans cette famille que Pindar*^ avait à chanter.

La situation pourtant en était plus brillante que solide. Lîle se ressentait du mouvement politique qui entraînait une partie de la Grèce à la démocratie. Malgré son origine dorienne, elle était entrée dans cette ligue de Délos qu'Aristide avait eu Ihabileté d'établir et ciui n'était au fond que la reconnaissance de l'hégémonie maritime d'Athènes. Un peu avant la victoire de Diagoras, Cimon avec ses deux cents vaisseaux avait anéanti la flotte perse à l'embouchure de l'Eurymédon et par là même définitivement établi la suprématie athénienne dans les eaux de la mer Egée. Le parti démocratique de Rhodes triomphait naturellement de ces succès, si bien ([u'il ilnit un beau jour par devenir le maître. On ne pourrait dire si Diagoras vit lui-même c^tte révolution, mais ses lils en furent les >ictimes et durent s'expatrier. Voilà dans quel concours de circonstances naquit la VII® olympi([ue. Les Ératides paraissent avoir >oulu faire de la victoire de Diagoras et de la fête (|ui la célébrait une grande manifestation publique : il y eut probablement procession solennelle, banquet, réjouissance même pour tous les citoyens 2. On sent que cette famille avait compté sur ce triomphe pour regagner le prestige que les événemeirts politiques lui faisaient perdre

ï UnecinqumlaiDe d'années après; elle éluit l'œuvre de Calliclès de Mégare. Voir Brunn, Gesch. d. griecli. KuitsUer, 1. 1, p. 246.

2 Le vers 93, où H est dit que la ville participe aux joies de?» tT^\\^^'3,,'$ft.\svV!.\ft. r indiquer.

,m HISTOIRE DE LA POÉSIE LYIUQUE GIIECQUE

flopui.s queb|ued année». Il est impossible que Pindare b'ait pas été averti de ce dessdn, de ces espérances, et qu*il n'en ait pas tenu compte pour composer son ode. Et de iait, si Ton part de cette id(^, Ton en suit facilement le plan, à condition toatefois (|ue Ton n'oubliera pas que c'est un poète qui cbante, et que par conséquent c'est de la poésie et non pas de la politique qu'il faut avant tout lui demander. L'ode, ainsi que nous l'avons déjà remarqué S fut chantée au banquet mésie, et Findare a tiré de cette circonstance un de ses plus beaux débuts :

Comme, lorsque, saisissant d'une main fortunée .une €oupe bouiUoaiiant à Fintérieur de ta rosée de la Tigne, un homme, buvant à Fonion des deux maisons, la donne à un jeune gendre, joyan tout d^or, rhooneor de ses trésors, voulant ain»i rehausser la grâce du banquet et ralbaoce qui se conclut, tandis que les amis présents envient à Tépoux ie lit qu'il va partager ; ainsi moi, envoyant aux hommes qui triomphent dans les luttes un nectar limpide, présent des muses, doux fruit de mon esprit, . je fais des libations pour les vainqueurs â Olympie et à I^tho. Heureux «relui qu'un bon renom entoure ; mais c'est tantôt Tuii, tantôt l'antre que regarde la vivifiante Charité avec la lyre harmonieuse et l'appareil aux voix diverses des flûtes '.

Voilà le poète installé : il a, pour ainsi parler, pris possession de son auditoire par ces deux strophes où sa comparaison se balance et s'équilibre dans une si parfaite symétrie. Ses ch<Nristes, ses musiciens, la lyre et les flûtes aux voix diverses, tout est prêt ; il passe alors à Fénoncé de son sujet, ce qui occupera tout l'épode et fermera d'une façon nette avec la triade rouverture de la poétique symphonie :

Et maintenant, au son de cette double harmonie, je suis deseenda avec Diagoras, célébrant la fdle marine d'Aphrodite et l'épouse du Soleil, Hhode, afin que je loue, comme récompense de son portât,, l'homme qui va résolument à la lutte, le géant qui fut couronné sur lés rives de TAIphée et près de Castalie, ainsi que son père Damagéte qui plaît à la Justice, tous deux habitant près de la pointe de la vaste Asie Vhe aox trois villes, au milieu d'une belliqueuse population argienne'.

Mais ces derniers mots, ces souvenirs d'Argds et de ses guerriers ont éveillé l'imagination du poète. Il revoit toute cette

' Voir page 232.

2 Ven 4 à n.

'Vers i3'd 10. -

LA P0É5IE LYRIQUE COSMOPOLITE : PINDARE a^

antique histoire de la cc^nisation, sa cause fortuite, son heu> reose réussite; U redit tout c^, et le tableau qu'il en fait n'est pas vn brillant h(Mr»-d'(BnTre. La gloire nationale d'une cité,. aux yeux de tous les Grecs, se confondait avec la gloire toute personnelle qu'acquérait l'un de ses enfants ; ces deux gloires se prêtaient un édat réciproque et l'on pouvait toujours raj^f^eler Tufie à l'occasion de l'autre. Mais ind^ndamoKent de cette rair» son générale, il j en avait une plus particulière, c'est que Diagoras descendait de ces premi^% colons de Rhodes, et le poète est tout à fûtdans son droit, quand il veut, dit-il, reprendre cette légende pour deux héros qui étaient de la robuste race des Héraclides.

Ea effet, continne-t-il, du côté paternel ils se vantent d'être issus de Zeas % et du edté maternel, -par Astydamie, ils sont Amyntorides >. Or avtoitr de Fesprit des hommes flottent d^innombrables erreurs, et Ton ne peut trouver ce qui est le meilleur pour un homme dans le moment et à la fois dans Tavenir. Et donc, frappant d'un bâton d'olivier dur le frère bâtard d'AIcmène, Licymnios, quand il sortait delà couche de Wdée, le fondateur de ce pays jadis le tua par colère. Un trouble d^esprit peut dévoyer même un sage. U partit consulter l'oracle. Le dieu i la chevelure d'or, de son sanctuaire odorant, lui dit de gouverner eu droite ligne du rivage de Lerne sur un' pays battu des deux côtés par la mer, où jadis le roi puissant des dieux avait humecté la ▼ille de nuages d^or, lorsque par l'art d'Héphestos, d'un coup de hache d'airain, Atbéné, s^élançant du sommet de la tète de son père, poussa jme immense clameur. Le ciel trembla et la terre aussi, mère des êtres. Alors le dieu,* fils d'Hypérion, qui éclaire les mortels, recommanda à ses enfants cbérls de surveiller le moment de s'acquitter d'un devoir prochain, afin qu'ils fussent les premiers à élever à la déesse un autel visible et que par un sacrifice auguste ils réjouissent le cœur du père et de la fille à la lance vibrante. Le respect de la prévoyance apporte aux iMMumes la vertu et la joie. Mais quelquefois survient à Timpro-^ viste le nuage de l'oubli qui dérobe aux esprits la droite voie des choses. ^est ainsi qu'ils montèrent; mais de la semence du feu brillant, point, et ils établirent avec des sacrifices sans flamme une enceinte sacrée sur l'Acropole. Zeus néanmoins, rassemblant un blond nuage, fit pleuvoir beaucoup d'or. Quant â la déesse aux yeux brillants, elle leur accorda de surpasser par leurs mains industrieuses, en tout art, les babitants de la terre. Ainsi leurs rues portaient des œuvres semblables à des êtres animés et marchant, et leur gloire était vaste. Cest que pour le savant, 5, plus grande, n'a pas besoin de ruse pour réussir ^.

' Par Héraclès, fils de ce dieu .

2 Astydaloiie, fille d'Amyntor, était mère de Tiépolême.

3Ver«S3 à 53.

11 sonible ([ue le poète pouvait s'arrêter ici, après ces deux mythes si brillamment contés. Mais il y a dans les choses, et surtout il y avait dans les têtes grecques, une logique naturelle (lui bon gré mal gré devait entraîner l'auteur. On a remarqué avec raison que les poèmes cycliques étaient nés l'un après l'autre précisément du désir qu'avaient eu les auditeurs de voir poursuivre en tous ses sens Thistoire qui venait de les charmer *. Quand on fut arrivé à la catastrophe finale, qu'on eut vu Troie en flammes, on désira connaître ce qui avait amené cette grande expédition, et ce fut ainsi que parurent les Cypria, qui, pour répondre à c(^ désir, racontèrent comment la Terre, surchargée d'habitants, un jour pria Zeus de la soulager et comment le dieu suscita l'incident d'Hélène qui devait faire mourir les hommes par miniers. Puis, on se demanda tout aussi naturellement ce qu'étaient devenus les vainqueurs, comment ils étaient rentrés dans leur patrie, en quel état après dix ans d'absence ils avaient retiouvé leur foyer, leur famille, et l'ont eut alors les poèmes du retour, les Nôaioi. Et de même pour toute cette floraison cyclique. Voilà les vagues désirs que Pindare sentait s'agiter dans les coeurs, dans les imaginations qui l'écoutaient. Il entendait de cette oreille de poète, si fine, si divinatrice, tous ces êtres curieux, insatiables de merveilleux, lui demander pourquoi donc le SoleiJ aimait tant les Rhodiens. Eh bien, semble-t-il dire, voici : et làdessus, il se met à raconter sa troisième légende qui remonte encore plus haut dans l'histoire des temps.

D'antiques récits des hommes racontent que, lorsque Zeus et les immortels partagèrent la terre, Rhodes encore invisible était au fond des eaux de la jner, île cachée dans les abîmes salés. Or le Soleil étaii absent, et personne ne mit un sort pour lui, et il. restait donc sans domaine, lui le dieu pur. Quand il en fit l'observation, Zeus voulaîl recommencer le partage, mais il ne le permit pas, car il déclara qu'il voyait à l'intérieur de la mer une terre à large base, nourricière abondante pour les hommes et favorable pour les* brebis. Il demanda qu'aussitôt Lachésis au bandeau d'or étendît les mains et prononçât le grand serment des dieux, jurant avec le fils de Cronos que la terre qui s'élevait à la brillante lumière serait désormais un apanage p jur sa tète. Et s'accomplit la teneur des paroles en toute vérité. De la mer humide germa l'île, et celui qui la possède est le père générateur des ravoos

H'blckek, Der epi^che Cychw, W, \>- ^ ^^ ^vv\\ .

perçants, le chef des chevaux qui soufflent du feu. Cest là que s'étani uni à Rhode, il engendra sept enfants qui reçurent les pensées les plus sages d'entre ces premiers hommes, l/un d'eux à son tour engendra Camiros, Jalysos l'aîné et Lindos, qui occupèrent chacun de leur côté un lot de villes, o'étant partagé entre eux trois la terre paternelle, et leurs résidences s'appelèrent de leur nom '.

Le poète paraît perdu dans cotte haute antiquité, et l'on se demande comment il pourra redescendre de ces commencements du monde au moment actuel. Quelques mots vont lui suffire et, comme par la baguette magique d'une fée, en un clin d'œil il se retrouvera dans cette salle à manger où il nous introduisait si splendidement ay début de son poème.

C'est là, dit-il, qu'un doux dédonunagement pour son triste malheur est établi pour Tlépoléme, le conducteur des Tirj nthiens, comme pour un dieu, à savoir la graisse odorante des brebis qu'on amène à son autel et des luttes à des concours. Des fleurs de ces jeux, Diagoras s'est couronné deux^fois *.

Voilà Pindare réinstallé en plein dans son sujet ; sans secousse, sans le moindre effort apparent,- un léger coup de rame a ramené sa barque des extrémités de l'océan dans le port. Il rappelle alors toutes les autres victoires de son héros, les quatre couronnes qu'il remporta à Tlsthme, les deux palmes qu'il cueillit en un seul jour à Némée, puis ses triomphes à Athènes, à Argos, en Arcadie, en Béotie, à Égine, à Mégare. De tous ces souvenirs, de tous ces noms glorieux, il se plaît à tresser une poétique couronne. Puis, ainsi que nous l'avons dit, comme la situation de ces familles aristocratiques était fort 'ment ébranlée, le poète, au lieu de terminer simplement, suivant son usage, par l'éloge de son héros, se laisse aller aux tristes pressentiments du moment et adresse à Zeus honoré sur une montagne de l'île une prière en faveur de Diagoras et de sa famille où la vcn'tu est héréditaire :

Zeus père, toi qui règnes sur le sommet de l'Atabyre, honore cet hymne traditionnel en faveur d'un vainqueur oh mpique et ce héros qui a trouvé la gloire dans le pugilat; donne- lui le respect et l'amour et chez ses concitoyens et chez les étrangers. Car il va droit dans une voie ennemie de l'orgueil, sachant bien ce que le juste esprit de parents

' Vers 34 à 7fl.

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