IX
fi /sfhm. I, 6?,.
' P1///1. IV, 2'iG
On pourrait croire que ce sont là des formules spécieuses Mjur masquer l'indigence de la veine. Mais en réalité Pindare ut un des génies poétiques les plus féconds de l'antiquité. Non leulement, ainsi que nous Tavons déjà dit, il inventait pour •hacune de ses compositions le mètre et la musique, de sorte [u'à chaque fois c était une création nouvelle qui sortait de ses nains ; mais les plans, les idées, les images, on sent que tout ibondait sous sa plume et qu'il n'avait que l'embarras du choix. .Plusieurs fois il a traité le môme sujet sous deux formes comjlètement différentes. La IV'^ et la Y*" pythique célèbrent la même victoire. C'était une opinion jadis très répandue que le poète ivait dû peiner pour tirer son ode d'une matière aussi infertile, lussi petite. Quelle erreur! Piudare d'un seul et même triomphe 1 tiré deux œuvres dont l'une a la dimension d'un chant d'épopée. Il a su se mettre à deux points de vue différents, et de chacun de ces points de vue découvrir une longue et brillante séiie i'idées. Dans l'une de ces compositions, la lY* pythique, c'est l'homme, c'est l'ami qui parle; Pindare, avec une merveilleuse richesse de tahleaux mythiques et de conseils, d'insinuations, développe cette pensée morale que le garant le plus sûr de la prospérité, c'est la mansuétude. Dans l'autre composition, c'est la victoire même qu'il célèbre de préférence avec tout le cortège de pensées pieuses dont un pareil succès s'accompagnait ordinairement chez les Grecs: il insiste particulièrement sur la reconnaissance envers Apollon, le protecteur de la famille d'Arcésilas, le dispensateur de toutes les grâces qui lui sont départies. L'ode qui devait se chanter" un jour de fête de ce dieu, et pendant Ja marche processionnelle à son temple, a quelque chose de religieux dans le ton. Si on ne le savait d'ailleurs, on ne soupçonnerait jamais ([ue les deux poèmes sont nés d'une seule et même occasion.
Et ce n'est pas l'unique exemple de fécondité (ju'ait donné t^indare. 11 célébra de même en deux pièces la double victoire du Corinthien Xénophon, dans la Xlll^ olympique et dans jn scolio, et pour chacune de ces deux pièces, il sut trouver une inspiration différente. Dans l'olympique, c'est le coté :îivil de son hiîros qu'il relève, c'est l'enfant de Corinthe qu'il Cîxalte; dans le scolie, c'est le C()tc reU^"vv.^uK ^V Vvm\ ^vix^vivssss\
38 i UISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
qu'il met en lumière, c'est le vœu, si singulier pour nous, qu'avait fait le concurrent à Aphrodite. Il composa de même encore pour une victoire d'Hiéron la I'* pythique et un hyporchùme. Il a fait à trois reprises, dans 1; s olympiques I, Ul et XI, IVlngo des jeux de ce nom, et dans chacune de œs pièces il a su traiter le sujet d'une manière neuve et tout à la fois facile. Nulle part on ne sent l'homme embarrassé de réminiscences importunes et faisant effort pour être original. Son génie, pour reprendre ses propres expressions, était une source vive, intarissable, où il pouvait puiser sans compter, et non pas une citerne au rés:^rvoir éphémère qu'il fallait ménager.
Il y avait, en revanche, un danger dans cette richesse de souvenirs et cette abondance d'idées, c'était que le poète, s'y laissant aller trop complaisamment, ne se perdît dans les longueurs de lVi)opée. Nous avons déjà remarqué avec quel art il évita cet écueil *. Non seulement Pindare sait à propos donner le coup de cis(^aux dans cotte étoffe immense, non seulement il sait commencer et linir; mais dans l'épisode même qu'il s'est découpé, dans la fa<;on dont il 1(î traite, il porte un procédé tout personnel. A la dilïérence de Simonide (jui détaillait et se plaisait à faire miroiter toutes les facettes d'un esprit ingénieux et brilknt, IMndan^ élague et resserre. Il n'explique pas, il ne donne pas la raison des choses ni leur suite; il compte sur l'agilité d'esprit de ses aiiditeui-s ( t va raiûdement de sommet en sommet. Quand Jason fait son apparition sur la place d'Iolcos, il nous peint ea quelques traits la lière tournure du héros, le respect qu'il inspire, les suppositions que font les citoyens ; puis, tout à coup, Ton voit accourir Pélias sur son char traîné par des mules rapides ^. t'a [W)ète moins laconique nous eût montré sans doute la renommée lK>rtant à Pélias la nouvelle qu'un étranger d'aspect singulier j s'était présenté sur la place, puis le vieux tyran attelant s8| nmles, montant sur son char, enfin toute une suite de circoos* tances logiquement déduites, mais qui, à «force d'expliquer il chose, eussent couru le risque de la rendre banale. DemèK encore, quand le héros, un pou après, entre dans sa mai* natali^ : le poète met brusquement en présence le fils elle pêftî
» Pajïe 308.
2 P^th. IVi 0(.
quelques larmes dans les yeux presque éteints du vieillard, un cri de joie sur la beauté du jeune homme, voilà tout ce qu'on entend, tout ce qu'on voit. L'effet n'en est peut-être que plus grand.
Rien n'est plus opposé que ce lyrisme contenu, concentré, au lyrisme moderne, tout d'effusion, de description. Ce sont deux mondes complètement distincts. Voilà ce qu'il faut bien se garder d'oublier quand on va, par exemple, de Victor Hugo à Pindare ou de Pindare à Victor Hugo. 11 serait très facile de faire à chacun de ces poètes son procès en lui opposant son rival, car jamais procédés ne furent plus dissemblables. Tous deux ont assisté à de grands événements dont la Grèce, à des milliers d'années d'intervalle, fut le théâtre ; tous deux ont eu le bonheur de voir cette terre bénie défendre victorieusement ou reconquérir son indépendance. Salamine et Navarin, voilà deux dates lumineuses, splendides. Mais c'est ici précisément qu'on sent combien les deux esthétiques sont diftérentes, combien la lyrique ancienne est autre que la lyrique moderne, enfin combien l'on aurait tort de juger l'une par l'autre. On connaît cette pièce merveilleuse, intitulée Navarin, où étincellent et tonnent toutes les lumières de l'Orient, tous les tonnerres de la bataille. Longtemps après qu'on a fermé le livre, l'œil reste ébloui de ces lueurs sinistres, et dans ses rêves on voit longtemps encore après cet épouvantable carnage,
Champs de bataille flottants, Qui, battus de cent volées, S'éiToulent sous les mêlées Avec tous leurs combattants.
Et la peinture de la déroute ! Et ces chebecs, ces yachts, ces ca'iques, ces tartanes, ces sloops, ces jonques, ces goélettes, ces JîarcaroUes, ces caravelles, ces dogres, ces bricks, ces brigantins, ces balancelles, ces lougres, ces felouques, ces bombardes, ces caraques, ces gabares, que dans une ironie superbe le poète redemande à tous les échos, et qui, dans ses vers pittoresques, passent et luisent comme autant « d'étincelles sur l'azur des mers », et sur la rétine des yeux ! Pindare n'a rien de cette abondance fulgurante. La bataille de Gumes a\^\V ^xsc^'^V^.^^^
occidentale d'une invasion barbare, et le poète rappelait ce glorieuv souvenir à celui qui en avait été le héros. Voici dans quels termes simples il s'exprime :
Je t'en prie, consens, 6 fils de Crotos, que les armées des Phéniciens et (les Tosrans se tiennent tranciuiiles chez elles, voyant la catastrophe navale qui les a frappées près de Cuines. Que de maux ils ont soufferts domptés par le maître de Syracuse qui renversa de leurs vaisseaux rapides leur jeunesse dans la mer, sau^ant la Grèce d'une pénible servitude'.
Salamine m^me ne fournit à Pindare qu'un trait ou deux, et encore ces traits sont-ils indirects. « Pour les luttes d'Ares, ditil, la ville d'Ajax rendrait témoignage, Salamine, sauvée par les matelots quand Zeus y faisait pleuvoir sur des héros sans nombre une grêle meurtrière 2. » Nous avons parlé des scrupules qu'éprouvait Pindare à toucher aux événements contemporains^; mais, tout en faisant la part convenable à ces scrupules, il faut bien reconnaître que le poète portait là surtout ses procédés lial)ituels de brièveté, de condensation. En réalité, il traitait Iode comme un bas-relief, tandis que les modernes en font une peinture. Voilà toute la différence : elle est capitale. Sur un fond clair, à teinte plate, quand ce n'est pas la couleur naturelle du marbre, (|uel(iues ligures bien campées dans une mâle et grandiose sini- [ilicité, peu d'aclion, pas de lignes compliquées, mais un dessin net, précis, tel nous apparaît d'ordinaire le bas-relief des Grecs; telle se montre l'ode de Pindare. Il n'y faut chercher ni le mouvement ni le bruit, ni les effets de lumière, ni ce fourmillement (le choses et d'êtres qui emphssent l'ode pittoresque d'un Victor Hugo. L(*s uns pourront le regretter, les autres y applaudir; en tout cas, c'était notre devoir de signaler la différence.
Avec ces scènes mythiques si rapidement jetées et souvent si brièvement traitées, Pindare eût couru le risque d'aller plus vite ([ue l'intelligence pourtant si vive de son auditoire, sans une précaution qui prouve combien Part de ce poète était réfléchi. Jamais il n'expose un tableau un peu important, sans l'annoncer
1 nt/i. v. /,s.
2 7.«//im. V, 48.
' Pa^re 36'i et suiv.
par quelques mots qui en résument le sujet et qui sont comme une invitation à faire attention. On pourrait comparer cet avertissement aux deux ou trois coups d'archet que frappe le chef d'orchestre sur son pupitre pour mettre Tauditoire en garde. Ainsi, par exemple, Pindare veut raconter la légende de Pélops, mais il n'entre pas tout ainsi dans son récit. Il prononce d'abord le nom du personnage : « Et maintenant, dit-il, pour lui (Hiéron) resplendit la gloire dans la virile colonie du Lydien Pélops qu aima le puissant maître de la terre, Posidon, après que Clotho l'eut retiré du brillant bassin, orné d'une reluisante épaule d'ivoire*. » Puis il réfléchit sur ce fait singulier, monstrueux, de dieux anthropophages, qu'il ne peut accepter. C'est après ces réflexions seulement, quand toutes les curiosités sont éveillées, toutes les oreilles tendues, qu'il reprend son histoire et la raconte en détail. Le grand récit où Pindare nous redit l'enfance de la jeune Cyrène, son courage viril, sa lutte avec un lion énorme, l'amour dont ce spectacle enflamme Apollon et l'hymen qu'il veut conclure aussitôt, le poète l'avait d'abord annoncé en quelques vers, et quand il le commença, il n'avait pas à craindre qu'un auditoire inattentif laissât échapper une seule de ses paroles 2. De même les premiers vers de la IV® pythique font attendre toutes les' légendes qui seront déroulées dans le cours de cette ode : les noms de Médée, de Théra, de Battos, pour un auditeur intelligent, sont autant d'avis discrets que donne le poète sur la route qu'il se propose de parcourir. Le début de la 111® pythique est plus explicite encore. Pindare y résume en quelques vers clairs les deux scènes de la légende d'Asclépios qu'il va traiter, la punition de la nymphe Coronis, la mère du jeune dieu, et l'éducation de celui-ci par le centaure Chiron. En effet voici comme il commence :
J'aurais voulu que Chiron, fils de Philyre, s'il faut que ma langue exprime le vœu de tous, vécût encore, lui qui est parti, céleste et puissant rejeton de Cronos, et qu'il régnât dans les vallées du Pélion, ce centaure sauvage qui possédait un esprit ami des hommes, tel qu'il était quand il nourrit jadis le doux artisan du soulagement pour les
1 Olymp. I, 23.
2 Pylh. \X, 5 etsuiv.
membres souffrants, Asc^épios, fe demi-clieii qui repousse les diverses maladies. La fille de Phlégjas aux nombreux chevaux, avant de Ta voir romplèlement mûri ^dans son sein) avec l'aide d'Ilithye, la protectrice des mères, domptée par les flèches d'or d'Artémis dans sa chambre, s'en était allée dans la demeure d'Hadès par la volonté d'Apollon '.
Une petite pause alors, une réflexion :
Le courroux des enfants de Zeus n'est jamais sans effet.
Voilà l'auditoire mis sur ses gardes; le poète peut reprendre son sujet, raconter en détail l'infidélité de Coronis, son châtiment, la façon dont le dieu ravit son fils au bûcher maternel, puis le fait élever par le centaure Chiron, et comment enfin Thabile médecin fut foudroyé par Zeus pour avoir transgressé les lois de la nature en rappelant un mort à la vie.
Pindare traitait la morale comme le mythe, avec brièveté, rapidité, et pour la même raison. Il ne faisait pas plus de sermon que d'épopée; ici encore il ne prenait que « les sommets des discours >), On lui a reproché maintes fois le décousu de ses scîntences, la façon brusque dont il saute de Tune à Fautrc. Mais on oubliait la situation particulière dans laquelle il se trouvait. 11 n'est point un moraliste de profession, il n*a point à faire une leçon suivie, méthodiquement développée. La morale avait déjà, comme le mythe, ses lieux communs. Pour bien des personnages de la légende, le poète se contentait de les nommer, de rappeler d'un mot le trait de leur histoire dont il avait besoin, laissant à l'auditeur le plaisir d'achever le tableau. Pour la morale, il sentit qu'il fallait faire de même et ne prendre que les points saillants : aux auditeurs de combler les vides et de remettre les idées moyennes, comme dit Buflbn, par-dessus lesquelles passait le vol du poète. Un chapitre de morale bien déduit à la Nicole a sa valeur; mais le procédé de La Bruyère avec ses sousentendus, ses coupures, ses sauts, a ses charmes aussi. Ce que disait le poète, ses conseils de modération, de justice, de générosité, de pardon, toute cette morale enfin, personne n'en contestait la justesse, elle était le fond même de Téducation greofue. Pindare n'avait donc ni à la prouver ni à la développer; ilsufli-
' Pyth. m, début.
sait d'un mot qui en réveillât le souvenir. Souvent même c'est moins une leçon qu'il donne qu'une réflexion qui lui échappe. 11 vient de parler de Coronis qui, non contente de l'amour d'un dieu dont elle portait le gage dans son sein, désirait ardemment « ce qu'elle n'avait pas », c'est-à-dire un époux, et il ajoute : « Ainsi font la plupart. Il y a parmi les hommes des gens à tête légère qui, faisant fi de ce qu'ils ont sous la main, lorgnent ce (lui est loin d'eux, poursuivant le chimérique de leurs espérances irréalisables*. »
Souvent même c'est avec ces réflexions morales que Pindare comble les interstices de son récit et qu'il en relie entre elles les différentes parties. Ce procédé lui permet d'aller beaucoup plus vite, de resserrer son exposition, sans tomber cependant dans la sécheresse d'un résumé. Veut-il raconter les premiers temps de Rhode, comment cette île fut colonisée par un homme coupable d'un meurtre involontaire et comment les habitants primitifs oublièrent un jour le feu nécessaire pour un sacrifice à Athéné; il commence, il entrecoupe, il termine sa narration par des réflexions rapides sur la fragilité humaine, sur la colère qui peut égarer le plus sage, sur la distraction qui souvent nous enveloppe de son oubli, mêlant ainsi, quoique indirectement, la leçon à la légende, pour le plus grand profit de toutes îesdeux^.
Le lyrisme de Pindare est donc, à proprement parler, de la quintessence de poésie gnomique et de poésie épique. La louange qui s'y mêle ne saurait en changer la nature, tant cette louange est discrète et souvent même atténuée par les conseils, les insinuations morales, les réflexions philosophiques sur le caractère éphémère des prospérités humaines. Nous avons eu déjà l'occasion de remarquer la nécessité qui s'imposait au poète d'être bref dans ses éloges, sous peine d'irriter des amour's-propres excessivement chatouilleux 3. Mais ri'eût-il pas eu cette raison, dont il sentait du reste toute la valeur, que, par la tournure même de son génie et la poétique qu'il s'était faite dès son entrée dans la carrière, il n'en eût pas moins resserré l'éloge « dans un court espace ». Le client n'y perdait rien. Pindare excellait à trouver
ï Pyth. III, 20.
2 Voir ce récit, p. 339.
3 Page 360.
le point sensible, le joint, ce que Virgile appelle nwUes aditus, par où s'insinue la parole caressante. Nous avons vu plus haut conmie il savait choisir pour les villes les épithètes, les allusions h\s plus natteuses. Le site, l'industrie, l'histoire, la religion, il met tout à profit, il tire parti de tout pour rehausser son client ou, cii qui est tout un, le pays qui lui a donné le jour. Il n'y a souvent (ju'un mot, mais c'en est assez pour éveiller le souvenir glorieux.
Les deux i)oèmes en Thonneur du jeune Agésidame de Locres Épizépliyréeime nous offrent des preuves bien frappantes de ce Uilent de Pindare. Dans fun, invitant les Muscs à le suivre à la pomjKî solennelle : « Vous visiterez, leur dit-il, je vous en donne l'assurance, un peuple qui n'est point inhospitalier ni ennemi des l)elles choses, mais illustre entre tous par la science et la valeur *. » Chacune de ces expressions rappelait aux Locriens une (jualité qui leur était chère ou un événement dont ils avaient l(^ droit de s'enorgueillir. Cette hospitalité que vante le poète, les prescriptions en étaient soigneusement consignées dans les lois mêmes que Zaleucos leur avait données ; leur bravoure était attestée par la façon victorieuse dont ils avaient repoussé les attaques de leurs puissants voisins, les Crotoniates ; enfin ce n'était pas une louange en l'air que leur donnait Pindare, quand il relevait leur amour pour les belles choses. Les Locriens cultivaient avec un succès réel la poésie et la musique; il y avait eu parmi eux des artistes illustres, comme le musicien Xénocrite, disciple de Thalétas, qui introduisit dans son art de.^ perfectionnements assez grands pour créer un genre particulier, le genre locrien ; on citait également le poète Érasipi)e (lui devait vivre à la même époque que Xénocrite 2, et ce qui prouve combien ce goût des choses de l'esprit était profondément enraciné dans ce peuple, c'est qu'on retrouve encore à la fm du iv'^ siècle une poétesse, Nossis, assez illustro pour figurer dans le canon des neuf muses terrestres, que dressait Tépigrammatiste Antipater. L'origine du poète Stésichore n'est pas parfaitement sûre, mais suivant toutes les apparences, lo sang qui cou-
ï Olymp. XI, 16,
lait dans ses veines était lôcrien. Pindare, clans la X® olympique, } fait une allusion discrète, mais qui certainement ne passa point inaperçue. Pour consoler son client, qui n'avait triomphé qu'après un échec, il rappelle Héraclès qui, malgré sa force prodigieuse, avait pourtant une première fois reculé devant Cycnos. Or Stésichore avait précisément chanté cette légende, et ce n'est pas sans dessein que Pindare choisit ce héros comme exemple d'une persévérance glorieusement récompensée. D'une pierre il faisait deux coups.
Quelquefois c'est un tour inattendu, gracieux, qu'il donne à l'éloge. Un voisin reiauant et puissant inquiétait les Locriens ; Hiéron l'invita à resler tranciuille, et l'autre se le tint pour dit. « La vierge locrienno du Zi'phyrium, dira Pindare, te chante, ô fils de Dinomène, devant sa porte, regardant avec assurance, grâce à ta puissance qui la sauve des soulTrances inextricables do la guerre*. » Cette jolie tête de vierge qui tout à coup se lève devant nous, ces chants tramiuilles à la porte d'une demeure désormais rassurée, œ petit tableau charmant d'un bonheur qu'un mot du prince a sulïi pour créer, voilà de ces trouvailles qui rajeunissent l'éloge et l'ainnent.
Ce qui donnait autuiit de prix peut-être aux éloges de Pindare que la façon délicate, ingénieuse», dont il les tournait, c'est l'esprit de justice qu'il avait le courage d'y conserver, même en face dé ses clients les plus puissants. Nous avons vu, dans l'étude que nous avons faite de son caractère, avec quelle indépendance il vivait au miheu de ccîs cours de Sicile ou de Cyrène. Il y gardait son franc parler do Dorien et de grand poète. Sans le proclamer aussi haut que Victor Hugo par exemple, il sentait que le génie oblige et (fue le ministère de la muse est comme un sacerdoce. Sa louange n'était donc pas Ijanale. On ne peut pas en contrôler partout la justesse, puisqu'un assez grand nombre de ses héros ne sont connus que par les vei's où il a mis leur nom. Mais pour les personnages historiques, on voit très clairement que, tout en les louant, il les jugeait. Il en est qu'il a comblés d'éloges sans la moindre restriction, Théron 2, par exemple,
« Pylh. n, 18.
^Olymp. II, lU.
Xénocrato*, Chromios2. Pour d'autres, au contraire, comme Ilitron, rrlojrr est mêlé, tempéré de conseils 3. La IV^ pythiquo à Arcésilas est um^ leron presque autant qu'un panégyrique. Cette dilïércnce de ton nVst [)oint Teflet du hasai*d. Les pi-emiers d*(^ntiv res princes étaient des hommes honnêtes, auxquels l'histoire n'a rien à repmcher, tandis que les deux autres joignaient à de grandes qualités des défauts tout aussi grands. De là le caractère mélangé de 1 éloge que le poète a fait d'eux. Il ne pouvait les blâmer, mais il les avertit, les conseille.
Nous venons de voirquo Pindare, avantd ex|)Oser aux regards son grand tableau mythique, avait d'ordinaire la précaution de l'annoncer par quelques mots qui en résumaient le sujet. 11 agissait à p(^u ï)rès de même pour Téloge : avant de le lancer, il prévenait l'auditoii^e par une espèce de ritournelle. Plus on pénètre dans cet art ancien, plus on se convainc de son caractère réfléchi, méthodique et parfaitement approprié. Un moderne,au pn^nierabonl, i)Ourrait trouver un peu d'artifice à des procédés pareils, mais songeoris à la différence des situations. Le poète écrit aujourd'hui i>qur des lecteurs qui peuvent i*evenir à leur. ais{; sur le texte (|u'ils n'ont pas bien compris à une première lecture. Pindare n'avait pas à compter sur ce retour d'attention. Ses vcre étaient faits pour être chantés et non pas lus. 11 fallait qu'ils fussent saisis comme au vol, d'autant plus qu'à la différence de l'orateur, il s'abstient presque toujours de répéter sa pensée sous une forme nouvelle. C'était donc pour lui une impérieuse nécessité de l'annoncer un instant avant de lui donner l'essor. Son procédé est des plus shnpleset desplus faciles à reconnaîti'e. Quand il va louer, il semble s'arrêter, se recueillir un instant, cherchant do l'œil l'endroit qu'il doit atteindre; il interroge son auditoire, il s'interroge lui-même : «Voyons, mon cœur, dira-til, tiens l'arc en face du but. Qui frapperons-nous des traits glorieux que lance mon esprit bienveillant? » Et c'est alors seulement, quand l'attention est préparée, qu'il fait entendre l'éloge *. Ailleurs, c'est au jet du disque qu'il emprunte sa comparaison.
* Pyth. VI; Isthm. II.
^Nom. I, IX.
3 Voir Olymp. I; Pytli. \, Il eVWl.
^ Oit/mp, II, 92.
El de fait, quand on lo voit ainsi étudier son mouvement, balancer son éloge avant d(î le lancer, on m^ peut s'empêcher de songer au ^/«fwto/e de Naurydès : « Poussant le disque au loin, je le ferai dt'îpasseï autant «lue Xénoerate tenait son doux caractère au-dessus des hommes. » C<*t avertissement doimé, il continue : « ViMiénihle à ses concitoyens, il cultivait lelève des chevaux, suivant la coutume hellénique, il aimait tousles festinsdesdieux. Jamais le vent n'a laissé ret<»ml>cr la voile autour de sa table iiospitali<^rc, mais il navi'jîuait i't'té vers le Phase, et l'hiver vers le riva;^edu .Nil *. »
< l'est ainsi que dans Pindar.î tout est préparé; chez lui, rien ne se fait au iiasard, et, (|uoi(|u'on ait pu dire des brusques allures de sa muse, le (il de ses pensf'f's est rarement rompu. Nous l'avons sudisamment fait voir dans le chapitre détaillé que nous avons consacré à l'expliciitijm du plan daiis ses odes. Il n'est besoin (lue d'ajout» i* (piei(|ues UK>ts poiir ttchev<îr de caractériser ce côté de son génies Pour la transition, Pindare se conlente d'ordinaire du mouvement naturel de «i [)ensc^i. Mais encore fnut-il ici même remaniuer ([ue dans la [K)ésie, comme dans les arts plastir|ue.s du reste, il n'est [>as niM*essaire que ce mouvement soit empreint d'une Jogiqui; aussi visible, aussi [>al|>iible, que dans les n'u\ res di* la philosophie ou de l'élociuence. In geste, un simple i-egard sulïit pour relier l'un A Tauti'e sur une toile deux groufxis distincts, il n'y en a pas davanUi^e dans la Transfigurai inn de Hafihaël : et dans la Descente de croix de Daniel de Volterre, ce qui rattache au second plan la Vierge évanouie au premier, avec le groupe de l'eunnes (pii l'entourent, c'est le regard attendri ((ue tourne de ce coté le jeune disciple Jean, tout en soutenant l'échelle sur laquelle est monté l'un des hommes rjui descendent le Christ de la croix.
Pindare a de (nîs tiansitions légèn s, ailées, ixjurrait-on dire. Veut- il montrer la supiTiorité du chant sur la statue, il dira d'abord : « Je ne suis point un statuaire, je ne fabrique point d'im-
> hlhm. II. 3;j. I\.r celli' m«'l ipli<>rcqiii ;i embarrassé plu«!<rim de ses coinmenlatours. l»in«Jare vent tuuL simphMiK'nl dire que jamais Xémif-ralo ne cx's>ait d'r.\«Tfer rhospilalil»', pas pins qu'un marin qui a la passion do son nw^lier ne Ci'?s«' d«' navisjuer. L'été, quand la mer est biîlie, il visite les n'jrions du Dord} quand l'hiver sévil, il s*- ral>al sur les contrées du midi. Mais il navigue toujours» Voir encore Olijmp. XIII. yj; Aew.VI, -2", eVc.
3% histoikh: dk la poésik lyrique grecque
inobilesiïuagospour toujours attacli^es à la même base. » Puis, comme prenant son vol et franchissant d'un coup bien des idées intermédiaires : « Mais sur tout navire, continue-t-il, sur toute l>ar(iue, douce clianson, va loin d'Égine, annonçant quelelilsdc Lampon, le robusle Pylhéas, a concjuis dans Némée la couronne du [lancrace! » Quelquefois même il y a moins encore; la transition se sent i>lutôt qu elle ne s'aperçoit. La victoire d'Hérodote à la course des chars rappelle au poète les prouesses de Castor et d'Iolas, les trépieds d'airain, les coupes dor que ces deux héros avaient conquises aux divers jeux de la Grèce ; et voici comme il termine cette digression : « L'un était lilsd'Iphiclès et concitoyen [>ar la naissanœ des Spartes ; l'autre, fils de Tyndare, habitait parmi les Achéens le sol élevé de ïhérapna. Salut à vous! » Et tout aussitôt revenant à son sujet : « Pour moi, maintenant, préparant un chant pour Posidon, pour l'isthme divin et les rivages d'Oncheste *, je redirai à la louange de cet homme (son client), le glorieux sort de son père Àsopodore, etc. 2 » On voit d'ici le salut gracieux que d'un geste de la main le poète adresse aux deux héros de la légende, et comme il se retourne aisément, naturellement, vers celui même qu'il doit célébrer.
Nous venons de signaler la faç:)n dont Pindare prépare ordinairement l'éloge qu'il veut faire de son client : c'est en somme une espèce de transition. lia d'autres formules de ce genre pour rentrer dans son sujet après un long récit mythique. Tantôt il prie sa muse de suspendre sa course et de jeter du haut de la proue une ancre quimordo la terre et sauve le poète del'écueiP; tantôt il lui fait observer qu'on ne peut naviguer à l'occident (lu détroit de Gadès et qu'il convient de retourner le vaisseau du côté de l'Europe^; d'autres fois, c'est à lui-même qu'il s'adresse pour se rappeler qu'il n'a pas le temps d'ouvrir une libre carrière aux accents de sa lyre ^, ou bien qu'en toute chose le changement est doux, qu'on se lasse de tout, même du
' CnchesU' sur le lac Copaïs avait un k'Jiiplo do Put-idun ; on y célébrai ldt'> Jt'ux où Hérodote avait été vainqueur.
^ Jsdtm. 1, 30 et suiv.
^Pytfi. X, 5i.
* Néni. l\, 69.
^Pp//t. Tiff. 29.
miel et des aimables fleurs d'Aphrodite K Quelquefois il feint de s'être égaré 2. Enfin il se servirait assez fréquemment de la . i*épétition du même mot au même endroit du vers dans la strophe correspondante, suivant l'opinion d'un critique allemand que nous avons exposée plus haut 3. Quelque ingénieux et poétiques que soient œs tours, on ne saurait nier pourtant qu'ils ne tiennent un peu du procédé. Il n'y a pas d'artiste du reste, si grand qu'il soit, qui n'ait les siens, et Pindare n'échappe pas à cette fataUté. Mais ce qu'il faut aussitôt ajouter, et nous venonsd'en dire un mot, c'est le besoin qu'avait le poète de faire sentir de temps en temps à l'oreille de ses auditeurs par un signe aisément reconnaissable l'évolution qu'il préparait ; ce ([u'il faut surtout ajouter encore, c'est que dans ces formules qui sentent l'école, il y a presque toujours un développement naturel de l'idée, une logique intime et poétique, qui fait vivre et marcher le poème comme un être animé.
Pindare dut certainement peiner plus d'une fois à trouver, A varier ses transitions. Je croirais volontiers que ses entrées en matière lui coûtaient autant de travail. Ce n'était pas une petite affaire que d'inventer un début différent pour tant de poème^ qui avaient entre eux de si nombreuses ressemblances. Il fallait à chaque fois trouver un tour nouveau pour exprimer à peu près la même idée, à savoir qu'on allait chanter un vainqueur à des jeux publics. Pindare attachait la plus haute importance au début, sachant bien que tout l'effet du poème dépend de cette première secousse imprimée à Timagination de l'auditeur. Aussi voulait-il une entrée magnifique, quelque chose qui ressemblât à ces beaux frontons de temples qu'il avait pu admirer dans les principales cités de la Grèce. Il l'a dit lui-même avec cette liberté de pensée que permettait la poésie lyrique greajuc : « Plaçant des colonnes d'or sous le [)ortique habilement disposé du thalamos, nous construirons comme un palais admirable. Au commencement de toute œuvre, il faut mettre une façade qui brille au loia*. » Ailleurs encore il a laissé percer cette
» AVirt. VII, 32.
2 Pyfh. XI, 28.
i Page 324 et suiv* < Œymp. VI, début.