Tome IL
350 HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRtQDE GRECQUE
Bien d'autres circonstances encore apportaient an poète par leur imprévu d'heureuses occasions de rajeunir sa matière. L'ode n'était pas toujours chantée au môme endroit, "ainsi que nous Tavons déjà dit ; elle n'était pas toujours chantée non {dus immédiatement après le triomphe: la XI« isthmique, enlhonneur de Xénocrate, ne fut ex^utée qu'assez longtemps après, quand le héros même était mort. Quelquefois on choisissail pour célébrer la victoire une fête particulière, dont le poète s'inspirait, comme pour la V1I« néméenne en Thonneur du jeune Sogène d'Égine. L'ode dut être chantée à Tanniversaire de la naissance du vainqueur; Pindare en tira son début, ce salut à la déesse (jui préside à l'entrée de tout homme eh ce monde et lui donne avec le jour tous les biens, tous les succès*. Quelquefois le héros que le ix>ète avait à célébrer était malade, triste, comme Hiéron, quand Pindare lui adressa la III® pythique : de là le ton consolateur, la philosophie douce et résignés qui donne à ce chant de Aictoire une physionomie si imprévue. Quelquefois au contraire c'était le poète lui-même qui se laissait aller à la mélancolie, comme dans cette VIII® pythique en l'honneur d'Aristomène d'Égine. La situation était des plus sombres. Athènes menaçait la liberté de la petite île et Ton ne pouvait guère se faire d'illusions sur le résultat de la lutte. Aussi n'est-ce pas un chant de victoire que composa Pindare, mais plutôt un thrène sur la fragihté des choses humaines, suivant l'expression même du scoliaste^. D'autres fois au contraire Tode est gaie, vive, comme cette IX^ néméenne dont nous avons donné plus haut l'analyse 3. Dans quelques-unes il règne un ton solennel et religieux, comme si l'œuvre eût été destinée à un sanctuaire : ainsi dans la IIP olympique à Théron d'Agrigente, qui du reste, suivant le scoliaste, aurait été composée spécialement en vue de la fête des Théoxénies *. Enfin la XP néméenne, ainsi que nous lavons déjà remarqué i>, n'est point un épinicie; elle fut compos»'*, non pour une victoire, mais pour l'entrée en charge d'un prytane de Ténédos.
' Ném. VU, V. -I à 8.
'Ad Pyth. Vnr, V. 9fi.
•Voir p. 289.
* BoECKii, Piml. Schol,, p, oi, ^ Voir p. 229, noie \.
Telle était- la variété des points de vue où se plaçait Pindare |K>ar envisager son sujet et le traiter. En résumé, chacun de ces poèmes était une œuvre de circonstance avec tout l'imprévu d'idées et de plan que comporte le genre Dissen, qu'il faut s'attendre ou se résigner à rencontrer chaque fois que l'on pénètre sur le terrain pindarique, a voulu déterminer et lixer une fois pour toutes ce qu'il appelle la pensée principale du poète, sententia summa. Pour lui, Pindare ne se proposait d'autre but que de célébrer la victoire de son héros, voilà l'idée principale, et comme cette victoire était le résultat du mérite personnel ou de l'heureuse fortune du triomphateur, il y joignait ces deux idées accessoires de fortune et de mérite avec toutes les subdivisions que les anciens avaient l'habitude d'y introduire, à savoir pour la première, la richesse, la puissance, la noblesse, et pom* la seconde, le courage, la hardiesse, l'intelligence, la justice. Enfin, comme un si grand succès pouvait aisément tourner la tête, le [)oète ajoutait ordinairement des conseils , quelquefois des prières. Voilà les éléments dont Pindare aurait composé ses épinides *. Ici encore, comme pour le mythe et le plan, le critique s'est perdu par la manie de tout réglementer : il donne la recette de l'ode comme la Cwsinière bourgeoise celle du civet, D'oubliant qu'une chose, à savoir le génie du poète, et cela se comprend. Puisque toute la matière que l'artiste doit mettre en œuvre lui est préparée, taillée d'avance, qu'il ne fournit rien de lui-même et par suite n'a rien à inventer, il peut se passer de génie; il lui suffit d'un peu d'habileté, de savoir-faire, pour mettre à sa place suivant la formule chacune des idées qu'apporte HViec lui nécessairement le sujet.
A cette matière tout o6;et^tve dont serait faite Tode pindarique, d'après Dissen, Boeckh ajoutait un élément «u6;edt/, grâce auquel le génie et l'imagination rentraient dans une partie de leurs droits K Pour lui, le poète apportait une pensée propre, il avait ^oo dessein, il poursuivait un but librement choisi, et par làméme il donnait à son œuvre une physionomie vraiment vivante f*t poétique. Cependant, tout en élargissant les idées de Dissen,
• Dissm, op. cit.» p. 1 1 et suïv.
- Bœckb a exposé celte théorie dans Vexamen qu'il a fail du Pindare de DisjteD, tome VII de ses Opuêcule», p. s«0 et suiv .
Boeckh ne put se défendre entièrement contre ce qu'elles avaient d'étroit. Au lieu d'ouvrir toute grande la porte au génie du poète, à sa libre fantaisie, il ne fit que Tentre-bâiller : Pindare avait une idée quand il composait son ode ; mais cette idée, si ce n'était pas le sujet lui-même qui la lui imposait directement, se rapportait pourtant toujours à la personne de son client; c'était, par exemple, un avertissement, une consolation qu'il mêlait à Téloge de la victoire et qui était comme le cachet personnel ({u'il mettait à son œuvre, puisque c'était lui qui trouvait ce rapport. Cette opinion de Bœckh n'est pas fausse, elle (^st seulement incomplète ; car, s'il est vrai qu'en plusieurs de ses odes Pindare semble n'avoir d'autre but que de consoler ou de conseiller son client, ce n'est pas la seule fin que s'est proposée sa mus(\ Un poète est autre chose encore qu'un Mentor ou une sœur de charité ; son àme qu'un dieu
Met au centre de tout, comme un écho sonore,
a bien d'autres dons et d'autres vocations. Elle sait consoler, enseigner, exciter, calmer, gémir, prier, rêver ; tous les sentiments, toutes les passions, toutes les idées qui traversent un cœur d'homme, ont naturellement dans le sien leur reflet ou leur retentissement. Puis, ce qui fait surtout le poète, c'est la fantaisie, c'est-à-dii"e l'imprévu dans le sentir, dans le penser, dans l'imaginer. Voilà ce que Bœckh n'a compris qu'à moitié, et Dissen pas du tout. Quand le poète fait de la morale, il la fait à sa façon. Il a sa manière à lui d'exposer ses pensées, de les démontrer, et sa logi([ue est tout autre que celle d'Aristote ou de Descartes. Ses idées s'a j)pellent et s'enchaînent d'une façon particulière; il raisonne, il convainc, mais pour syllogismes il dessine des images, il peint des tableaux. Certaines odes de Pindare reposent sur une idée générale qui pourrait servir de thème à un moraliste, à un prédicateur. Mais alors même, quelle différence dans le procéder î La V® pythique à Arcésilas n'est au fond que le développement de cette pensée morale que le poète a d'ailleurs mise comme un texte en tête même de son ode :
La richesse est bien puissante, lorsqu'un mortel, la recevant du destin, l'unit à une vertu pure et se fait d'elle une compagne chérie.
/I y a bien des mamète?» ^e \v^\\fc\ ç^ç, N2ïsfe«vQL, Sa.ns parler
le de la façon dont Taurait développé Socrate ou Bossuet, Q se l'imagine par exemple entre les mains de Siraonide. )n en juge par Fencomion de ce poète en l'honneur des ades, comme il eût retourné cette maxime en tous les sens ! me il Feût divisée, subdivisée, en vrai compatriote de Pro- 3, pour ne pas dire en sophiste ! Avec Pindare, c'est tout e chose. L'idée aussitôt prend corps et s'incarne dans de Qtes images. Cette richesse, cette vertu, l'imagination du 3 les voit se mouvoir et briller dans la personne d'Arcéâilas, victoire de ce prince aux jeux pytliiques n'en est que le t)ole éclatant. De là cette apostrophe, immédiatement après ►remiers vers :
\rcésilas choisi par les dieux ! Dès les premiers commencements de llustre existence, tu as eu en partage cette fortune avec la gloire, j à Caslor au char d'or. Le beau temps, comme après l'hiver, éclaire leureux foyer*. Les sages supportent mieux (que d'autres) même lissance que les dieux leur donnent. Pour toi, marchant dans ]a îe, une grande félicité t'environne : et d'abord, comme tu es le roi •andes villes, une splendeur innée te donne un prestige imposant, el s'ajoute ta sagesse ; puis tu es heureux, même encore en ceci '^ant recueilli de la gloire avec tes coursiers près de Pytho, tu reçois œur do chanteurs dont se réjouit Apollon '.
poète nous parle alors de cette victoire, il en montre les ultés, il fait ressortir l'habileté du cjocher Carrhotos. Puis ient à son idcîc première, à la fortune d'Arcésilas : seni-
comme celle de tant d'autres mortels, instable, fragile?
elle a bien ses éclipses passagères, mais elle les répare vite, > lions, (!'est-à-dire les ennemis du prince, continuent à fuir, pés de terreur aujourd'hui, comme autrefois devant son tre Battes. Car c'est un dieu qui le veut, et ce dieu n'est
moins qu'Apollon, le protecteur fidèle des Cyrénéens ; et )ète de redire alors comment le dieu, dès la plus haute antié a surveillé avec amour, guidé par ses oracles de pays en 1, à Argos, à Lacédémone, à Pylos, cette race dorienne, ces l'Égimios et d'Héraclès ; comment une famille particulière,
rappeler ce que nous avons dit plus haut à propo». de la IV»- pylhique, sée au mèine Arcésilas et pour la luômo victoire. Ce prince avait eu à ner plusieurs séditions.
3rs 5 à 23.
plus spéeîalemeiit encore vouée au culte d'Apc^ioo, la ÊifBiUe des .£gides, issue de Thèbes, mais unie momentaiiéoient aux Doriens d^ Sparte, est venue à Théra, puis a fondé Cyrène où ('lie a ai^pcNTté la religicHi de son protecteur. On pourrait croire que le poète a laissé tomber son idée sur Tune de ces graades routes où il nous promène si comj^aîsamment en compagnie des peuplades dorîennes. Il n'en est rien pourtant : die est restée là, dans sa tête, comme au ciel Tétmle qui guide le pilote à travers les mers. La félicité d'Areésôlas est au fond de tous c^ brillants récits ; le poète, afin de nous en éblouir, nous la montre, non pas seulement dans le {présent, mais encore dans le passé, rx)mme aassi sa vertu, car son ancêtre Battos a offert de Tune et de l'autre l'exemple le plus par&it, et c'est ainsi que Pindare arrive à la seconde partie de son thème. Comme la première, c'est encore un tabl^u pkiMi qu'une série de raisonnements. Le poète ne démontre pas, il raconte, il peint. Pour noos fiire comprendre la vertu de Battos, il redit toutes ses fondations pieuses :
Battos établit pour les dieux des bois sacrés plas grands, et pour tes processions d^ApoIIon si seeonrabîes aux mortels, il constroisit en ligne droite une route pavée où retentit le sabot des cbevanx. (Test là qu'à l'extrémité de la place, à part, il repose depuis sa nort. Heureax tint qu'il habita parmi les hommes, il fut f'nsuitc un héros Téaéré du peuple *.
Voilà la consécration que la vertu donne à la fortune, et ce bonheur si bien étaMi se continue dana Areésiks^ témoin la victoire de ce {Hrince aux jeux pythiques et ses qualités, ses vertus, dont l'éloge termine le poème 2. C'est ainsi que Pindare eboisil librement et dévelof^ son idée. Maiscetteidée n'est pas toujoor» une sentence morale, aussi facile à formuler. Même quand on entrevoit sons le cc^ris des images une prisée dominante et comme le mouvement en avant de la muse, il arrive quelquefois que l'on reste indéc^ On voit bi^i que le poète ne va pa» au hasard, on sent qu'il tait impression; mats sa voix passe sar l'ame comme une brise légère sur la face d'un lac; l'onde en est
' Vers 89 à D5.
^ Voir cet éloge cilè p\u8 W\»l, v* ^^^» '^ss^^ "t.
reiDoée sans qu'elle sache en quel seus. La IX® pythlque nous offre UB exemple de cette espèce de charme que peuvent avoir de beaux ver» dont ou n'a pas le secret, et qui peut-être même n'en oui pas. Est-ce un conseil, une leçon, ou tout simplement une fimtaisie d'artiste, une brillante symphonie poétique? L'ode est en llMmneur d'un jeune Cyrénéen, Télésicrate, vainqueur à rho[^todromie. Elle fut peut-être chantée à Thèbes ; cd tout cas, elle ne le fut pas dans la ville natale du héros. Elle s'ouvre par un des- plus beaux mythes de Pindare, le taUeau de la nymphe Cyrène aux prises avec un li<m; et dont l'intrépidité ravit Apolkm au point que le dieu veut (aire d'elle aussitôt son épouse et, sur le conseU du centaure Ghiron, TempOTte sur un char d'or en Libye où Aphrodite lui dresse un lit nuptial* Le poète termine par un autre récit mythique, plus court, nu)ins brillant, il est vrai; c'est l'histoire d'un des ancêtres de Télésicrate qui gagne pour femme à la course la iille même d'un roi du pays. Les deux tableaux se font pendant. Leur présence d'ailleurs s'explique assez facilement, puisque l'un de ces mythes se rapporte à la patrie de Télésicrate et l'autre à sa famille. Mais est-ce là toute la pensée de l'auteur ?
Chn a proposé bien des explications, dont quelques-unes assez saugrenues <. Quelques critiques y verraient une allusion à des projets de mariage peut-être contrariés 2. Avec ce roman on suit assez facilement la pensée du poète, bien qu'il ne Texprimie' nulle part d'une manière formelle. Tout est mystère dans Tamour, a-t-on dit; Pindare aura voulu sans doute que tout .restât discret et mystérieux dans les vers où il en parlait. Il est possiUe que la personne de son héros n'ait pas eu ces attrait» qui prennent au9»tét les coeurs, et que la vierge dont il recherchait fci main ait hésité. Le poète alors, pour foire ressortir le prix du courage qu'on semblait méconnaître, aurait montré Apollon sabitement enflammé ncm pour la beauté, car il n'en est pas qoeisti<tt, mais pour l'intrépidité de la nymf^ Cyrène. Puis il revient à Télésicrate, il le peint rentrant avec une moisson de gkMre dans sa ville, la patrie des belles femmes (xoXXtpvatxi
1 On peut en voir rénumératiou dans Mbzger, op. cit., p. 3)8 et suiv.
2 Welcker. fil. Schrift., IF, p. 198 et suiv.; G. Hermann, opusc. VII, p. 161 el suiv.
Tiàipa). PeuttHro voulait-il ainsi faire entendre à la jeune dédaigneuse qu'il y avait d'autres beaux yeux que les siens à Cyrènc, que Télésicrate pourrait se lasser, et qu'elle ne ferait que sage de soisir l'ocrasioii, comme lolas, par exemple. Après cette petite digression sur la famille d'Héraclès, le héros préféré de Pindare, dont il avoue naïvement ici même qu'il faudrait êti'e muet pour taire la gloire, il re>i<*nt de nouveau à son client et redit toutes les victoires qu'il a remportées. Télésicrate avait des ennemis, des rivaux sans doute, qui Tavaiont desservi : Pindare les engage à respecter le mérite, il rappelle les sages paroles du vieux Nérée, qu'il faut être assez juste pour louer de cœur un adversaire, quand c'est un héros. 11 se met lui-même en scène, il raconte qu'il a vu maintes fois triompher Télésicrate, et toutes l(*s femmes, s'écrie-t-il, dans un ravissement silencieux, le souhaitaient i)our fils ou pour époux. Enfin, pour couper court à toutes les hésitations, et montrer qu'avec du mérite personnel on i)eut aspirer aux alliances les plus hautes, Pindare aurait raconte'' le mythe suivant dont Alexidame un ancêtre de Téltfsirrate était le héros :
De nombreux préteiidantsindigènes, de nombreux étrangère, recherchaient la lille d'Antée, car elle avait une beauté merveilleuse. Ils voulaient cueillir en elle le fruit florissant de la jeunesse à la couroDa»* d'or. Mais le pure, ménageant pour la vierge un hymen plus illustre, avait entendu dire quel mariage rapide Danaos avait trouvé jadis à Argos pour ses cinquante-huit filles, avant le milieu du jour : il les avait placées toutes aux limites d'une lice et avait déclaré qu'il déciderait d'après le concours des pieds, laquelle aurait chacun des héros qui venaient pour être ses gendres. C est ainsi que le Libyen choisit et donna un époux à sa fille. Il la plaça, l'ayant parée, à la ligne de la carrière, pour être elle-même le but extrême ; puis, au milieu des concurrents, il déclara que celui-là l'emmènerait, qui le premier, s'élançant, lui aurait touché le voile. Alors Alexidame, ayant fui d'un élan rapide, saisissant de sa main parla main la vierge précieuse, l'emmena à travers la foule des cavaliers numides; et on lui jetait en quantité de? feuilles, des couronnes. La Victoire l'avait déjà plus d'une. fois abrité sous ses ailes *.
Quelquefois même l'idée maîtresse, cette sententia summa qw Dissen impose au poète d'une faeon si pédantesque, est moins
'Vers ioi à la fm.
sensible encore. Ici du moins, dans cette ode en Thonneur de Télésicrate, on peut la soupçonner. Il est des odes où on la chercherait inutilement, comme dans ces vers où Pindare a si gracieusement célébré le jeune Asopichos d'Orchomène :
vous qui avez obtenu pour séjour les ondes du Céphise et qui habitez cette contrée célèbre par ses coursiers, 6 Charités, reines immortelles de la riche Orchomène, protectrices des descendants de Tantiqùe Minyas, prêtez l'oreille à mes prières. C'est à vous que les hommes doivent tous les agréments et toutes les douceurs de la vie. C'est de vous que viennent la sagesse, la bonté, la réputation : sans les Charités séduisantes, les dieux ne célèbrent ni danses ni festins; elles président â tout ce qui se fait dans les cieux et plaçant leur trône près d'Apollon Pythien armé d'un arc d'or, elles révèrent l'éternelle majesté du roi de l'Olympe. Aimable Aglaé, Euphrosyne, Thalie, amies des chants harmonieux, filles du plus puissant des dieux, écoutez-moi ! Jetez les yeux sur cette pompe qui s'avance d'un pas léger pour célébrer l'heureuse victoire d' Asopichos. Oui, je viens chanter sur la lyre lydienne les exploits de ce jeune héros, par qui la ville de Minyas vainquit â Olympie. Vole, agile Renommée ; descends dans le sombre royaume de Perséphone; va porter au père du vainqueur cette glorieuse nouvelle. Dès que tu auras vu Cléodème, dis-lui que son fils au sein de l'illustre Pise a couronné son jeune front des ailes* glorieuses de la Victoire. (Trad. Villemain.)
Que voulait le poète ? Quelle leçon, quel conseil se proposait-il de donner? Quel but poursuivait-il dans cette petite pièce charmante, tout imprégnée des déesses qu'elle célèbre? Il serait assez difficile de le préciser. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Pindare a fait là le compliment le plus aimable, le plus poétique, dont jamais oreille humaine ait été flattée. Ce salut aux Charités qui régnent sur le Céphise et protègent la cité du vain* queur, cette peinture délicate des faveurs qu'elles dispensent aux mortels, des plaisirs dont elles enchantent les hôtes de l'Olympe, cette invitation qui leur est adressée de se mêler à la marche légère, à la procession en l'honneur du jeune éphèbe, enfin « ce commerce d'amour et de doux souvenir » entre la vie et la mort, entre le fils et le père, que le poète éveille d'une façon si touchante, si imprévue, tout cet ensemble de sentiments, de pensées, d'images, est né spontanément de la plus heureuse fantaisie; cela nous charme, nous ravit. Que faut-il davantage? A quoi bon les pourquoi?
Ainsi donc, pour conclure, nàalgré Vun\foTU\M q^^'s^o^^t^
au premier abord imposer à Pindare ridentlté de ses sujets, il conservait une liberté complète d*âUures et ae relevait que de lui-même et des lois de son art, soit pour la iaçon dont il choisissait ses mythes,' soit pour la manière dont il agençait -son plan, soit enfin pour le but final qu'il, donnait à son œuvre. Bien certainement il adaptait ses mythes à son sujet, bien certainement encore il avait un plan et ses idées se suivaient; s'enchainaient suivant une logique particulière ; quant à dire où il allait, la chose est assez souvent possible, mais son but était des plus variés, la façon dont il y parvenait, des plus diverses, et plus d'une fois ce but échappe. On ne saurait pas plus dire alors ce que le poète a voulu qu'on ne pourrait prédser le sens intime, la senténtia summa dé certJBdnes sonates de Beethoven, ou de certaines figures antiques, comme le I^arcisse de Pompéi, la Vénus de Médicis, Ce sont des mélodies ravissantes, des attitudes gracieuses, enfin c'est de l'art, de la poésie. En vérité, ce serait être trop exigeant que de demander toujours autre chose à un poète.
Il y avait pourtant, malgré toute cette libei'té dont jouissait l'auteur des épinicies, un certain nombre d'idées qu'il devait régulièrement traiter ou tout au moins toucher d'une allusion. C'est ainsi que d'un mot ou deux, comme nous l'avons déjà remarqué*, il a soin d'indiquer l'endroit où l'ode est chantée, si c'est au lieu même où la victoire a été remportée 2, ou pendant fa procession au temple 3, ou dans le temple même, quand le vainqueur y faisait son sacrifice d'actions de grâces*, ou bien à la porte de sa demeure 5, ou dans la salle du festin, autour de la table couronnée de ses convives •*» ; une fois même Pindare a tiré de cette dernière circonstance Tun de ses plus beaux débuts, celui de la V1I« olympique.
' Voir plus haut, pages 250, 252.
2 Otymp, Vni, 9.
à la maison du vainqueur. Ces deux odes, d'ailleurs très courtes^ n'ont pas dé- . pode probablement parce qu'elles devaient être ainsi exécatées pendant \ir^ maicbe processionneUe.
*Pyth. XI, au début.
Ce que le poète ne devait pas oublier non ï»1us, c'était de ra[)peler à quels jeux la victoire avait été remportée et de rehausser Tillustration de ces jeux. Quelques odes mômes, comme la I'* olympique à Hiéron, la III® à Théron, la X« à Agésidame, semblent uniquement destinées à célébrer ceux d'Olympie dont elles racontent la fondation divine. La VIII® olympique s'ouvre par un salut à cette Olympie, « mère des combats aux brillantes couronnes, reine de vérité..., à cette enceinte sacrée de Pise qu'ombragent de grands arbres sur les bords de TAlphée », et dont le poète implore la faveqr et pour le héros qu'il célèbre et pour l'hymne qu'il lui consacre.- On comprend que Pindare, quelque féconde que fût sa muse, eut bientôt fait d'épuiser toutes les formules admiratives dont elle pouvait disposer ; aussi, sans renoncer à ce qui semble avoir été une loi du genre, se contenta-t-il pour l'ordinaire d'une rapide allusion, d'un mot jeté comme en passant, et qui pourtant suffisait [wur acquitter sa dette.
Il en fut de même pour le dieu qui présidait à ces jeux. L'usage voulait qu'on le rappelât, et le poète se serait bien gardé d^y manquer. Mais c'était là le cas où jamais de recourir aux accommodements. Quelquefois il se contente, comme au début de la IV® pythiqùe, de con>1er sa muse à redire les hymnes qu'elle doit aux enfants de Latone et à Delphes ; une autre fois, comme dans la III® pythiqùe, c'est une légende où figure Apollon, qui prend place au commencement de l'ode et signale aussitôt aux yeux la personne du dieu. Pindare excelle à trouver de ces échappatoires. Agésias de Syracuse a remiwrté la victoire avec un char de mules à Olympie : mais le poète a célébré déjà plus d'une fois ces jeux et le dieu qui les préside. 11 se souvient alors que son héros appartient à la famille des Jamides, et il en profite pour raconter comment l'auteur de cette famille, Jamos, fils d'Apollon, a fondé un oracle sur l'autel même de Pise qu'Héraclès avait élevé à Zeus. Le souvenir du dieu est ainsi rappelé d'une manière incidente, il est vrai, mais suffisante *. Une fois encore Pindare se contente pour le même dieu d'une allcn sion tout aussi peu sensible, quand il raconte comment Héraclès
» Otymp, VI, 70.
a rapporté de chez les Hyperboréens l'olivier dont le beau feuillage Tavait ravi, et comment il le transporta dans le bocage de Zcus à Pise, « pour être un ombrage commun à tous les hommes et une couronne pour les vertus * ». Dans cette XIV® olympique, si courte, si gracieuse, que nous avons citée plus haut, Zeus n'est de même qu'indiqué par une rapide allusion : le poète nous montre simplement les Charités « révérant rétemelle majesté du maître de l'Olympe qui leur donna le jour ».
Pindare s'an*était naturellement davantage sur le héros même de son ode ; il ne lui a pourtant jamais donné toute la place qu'on pourrait croire. Nous avons vu le rôle que joue le mythe (ians l'épiuicie et le développement qu'il y prend ; les réflexions morales, les sentences, les caprices d'une fantaisie aussi riche (|uc mobile, occupent à leur tour une partie notable du poème, si bien qu'en somme il reste fort peu d'espace pour la personne même du héros. Comme on n'a plus rien des odes triomphales de Simonide, nous nous sommes laissé aller à quelques hypof thèses sur la matière dont elles se composaient, sur les idées, les motifs que l'auteur y pouvait avoir développés, et, partant du caractère même de ce poète, des aptitudes particulières de son génie, nous avons supposé qu'il avait dû peindre dans toutes leurs péripéties ces luttes diverses comme dans tous ses détails la personne même des vainqueurs. Pindare n'a rien fait de semblable, disions-nous, Qt la raison que nous en donnions, c'est qu'il ne voulait pas répéter son devancier. Il y en aurait peut-être une autre plus réelle, plus digne, car enfin Pindare n'était pas homme à redouter si fort de se mesurer avec un rival, fût-ce même un Simonide.
Tous ces éloges étaient naturellement chantés en présence mémo des vainqueurs : le poète a pu sentir que c'était manquer aux convenances ou tout au moins mettre à une épreuve difficile la modestie de ses héros, que de les célébrer avec ce luxe de détails personnels. Puis il y avait le pubhc à ménager, ce public si facilement jaloux. C'était la plaie de la société grecque. Le potier porte envie au potier, disait Hésiode qui avait déjà bien vu la chose et qui s'efforçait de distinguer entre la bonne et la
' Oiifinp.m, 18.
mauvaise envie. Sans doute il y eut chez les Grecs, plus que partout ailleurs peut-(^tre, de nobles émulalions, de généreux désirs de surpasser un glorieux rival : c'est ainsi que les lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir et furent sans aucun doute un stimulant puissant dans les eiïorts qu'il fit à son tour pour sauver sa patrie. Mais à côté des grandes âmes qui ne connaissaient qu'une grande et loyale rivalité, il y avait la foule avec ses jalousies mesquines, tracassières. C'était dans les moelles de la race, puisqu'on prétait cette passion même aux dieux. Elle ne respectait rien, elle s'attaquait non seulement aux voisins, aux égaux, mais aux personnages les plus considérables. On se déchirait avec volupté, depuis le bas jusqu'en haut de la société, et les rois, les tyrans mêmes les plus puissants, les plus absolus, étiiient mordus, rongés à belles dents lout comme les autres. Voilà sans doute pourquoi Pindare passait si rapidement sur la personne de ses héros, il n'osait la mettre en lumière de peur d'attirer sur elle cette jalousie toujours en éveil. C'était une précaution qu'il croyait nécessaire même à Syracuse :
Si tu parles avec opportunité, disait-il dans un éloge d'Hiéron, resserrant bien des choses dans un court espace, unmoindi'c blûine te suit de la part des hommes, car un dégoût pénible émousseles espérance > qiii vont trop vite. Chez les hommes, le c(Pur s'attriste en secret surtout en entendant les belles actions d'auti'ui *.
La brièveté dans l'éloge était donc une loi de convenance, de nécessité même. Il fallait ménager la susceptibilité du public, des camarades surtout. Sans doute on était fier de cette gloire miouvelle dont la palme du triomphateur allait faire rayonner la cité, on en jouissait en citoyen, mais on en eut été facilement jaloux comme rival, si le poète n'eût eu la sage attention d'en
' Py:h. I, 81. Welcker a rapproché ce nassnpe de Thucydid,-^ où Ihislorien fait parier Périclés exactement comme parle Pindare: « Il est diflScile de garder iine juste mesure; et cela même suttit à peme pour que les paroles de l'orateur obtiennent une entière confiance. L'auditeur bienveillant et qui connaît les faits s'imagine aisément qu'on est resté dans l'exposition au-dessous de ce qu'il sent et de ce qu'il sait; celui (|ui ne sait pas, est porté par envie à trouver exagéré ce qui dépasse sa portée, car on ne supporte gaère l'éloge donné à Ji'lrui qu'autant qu'on se croit capable de faire personnellement c^uelc\\ift Q.'vvçs%«eL "C semblable; ce qui s'élève plus haut renconlte vxussxVCiV, c\\N\«i^\. vV^Kvàx^*:.«^. ■« ■-iV. U, 35.
. Tome IL '^^
362 mSTOlRE DE LÀ POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
voiler la splendeur*. Tous ces jeunes vainqueurs étaient l'ordinaire de beaux éphèbes ; Pindare les connaissait, so il les avait vus dans la lutte même déployer toutes les ( d'une robuste et florissante virilité; mais, tout sensible qu à ces charmes, à peine osait-il y faire allusion d'un mot. « ( il eut, dira-t-il du jeuue Épharmoste vainqueur à Marj quand il eut par une ruse rapide et décisive dompté ses i sairos sans tomber lui-môme, sous quelle acclamation il tr le cercle (des spectateurs), jeune, beau, et venant d acc( de si belles choses 2 1 » Et tout co qu'il pourra faire à la Fode, c'est de prendre à deux mains son courage pour p mer de sa voix la plus haute qu*Épharmoste a re(;u de la divine des bras vigoureux, des membres souples, un i-egard [ûde. Une autre fois il dira avec un sentiment plus vif < [>eut-étre, mais tout aussi contenu : <f J ai loué lenfant ai d'Archestrate (jue j'ai vu triompher par la force de ses i près de l'autel olympique, en ces temps-là, beau de for tout imprégné de cette fraîcheur de charmes qui jadis éca Ganymède la mort effrontée, grâce à la déesse de Cypi'e \ bien encore, comme Homère qui nous fait sentir la 1 (f Hélène par l'eftet qu'elle produit sur les vieillards de ces cigales décrépites qui n'avaient plus que la voix, Pi remarquera que le jeune Hippoclès, « admiré des viei commi^ do ses compagnons, est un objet de souci poi vierges thessaliennes ^ ». Voilà tout ce qu'il se permet d des qualités extérieures qui auraient pu si facilement exci jalousie. Il s'étend davantage, mais avec bien de la mesui core, sur les qualités morales, la douceur des mœurs, la 1 ration, la piété, la justice, l'affection pour les parents, les l'amour pour la patrie, le généreux emploi des richesses. G c'étaient des qualités dont les auditeurs pouvaient profiter, supportaient plus aisément Téloge.
1 Une terre ciiile nous offre une piquante image de cet esprit d'envi dénigremoni: un rival, placé derrière la Victoire qui couronne un can tire une plume à l'aie de la déesse. V. L. Weisskr, Lcbensbitder am dc\ sisch. AUerthnm, p!. XX, 18.
» Oiymp. IX, 96.
'Oiymp, \\,^^.
* Pyih. X, S'a.
11 ne faut pas oublier non plus, et nous en avons déjà touché un mots que la personne et la gloire du vainqueur n'étaient pas la fin dernière de Tép nicie. Sans doute c'était pour le chanter, pour rendre son nom à jamais mémorable que le poète avait fait appel à sa muse. Mais ce héros, tout intéressant, tout grand qu'il fût, n'avait pas l'existence individuelle, indépendante, de nos grands hommes d'aujourd'hui. On ne le séparait ni de ses ancêtres qui avaient mis dans la race les qualités qui (ïeurissaient en lui, ni de la cité dont les lois le protégeaient lui-même et dans le sol nourricier de laquelle plongeaient les profondes racines de sa famille. Aussi n'était-il pas rare de voir le poète laissant à peu près de côté celui gai payait ses vin*s s'étendre à loisir sur les louanges de sa patrie. C'est ainsi «[uc dans la IV« isthmique il est très peu question de Strepsiade et beaucoup au contraire de Thèbes et de ses antiques gloires. Dans la XI« pythi.jue, Pindare, de même, invofjue toutes les héroïnes de Thèbes et les convie à chanter Thémis et Pytho pour rehausser h ville et les jeux dans lesquels Thrasydée a vaincu. On sent que pour le poète, le Thébain, la glorification du vainqueur laissait après l'hommage à la patrie. De mt^me encore dans la VIII«* néméenne, il ne dit presque rien du héros même, Dinis d'Égine, vainqueur à la course, tandis qu'il saiTête avec complaisance sur les héros favoris de cotte île, Éa<iue, Ajax surtout, flont le malheureux courage lui inspirait un si tendre intérêt. Il ^ avait là comme un devoir public à rappeler la gloire des ancêtres, ainsi qu'il le dit lui-m«me pour se justifier de célébrer ^i propos du corinthien Xénophon tous les habiUints de Corinthe ciui s'étaient jadis illustrés, Sisyphe, Médée, Bellérophon 2. Toutes ^!es gloires, antiques et modernes, confondaient leurs rayons et ne faisaient aux yeux des Grecsqu'une seule et même couronne autour du frent maternel de la cité.
»Voir plus haut, p. 209 et suiv.
^(Hymp. Xin, 49. Voir encore la X« néméennc dont les vingt premiers vers sent consacrés à redire les héros produits par la ville d'Argos. Ce sentiment <*laildu reste tellement naturel à lànie des Grecs, qu'on le retrouve dans l'éloquence et i'hisloire a)mme dans la poési*' : « Je commencerai, dit Périclès au oébut de son 01 aison funèbre, parlci ancêtres, Ciir il est juste et convenable CD celte circonstance de leur payer ce tribut d'honneur. » Liv. 11,38. Dans le même livre, chap. a, Archidamas dit aux Pélopmésiens qu'tls jouent en ce moment une très grosse partie entre Athènes ol que \e\vt o,w\.v^^\\%^. X^"?» ç,vn>\- 'vrira, suivant le succès, de houle ou de gloire, eux roème^ c\. \«i\vî?, ^wofeVwi*
Naturellement le poète appuyait avec une certaine coniplaisanc
sur les ancêtres particuliers de son héros. Nous avons vu plu
haut ridée cpio les Grocs se faisaient de la famille, comme il
en élargissaient le cercle jusqu'au delà du tonibeau.Le souveoi
d(»s morts était pieusement conservé; leurs noms, les bolk
actions qu'ils avaient faites, les couronnes qu'ils avaient coe
f[uises, les sages paroles qu'ils avaient prononcées, toute Ici
]MTsonne enlin continuait à vivre dans la mémoire et le coei
de leurs descc^ndants. On leur prétait d'ailleurs la même sens
hilité, la même alîection, et l'on était persuadé que toutes lesjoi
ou les douleurs de la famille allaient aussitôt remuer leursàm
dans les demeures d'iladès : « Il me faut, dira Pindare, il n
faut, réveillant la mémoire, dire pour les Blepsiades la fie
victorieuse de leurs mains, eux que ceignit jadis une sixièr
couronne aux luttes où l'on gagne des palmes. Il y a aussi po
les moils une part qui leur est réservée suivant la loi, et
]^M)ussière (du tombeau) ne leur cache pas ralfection précieu
de leurs descendants ^ » Le nom du père se représente souve
aussi, cela se comprend. C'est le parent le plus rapproché, cel
dont l'inlluence a été la plus sensible. Même quand il n'est pi
là, le poète aime à le rappeler, à dire quelle eût été sa joie s
avait pu contempler la gloire de son fils. « Ah I dira-t-il à l'i
de ces jeunes vainqueurs, si ton bouillant père Timocrile
chaulfait encore aux rayons du soleil, tirant de sa cithare d
sons variés, entraîné par ces vers-ci, comme il chanterait souvei
les illustres victoires de son fils 2 î » Nous venons de voir quelqu
pages plus haut la fa(;on touchante dont Pindare recommanda
à la Renonmiée daller porter à Cléodame, dans la noire denieui
de Perséphone, la nouvelle que son fils avait couronne sa jem
chevelure des ailes de la Victoire.
En résumé, l'on voit que le poète des épiniciesest loin d'avo fait de la personne et de la famille de son héros la base môu de son œuvre, et s'il s'étend avec complaisance sur ses ancêtre comme sur les illustrations de sa cité, on peut remarquer cepei dant avec ffuel soin il évite toute une série de motifs que m
' 0/}/mjk vin, -s.
^A'ém. IV, i 3.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOrOLlTE : PINDARE 365
mettrions, nous, certainement au premier rang. Quelques-uns des personnages qu'il célèbre s'étaient signalés autre part encore que dans les luttes pacifiques de Delphes ou d'Ol^ mpie, et dans les annales des cités dont il veut glorifier le nom, il aurait pu trouver autre chose encore que les exploits d»* héros légendaires. Toute cette période dont il fut le témoin avait ses hauts faits, ses gloires, ses journées à jamais mémorables, et l'on est tout étonné d'en rencontrer si peu de traces dans les vers du poète. Une fois, dans 1 éloge du thébain Mélissos, il rappelle les quatre guerriers que le cruel ouragan de la guerre a ravis à l'heureux foyer de cette famille ^ C'était à Platées que ces guerriers étaient tombés, et dans les rangs des Perses : on comprend que Pindare n'ait pas osé en dire davantage. Mais il y avait d'autres souvenirs moins embarrassants. Son hôte et ami Lampon d'Égine avait bravement payé de sa personne, ainsi que ses fils, pour la défense de la bonne cause. Pindare, dans l'éloge qu'il fait de
' l'un d'eux, Phylacidas, rappellera bien qu'Égine vient de s'illustrer dans la guerre et que Salamine peut attester qu'elle doit
. son salut aux vaisseaux des Éacides, mais c'est tout ce qu'il en dira, et encore même n'est-ce pas sans éprouver quelques scru-
" pu* es qu'il touche à ces souvenirs contemporains. « Plongeons i'orgueil dans le gouffre du silence, ajoute-t-il aussitôt comme s'il craignait d'avoir été trop loin, c-ar c'est Zeus qui dispose de toute chose, c'est le maître de tout -. » Et de fait, dans l'ode suivante également en l'honneur du même Phylacidas, on ne rencontre
- pas la moindre allusion au courage que cette famille avait certainement déployé sur les divers champs de bataille de la Grèce. L'éloge que Pindare fait de Lampon à la fin de son ode ne relèves que ses vertus pacifiques, sa généreuse hospitalité, la modération de ses désirs, la sagesse de ses paroles, sa supériorité comme athlète. Mais sur son activité militaire, il garde le plus profond «ilence. Il ne s'est départi de cette discrétion que dans ses odes
- en l'honneur dos Siciliens. Les souvenirs guerriers le gênent là moins qu'ailleurs, il semble même s'y complaire, il en tire
- d'aimables flatteries pour ses héros, quand il fait entendre par
» hlhm. \\\, 16.
2 hthm, IV, 48, et suiv.
oxoniple à Hiéron les chant> de reconnaissance des vierges locriennes que son bras a rassurées S ou qu'il lui rappelle tous ces To;r!Ui«5, tous re> Phéniciens qu'il précipitait naguère du huit de leurs vaisseaux rapides dans la iner 2. Ailleurs encore il revient sur c;*s lutte î de la Sicile avec Carth'ïge et sur la part j^lorieuse qu'v prit son héros Chromios 3.
Évidemment Pindare, homme réfléchi par excellence, avait ses raisons. Nous en avons dit un mot, quand nous parlions (hs nivthes et du plaisir avec lequel les Grecs se reportaient toujours i\ ces anciens souvenirs. C'est qu'ils n'avaient plus rien d'irritant; conmie un vin généreux que le temps a dépouillé, i's no gardaient plus que l'arôme bienfaisant, divin, de leur p»)ési(\ Il en était tout autrement pour les guerres dont la Grt\*e avait été le théâtre. Ces guerres avaient mis aux prises des voisins, souvent des compatriotes, des frères. Pindare en avait souiïert, nous l'avons vu ; mais quand même il n'aurait eu qu'à sVn féliciter, il ne pouvait guère en parler, tant il courait l(^ risciuo d(^ réveiller quelques souvenirs douloureux î Les mêmes raisons n'existaient pas pour la Sicile. Les combats qui s'étaient livrr's dans les plaines ou sur les mers de cette île n'avaient laisse'^ dans les âmes aucun ferment de haine; les victoires qu'avait remportées Hiéron pouvaient être célébrées par les Gnns (le tous les pays, car les vaincus n'étaient que des Ba^ bares, des Carthaginois, des Toscans. Voilà pourquoi Pindare se plaît A les rappeler, tandis qu'il garde le silence sur la lulle contre les Perses où tant de cités grecques s'étaient compromises.
Puis, quand même il n'eût pas été leplus pacifique des hommes, c'était une des nécessités de sa profession de respecter toutes les îj susceptibilités, d'éviter avec soin tous les froissements. 11 travaillait pour toute la (irèce, pour tous les partis, toutes les races; il chantait l'Ionien comme le Dorien, le démocrate comme l'aristocrate. Il fallait donc conserver dans chacune de ses œuvTCS une bienveillante impartialité. Pindare a protesté plus d'une
1 Pulh. II, 18.
- Pyth. I, 72.
^ yém, IX, 28.
fois de son horreur de la médisance, de la chicane; la gloire d'Archiloque ne lui fait point envie ^ Et cependant, malgré toute sa prudence, il avait failli blesser cette île d'Égine qu'il aimait tant. On lui reprochait d'avoir mal paiié dans un péan de Néoptolème, un Éacide, un enfant d'Égine. 11 faut voir avec quelle vigueur il repousse cette calomnie, et rappelle la loyauté qui dicte toutes ses paroles, les égards qu'il sait devoir à ses hôtes du moment, aux Grecs plus lointains qui sont ses amis, comme à ses compatriotes au milieu desquels il marche, regardant bien en face, sans morgue, sans insolence. « Et l'on peut bien dire, ajoute-t-il, si jamais j'ai fait contrairement aux convenances entendre des paroles outrageuses^. »
Enfin, à côté des éloges et des mythes, Pindare mettait encore dans ses odes ces trésors de sagesse et d'expérience, ces belles pensées sur Dieu, sur la vie future, sur le cours des choses humaines, sur le beau, le grand, sur la vertu, la justice, la bonté, qui formaient comme le fond de son être moral. Nous avons consacre'* un chapitre entier à montrer ce qu'était l'homme dans ce poète; nous avons dit tout ce (|u'U y avait d'élévation dans sa pensée, de grandeur calme et sereine dans son ame, et quel ton noble et digne prenait la sagesse antique en passant par ses lèvres. Voilà d'où jaillit encore en grande partie cette poésie d'un caractère si particulier, où Fart et l'inspiration, la pensée philosophique et la fantaisie, les bienséances mondaines et la verve la plus franche se mêlent, se croisent et se fondent en un ensemble peut-être uni([ue au monde, surtout si l'on songe à la forme que tout cela revêt, et ([u'il nous faut enfin étudier.
Yl
LB POÈTE, suite: CARACTÈRE VARIÉ; MANIÈRE ET PROCÉDÉS
Erreur commune sur Pindare; caractère varié: familiarilé, réalisme; locutions proverbiales. — IMndare et La Fontaine. — Caractère per<»onnel. — Détails, allusions topiques; connaissance exacte des personnes et des choses. — La géographie dans Pindare; épilhètes
» Pylh.U, 52; Olymp. VI, io.
'Ném. VII, 65.
plutôt mythologiques que pittoresques. — Kanièrc dont les Gi^ecs voyaiï'nt la inturc; la pei'sonnificatioii des lieux, des temps; eslhéliqu* différente des anciens et des modernes. — Peinture directe de la nature dans Pindare; les scènes de nuit. — Concision; fécondité.
— Ka| idité lyrique des descriptions; différence entre le Ivrisme de Pindare et celui de Victor Hugo; iVavarin, Salaminc. — Manière (rannoncer un grand récit. — Ce que Pindare fait des pensées morales.
— la louange : à-propos, tour ingénieux, sincérité et indépendance; ft.rniules. — Les transitions. — Les débuts des odes : opinion dé J'inilare; grandeur et simplicité; caractère varié: les débuts directs, les débuts par in\ocaLion, | ar interrogation, par comparaison; les débuts (rallure moins simpl.". — La fin des cd.'S dans I*in<Lic; piocédé anci'n et procédé modem''.
Pindaro passe p^énéraloiiiont pour le ty[ e du lyrisme, de la grandiloquence. Il y a du vrai, et beaucoup sans doute, dans cette oj)inion, miiis elle est singulièrement incomplète. Nous avons, nous autres Franc^ais, divisé méthodiquement le domaine de l'art, faisant un lot du sérieux, un lot de la plaisanterie, un autre du sublime, un autre du familier, du trivial, comme si nous ne pouvions embrasser d'un seul et même coup d'œil la nature entière dans sa variété. Cette étroitesse, cette impuissance (le goût, nous l'appelons le 'classique, et, comme il nous semble toujours que les anciens sont les classiques paf excellence, nous leur prétons ces catégories si soigneusement élaborées par nos rîiétoriques et nos poétiques. Et pourtant ces catégories sont d'invention moderne. « Les anciens disaient Homère; nous, nous (lisons Boileau », a quelque part écrit Victor Hugo, et il avait raison. C'est le xvii^ siècle, avec ses. goiits de cour et de politesse aristocratique, ([ui a mis dans Part la liiérarcliie des classes ([u'avnit la société, et c'est Hoileau qui fut le rédacteur de ce code, le gi\and maître de ces cérémonies. Au fond, rien n'était plus contraire à l'esthétique ancienne qu'on s'imaginait pourtant re[)roduire avec lidéhté. Comparant une scène de Roméo et JuUelte avec une scène pareille iVAlceste, Villemain termine en disant: « Voilà Shakespeare éminemment classi(iue, il se rencontre avec Euripide '. » Il eût pu dire avec tout autant de justesie qu'Euripide et tout le théâtre gr(»c étaient éminemment romantiques. Le naif, le familier, le comique même y coudoient à chaque
' Tabl. di la lUf. au XVIII» sicc'e, WAW \^cq\\.
instant le pathétique, et cela non seulement dans les rôles d'esclaves, mais sur les lèvres des rois :
Fille de Léda, gardienne de ma maison, lu m'as fait un discours semblable à mon absence, il est bien long '.
Voilà comme Agamemnon, dans Eschyle, répond à sa femme qui lui souhaite la bienvenue, quand il revient de Troie. Quel est le tragique français ([ui eut osé faire parler ainsi le roi des rois? Naturellement Ton procéda pour la poésie lyrique comme IH)ur la tragédie: on en tailla le patron sur les odes de Malherbe. Tout ce qui avait un air de bonne et simple nature en fut rigoureusement banni. Malgré bien des protestations, bien des cÉïbrts pour allranchir enfin le goût français, ce sont ces idées qui régnent encore et gouvernent. Aussi, quand nous abordons Pindare pour la première fois et que nous rencontrons chez lui tant d'éléments bariolés, tant de choses contraires à notre conception de l'ode, sommes-nous déroutés, et notre bî)ussole esth(> tique tout aflblée.
S'il est un genre où l'enthousiasme continu nous semble de rigueur, c'est le dithyrambe: Pindare y fait de la critique littéraire. Dans un poème de ce genre, il remarquait, à l'adresse de Lasos probablement, que le dithyrambe autrefois s'allongeait à son aise et que le San de mauvais aloi pouvait sortir alors de la bouche des chanteurs 2. Dans ses épinicies, il lui arrive souvent de citer ses autorités, tout comme un simple moraliste en prose ou comme un criticjuc^; c'est ainsi qu'il s'appui(; sur une pensée d'Homère, que les bons intermédiaires font réussir les a liai res dont ils se chargent -K Ailleurs il fera cette remaniue qui n'est pas d'un lyrisme bien transcendant, à savoir (|u'liomère a donné par ses mensonges au\ soullVances d'Ulysse un renom qu'elles ne méritaient pas * . Ou bien encore il dira d'un de ses amis, Lampon, qu'il suit le conseil d'Hésiode de s'appli(ju(M' avant tout à Faction '^, Au début de la W*^ olympique, il parle tout simple-
> Eschyle, Agam., 014.
2 Voir plus haut, p. 70.
^Pyth.lV, Ï77. < AVm. VU, 20.
^ Jslhm. V, i7.
ment de Thymne primitif d'Archiloque, dont s'est tout d'abord sorvi son héros Épharmoste pour célébrer sa victoire, \} soir même. xVilleurs il rappellera l'exemple de ce même poète qui pour sa mauvaise langue mena toujours une vie très misérable*. Nous avons vu plus haut la façon toute familière, piquante même, dont Pindare s'excusait de ses retards dans la livraison (le ses o<les 2. C'est qu'en effet dans son lyrisme il y avait une pointe sensible d^humour. Il ne craignait pas de toucher à des souvenirs, de faire des allusions qu'on ne s'attendrait guère à trouver dans une ode. C'est ainsi qu'il dira à son chef de chœurs Œnc'e : « Anime tes camarades! que dirigés par toi, ils fassent voir si vraiment nous savons échapper à la vieiDe injure de pourceau béotien 3. » n a rappelé une autre fois encore, et dans un dithyrambe, ce sobriquet donné à ses compatriotes *. C'est dans un dithyrambe également qu'il protestait avec une vivacité presque comique contre une patience inopportune. « Moi, dit-il, je loue à côté d'Héraclès Géryon. Puissé-je ne rien dire (lui (l(''i)laise à Zeus, mais il n'est pas convenable, quand on nous vole notre bien, de rester assis à notre foyer et de se mnpf)rter en biche ^. » Ailleurs il se moque en termes fort plaisants des gens qui font les dédaigneux : « Certains Scythes, dit il, affectent une telle délicatesse qu'ils ne peuvent voir, prétendent-ils, sans horreur le cadavre d'un cheval. Mais en secret ils déchiivnt avec les dents la p?au des pieds et de la ttte •>. » Une fois même il dira de son héros, non sans un grain d'ironie, qu'il n'a pas la taille d'Orion 7. Enfin il ne redoute pas
Le Janus à deux fronts, l'hébété calenbour,
puisqu'il faut l'appeler par son nom, dirait La Fontaine. Lùscoliasle avait déjà remarqué cette pente en notre poète, et il l'en blâme». Pindare en effet joue sur la ressemblance des noms dans
U'ylk. Il, 5.^.
- Page 220 et siiiv.
■» Olifmp. VI, 90. ^ Fiag. 83.
■'• Krag. 8i.
^ Frag. 203 (incerla).
Wsthtn. III, n.
*Schol. ad Nem, \\,\.
son encomion au roi de Macédoine Alexandre *, et surtout dans son hyporchème au tyran Hiéron^. Mais il va bien plus loin encore que le calenbour : il s'est permis dans une ode un trait de réalisme qu'il serait difficile de surpasser. Cette peinture qu'il a faite des ânes au moment où les Hyperboréens les sacrifient à Apollon avait même scandalisé la critique ancienne 3. 11 est vrai quePindare, quand il composa cette ode, n'avait guère qu'une vingtaine d'années : on pourrait donc ne voir là qu'une inconvenance fortuite de jeunesse. J'aimerais mieux prendre tout simplement la chose comme un trait naïf du caractère et du génie de notre poète. Sans parler de la façon toute gauloise dont il se reprend dans la IV« pythique pour marquer avec plus d'exactitude le moment même où commence le bonheur d'une famille prédestinée *, le récit qu'il fait de la procréation d'Orion n'est guère plus conforme à nos idées modernes sur la bienséance; Aristophane explique d'une manière tout aussi saugrenue l'origine de la pluie, mais c'est Aristophane 5.
Ce qu'on rencontre assez souvent dans la poésie de Pindare et qui, sans choquer autant notre délicatesse, nous paraît néanmoins bien singulier pour une œuvre lyrique, ce sont des proverbes. Sans doute les Grecs faisaient grand cas de ces formules vives, concises, dont la sagesse populaire aimait à se servir; Aristote même les recueillait avec soin comme autant d'empreintes pittoresques du génie d'une race, d'une époque. Il n'en est pas moins vrai pourtant que ce profil de Sancho Panza qui de temps en temps se dessine dans les vers de Pindare est en complet désaccord avec nos idées sur le genre. Se figure-t-on Victor Hugo terminant une de ses grandes pièces lyriques de la façon suivante ? « Répéter trois et quatre fois la même chose, c'est indigence ; c'est faire comme celui qui redit aux enfants :
2Frag. 105 o»J, s'adressant à Hj^ron, il lui dit:
3 Pyfh. X, K6. Voir le scoliaste à ce vers. On a cherché à donner à ce passage un sens plus décent: voir Mbzobr, op. cit. p. 2a8, et surtout Ziblinski, Rhein. Mus., 1883, p. «27.
* Pyth. IV, 255 :
t{A«ç >j vûxreç,
5 Voir Hfo/.v, , Poet. Astron. , II, 3*. et trag. 1^.
Coriiithos fils do Zeus*. » La XP olympique finit de la mcine manière ; « Jamais les renards au pelage de feu ni les lioos rugissants ne changent de mœurs et de nature, » dit le poète, voulant faire entendre ainsi que les Locriens restent fidèles à leur caractère de bravoure et de prudence.
On s*est quelquefois choqué de ce qu'on prenait pour des oublis de dignité, 'des chutes malheureuses de la majesté lyrique dans le familier, le vulgaire; les traducteurs font alors tout ce qu'ils peuvent pour voiler la chose et sauver la situation 2. 11 serait beaucoup plus simple d-e recx)nnaître le caractère varié de la poésie pindarique et de cesser enlin de la condamner à un enthousiasme perpétueP. Il y a certainement des moments de relâche dans ce lyrisme, mois ils nous échappent tout d'abord, parce que nous ne connaissons pas assez la langue pour sentir les diflérences que le poète mettait dans sa diction, les nuances dont il variait son exposition. Certain passage d'Isocrate devrait pourtant nous donner à rélléchir. Ce rhéteur, dans son A ntidosis, vient de faire une citation d'un de ses anciens discours contre les sophistes, et il reprend ainsi : « Ce passage est d'une élocution plus ornée ([ue ce que vous avez entendu tout à l'heure *. » Or, sans cet avertissement de l'auteur, personne aujourd'hui ne s'apercevrait de ce changement de ton, bien que la façon dont il en parle laisse entendre clairement qu'il avait été tout aussitôt senti par les oreilles attiques. Je crois qu'il en est de même pour bien des passages de Pindare. Plus d'une fois le poète a souri de ce « doux sourcil » qu'il prête au vieux centaure Chiron, mais des préjugés traditionnels, la connaissance inconi-
« AVm. VII, à la nn.
- Fiiidare, pour faire entendre à un de ses héros qu'il pj-t appelé, suivanlle sort de tous les Viiinqueurs, à l'honneur d'être chanté par ses concitoyens, se sert de ce proverbe : « Faclie que tu as tt n pied marqué par le destin dans la m(^me chaussure. ».
Uoissonade iraduit avec une élégance digne de Bitaubé : « Telle est, divin fils de Soslrate, telle est la destinée. » Kt là-dossus, comme disait Villemaiu, on peut se vanter d'avoir tué un poète. Olymp, VI, 8.
3 « Les grands poètes s'accordent paifois du répit. Dans Homère, il nous arrive souvent de lire cent vers, sans rencontrer une seule beauté, et ainsi deUanie: tandis que Pindare, que vous admirez tous, me d(^sespère avec son enthousiasme perpétuel.» Max Mùllbr, Amour allemand, Irad. par A. P., p: fOO-
^ JsocRAT., De permutât., A^*.Uv\"^*l Testé à la vérité que le commencement el latin de la cilalicn.
plète de la langue, réblouissement que nous causent tant de morceaux d'un coloris si éclatant, tout enfin se réunit pour nous faire illusion et nous cacher une variété réelle. Cependant, quand on prend la peine d examiner cette poésie de plus près, qu*on relève de page en page ces traits de familiarité que nous venons de citer, ces rétlexions, ces conseils d'une sagesse un peu banale (jui souvent rappellent Télégie et sa morale de ménage, on ne peut s'empêcher de conclure, non pas que le poète tombe, comme le croyait Longin', mais que sa lyre avait plus d'une corde. Nous lisons aujourd'hui les vers de Pindare sur un seul et même ton, auquel nous donnons naturellement toule l'emphase dont nous sommes capables. Il est probable au contraire qu'il y avait dans la musique un air plus gai, plus naïf, et dans la danse un geste plus simple, une attitude plus familière, plus réaliste même, à ces passage^* où l'aile de la muse S3mble raser la terre. Tous ces éléments divers dont se composait une ode de Pindare, dans le court espace de temps qu'en durait la représentation, faisaient passer les auditeurs par une série très mouvementée, mais artistement calculée, de pensées, de sentiments, d'images. Les impressions se succédaient rapidement dans les âmes ; en un clin d'œil on allait du présent au passé le plus lointain, d'un incident vulgaire du moment aux rétlexions les plus hautes sur la divinité, sur le sort des humains, d'un dicton populaire à des tableaux merveilleux de coloris, de poésie. Je ne sache guère chez nous qu'un homme qui ait ainsi pris tous les tons dans des poèmes aussi courts, c'est La Fontaine. Malgré la diflerence des genres, ce sont encore ses Fables qui me feraient le mieux comprendre la composition rapidement variée des odes de Pindare. Reprenons les Animaux malades de la peste, dont nous nous sommes déjà servi comme exemple. Quelle grandeur épique dans le début, et dans la scène du conseil quelle tragi-comédie! Et tout cela, larniiset rires, peinture sublime et réflexions malignes, se conclut par un aphorisme qui a toute la tournure familière d'un proverbe :
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
• De subi., XXXIlï, 5.
Voilà l'idt^e que je me faisd*une ode de Pindare. Quelquefois même on rencontre chez lui des traits qui complètent cette ressemblance de la façon la plus imprévue. On sait avec quel charme dii bonhomie La Fontaine se met lui-même en scène et dit son avis sur la conduite de ses personnages :
Une souris tomba du bec d'un chat huant.
Je ne l'eusse pas ramass<5e ; Mais un bramin le fit'.
Pindare nous olîrc un trait d'une naïveté tout aussi charmante, à la lin de sa III® olympicjue. Il vient de dire que Thérou a atteint par ses vertus le comble du bonheur, que la gloire (le sa maison touche aux colonnes d'Héraclès; puis il ajoute: (f Aller [)lus loin est impossible aux sages et aux insensés. Je ne Tessaîrai pas; je serais un sot. » Il n'est pas besoin de dire que notre poète a rarement cette naïveté champenoise, mais il se met de sa personne dans ses vers aussi souvent que le fabuliste, et il s'y met avec son noble orgueil, ses amitiés, ses antipathies, SOS préoccupations, tant et si bien qu'on sent à chaque instant l'homme au vif, au naturel, dans cette poésie qu'on se figure ordinairement si monotone en sa solennité.
Gœthe a dit quelque part : « Toutes les œuvres que depuis ce moment (c'était pendant sa jeunesse), j'ai livrées au public, ne sont (juo les fragments d'une grande confession. » Il ne faudrait pas, bien entendu, chercher dans la poésie de Pindare, autant de personnel, autant de vécu. Le genre ne le permettait pas. Le poète des épinicies n'était ni un Gœthe ni même un Alcée. Il travaillait sur commande ; son œuvre ne pouvait donc avoir le caractère intime, la spontanéité de ces chansons nées d'un mouvement de colère ou d'un souci d'amour. Cependant c'est bien lui qui dans son ode prend et garde la parole d'un bout à l'autre de la représentation, c'est lui qui reste en scène et qui parle en son nom. Il s'interpelle lui-môme, il s'adresse à son âme, à son cœur: il invite sa muse à venir l'inspirer, il donne des ordres à son chorège : « Va, lui dit-il, car tu es un légitime messager, un digne ambassadeur de la muse aux beUes tresses 2. » Tantôt il
^ La Souris métamorphosée en FiUe, \\\. \\,n\v. 2 Olymp. VI, 87.
se montre comme conduit lui-môme par les Charités dans la maison du héros qu'il doit chanter*, tantôt il annonce qu'il envoie son poème « au son des flûtes éoliennes » 2. ivous avons vu plus haut avec quelle aimable naïveté d'orgueil il parle de son talent, comme il se met en face de ses rivaux et de ses devanciers. Il fait de visibles allusions à ses nobles amis les Hiéron, les Théron, les Thrasydée, les Chromios^. C'est en son propre nom qu'il adresse des conseils à ses héros, c'est sa propre manière de voir qu'il leur expose, et non pas les leçons d'une sagesse anonyme. Partout, qu'il loue ou qu'il blâme, qu'il parle morale ou théologie, c'est la voix même de Pindare que l'on entend, dans toute la franchise de son accent personnel et avec toute la variété qu'y pouvaient mettre les circonstances.
En effet, malgré la réserve avec laquelle il touchait au présent, il regardait autour de lui et savait voir les choses. Il assista pour la première fois aux jeux d'Olympie en i84, et reçut alors la commande du premier épinicie qu'il ait fait pour un vainqueur à ces jeux. C'est la X« olympique en l'honneur d'Agésidame de Locres Épizéphyréenne. Ses vers sont tout remplis, tout frémissants de l'impression que ce spectacle grandiose avait produite sur son âme. On dirait qu'il n'ait pu parler d'autre chose. Il raconte la fondation de ces jeux par Héraclès, sorti vainqueur de plusieurs rencontres périlleuses; il redit le terrain mesuré par le dieu, la palissade qu'il établit, l'Altis, l'endroit réservé aux festins, au repos, le sacrifice à l'Alphée, le nom donné à la colline qui jusque-là n'en avait pas; il rappelle les principaux vainqueurs, les acclamations bruyantes dont leurs amis les saluaient, et cette lumière aimable de la lune et ce joyeux téménos qui retentit du chant des convives; enfin, pour terminer, cette gracieuse peinture du jeune Agésidame, aussi beau dans la fleur de sa virilité que Ganymède même, ravi à la mort par la déesse de Cypre. Comme tout cela est vu et senti en poète ! Quel doux et charmant enthousiasme ! Pindare savait tout aussi bien voir les tristesses de la défaite que les voluptés du triomphe : « Lorsqu'ils revinrent auprès de leurs mères,
t Isihm. IV, 19
2 Ném. III, 76.
3 Olt/m/). I, 116; m, 3« ; Nem. I, 9*, IX, \\ Islhm. \\, k\^ V^w.
dira-t-il de jeunes lutteurs vaincus, un doux sourire ne fit pas éclater la joie autour d'eux; par les rues, ils vont timides, fuuuit l«s regards ennemis et dévorés de chagrin ^. » Ou bien (mc^)nî il nous montrera ces quatre jeunes rivaux de Theureux Alcimédon, qui vont savoir tout es qu'il y a de triste dans le rcîtour des vaincus; « leur langage s:^ra humble et ils marcheront dans l'ombre ^. »
(l'est par de pareils traits pris directement sur le réel, sur le vif, (pi(; Pindare animait sa poésie. Sans faire ce qu'on appelle de la couleur locale, il savait trouver le détail, l'allusion caractéristifpie. On voit que s'il puisait surtout à celte source jaillissante qu'il avait en lui-même, il ne dédaignait pas non plus de recuiûllir (^t d'y joindre W,s eaux de la pluie, suivant son expression nr^'ine (•onservé(î par Qainlilien^. Il s'informait des mœui's locales, s'enquérait avec soin de ce qu'elles avaient de particulier. Les ïhessaliens aimaient la table et s'y oubliaient facilement. Pindare fera festiner en conséquence les héros invités par Jason : « Pendant cinci jours et cinq nuits consécutives ils cueilUrent la lleur sacrée d'un plantureux banquet^. » Ces ripailles avaient naturellcMuent (1(îs lendemains pénibles; dans le discours que Jason tient à Pélias, il y est fait allusion de la façon la plus réaliste : « L'esprit dc^s mortels, dit le héros, est assez porté à préférer à la justice un gain frauduleux, mais il y a les lendemains avec leur déboire ^. » Pindare aurait sans doute exprimé par une autre ligure l'arrivée tardive, mais certaine, du repentir, s'il avait mis en scène un Grec au lieu d'un Thessalien.
Nous venons de parler de la X® olympique et de la peinture énmeque le poète a faite des jeux qu'il contemplait pour la prennent fois. Mais cette ode s'ouvre bien singulièrement. Pindare avait un peu attendu [)Our livrer sa commande; afin de calmer les susceptibilités, il laisse entendre qu'il donnera bonne mesure : « Un intérêt comme on en paie entre navigateurs, dil-
> Pi/fh. Vni. 83.
• Olymp. vni, r.y.
3 QriSTiL. X, 1, 109: non onim pluvias. ul ait Pindarus, aquas collitril.so.! viv.> purjiil,' oxiuulal (Cicoru'. — On ne >ait dans quel poème Pindan» sVst expriiu»^ ainsi.
n\ifih.l\\ 130,
il, peut dissiper le reproche, tout vif qu'il mérite d'être. » Puis il ajoute : » Voici le moment pour le flot rapide d'entraîner le caillou roulé, le moment pour nous de remplir notre convention à la satisfaction d'un ami ^ » 11 y a dans ces vers deux allusions, l'une à la nature, l'autre aux usages du pays. Locres Épizéphyréenne, la patrie du vainqueur, était située sur un petit cours d'eau qui descendait des pentes rapides du mont Sila; la foute des neiges, les orages transformaient aisément ce ruisseau en un torrent qui entraînait tout sur son passage. Le poète en tire une image originale : le souvenir de sa faute, grâce à !a condescendance de ses amis, sera tout aussi rapidement empoJté que les cailloux roulés par les eaux de ce torrent. Locres, de plus, était un port important; non seulement elle fut la première cité grecque (lui eut des lois écrites, mais le rédacteur de ces lois, Zaleucos, avait mis un soin particulier A rt'gler les transactions commerciales, les relations entre préteurs et trafîcants sur mer 2. Pindare connaissait toutes ces particularités, et il s'en sert pour donner à son œuvre un air indigène qui plaise au client.
Ce soin d'approprier l'œuvre au goût de ceux qui doivent l'entendre est très sensible chez notre poète. Rhodes était une île industrieuse, opulente ; l'or y abondait même sur les tables en une précieuse vaisselle. La VU'- olympiqu.?, en l'honneur du Rhodien Diagoras, s'ouvre par cette splendide comparaison de la coupe que nous avons déjà citée, et d'un bout à l'autre du poème les vers étincellent du brillant métal. L'auteur évidemment a fait revêtir à sa muse sa plus riche parure pour aller dans ces demeures somptueuses. De même, dans sa V^pythique à Arcésilas, roi de Cyrène, non seulement il rappelle et décrit la belle voie qui, traversant la ville, menait au temple d'Apollon, mais il est bien [)robable que, si, dans la même ode, il exalte Apollon comme le di(;u guérisseur par excellence, celui dont les remèdes rendent la santé; à tous les mortc^ls, hommes ou femmes, c'est pour faire une allusion délicate au talent que les Cyrénéens passfiient pour avoir en médecine : on ne leur connaissait de supérieurs (jue les Croloniates, paraît-il •*. Puis
• Voir ce début cité txjut entier, p. 2i\.
2 Strabon, VI, 239 et f?uiv,
3IIKR0D.. m, 131.
Cyrano avait le silphium , cette gomme aromatique dont la j)hariTiacie ancienne faisait grand usage et qui était pour le trésor royal une source importante de revenus. Toutes ces particularités étaient légèrement touchées, rappelées, par l'attribut sous lecjuel le poète présentait de préférence le dieu protecteur du royaume.
Pindare paraît avoir assez bien connu la géographie des pays dont il parle. Il avait voyagé, et plus d'un trait témoigne d'une observation personnelle, comme ce qu'il dit, par exemple, de la voie sacrée qui traversait Cyrène, des pluies qui arrosaient fré- (luemment le plateau *, du mamelon crayeux sur lequel la ville était biltie 2, ou comme encore la façon dont il décrit l'immense Kpire, « dont les hautes montagnes revêtues de pâturages vont s'inclinant depuis Dodone jusqu'aux ondes ioniennes ^ ». De même, s'il parle de Hhodea, il montre la situation particulière de cette île en face de la pointe que pousse le continent asiatique *; il relève les belles forêts de la ville d'Oponte^; il sait ([ue l(»s grands bois dont la ville de Camarine se sert pour ses constructions lui sont amenés par les eaux de l'Hipparis ^ Il avait pu recueillir lui-même ces notions dans les voyages qu'il fit à travers la Grèce; mais il est bien possible aussi qu'il en ail dû la 1)1 us grande partie aux prêtres du sanctuaire de Delphes. On sait avec quel soin ces prêtres s'informaient de la configuration des pays, de leur climat, de ieui's curiosités naturelles, de leurs productions, de leur industrie. Ces renseignements divers que leur apportaient des pèlerins venus de toutes les parties du monde alors connu étaient enregistrés et rehgieusemenl conservés 7. Pindare, qui avait avec ces prêtres les rc^lations les plus intimes, profita certainement de leurs connaissances pour mettre dans sa poésie ces détails sur les pays, les villes, qui fout toujours plaisir aux indigènes qui les lisent. Et c'esl, je crois, le but que Pindare visait avant tout. 11 cher-
' Pylh. IV. 52.
"^Ibid.. 8.
^Ném. IV. ;-,2.
*> Olymp. VII. is.
^Olijmp. IX, 20.
6 OUprip. V, 12.
. 7 \o'ïr Cu RTJ L'S, Hiai. de la Grèce, W, \>. v>K <;V %\ivî.
chait à flatter les vanités locales plutôt qu'à faire du pittoresque. Pindare n'est point un Victor Hugo; les villes de la Grèce étaient peut-être aussi originales de formes, aussi charmantes de couleurs que les villes de l'Espagne, elles avaient dans leurs plaines des femmes aussi belles, des fleurs aussi pai'fumées, sous un ciel aussi enchanteur; mais il manquait à notre poète une palette, comme en possédait une l'auteur de Grenade, ou, s'il l'avail, il ne songeait pas à s'en servir. Car l'idée n'était pas venue encore de mettre autant de poésie dans la géographie.
En somme, Pindare ne décrit pas ; il se contente d'un détail, ordinairement exact, mais sans prétention pittoresque. Il s'en tient souvent à l'épilhète homérique ; il dira de la Sicile qu'elle est « riche en troupeaux ^ », de Cyrène que c'est « une ville aux beaux chars 2 », de Camarine qu'elle est « une nourricière de peuples 3», de la plaine du Céphise que c'est « une région aux beaux coursiers^ ». Mais ce sont là des renseignements et non pas de ces touches lumineuses qui font flamboyer l'objet.
Souvent même ce n'est ni à la nature ni à la géographie que Pindare emprunte le trait dont il marque une contrée, une cité. Les souvenirs mythologiques semblent sourire davantage à son imagination ; il songe à la légende plutôt qu'au site, au dieu qu'on vénère dans le pays plutôt qu'à la configuration du pays même. C'est ainsi qu'ayant à parler d'Argos, il la présente de préférence comme le séjour aimé d'Héra ^ ; il ne voit de même dans Ortygie que le lit d'Artémis'^, dans Orchomène que le culte des Charités ''. Voilà tout ce qu'il relève dans ces lieux renommés pour leur beauté pittoresque. Corinthe ellemême, avec sa situation si originale, avec son port si curieusement creusé et le belvédère merveilleux de son acropole, ne fournit à notre poète qu'une allusion mythologique : elle est « le vestibule de Posidon ». Voilà tout, et cependant au début même de Iode, il s'arrête avec complaisance sur le passé de cette
* Olymp. I, 12 : îv roAj^ôcÀf.i LixîAtâ.
^Pyth. IV, 7: eJâpixa-ro; rô/.i;.
3 Olymp. V, /, : "/.«or^r;^/);.
'* Olymp. XIV. i : xa/.ltirwXo; £<5ç«.
* Ném. X, 2.
6 Ném. I, 3.
* Olymp. XIV, 8.
ville, il vante toiit<îs ses gloires, celles de Tindustrie comme celles (le la ir^gende : c'était bien le moment de parler du site, de le poindre en quelques vers larges, resplendissants. Pindare nV'songe pas ^ Qu'on imagine à sa place V. Hugo, et l'on sonlira aussitôt toute la dilïérence qui existe entre l'art ancien et l'art moderne.
Cette préoi.'cu[)alion mythiciuo, du resle, n'était point particulière à Pindare; c'était une manière de voir, de sentir la nature, commune à tous les poètes et artistes de la Grèce, et l'art et la poésie sentaient ainsi la nature, parce que le peuple lui-m''mc ne là sentait guère autrement. Les premières populations grec([ues avaient apporté de l'Asie une religion qui ressemblait beaucoup au panthéisme. Mais peu à peu, sous rinfluence du pays où elles se fixèrent, de ce pays aux lignes si précises, à la lumière si nette, au caractère général enfin si plastique, leur imagination prit un tour particulier. Le grand Tout, immense, infini, ([ui peut s'étendre à Taise dans les plaines sans bornes de l'Asie et de l'Inde, dans la Gr.^ce, fut découpé, morcelé à l'image du pays lui-même. De cet être unique, mystérieux, on lit des milliers d'êtres. L'air fut Zeus, la mer Posidon, la terre G(''. Une fois sur ce chemin, l'imagination vive des Grecs alla loin, et bientôt il n'y eut pas un aspect, pas un phénomène, pas un produit de la nature, qui n'eiH son dieu ou son génie avec loqiid il se confondit si bien qu'on les prenait communément l'un pour l'autre. L'Aurore, le Soleil, Dionysos, étaient à la fois de la lumière, du vin et des dieux bien réels, bien vivants sous leur forme^gracieusement humaine. Les montagnes, les forêts, les rivières s'animèrent de même et devinrent des naïades, des satyres, des nymphes, des oréades, des Pans. Les contrées et les villes eurent naturellement aussi leur personnification; Athènes ne fut pas seulement la cité d'Athéné, c'était Athént'^ elle-même, comme Thèbss était Thébi. Le poète qui parlait de ces villes les voyait dans son imagination sous la forme plasti(iui\. avec le bouclier, la lance, une couronne d'or
» Olymp. Xiri. Il y aurait pourlaiU à ni»ler une kVère inlenlion de pUloresque dans lîi xno pyUiique, quand le poêle salue Agri{;enle, « la plus belle des villes worloiks, sf'joiir de Perséphoné x, t!i c\u'vl dit d't'lle qu'elle habile sur la somptueuse coJiine qui dommo les t\ves à<i V Xc^^^vv^^ \\Ocv^ ^\\WQ>\^^«iî\Y.,
LA POÉSIE LYRKJUE COSMOPOLITE : PLNDAUE 381
au front. C'est ainsi que de son côté les représentait le statuaire, ('etle ronfusion du nivllie avec la nature, du svnibolc avec la réalité, Pindare la fait p;M'péliiellenient avec une na'i\eté charmante, allant de l'un à l'autre, sans jamais se demander si cette diversité de points de vue ne brouillera pas les lignes et les couleurs do son tableau. « C'est la Slymphalienne Métope qui m'inspire, dira-t-il, Métope, nymphe lïeurie. Elle est la mère de ma mère, elle a donné le jour à la belliciueuse Thébé de qui je bois l'onde aimable, moi le chantre des héros ^ »
Lorsque Pindare écrivait ces vers, la légende et le site flottaient à la fois devant ses yeu\ ; il voyait la nymphe en qui se personnifiait la ville, mais il voyait aussi la fontaine avec son eau fraîche et lim[)ide. Entre les deux images, un moderne serait obligé d'opt( r. Grâce à un état général d'imagination tout spécial, ie poète ancien, le poète grec j)ouvait les garder toutes les deux, les fondre l'une dans l'autre et faire ainsi de la mythologie et de la nature une riche et heureuse synthèse. La chose est bi( n sensible dans la VIl*^ ohmpique, par exemple, (u'i Hhode est présentée tantôt comme une nymphe des mers, une Mlle d'Aphrodite, une amante du Soleil, tantôt comme l'île aux trois cités, la terre située en face du promontoire (pie l'Asie Mineure projette ainsi qu'une proue de navire. Pindare dira que, lors(pie Zeus et les Dieux se partageaient la terre, Hhode, cachée dans les profondeurs amères, ne paraissait point encore à la surface de l'océan ; puis il ajoutera : « Enlin l'île sortit de l'élément humide et elle fut la demeure du père des rapides rayons, du maître des coursiers aux narines de feu. Là, uni un jour à la n}m[)he Hhode, il donna la vie à sept iils, les plus savants des mortels eu ces temps [)rimitirs 2. » Voilà connn(»nt l'île et la déesse, le pays et la divinité se coniondeut en une seule et même figure l)our l'imagination plasti(pie de Pindare ». Ailleurs, c'est l'idée [mrement abstraite d'un moment dans notre vie, d'une saison dans le cycle rapide de notre existence, dont le poète fait brusque-
» OUjmp. VI, s»'.. Voir Nc7k>/. fuL l'yfh. IV, 2:;, la ivmarquc du scolhisl»' sur crlU" coniusitui f.iiiiili'n' aux porl«'s.
2 Objinp. VII, 71 fl >uiv.
3 II fil »'Sl d«' nr.rmr <'iu'on' dans la de?cri|)lion que fait notre poèU» d"uno éruplion d<» iKlna, Le ph«'noni«'nft nalnrcl cl la I«V»'nd«! mvlliique s»* ctuiCoo-deva Tun dans VuuUg. Voir Ja Iraduelion de cv vvassîv^v:, vVvjaXwxwV, v-^'4^^ î»"^"»-
mont une personne par une épithète impré\iie. Quand il nous dit, i>ar oxeniple, que les prétendants voulaient cueillir sur la fllIc d'Antre le fruit florissant de la Jeunesse à la couronne d'or*, la jeunesse est à la fois p<iur lui une déesse et un âge, Tune avec sa royale parure, l'autre avec ses plaisirs, sans qu'on puisse décider au juste laquelle des deux idées l'emportait dans sa pensée. Ce n'était certainement pas par impuissance de sentir et de peindre le monde extérieur que le poète appelait ainsi à son secours rauthro[)omorphisme; c'était, comme nous venons de le dire, une manière de voir et de s'exprimer particulière au tem{)tM'arn(uit des Grecs. I^ mythologie ne fut pas du tout, sui- Mxui le mot de Chateaubriand, un voile qui leur masquait la nutur(% mais un moyen d'expression. On s'imagine trop volontiers que l'homme n'a que la parole pour rendre sa pensée; s il en était ainsi, il n'y aurait ni peinture, ni statuaire, ni musique. Chacun de ces îirts est un langage (jui a ses lois propres, ses moy(ins, son al[)habet à lui. Beethoven, Le Lorrain, Praxitèle, en face de la nature, pourront éprouver des sentiments parfaitement semblables; mais, pour rendre le ravissement où ce spectacle les plonge, la poésie intime dont il inonde leur âme, l'un se servira du marbre, l'autre du son, le troisième de la couleur. Praxitèle fera, par exemple, un satyre, Le Lorrain un paysage, Beethoven une symphonie. Les moyens seront dilïérents, mais l'impression produite par l'œuvre sur l'àmc du spectateur ou de l'auditeur pourra fort bien être la même, si l'âme de l'artiste était réellement émue, et son talent égal â son émotion. Pour des causes que nous n'avons pu qu'indiquer très rapidement 2. l'imagination des Grecs prit de bonne heure une tournure plastique : la religion, l'art, la poésie, tout s'exprima chez eux sous la forme qui leur semblait du reste la plus belle, â savoir la forme humaine. De là ces personnifications de la nature, d'une ccmtrée, d'une cité, qui nous paraissent singulières, étranges, parce que nous avons une autre complexion intellectuelle, et que nous sommes involontairement portés à trouver froides et vides, parce que nous n'avons rien â mettre dedans pour les remplir et
» Pyih. IX, 109.
* On pourrait voir ces causes It^a Vx^tv ^t4i^viYvV.ét% <il développées dans K, W\»kiisîAyN, JJie Landschafi inder Kunsl dcr oAien Vôlkw, ^. %\ ^'^'i*
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLÎIE : PIXDARE 383
les animer. Mais il en était autrement pour les Grecs, et quand Pindare parlait de la nymphe Thébé, de la Jeunesse à la couronne d'or, toutes les idées afférentes de patriotisme ou de volupté s'éveillaient aussitôt dans leurs âmes, avec cet avantage qui n'est point à dédaigner quand il s'agit de poésie, qu'au sentiment s'ajoutait une image.
Ce n'est pas que les Grecs aient toujours eu besoin de cet auxiliaire mythologique pour rendre» les sentiments que leur inspirait la nature. Nous avons vu avec quelle vérité et quel charme la peignait Sappho *, et comme Pindare lui-même, dans so!i dithyrambe en l'honneur d'Athènes, avait su en pénétrer les doux mystères et les redire a\ec vivacité d'impnssion et fraîcheur de coloris 2. H semble que ce poète au langiige si brillant, aux expressions si sonores, avait une secrète sympathie pour les scènes calmes, doucement éclaii'ées par la lumière do la lune. C'est en ces moments d'un charme sans pareil, sous le cielde la Grèce, (juil a lait paraître plusieui's de ses héros : ainsi Pallas, dans un(î vision nocturne, vient donner à Bellérophon le mors qui doit dompter Pégase 3; Jamos invoque pendant la nuit son père Posidon *, et c'est pendant la nuit également qu'à la veille de lutter pour la belle Hippodamie, Pélops s'en va seul sur le bord de la mer retentit^sante implorer le maître du trident ^. Peut-être, en grand artiste ([u'il était, Pindare ne recherchai t-il dans ces tableaux qu'un heureux effet de contraste; je croirais plus volontiers qu'il aimait réellement ces heures sereines et fraîches, que la paix en allait à son âme comme la lumière attiédie à ses yeux. Dans les rapides peintures quilen fait, il ne faut chercher ni ce vague ni ce fantastique si chers au moderne romantisme. Pindare y allait beaucoup plus simplement, et plus grandement aussi. H vient de dire qu'Héraclès, pour instituer les jeux à Olympie, avait consîicré des autels à son p>re, et, con* tinue-t-il, « la lune, partageant le mois, du haut de son char d'or, allumait, le soir venu, son (eil tout entiiM* ^, « Ou bien encore
- \\ii:r i'M'i. •
^ Oiymp. Xni, Co.
< Olymp. VI, 58.
^ Olywp. I, 7 1 .
« Olijmp. m, IV. Le^jcus. olympiques avaWuV, Vvvi'd vvi\\âLOL^\.\vsL\\vi\wvt\ww^.
:j8i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
il dira des réjouissances qui suivaient chaque victoire des jeux oiynîi)iques : « Cependant les clartés aimables de la lune à la belle lace enllainniaient le ciel nocturne, et de toutes parts l'enceinte retentissait de la joie des festins et des chants de victoire *. » Les vers de Pindare ont la majesté sereine et le caressant éclat do Tastre qu'ils peigncmt; l'imagination du lecteur en est doucement illuminée, comme l'étaient les lieux mêmes sur lesquels il lait Iev(T si pittoresquement son œil rond. C'est qu'en réalité ce IM>éle savail voir les choses et possédait un talent des plus variés. 11 pouvait au besoin peindre les sc^^nes les plus terribles comme les plus gracieuses, une éruption de TEtna 2 comme un clair de lune. Partout on sent chez lui leflet d'une vue directe, personnelle, de Vautopsic, co.mne disent les critiques de l'autre côté du Rhin. Voilà pourquoi il ne craindra pas de nous montrer à l'occasion « les cadavres blanchâtres des ennemis engraissant la fumée du bûcher » sur lequel ils sont brûlés 3.
Mais quel que soit l'objet, il lui suffit de quelques traits pour le dessiner, dti (juelques coups de pinc3au pour le peindre. Son émotion sait se contenir, et son talent trouver, pour la rendre, une forme à la fois aussi brève et aussi vive. On n'est pas dorien im[)unément. Pindare avait de nature la concision dans la i)easée, dans l'expression, et, loin de réagir contre ce laconisme, il s'y plaisait, il s'en lit une poétiiiue. Il veut, dit-il, selon la coutume argienne, parler le plus brièvement possible *. Ailleurs il dira (jne « resserrer un vaste sujet en un récit étroit, c'est là ce (jui plaît aux oreilles habiles^ ». Une autre fois, pour s'excuser de couper court à un développement, il fera cette remarque (|ue « souvent ce qu'on tait apporte une joie plus grande 'î ». Ou l)i(Mi encore, il ne voudra pas revenir « par la route des chars», la grande route carrossable, ouverte à tout allant, mais, «comme l'heure se resserre », il préfère le sentier, le raccourci qu'il connaît^.
' Olijnip. X, 7'i.
- Pyth. r, 21.
•» \èin IX, 23. •
'^ Se m. VI. 5><.