‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 3 sur 34 · Tome II · texte numérisé non relu

Tome II

Laissons au poète sa couronne de roses et sa lyre, sa sagesse mondaine et cette indnlfçence aimable; qui lui faisait fermer les yeux sur bien des fail)lesses, à (•()mmenc:;r par les siennes.

Il faut bien l'avouer, en elï'et, Anacréon n'était un sage qu'au sens antique du mot, et même encore s'est-on posé quelquefois à son endroit de bien singulières questions. Il parait que parmi les quatre mille mémoires qu'avait écrits Didyme et dont se moquait Sénèque ^, il y en avait un où l'auteur examinait gravement si Anacréon avait et? plus débauché qu'ivrogne, ou plus ivrogne que débauché: Libidinosior Anacréon an ehriosiôr vixerit. C'était d'une ineptie parfaite. Dans la sagesse d'Anacréon, il y avait bien des lacunes sans doute, mais le poète avait une vertu foncière, que les anciens prisaient très haut, la modération. On vantait surtout son désintéressement. « Il ne voulait, disait-il lui-niéuie, ni de la corne d'Amaltliée, ni pendant cin([uante ans, pendant cent ans niAine, de la royauté de Tartessos2. » On conte qu'ayant un jour reçu cinq talents de Polycrate, il lit comme le Savi^tier de La Fontaine et dès le lendemain s'en courut les rendre 3. Le trait n'a rien d'authentique, mais n'importe, il a tout de même sa valeur : on ne l'eût pas conté de Simonide. Voilà sans doute pourquoi Platon appelle - Anacréon le sage de Téos ^. Quelque restriction qu'on apporte à ('et éloge, il en reste toujours assi'z pour marquer d'un trait particulier la physionomie du poète.

Avec les beaux garçons. Anacréon chanta les belles femmes que la cour et Tile de Samos étiraient en foule à ses hommages.

11 ne faut s'exagérer ni la diiïiculté ni la dignité de pareilles amours. Le tyran avait fait de sa capitale un bazar de voluptés: quand on prend aux gens leur indépendance, il faut bien en échange leur donner du plaisir. Il y avait à Samos un quartier tout spécialement voué au culte d'Aphrodite, à ses pompes et à ses œuvres; c'était la Laiira^. Là se vendaient, avec les mets les plus délicats, les adolescents les plus charmants, les courtisanes les plus séduisantes. Toute cette chair à plaisir avait

' Senec, Episl.^ 88.

2 Frag. 8.

3 Stob., oj, 25.

* Phèdre, 235.

^Athen., xir, s 40.

son nom bien connu dans la Grî^ce; citaient les fleurs deSamos (SatjLiwv àvOrJ. Quand on voulait aimer, vrai est, comme dit Marot, qu'il n'était pas besoin d'y songer longtemps : on s'en allait A la Laura. Anacréou fit souvent cette promtmade ; c'est sur les trottoirs de ce quartier qu'il rencontra l'objet et le m^lif de ces chansons d amour, si nombreuses dans son œuvi'e. Puis, sa petite pi^ce faite, à la tombée de la nuit, à cette heure charmante en ces pays méridionaux, il s'en allait la chanter sous les fenêtres de la belle qui Tavait inspirée. C'est lui-ni'^me qui nous l'apprend :

J'ai dîné d'un petit morceau de gâteau léger, j'ai bu un flacon de vin, et maintenant je touche délifatement ma lyre aimable, donnant une sérénade à ma chère et délicate enfant * .

Chanter la beauté, l'amour, voilà quelle fut en effet la vocation d'Anacréon : « Je veux, dit-il, célébrer le voluptueux Éros, aux mille bandelettes fleuries, car il est le roi des dieux, le maître des mortels 2. » Dans ce badinage ou, si l'on préfère, ce libertinaj^o, y eut-il un jour où le cœur du poète se prit réellement, vivement? Avec un homme aux sens faciles, à l'imagination légère, comme l'était Anacréon, la réponse n'est pas aisée. Il nous parle bien de la roche de Lencade du haut de laquelle il veut se précipiter dans les flots écumeux, parce qu'il est ivre d'amour 3. Il dira même ailleurs : « J'aime et je n'aime pas, je délire et je ne di'lire pas *, » ou bien encore, il ferasauter devant nos yeux cette balle de pourpre dont Eros h» frappe, l'appelant à jouer avec une jeune fille aux sandales bariolées ^ Mais tout cela ne semble pas bien sérieux : c'est le jeu d'une imagination aimable, légèrement excitée. Ces vers ont la vivacité, la grac/î ; mais la flamme? On n'y sent pas cette àme profonde, passionnée, d'Ibycos, de Sappho, d'Alcée. Ces poètes aimaient autrement; à coté d*eux Anacréon paraît un peu superficiel. Il se joue autour du cœur, il badine avec Tamour et, pour prendre sa jolie comparaison, on dirait qu'il s'en fait comme une balle de pourpre avec laquelle il s*amuse.

' Prag. i 7.

2Frag. 65.

îprag. 19.

* Frag. 89*

Et pourtant il fut jaloux. De ces femmes « si bienveillantes envei's les étrangers, qui laissent boire le passant quand il a soif* », il en est une, Eu rypyb^, qu'il paraît avoir proiV'rée^, mais (jui, par un malheur assez commun, ne lui rendait pas la pareille. Ovide a de jolis vers sur le nouvel enrichi qui lui vole sa place, un soldat gorgé de sang 3. Dans un pays de négoce comme Samos, on faisait sa fortune par le commerce et non par Fépée ; il arrivait que des hommes amenés dans l'Ile comme esclaves, le carcan au cou, à force d'industrie se rachetaient, s'enrichissaient et de leur luxe insolent éclaboussaient quelquefois leur ancien patron. C'est à quelque parvenu de ce genre qu'Eurypyle réservait ses faveurs, et cela même indignait le poète, si bien qu'un beau jour il vint au bout de sa plume une goutte du fiel d'Archiloque :

A la blonde Eurypylc tient au cœur cet Artcmon qui se fait voiturer. Autrefois il allait, une guenille sur le lorps, un mouchoir autour de la tête, des morceaux de bois dans les oreilles et sur les flancs un simple cuir de bœuf, couverture salie d'un mauvais bouclier. 11 fréquentait alors, le misérable, les marchandes de pain, les femmes qui s'offrent, et menait une vie de mauvais aloi, le cou serré souvent dans les entraves, souvent dans la roue, le dos tout couturé par les lanières de cuir, la chevelure, la barbe arrachées. Aujourd'hui il va en char, il porte aux oreilles des pendants d'or, le fils do Cycé, et il a un parasol à manche d'ivoire, tout comme les dames ^

Ce fragment est curieux, et par lui-même, comme échantillon du talent satirique d'Anacréon, et parce qu'il nous offre la première expression d'un sentiment souvent exploité par l'élégie, à savoir l'indignation du mérite qui se voit préférer la fortune.

Cette vie de cour et de plaisir ne finit qu'avec la tyrannie de Polycrate. On sait quelle catastrophe inique brisa cette puissance qui s'était d'ailleurs élevée par le crime : c'était selon la date la plus probable en 5i2. Anacréon fut recueilli par les tyrans d'Athènes. Il connaissait cette ville qui soas Pisistrate d'abord, puis sous ses fils, préludait à sa future gloire littéraire par une édition des poèmes d'Homère et par l'étiiblissement de concours

> Frag. 57.

2 Voir Anthol. Pal., VII, 27 et 31.

^GviD., Avior., III, 8, 9-23.

dithyrambiques. C'était le moment où par un juste pressentiment de Tavenir elle mettait sur ses monnaies la tête casquée d'Athéné, la déesse de l'intelligenro. Anacréon y avait peut-être fait un voyage du temps même de la domination de Polycrate, et ce court séjour avait suffi pour faire apprécier des deux fils de Pisistrate les grâces et l'amabilité de son esprit. La catastrophe venait donc à peine d'arriver que mouillait au port de Samos une galère athénienne à cinquante rangs de rames, chargée de ramener notre poète. L'accueil qu'il rencontra dans cette nouvelle patrie fut des plus sympathiques. A Athènes, comme à Samos, il gagna tous les cœurs. La cour et la ville, les tyrans et la noblesse, c'était à qui posséderait cet homme charmant. Choyé d'Hipparquc, il fut l'ami intime de Xanthippe, le futur vainqueur de Mycale, le père de Périclès * ; il le fut également de Critias, l'aïeul du tyran de ce nom. Simonide se trouvait alors à Athènes, et lui aussi, tout susceptible^ qu'il éUiit, il fut séduit i)ar Anacréon ; sa causticité désarma devant raniabililé de ce rival, si peu prétentieux malgré son talent, si gai sous les rides de la vieillesse.

L'âge en effet venait. Il commençait à mettre sa triste marque sur le corps: les cheveux blancs, dit le poète lui-même, se mêlaient aux noii^s 2. Lui qui sentait si bien la décrépitude chez les autres, qui remarquait, non sans malice, que tel beau garçon n'avait plus besoin de mettre la barre à sa porte pour dormir tranquille 3, il comprit que la saison de Tamour était finie pour lui. « Éros, dit-il, voyant que mon menton commence à blanchir, passe à côté de moi emporté par ses brillantes ailes d'or *, » Il avait beau dire : « Écoute-moi, moi le vieillard, jeune fille à la belle chevelure, au voile lamé d'or^ »; la jeune fille, ainsi (|u'Éros, passait désormais sans tourner la tête. Enfin il prit son courage à deux mains et, renonçant à l'amour, comme le roi

» si l'on en croit Himôrios, Oi^at., V, 3, Anacréon connaissait depuis longtemps Xanthippe ; il l'aurait même célébré dans un poème, avant de se rendre chez Polycrate. C'est peut-être à celte circonstance que le poète dut d'avoir sa statue placée plus tard à côté de celle du noble Athénien. Voir à la page suivante.

» Frag. 88.

< Frag. 25.

'^Fraff. 76.

de Thulé, il ne garda plus que sa coupe : « Je ne me soucie plus des cavales de Thrace, dit-il, je suis devenu buveur*. »

C'est sous cet aspect de vieillard ^aiment en Irain qu'il est resté le plus familier aux imaginations modernes. On oublie volontiers qu'il fut jeune : un Anacréon dans la force pleine et robuste de l'âge nous semblerait presiiuc un contre-sens. La postérité a de ces caprices : elle choisit dans la vie d'un homme illustre le moment ([ui lui plaît. Il est des poètes qui ont vieilli, qui ont pris des rides et du ventre, et que pourtant l'on ne se représente jamais que sous les grâces et les roses de la jeunesse. Ainsi les élégiaques, les chantres de l'amour, les Mimnerme, les Pétrarque, les Parny, par une dernière laveur du sort, par une espèce de suprême bonne fortune, continuent à rester jeunes. Anacréon semblait tout indi(|ué pour figurer dans cet heureux chœur d'éternels adolescents, et pourtant on l'a rangé parmi les belles têtes de vieillard : on dit le vieil Anacréon, comme le vieil Homère. L'art est, à vrai dire, pour quelque chose dans cette réputation. Après sa mort, les Athéniens, par une faveur jusquelà sans exemple, lui élevc'ront une statue, qui fut même plus tard placée à l'arropole, à côté de celle de Xanthippc. L'artiste reproduisit le poète, tel qu'il l'avait vu dans ses dernières années. Une épigramme de Léonidas nous décrit ainsi la statue:

Vois comme le vieil Anacréon chancelle vaincu par Tivresse. Son manteau traîne jusque sur ses talons. De ses sandales, il n'a plus qu'une, l'autre s'est égarée. Il chante en s'accompagnant de sa lyre le beau Bathylle ou Mégislès. Veille, ô Bacchos, sur le vieillard, prends garde qu'il ne tombe ^.

L'attitude plut, elle fut répétée; le vieil Anacréon resta un type cher à l'art. On le retrouve sur des monnaies de Téos, et l'une des plus belles statues de la vill i Borghèse nous montre le poète assis, il est vrai, mais sous la forme d'un beau et noble vieillard en train déjouer de la lyre et dans la douce extase d'un poète qui compose 3.

Toute sa vie, sans doute, il avait été le serviteur de la Muse, de Dionysos et d'Aphrodite; son existence entière ne fut qu'une

' Frag. 96 et 07.

^Anthol. Pal, AVI, 307.

^ V. Baumeister, Denkmaler d. klnss, Allcrt., sw\i vocsiXi.

libation continue à ces trois divinités, comme le dit si poétifjnenuMit une rpigramme d'Antii)ater *. il aimail la ta Me et ses pli'.isii's: il ainriit le vin-. \)'\\rr i\u\\ se hoit a\ec d'aimables compagnons, qu'il égaie rc-iirit el rall»\i;c dr ses soucis. Il y cberdiait im remtle à ses tourments d'amour :

Apporte de l'eau, apporte du vin, enfant. Apporte-nous des couronnes foiuios, apporte, car je me bals à coups de poing contre Kms^.

On connaît le joli motif d'Alcée, si bien n^produitpar Horace : le poète de Lesbos veut boire pour combattre le froid. Anacréon de mémo :

Le mois de Posidon règne el l'eau appesantit les nuées ; de sauvages tenipêlrs font descendre Zeus sur la terrée

Le fragment s'arrête ici, mais on acliùve ais('meiit, surtout quand on a dans la mémoire le passage d'Alcée et la pièce d'Horace. Anacréon buvait donc; il binait dms sa jeunes::e, il but dans son âge mur, et surtout (luand il fut vieux. Le vin, dit-on, est le lait des vieillards : il les ravive et les console. C'est à ce double titre qu'A nacré(m l'a clianté, et si bien, que, l'art aidant, il est resté aux yeux de la ]);)st 'rite le poè'e du vin plus peut-être encore que celui de l'amour. 0\ide le met parmi les auteurs dont une femme galante doit avoir la mémoire meublée, mais il l'y met avec une épitbète significative^. Ai usi s'aclievait, sous ce dernier coup de pinceau d'une main amie, l'image définitivement souriante d'Anacréon vieux dnns une aimable éhriété.

C'est qu'en ellet personue n'eut le vin pîusgai, plus cbarmant. Il y a bien des sortes d'ivresses; il y a l'ivresse tapageuse, celle des Scythes par exemple, les Allemands de ce tenq)s-lA. C(dle-là, Anacréon n'en voulait pas : « Voyons, enfant, dit-il, apportemoi ma coupe, que je boive à longs traits : mais verse dix cyathes

• Anthol. Pal.,\U, 27.

- Athénée pourtant prétend le contraire : les chants bachiques d'Anacréon ne seraient qu'une pure fiction poétique. Athen., X, 429. 3 Frag. 62.

* Frag. 6. Comparer Horace, Kpod, Xin, i :

Horrida tempestas coelum contraxit et imbres Nivesque deducunt Jovem.

^ OviD. Ars Am. III, 330 :

Sit tibi CaUimacbî, sit Coi nota poetae, S/t quoqae vinosi Teia A/ usa senis.

d'eau, cinq de vin, afin que je puisse fêter Bacchos sans violences... Voyons, ne faisons plus Torgie comme les Scythes, avec cris et tapages, mais buvons à petits coups on chantant de beaux hymnes ^ » Ou bien encore : « Ne bruis pas comme une vague de la mer, quand tu bois la coupe des dieux du foyer avec cette tapageuse de Gastrodorc 2. » Ce n'était point ainsi qu'Anacréon entendait la chose ; il a tracé en vers charmants les règles et comme la poétique de la beuverie à l'usage des honnêtes gens : « Je n'aime i)as celui qui près d'un cratère plein, faisant la débauche, parle de discordes et de guerres larmoyantes, mais bien celui qui mêlant les dons gracieux des Muses et d'Aphrodite, ne songe qu a une aimable gaîté^. ^ Ainsi boire à petits coups, dans l'intervalle chanter, causer, de temps en temps se lever de table « pour lancer d'un bras recourbé le cottabe sicilien * », voilà pour Anacréon l'idéal de la symposie, et cet idéal aimable, jamais personne ne le réalisa d'une façon plus complète que ce convive charmant. On comprend qu'il ait fait les délices de la société d'Athènes.

Il ne finit pourtant pas ses jours dans cette ville hospitaUèro et si digne de le posséder. En 5H, Hipparque tombait sous le poignard que l'on sait. Anacréon ne se trouvait plus à sa placé au milieu de ces scènes de tumulte et de haines politiques. I{ partit donc. Les uns prétendent qu'il se rendit en Thessalie, chez les Aleuades, famille puissante, amie des jouissances de la tablo et des plaisirs de l'esprit. C'est là que se retira Simonide précisément à cette époque et chassé par la même catastrophe. D'autres pourtant prétendent qu'Anacréon retourna dans sa patrie. S'il fallait en croire une tradition 5, il aurait abandonné Téos avec ses concitoyens pour se réfugier à Abdère, lors de la révolte d'Histiée, en 49 i. 0. Muller croit que l'on a fait confusion avec le premier exode, lors de la prise de Téos par Harpagos, et il rejette ce second voyage g. Il n'est pas impossible que les

' Frag. 63.

2 Frag. 90.

3 Frag. 04.

4 Frag. 33.

^ HÉsYCHios dans sa Vie du poète.

6 0. Muller. Hist. de la litt. grecque, I, p. 376, et Bergk, Gitech. Litt, Gesch., II, p. 338,

habilanls de Téos, partis une première fois i)our Abdère, au bout do quoique temps soient rentrés dans leur patrie; puis, que cinquante ans après, devant une nouvelle menace semblable, ils aient repris la mémo résolution li('ro'û|uo et soient une seconde lois remontés sur leurs vaisseaux pour échapper à la dominatioji des Perses. Anacréon put parfaitement se trouver forcé de reprendre à la fin de sa carrière le mémo chemin d'exil qu'il avait pris autrefois dans sa jeunesse. Il avait alors près de quati*evingts ans probablement. L'âge avait fini par peser de tout son poids sur cette fine et résistante nature. La vieillesse, cette fois, était venue avec son cortège de laideurs et d'épouvantes. On le sent à ces vers désolés qui pourraient être les derniers tombés do ses lèvi*es fanées :

Blanches sont mes tempes, et chenue est ma tête. La gracieuse jeunesse est passée, mes dents sont d'un vieillard. H ne me reste pas beaucoup de temps pour la douce existence. Voilà pourquoije gémis souvent, i*edoutant le Tartare, car le fond de THadès est terrible. Triste en est la descente, et l'on n'en peut remonter *.

On ne connaît pas la date di^ la mort d* Anacréon; l'àgo mémo de 85 ans qu'on lui donne ordinairement n'est pas certain. S'il faut en croire un mot de Pline, il aurait été étouflë par un pépin de raisin 2. Mais peut-être ne ftiut-il voir dans ce trait qu'un symbole. On trouve dans VAnthologie plusieurs épigrammes funéraires en l'honneur d' Anacréon ^ ; il en est deux qui portent le nom de Simonido. Voici colle qui semble la plus belle :

vigne qui adoucis toutes les peines, qui nous prépares l'ivresse, ô mère du raisin, toi dont les pousses en spirales s'en tre-croisent comme un tissu flexible, épanouis-toi sur le haut du cippe d'Anacréon de Téos et sur le tertre léger de sa tombe, afin que pet ami du vin et de la joie, qui dans son ivresse charmait toute la nuit ses jeunes convives aux accords de sa lyre, porte sur sa tête dans son sépulcre même de belles grappes détachées de tes pampres, et que sans cesse ton jus s'épanche en rosée sur la bouclie du vieux poète, d'où s'exhalaient des chants plus doux encore que ton nectar*.

> Frag. 43.

2 Plin., Hist. nat.y VU, 5, hh » Anthol. Pal., VU, 23-31.

^Jbûl., YJI, 24.

On aimerait A croire que ces vers où le génie anacréonlique est si parfaitement senti et saisi, sont authentiques etqueSimonide a réelloniont payé ce poétique tribut à la mémoire d'un ami. Malheureuscjiient les vers trahissent une origine beaucoup plus récente.

La première édition des poèmes d'Anacréon fut procurée par Zénodote d'Éi)hèse, si l'on en croit le témoignage du scoliaste de Pindare*. Aristophane de Byzance et Aristarque les auraient également revisées. Elles auraient été partagées en cinq livres, d'après une épigramme de Crinagoras, un poète du siècle d'Auguste 2, Mais le texte de cette épigramme paraît interpolé et l'autorité n'en peut être invoquée. On ne trouve cités que les trois premiers livres. En tout cas, l'œuvre d'Anacréon était des plus variés ; le poète s'était exercé à peu près dans tous les genres. On citait de lui des élégies : le fragment que nous venons de traduire sur la manière de boire, appartient à ce genre. Il est trop peu considérable pour nous renseigner sur le talent que le poète y avait montré. Mais un mot de Méléagre laisse entendre qu'il avait réussi là comme ailleurs. Outre des vers lyriques, ce collectionneur avait admis d'Anacréon dans son Anthologie des compositions élégiaques; l'épilhète dont il les qualifie (vsxTapeoj; sXsyojç), la fleur à laquelle il les compare, fleur simple, champêtre, la nielle probablement, semblent indiquer dans ces élégies la grâce, la douceur et le charme naturel de la spontanéité 3, Anacréon s'était aussi exercé dans l'ïambe, si nous en devons croire le catalogue de ses œuvres donné par Hésychios. 11 faut probablement entendre cette expression dans son sens le plus large, c'est-à-dire comme synonyme de poésie satirique. Bien qu'on rencontre quelques fragments de trimètres ïambiques, c'est du trochée surtout, du tétramètre trochaïque et du rythme épodique qu'Anacréon paraît s'être servi pour exhaler sa bile, car elle avait son fiel, cette colombe de Téos. Nous avons vu plus haut quel portrait satirique il fit d'un rival indigne. La gloire d*Archiloque qui plus tiird faisait peur à Piudare*, tenta donc peut-

» Ad Oiymp., III. 52.

^Anthol Pal., IX, 230.

^Ibùl.,l\\ 1,86.

être à certains moments cet homme aimable . On a cru retrouver dans ses vers quelques traces d'imitation du poète de Paros, soit pour le tour de la pensée, soit pour la lanp:uei. Mais c'est l)ieu piMi de chose: en réalité, Anacréon resta hii-jnéme, et c'est ce (ju'il pouvait faire de mieux.

VAnthobgie contient dix-sept épigrammes sous le nomd'Anacréon. Il en est deux qui visiblement ne sont pas de ce poète, puisqu'elles célèbrent la fameuse vache de Myron qu'il ne put connaître 2. Quant aux quinze autres, elles inspirent bien des doutes à la critique, quel(jues-unes surtout. Elles célèbrent des guerriers courageusement tombés pour défendre leur patrie 3, ou perpétuent le souvenir d'une otTrande à un dieu, comme celle-ci par exemple, qui est la simplicité même :

Praxidice a fait ce vêtement; Dyséris en a donné le dessin toutes deux ont mis leur art en commun K

Il en est une pourtant qui est assez singulière : gravée sur un hermès placé devant l'établissement d'un maître de gymnastique, elle lui servait comme d'enseigne et de réclame :

Souhaite que le héraut des Dieux soit propice à Timonax qui m'a élevé comme parure de son gracieux portique et comme offrande au glorieux Hermiîs. J'accueille dans mon gymnase qui \eut venir, concitoyen ou étranger ^

Ce qu'on pourrait encore remarquer, c'est que dans l'une de de ces épigrammes paraît une pensée morale, une de ces réflexions où excelle Simonide et qui firent de lui le maître du genre :

Redoutable dans les guerres était Timocrite, dont voici le monument. Arùs ne ménage pas les braves, mais les lûches ^.

La poésie profitait du progrès que faisait l'esprit humain et de l'expérience que les années lui donnaient. Elle s'apprenait à

' Par exemple, frag. 87, 90.

2Frag. 115, 116.

^ Frag. 100, 101.

* Frag. 109.

s Frag. 111.

c Frag. ioi.

frapper les leçons de cette expérience en de courtes et vives sentences.

il reste enfin d'Anacréon deux fragments d'hymnes. Nous avons diîjà cili* l'un d'eux, où il s'adresse à Dionysos pour le prier de toucher le cuîur du jeune Cléobule. Dans l'autre, c'est Arténiis qu'il invoque, sans qu'on sache à quelle occasion :

Je t'en prie, chasseresse de biches, blonde enfant de Zeus, reine des fauves sauvages, Artémis, toi qui mainlenant près des flots tournoyants du Léthipos (affluent du Méandre), contemples en te réjouissant une ville (PhoniHies au cciuir hardi, car ce ne sont pas des citoyens inhumains que tu gouvernes'.

Mais en réalité ce ne sont pas là des hymnes à proprement parler, ce sont des prières, des invocations personnelles, et encore ce (lu'on sait de la vie d'Anacréon, de la nature de son talent, ne piTmet pas de croire qu'il se soit souvent laissé aller à de pareilles efïusions. La religion touchait assez peu le cœur et la nuise de ce mondain. On lui demandait un jour pourquoi il niî chantait pas les dieux, mais seulement les beaux adolescents : « C'est (ju'ils sont nos dieux », répondit-il 2.

Ainsi, tout au moment, tout à la jouissance présente, sans ambitit^n comme homme, ni même comme poi^'le, Anacréon s'est laissé doucement vivre, chantiint comme gazouille l'hirondelle, parce ((u'elle est gaie, que c'est le printemps, la saison du soleil, des fleurs, de l'amour. Aussi a-t-il surtout fait des chansons : voilà sa vocation, sa gloire. Il célébra l'amour, Taraitié, au jour le jour, dans des vers faciles, non elaboratum ad pedem, dit Horace 3, Rien n'y sent le travail. Ses pièces paraissent avoir été courtes, de ces pièces qu'on iK)UYait comi)Oser entre la sym- |>osie du matin et celle du soir, puis chanter à ses amis dans l'intervalle d'une couik^ à l'autre. Tantôt c'est le mémo vers qui si^ n'iK^'le et se suit sans interruption, comme les flots murmurants d'un limpide ruisseau. Tantôt ce sont de petites strophes, «luelques lignt\s vS<Hilement, d'un rythme peu compliqué, ordinairouient trois giycoîiiens* terminés jxir un phérécralien ^.

- PiND. Schoi.fHi Isthm. H, 1.

• ElMMi. XIV. 12.

* — - — ~ — ^ ~, a\tv déplacement facultatif du dactyle.

Voilà son mètre préféré. Il eu a d'autres sans doute; on a même remarqué que c'est lui peut-être qui emploie le plus de mètres divers, mais c'est à celui-là qu'il revient de préférence, parce qu'il est d'un maniement facile ot ([ull répondait le mieux à la nature simple de son talent.

Anacréon fait de frériuentos allusions aux instruments de musique ; il parle de la magadis et de la pectis des Lydiens, du barbiton, l'instrument préféré des Éoliens. S'il a nommé tous ces instruments, c'est qu'il aimait à s'en servir et que chez lui sans doute l'habileté du virtuose répondait au talent du poète. Sa langue est le dialecte ionien, mais avec quelques éolismes. On y rencontre même des dorismes. On a prétendu qu'ils ne venaient pas d' Anacréon même, mais <(ue ses poésies transportées dans les pays doriens, s'étaient naturellement teintées du dialecte qu'on y parlait. Il serait peut-être plus simple d'admettre que c'est le poète lui-même i[u\ pour renforcer les mollesses de son ionien introduisit daus ses vers ((ueL^ues formes et locutions doriennes.

Tel fut ce poète dont une critique morose a quelquefois contesté l'originalité. On n'a voulu \oir en lui qu'un rellet attiédi des Éoliens. Sans doute, Anac ivoii n'a ni le feu de Saj)pho ni Ja verve d'Alcée; il s'arrête d'ordinaire à la grâce, à la galanterie, sans pousser jus(iu'à la passion. On peut dire encore ([ue son vers, tout agréable qu'il est, a peu de coloris, (|ue sa poésie na rien de particulier, de local. Mais c'est là justement ce qui lui fait une originalité. Anacréon n'est pas l'enfant d'un pays plutôt que d'un autre ; il n'est ni de Téos, ni de Samos, ni d'Athènes. Sa patrie, c'est le monde, c'est la société. Il est le peintre de cette vie nouvelle qui commençait alors à faire sentir ses charmes. Il ne faut donc chercher en lui ni cette popularité d'expression qui trahit le terroir, ni ws vives images, t(îlles qu'en rencontrent les âmes simples, les poètes qui vivent dans l'intimité de la nature. Anacréon n'a point de ces ravissantes naïvetés. On sent en lui l'homme de cour au langage fin, réservé. Il n'est point artificiel sans doute, mais il a dans ses vers, coname dans sa conduite, un art, une discrétion parfaite.

Sa réputation resta grande chez les anciens*. \\.'é\a\\.\<^\5X^!i^^ de ChauJiew, leur Vbifciire,^celui des pelile^ v\^^,\à<ei\i^\i\fc^^^'

Les Athénicus surtout aimaient chanter ses poésies dans leurs banquets, et le petit-fils de ce Critias ([u'il avait autrefois célébré, pouvait dire encore par admiration sincère autant que par reconnaissance :

Téos produisit pour la Grèce l'aimable Anacréon qui sut tisser jadis les mélodies féminines, provocateur des festins, délices des femmes, ennemi de la flûte, mais ami du barbiton, aimable, toujours gai... Son charme ne vieillira ni ne mourra pas, tant que le jeune échanson servira l'eau môlée au vin dans les coupes, commençant par la droite, tant que des chœurs de femmes célébreront de saintes veilles de fêtes, tant que la poupée d'airain qui supporte le plateau se tiendra au sommet du cottabe, pour recevoir les gouttes de vin *.

Cette prédiction gracieuse se réalisa : Anacréon resta cher à toutes les mémoires; ses vers vivaient sur les lèvres, à la dilférence de tant d'autres tristement enfouis dans la poussière des bibliothèques. Théocrile l'appelle le premier des poètes de chansons 2; Hermésianax3, Méléagre vantent sa douceur. Les épithètes les .plus flatteuses font toujours cortège à son nom, et môme au temps de Plutarque, un poète, dans un banquet, entendant réciter une de ses pièces, dépose la coupe et garde le silence, tant il se sent inférieur ^. Horace sut Fapprécier et comprendre ce qu'il y avait d'éternellement durable dans les jeux de cette muse légère s. Il l'imita plus d'une fois t Enfin les œuvres d' Anacréon étaient si peu surannées que le poète grec Crinagoras pouvait en offrir un exemplaire à une dame, Antonia, femme de Drusus 7. C'était une galanterie qui n'avait rien de pédant. L'empereur Julien, tout grave et philosophe qu'il était, lisait Anacréon ; il était sensible à la grâce, à l'élégance de ses chansons s, et dans une de ses lettres se retrouve un

' Bergk, I//nct Qfaeci, U, Grillas, 7.

2 Théocr., Epigrarrii VII(édit. L. Ahrens).

3 Hermès., 53 (édit. Nie. Bach).

^ Plut., Symp. VII, 8, 3.

5» Horace, Od, 1V> 9, 9.

Ned si quid olini lusit Anacreoii, DeleviL aetas.

6 La jolie petite ode ; I, 38, Persicos çdi, puer apparaliis.., trahit une inspiration anacréontique.

î Afilhol. Pal., IX, 239.

'^ Jfisopoffon, au commencement,

charmant souvenir de cette aimable poésie : « Si je pouvais, écrit-ii à un ami, si je pouvais, comme le lyrique de Téos, je souhaiterais de changer ma nature pour celle des oiseaux, non sans doute pour voler vers l'Olympe ou exhaler quelque plainte amoureuse, mais afin de diriger mon essor au delà de vos montagnes et d'aller t'embrasser toi, notre unique souci, suivant Texpression de Sappho ^ » Chez les modernes le nom d'Anacréon est resté tout aussi populaire ; mais ici nous nous trouvons en face d'un phénomène particulier.

Les Poésies anacréonliques : rédition d'il. Eslienne; son manusci'it ; superclierie. — Projeslations. -^ Les prouves matérielles. — Les preuves littéraires : Éros chez Anacréon et dans les pièces anacréonliques; peinture différente de la vieillesse; anachronisines ; versilication, langue, grammaire. — Origine de ces poésies. — Fond alexandrin, mais forme dilîérente : la cigale, le printemps chez le poète anacréontique et chez Méléagre. — Versiiication : deux groupes, deux époques. — Les lettres, la poésie au ii» et ni" siècle sur la côte de la Palestine. — Hyzancc. — Rien ou très peu d'Anacréon. — Manière probable dont s'est fait le recueil. — Influence sur la poésie du xvi"= siècle : enthousiasme de Ronsard; La Fontaine; le xvni* siècle; les poètes allemands: Gœthe ; les poètes anglais: Thomas Moore; Victor Hugo. — Jugement final.

En 1554, H.Estienne publiait, avec traduction latine, un petit volume de poésies grecques qui devait susciter bien des querelles parmi les philologues et bien des admirations parmi les poètes. C'étaient, à l'en croire, les œuvres mômes d'Anacréon, qui contre tout(î espérance revenaient à la lumière, après avoir brisé les entraves qui les retenaient captives. Ainsi s'exprimait l'heureux éditeur dans la Préface en grec dont il accompagna le présent qu'il faisait au pubhc. Cette préface oii débordait Fentliousiasme,

• Lettre Wlll , au philosopha Eugénios,

où Fauteur parlait des périls et des labeurs que lui avait coûtés la conquête d'un trésor ([u'il comparait à la Toison d'or, était extrêmement réservée sur un point (jui cependant ne manquait pas d'importance. H. Estienne se contentait de dire qu'il avait eu le bonheur de découvrir ces précieuses poésies dans un des nombreux voyages qu'il faisait depuis Tàge de dix-huit ans, à la recherche des vieux manuscrits. Mais dans une lettre à P.Vettori qu'il mit en léte de son édition de Denys d'Halicarnasse, tout en mandant à son correspondant qu'il préparait une édition d'Anacréon, il fournissait que^iues explications : il prétendait avoir en sa possession deux manuscrits, Tun sur parchemin en mauvais état et en bien des enriroils fort in(?orroct; l'autre sur écorce d'arbre, si ancien que les le tin s écbappaient à la vue; « la forme même des I<'tt»'es, disail-il, dilïère tellement des nôtres ({u'il faut voir si on pon^ .a les déchiflrcT, avant de se demander si on pourra les compi-en(]r(\ » Il ajoutait qu'il avait même uq moment espéré avoir un troirâùnK* manuscrit. Du reste ce n'étmt pas la pn;mière fois (lu'M. Ksli(Mme entretenait Vettori de cet Anacréon. L'année qui pré;:éda la pul>''(atiun de son ^olume, dans uq voyage (pi'il fit en Ili'ie, il a\ait visité à Florence le savant Italien et lui avait même donné une ode d'Anacn'.ni, celle (|ui commence par ce vers : Ae/oj^'v a' YJvaT/.s-:. prétendant l'avoir trouvée dans la couverture d'un vieux livre.

H. Estienne fut un grand savant, il rendit aux lettres grecques et latines d'immenses services, et son nom ne doit être prononcé qu'avec respect par tout ami de l'antiquiU''. Il faut pourtant avouer qu'à son dévouement incontestable pour la science se mêlait un peu de charlatanisme. Le commercjant se retrouvait en lui sous Térudit. Pour faire marcher sa maison, pour activer la vente de ces livres dont il était à la fois l'éditeur, l'imprimeur et le débitant, il croyait qu'un peu de réclame n'était pas inutile. De là cette petite mise en scène pour son Anacréon, ces cachotteries sur la provenance et la nature de son manuscrit. Car il n'en avait qu'un seul à sa disposition. Toute cette histoire est aujourd'hui parfaitement tirée au clair. C'est à Louvain, en 1551, qu'H. Estienne avait eu la connaissance de ce manuscrit. Il était alors en la possession de l'Anglais John Clément, un domestique de Thomas Morus, qui avait dû l'acquérir en Itahe,

entre 1522 et 1523. Ce manuscrit du x® ou du xi® siècle comprenait entre autres ouvrages V Anthologie do Constantin Céi>lialas, si connue depuis sous le nom d* Anthologie palatine, et les poésies d'Anacréon. H. Estienne en eut communication et il y copia ces dernières poésies qu'il devait publier trois ans après. Cette copie, tout entière de sa main, est aujourd'hui à la bibliothèque de Leyde. Quant au manuscrit de John Clément, il lut acquis à sa mort, en 1572, pour la bibliothèque de Télecteur palatin, à Heidelberg, où il resta jusqu'au pillage que Tilly lit de cette ville en 1622. La bibliothè([ue heureusement lut sauvée, et l'année suivante, le duc de Bavière, Maximilien, entre les mains duquel elle était tombée, en fit don au pape Grégoin» XV. A son arrivée à Rome, le manuscrit fut partagé en deux tomes, dont l'un ne contenait plus que les poésies anacréontiques. En 1797, le traité de Tolentino les amena tous les deux en France. Mais en 1816, le premier tome, celui qui renfermait Y Anthologie de Céphalas, retourna à Heidelberg, et le second, dont les commissaires des puissances étrangères ignoraient l'existence, resta à la Bibliothèque royale, aujourd'hui nationale de Paris, oii il se trouve encore sous le n^ 384 du supplément grec.

H. Estienne ([ui cherchait à dépister le public sur la provenance de son manuscrit, en reproduisait-il au moins fidèlement le contenu? Non : comme il voulait faire passer les vei's qu'il publiait pour les œuvres mêmes d'Anacréon, il se garda bien de laisser dans son édition rien de ce qui aurait pu éveiJler les soupcjons. Le manuscrit a deux titres, l'un à la première page : 'Avaxpc'ovxo; Tr,!oj au,a;:o<ï'axà f](xia[x6ia; un autre plus complet au-devant de la table des matières, qui ajoute à cette indication les suivantes : xa\ avaxpsovTEia, xa\ Tp?(x£Tj5a to3 oi'^io'j rpTjYOpiou, etc. H. Estienne, de ces deux titres, n'en fit qu'un seul : 'AvaxpsovToç tou Tr/iou TjfxroT.axà f,[iiafjL6tai xai TpifXcTpa; il passait justement les mots les plus importants. Non content de cette supercherie, car il faut bien appeler la chose par son nom, H. Estienne laissait de coté la première pièce du manuscrit, une des plus johes i)ourtant, comme on en peut juger :

AnacréoD, le poète de Téos, une fois en songe me regarda et m'adressa la parole. Et moi, je courus à lui, je l'enlaçai dans mes bras,\Çi\i^\8»xv\., U était vieux, mais beau, oui beau et amoureux. Sa lèvre sçiTi\a\\.\^ N'm,

ToM£ Us %

et, comme il chancelait, Éros.le conduisait par la main. Otant de sa tête sa couronne, il me la donna : elle sentait Anacréon. Moi, insensé, je la prends et m'en ceins le front; depuis ce jour, je n'ai cessé d'aimer.

Avec cette pièce au commencement du volume, tombait de lui-même le roman que voulait échalauder l'éditeur. Il la supprima donc et la remplaça par la XXIII® du manuscrit. Celle-là pouvait plus aisément passer pour l'œuvre d' Anacréon :

Je veux dire les Atrides, je veux chanter Cadmos. Mais le barbiton ne fait retentir sur les cordes que l'Amour. J'ai changé les cordes l'autre jour, j'ai même changé de lyre, et j'essayai de chanter les travaux d'Héraclès. Mais la lyre ne me renvoyait que le nom des Amours. Adieu, héros, adieu pour janyiis ! ma lyre ne chante que les amours.

Et l'on .ne peut dire qu'H. Estienne ne connaissait pas la pièce ainsi omise dans son édition, puisqu'elle se trouve dans la copie de sa main qui est cà Leyde. Ce n'est pas d'ailleurs la seule inexactitude. Le titre complet de la pièce XVI est : eîç vEtoTspov BocOjXXov. L'éditeur a supprimé v£o5T:£pov,qui était gênant. Ainsi ce n'est pas une erreur de critique, ni même une de ces illusions si communes aux inventeurs surleméritedeleurtrouvailh^, c'est bien une tromperie préméditée.

Le succès de cet Anacréon fut en somme assez modeste dans le monde de la philologie. Au premier enthousiasme qu'avait naturellement suscité le nom du i)oète, succédèrent bientôt des doutes, des protestations contre l'authenticité des œuvres et même contre leur mérite littéraire. Gruter, celui qui recueillit les Inscriptions antiqties de tout l^ univers romain, ne craignit pas de dire avec sa franchise un peu rude d'érudit flamand, que c'était le comble du ridicule de prétendre posséder les odes d' Anacréon dans ces niaiseries, sous prétexte qu'elles étaient écrites sur érorce d'arbre. Roborlello, dont la haine pour H. Estienne aiguisait la perspicaciti's se montra tout aussi peu favorable à la publication nouvelle, il n'y voyait (ju'un ramassis d'inepties. Dans la coUeclion (ju'il donna en 1568, à Anvers, des poésies de neuf femmes illustres et de sept i)oètes lyriques. Fui vins Ursinus ne voulut admettre que trois des pièces de ÏAnacKéon d H. Estienne^ paire qu'il les trouvait déjà citées dans Aulu-Gelle et ailleurs. C'ctai't nsscz dire qu'il tenait le vesUi \vovir dénué de toute authen-

ticité. La négation ou tout au moins le doute continua parmi les savants des générations suivantes. Tout en donnant une nouvelle édition du texte et des traductions latines d'H. Esti(*nn(» et de Ilélias Andréas, avec notes (''rudi(es et corrections heureiisos (1G60), Tanneguy-Lefèvre atta(|uait le premier par des arguments critiques Tauthenticilé de plusieurs do ces odes. Au xviii® siècle (1732), Corneille de Pauw fit une édition de ces poésies et, dans sa préface, se pronon(;a nettement i)our la pluralité d'auteurs, la diversité de mérite et l'exclusion complète du nom d'Anacréon. Bentley n'allait pas aussi loin ; il admettait qu'il pouvait y avoir quelques pièces authentuiues dans le recueil, mais qu'il était impossible de les distinguer. Hemstherhuys et Brunck partageaient cette opinion. Pour Fischer, qui édita ces poésies à trois reprises dilîérentes, séparées par vingt ans d'intervalle (17oi, 1774, 1793), rien ni dans la forme ni dans le fond n'indiquait un auteur ancien; il n'y voyait que l'œuvre de poètes assez récents. Le grand criticiue Wolf, qui pulvérisait la personne d'Homère, mais du moins admirait les poèmes homériques, fut particulièrement dur pour ces compositions légères : il les trouvait monotones comme des airs de vielle.

En somme, tous ces critiques avaient exprimé des préventions, des répulsions, plutôt qu'ils n'avaient rendu un véritable jugement avec considérants. Aucun n'avait examiné le recueil à fond, aucun n'en avait fait ressortir les contradictions, les anachronismes, les faiblesses, toutes les raisons enfin qui ne permettent pas de le maintenir en possession du grand nom dont un caprice d'H. Estienne l'a gratifié. C'est en notre siècle seulement que la cause a été reprise, instruite avec méthode et défini tivement jugée.

Il ne fallait pourtant qu'ouvrir les yeux pour voir aussitôt que quelques pièces au moins ne sont pas d'Anacréon. H. Estienne n'a point imprimé la première que donne le manuscrit, mais cette pièce ne tarda pas à être connue. H en est d'autres d'ailleurs qu'il admit dans son édition et (jui étaient tout aussi propres à le trahir. Ainsi l'avant-dernière du recueil, où se lisent ces mots : « Imite Anacréon, le glorieux chanlcuY », ^\ç.Çi^^NJsX morceau de huit vers :

Doux est Anacréon, douce Sappho : qu'avec eux l'on mélange un accent harmonieux de Pindare, et voilà un breuvage à triple essence que boiraient volontiers et Dionysos et la déesse de Paphos au brillant épiderme et Éros lui-mùmc* »,

Évidemment Tauteur de cette ode n'est point Anacréon et n'a même point cherché à se faire passer pour ce poète. Il en est quelques autres pourtant qui pourraient faire illusion ; sérieusement ou par badi nage, le poète y parle comme le ferait Anacréon lui-même, ainsi dans cette petite ode qu'H. Estienne avait donnée à dessein à Vettori et qui était parfaitement choisie pour préparer la supercherie qu'il méditait :

Les femmes me disent: Anacréon, tu es vieux Prends un miroir et vois : tu n'as plus de cheveux, maigre est ton visage. — Pour moi, je ne sais si j'ai des cheveux encore ou s'ils sont partis ; mais ce que je sais, c'est qu'au vieillard de préférence appartiennent les jeux, les plaisirs, plus est proche le moment de la Parque *.

Si de ces preuves extérieures, on passe à une étude plus intime, les invraisemblances frappent aussitôt les yeux. On se rappelle la peinture qu*Anacréon fait d'Éros, comme ce dieu puissant frappe le malheureux poète de sa cognée , comme il le trempe dans le torrent d'hiver. C'est que pour Anacréon, comme pour Ibycos, Sappho, Éros est un dieu terrible qui s'abat sur les hommes à la façon d'une tempête, d'un ouragan de feu. Dans les poésies anacréontiques , au contraire, c'est un petit dieu malin, espiègle, mais douillet, qui pleure d'une piqûre d'abeille :

Éros, un jour, ne vit pas une abeille endormie dans des roses et lut piqué au doigt. Frappant dans ses mains, il gémit ; il vole vers la belle Cythérée : a Je suis perdu, ma mère, dit-il, je suis perdu, je meurs ! Un petit serpent ailé m'a blessé, les paysans le nomment abeille. » Aphrodite lui (lit : « Si le dard d'une abeille te fait ainsi souffrir, que doivent éprouver, Éros, ceux que tu blesses^?»

Ailleurs le petit dieu égaré grelotte à la pluie ;

Au milieu do la nuit, naguère, lorsque l'Ourse tournait autour de la main du Bouvier et que toutes les tribus des hommes reposaient dom[)-

' Anatreont., 20.

LA CONTREFAÇON ; LES ANACP.ÉONTIQUES 29

tées par la fatigue, alors Éros survenant frappa à la barre de ma porte : « Qui ébranle ma porte ainsi? m'écriai-je, tu interromps mon songe. » — a Ouvre, dit Éros, je suis petit, n'ait^ pas i)eur. Je suis mouillé, perdu dans une nuit sans lune. » — A ces mois j'eus pitié. Aussitôt j'allume ma lampe, j'ouvre, et je vois un enfant avec un arc, des ailes, un carquois. Je l'établis près du foyer, de mes mains je réchauffe les siennes, j'exprime l'eau qui trempait sa chevelure. Et lui, remis de son engourdissement : « Voyons, dit-il, que j'essaie mon arc, si la corde n'a pas souffert de l'humidité ». Il le bande et me perce le foie, comme ferait un aiguillon, puis il s'envole en éclatant de l'ire : « Mon bote, ditil, adieu. Mon arc n'a pas de mal; mais toi, tu souffriras du cœur'. »

On connaît cette peinture de Pompéi, où Tun des personnages, une femme, montre à un beau jeune homme un nid de petits amours qu'elle vient de trouver sans doute dans le bosquet voisin. L'idée est jolie et le tableau charmant. J'en trouve le pendant dans cette petite pièce anacréontique :

Hirondelle chérie, tu viens tous les ans l'été, tu fais ton nid ; puis, l'hiver, tu disparais, regagnant le Nil ou Memphis. Mais moi, toute l'année Éros niche en mon cœur. L'un prend déjà des ailes, l'autre est encore dans l'œuf, celui-ci en sort à moitié. C'est un cri continuel de petits qui ouvrent le bec. Les plus grands donnent la becquée aux phis jeunes; à peine adultes, ils couvent à leur tour. Que faire? Je ne puis suffire à tant d'amours * !

On pourrait mettre ces vers comme légende au bas du tableau, ou reporter une esquisse de celui-ci sur la marge du poème comme illustration. Ce n est pas la seule fois du re^te que les pointures de Pompéi et les poèmes anacréon tiques se rencontrent, et cela seul suffirait pour rendre fort suspecte l'authenticité de ces derniers. Ce sont là >n effet des gentillesses d'images, dos mignardises de pensées, quj n'ont pas le moindre rapport avec la tournure simple, naturelle, des vrais fragments d'Anacréon. La discordance est la mémo, sinon plus grande encore, si l'on compare les sentiments que la vieillesse inspire dans les fragments à ceux que les petits poèmes nous présentent sur le môme sujet. Anacréon en parle comme tous les poètes de cette époque naïve, c'est-à-dire avec terreur, aVec effroi. 11 ne peut se faire à cette idée de dégradation, de décrépitude; il songe avec horreur à ce masque hideux

t Anaci'eont.^ .31.

Page 1