LB POÈTE, SUITE : LA LANGUE. — CONCLUSION
Caractère artificiel de la langue lyriuue chez les Grecs. — Origine .et . causes ; avantages. — Langue de Pindare ; son éclectisme savant. — La phrase dans Pindare; sa construction particultère ; exemples; sa -pariaite appropriation au but du poète. — Esthétique musicale dillférente. — Répétition des m(*mes syllabes, de mots entière. — Accord du rythme et .de la pensée. — Disposition de la strophe; des mots dans le vere. — Enjambement d'une strophe à l'autre. — L'épithèle habUenient séparée du substantif. — L'expression. — Les aajeclifs composés : emprunts du poète, ses créations. — Caractère général de ces mots composés. — Expressions favorites. — Les métaphores : leur l'apport ordinaire avec le sujet. — Sources où Pindare les prend le plus souvent : la nature, l'industrie. — Qualités humaines ti-ansportées
» Olymp, XI.
'^ Ném. vu.
iOi HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
à (les objets inanimés. — Les comparaisons : leur petit nombre etleor bnè>et«'. — R«'pro<'hes à faire: «iureté, incohérence de calques niétaphores : rûfiôtitions ; négligences. — Réserve imposée a la critique moderne; enthousiasme de Gœthe. — Rythmes et modes emplu\és par Pindarc. — Des différences au'on à cru saisir dans son «l'uvre. — Disparition de la grande poésie lyrique : ses causes. — Hésniné et romiusion.
Nous nvon.«î ou plusieurs fois roccasion de parler du caractôre artificiol et œinposito de la langue dont se servaient les poètes choriques do la Grèce. Il ne sera pas inutile de s'arrêter un instant sur cette singularité, car c'en est une à coup sûr. Rien n'ost plus (umtrairo à nos habitudes. Nous concevons sans peine que liiaquo pays ait son dialecte, que chaque genre même garde son idiome particulier, comme la marque indélébile du pays qui l'a vu naître. Tyrtoe \)Oiii se servir tantôt de l'ionien pour ses élégies, tantôt du dorien pour ses embatéries, sans que nous en .soyons autrement surpris. Mais qu'il existe un genre où tous les dialectes aient pour ainsi dire droit de cité, où le dorien, IVolien, l'ionien se mélangent, se coudoient, comme sur la place iVun march'î cosmopolite, voilà ce qui nous semble bizarre et tout à fait en contradiction avec cet idéal de simplicité, denatunîl, ([ue nous aimons à révcT, quand nous songeons à l'art grec. Ce phi'nomène pourtant n'est pas inexplicable. La poésie lyrique a tout d'abord parlé dorien, éolien, puisque c'est parmi les populations de ces dialectes qu'elle a pris naissance : le poète chantait natiirellcuncnt dans sa langue. Mais peu à peu le genre s'éleva: a\ec Stésichore, il atteignit décidément à la grande poésie, et son cadre s'élargit A proportion. Pour remplir les vastes espaces que lui ouvrait la création de la triade, il puisa dans le mythe, et comme le mytlie se trouvait exposé dans l'épopée, c'est-à-dln^ dans un dialecte en grande partie ionien, avec le fond des choses il fut nécessairement amené à prendre un peu de la langue qui les exprimait. C'est ainsi que l'ionien fit son entrée dans la poésie lyrique i>roprement dite et s'y fondit avec l'éolien et le dorien déjà réunis ensemble.
Ce mélange s'opéra d'autant plus facilement que la potelé lyrique, sous la forme nouvelle du chœur, prenait son vol à trave/'s la Grèce entière elîamvVQwVçwà^^'ssvNçAx à tous Jes Hellènes
indisiinctemont. Ju^juc-là chacun des poètes lyriques avait h peu près exclusivement chanté pour ses compatriotes ou pour un cercle fermé. Alcmaii, Alcée, Sappho n'avaient jamais connu d'autre milieu. Leur idiome était donc tout indigène, tout local; à peine Alcman, soit par réminiscence inconsciente, soit par esprit d'innovation, avait-il teinté le sien de quelques éolismes. Son auditoire homogène de Spartiates n'en eût pas compris ni toléré davantage. Mais avec 1(^ temps les races s'étaient nK^UVs; les rapports en tout cas avaient été plus frtVpienls, et d'un dialecte à l'autre on se comprenait sans peine, si bien que les poètes comme Simonide, Pindare, qui songeaient i\ mettre leur talent au service de toutes les nationalités de la Grèce, sentirent le besoin de se faire une langue aussi variée, aussi composite que devait l'être leur clientèle. Ils travaillaient pour des Doriens, des Eoliens, des Ioniens, des Athéniens; par un choix habile, ils créèrent un idiome qui, sans être parlé par aucune de ces races, offrait pourtant à chacune d'elles quelques traits de sa connaissance. Cet idiome qui n'avait rien de fixe et dont les éléments divers variaient de dose d'un poème à l'autre, suivant le sujet, les circonstances, suivant l'artiste aussi, non seulement ne courait aucun risque de n'être pas compris, puisque après tout le fond en était grec et que la fréquence des relations familiarisait avec les différences dialectales, mais il avait cet avantage de n'être point usé \mr un emploi quotidien. C'était une médaille qui se frappait à chaque fois et qui partant présentait un relief toujours original, des arêtes toujours vives et nettes. Cette nouveauté dans l'expression donnait à la pensée un air exotique qui la renouvelait elle-même. Sous sa forme connue, vulgaire, elle eût pu paraître quelquefois commune; elle redevenait distinguée sous ce léger travestissement. Nous voyons cela tous les jours pour les mots italiens, anglais, que nous ghssons dans la conversation, quelquefois même dans nos livres. Souvent ils ne disent pas davantage que leurs correspondants français, mais ils ont pour eux l 'inaccoutumance cpii les rehausse. C'était ainsi que l'entendait Aristote, quand il recommandait de donner au style un caractère étranger : « Ce qui vient de loin, disait-il, excite l'admiration, et ce ([ui excite l'admiration est agréable * ».
> Arist., Hhet, UT, 2, 1.
Voilà ci^inme il se fit peu à peu pour la poésie chorlque une kmgue savante et d'un caractère incontestablement artificiel, puisqu'elle ne s*> parlait nulle part. C'était un peu comme Tidiome des Félibres de nos jours que tout Provençal entend, bien qu'il ne soit en usage dans aucun canton de la Provence. On n'arriva pas du premier coup à constituer cette langue. Alcman. disonsnous, fil la première teîitative de mêler deTéolien àsondorien; Anacréon en mêla également à son ionien, peut-être même ajouta-l-il encore quelques teintes de dorien. Simonide n'alla piis beaucoup plus loin dans c^lte voie : sur son ionien natal il ptissii une couche légère de dorien et d'éolien. En somme, levérltîîble créateur de cette langue poétique fut Pindare *.
Les critiques anciens se sont naturellement occupés de cette question de la langue chez les lyriques; on cite entre autres un ou>Tage en sept livres qu'avait composé, du temps d'Auguste et de Tibère, le grammsûrien Tryphoh, Sur les dialectes â^Eomke, de Simonide, de Pindare ^ d^Âkman et des autres lyriques. Cet ou>rage est perdu, mais il en est resté quelque chose dans divers écrits et particulièrement dans le traité qu'un évéque corinthien du xii« siècle, Grégoire, rédigea Sur les dialectes. L'idée qu'on se formait alors de la langue de Pindare est assez juste, puisqu'on la regardait comme c( un dialecte commun », xoivtj 8iaX£XTo;^ c'esl-à-dire, ainsi quel'explique G. Hermann 3, comme un mélange . des divers dialectes de la Grèce. Ce qu'il y a de. singulier, c'est ([ue Pindare ne prit pas même pour base de cette langue poétique qu'il voulait créer, celle qui se parlait à Thèbes, autour de lui : cet idiome sourd et figé dans ses formes archaïques n'aurait eu ni la souplesse ni l'éclat nécessaires. Pindare s'adressa de préiVTcnce à la langue de l'épopée ; on en retrouve en grand nombre chez lui les particularités, soit dans les déclinaisons et les conjugaisons, soit dans la quantité, dans les crases *. Cela se comprend : l'élément épique devait tenir dans son lexique et sa grammaire la même place que le mythe occupait dans sa poésie. Mais
ï Sur ce rôle des différents dialectes dans la poésie et même dans la prose grecque, voir Berok, Griech. Lilernturgeschichtey i, p. 82-87 ; et en particulier daos la pc>ésie lyrique, voir Choiset, Pindare, p. 150 et suiv.
- Greg. Corinth. page 12, »^dit. Schœfer.
3 De dialectis, IV (édit. Heyne).
* BoKCKH, De met. Pind., ni, is.
comme en somme ce n'était pas de Tépopée, mais bien du lyrisme que Pindare voulait faire, il admit dans sa langue une forte proportion de dorien, d'un dorien revu et soigneusement trié. Il y avait dans ce dialecte bien des formes familières, vulgaires, de ces formes qui plus lard devaient donner aux idylles de Théocrite leur goût franc de village et d'étable. Pindai-e, naturellement, les laissa de coté : jamais il ne dit, par exemple, Xe^ofisç pour Xs^oasv, ^vOsv pour tîXôsv, [x£X'.a$£[x5v pour [xeXiJ^ejxsv. Ces formes bien doriennes pourtant que nous retrouvons à chaque vers des auteurs bucoliques, auraient probablement détonné dans l'ode telle que l'entendait Pindare. Et ce (|ui prouve avec quel soin procédait le poète, c'est (jue même dans cette préférence caractéristique qu'a le dorien pour l'a, au lieu de s'y soumettre servilement, il consultait son oreille, son goût, Tocceptant pour le plus grand nombre des cas, mais la rejetant pour d'autres. C'est ainsi qu'il écrit toujours f^pa, 7)po>a, etc., et non pas a6a," àpoja. Pour les flexions des verbes, même scrupule : là aussi il choisit. Dans les verbes en aw, sauf de rares exceptions qui sor justifient du reste par l'existence d'anciens radicaux, il garde l'a dorien ; dans les verbes en s.w, au contraire, il prend la forme ionienne en r,. Cependant il ne se fait pas de la chose une règle absolue, car on trouve les mômes mots écrits chez lui tantôt avec un a, -tantôt avec un r) *. De même il emprunte à l'éolien un assez grand nombre de particularités 2, comme les accusatifs pluriels en oç au lieu de oj;, ainsi /axa^opo; f)our y-a/ayopou;, 3 ç<jXôç, ujcepo/^oç pour sTôXoj;, Oitspo/ou; *. Le'scoliaste d'Aristophane a relevé dans le premier livre des parthénies une expression attique ayopà^siv, fréquenter là place publique. Il devait s'en trouver d'autres dans le reste des œuvres^. Enfin quelques critiques
* Pl/th. I, 13: uîsi/iy.xt; Xem. V, 44, zilanti, et .lilleurs ég-alemont, d'après Ik»eckh, tandis que Bergk met partout uniformément r, ; Qïymp. I, a : i:oXu;AâXi;>;
Pf/lh. IX, MTOAjixy.'.oj. Hc.
. ^ Les éolismes. parail-il. seraient en proportion plus forte chez IMndare que citez tout autre poôte lyrique. Ahrens explique la chose par les rapports que Pindare eut avec Delphes. Selon ce critique, la poésie de ce sanctuaire eût «Hé fortement imprégnée de ces formes étrangères, grâce à l'école lesbienne de Terpandre qui tint pendant de longues années le premier rang aux concours pythiques. Voir l'ouvrage d'Ahrcns, cité plus haut, pa^e 161, note 2. 3 Olymp. 1, r)3.
* Sein, m, 23, 28. C'est la leçon de Boeckh; celle de Bergk est différente. . ^ Voir sur l'/7//i«me de Pindare, p. 1!S9. . .' «
40(» HISTOIRE r>E L\ POÉSIE LTRTQLE GRECQUE
ont pn'lendii rotmiiver dans In languo de Pindare les traces tïuuf iiillueac»' ex^Tcée par le sinctuaire de Delphes; nous avons dit ce «in'il fallait \)f''jser de r?tte opinion *.
On \oit avec quelle liberté notre poète se façonnait son idiome. Ounnu* il avait s^iin d appniprier toujours le rythme à la mélodie, il t*st tW'S iirobable «jull prenait la m^me précaution pour le diabrti", «'t que dans les pièces où le rvihme et Tair étaient dori«*ns, cVtiut 1(' dorien qui prédominait également dans le st}le, l'f di" inèiiH' p^»ur IV'olien. l'ionien. Toutes ces nuances sont assez dillirili's à siiisir aujnunriuii et les éditeurs sont loin d'être d'accord dans leurs b'rons. Nous avons sij^'ualé quelques-unes de ces div«*rg<*n(M's dans les noU.^ auxquelles nous venons de renvoyer. Kll«s s'*îXf)liquent par la façon dont les œuvres de Pindare ont ri»' nM-iicillies. Le \)(H'te éUiit mort depuis longtemps, quand on r<'dita jMnir la premier*» lois, soit à Athènes, comme le veut Bergk, soi! à Alexandrie, suivant l'opinion la plus générale, et le secret <lr sa langue si délicatement ouvi'ée s'était à peu près perdu. En passant par tant de bouches qui tendaient naturellement à la pnmoncer suivant leurs habitudes locales, elle s'était peu à peu d«'*f>()uill(M» de cos tons particuliers, de cet accent personnel dont son auteur l'avait marquée. Les grammairiens alexandrins (îl les scoliasles postérieurs essayèrent de les retrouver. Plus jti une l'nis sans doute ils ont pu rendre à des mots leur forme piii(lari<iue. Mais il est restt' malgré tous ces efforts bien des hîçoiis mauvaises ou tout au m(»ins douteuses, que les manuscrits dont la critique dispose ne permettent pas de corriger d'une manière absolument certaine.
Quel que soit l'endroit où Ton ouvre un Pindare, on est aussitôt l'rappt'^ (lu caractère particulier que présente la phra<;e. Ce n'est pas un(^ période proprement dite, une de ces constructions sa vanuuent combinées, où les idées secondaires, rangées suivant leur importance, sont comme autant d'arcs-boutants destinés â soutenir l'idée principale. La phrase de Pindare n'a rien de cette architecture. Chez lui, les idées se suivent, mais sans se subordonner; chacune semble vivre de sa vie propre et prendre hardiment sji place au soleil. C'est une série brillante de pensées,
^ V.w'r p. uM*
do n'flexions, d'imnges qui so poussent, se produisonf sous loriTie d'appositions, de participes, d'infinitifs ; tout cela se tient ensemble par un lien naturel plutôt que grammaticAl. Souvent Pindare se r/)ntente d'un simple iv^Jatil* pour rattacher l'un à l'autre deux développements qui ne s'appellent pas d'une façon nécessaire, et tout aussi souvent il lui arrive de passer brusquement d'une phrase à la suivante par simple juxtaposition. Enfin ce poète qui é({uilibre avec tant de soin les parties de son ode, suit pour sa phrase un principe tout difilérent : les membres qui semblent se correspondre et devraient avoir à pi'u près le m^me agencement, la m(^me dimension, ne se ressemblent en aucune manière. Le poète évidemment n'attachait pas d'importance à ce i)oint. Cette caractéristiquR de la phrase de Pindan^estnn peu vague; il faudrait, pour la préciser, entrer dans unocMude minutionsrdu texte que nous ne pouvons guère nous permettre ici *. Nous nous contenterons d'apporter un ou deux exemples. Voici le début de la II® pythique il Hiéron; nous le traduisons littéralement: « grande Syracuse, sanctuaire d'Ares plongé dans les guerres, divine nourricière d'hommes et de chevaux amis du fer, à toi je viens de la brillante Thèbes, apportant ce chant, message du quadrige qui ébranle la terre, par lequel triomphant, Hiéron riche en chevaux a ceint de couronnes qui brillent au loin Ortygie, siège de la fluviale Artémis, non sans laquelle^ de ses mains douces, il a dompté ses poulains aux harnais bariolés. » Nous avons dans ces huit vers deux de ces particularités que nous venons de signaler, une incidente introduite au moyen d'un particijM^ et deux appositions servant d«* point d'attache à la transition parle relatif. Les trois idées (pie le poète réunit ainsi, grandeur militaire de Syracuse, heureux succès d'Hiéron dans les courses de chars, protection d'Artémis, ces trois idées sans doute se rejoignent assez naturellement, mais on ne peut dire qu'elles soient coordonnées de manière à former une vraie période. Ce sont trois tableaux distincts, malgn», le lien tout artificiel du relatif, puis- (juece relatif lui-même ne porte que sur une idée accidentelle.
1 Sur la phrase de Pîndare,' sur les parliculari!<''s de construction, de syntaxe, qui la distinguent, voir entre autres P. IIarre, De rerhorum apud IHndarm conlocalione, 1867 ; E. Frirsf, De camium gingulnri apud Pindarum m««1866, et surtout le dernier chapitre: De iV/octi/tou de Piflaar«, vXflk.w-* Vo^ax^^K^ ^ws?4>fvîv. cité à* A, Croiset.
l)riisf|uomonl introduite sous forme d'apposition. Il yadansl'ens<'nible une progression bien marquée, on sent que Ja pensée marche ou plutôt se déroule, mais la logique grammaticale n'est pour rien dans ce mouvement. Le début de la IX® pjthique nous otîre une construction du même genre, à savoir une incidente avec un iwirticiiKî et une transition qui s'opère au moyen d'un relatif portant sur une apposition, mais le dernier membre de la phnise est formé d'un infmitif avec son régime, qui devrait rire rattaché au membre précédent par une conjonction et qui n'est en réalité relié que par le 'sens *.
Les onze vers qui forment le début de la IV® pythique sont construits un peu difléremment en apparence, mais au fond c'est le même procédé par juxtaposition. Les pensées viennent Tune ai)rùs l'autre, et malgré l'air périodique que leur donnent les conjonctions et les relatifs qui les réunissent, ce n est pourtant pas une période, puisqu'en somme ce n'est pas un cercle qui se referme, mais une ligne qui reste flottante, onduleuse. Le j)oète la coupe où bon lui semble, mais rien ne rempéchail <le la prolonger davantage, d'adjoindre à la chaîne quelques anneaux encore. On en jugeira par cette traduction calquée sur le t<^\te : « Il faut aujourd'hui te présenter chez un homme ami» \o, roi de Cyrène aux beaux chevaux, afin gu'avec Arcésilas en liHo, Muse, tu fasses grandir le vent des hymnes dû aux enfants de I^tone et à Pytho, où jadis, siégeant entre les aigles d'or de Zeus, Apollon n étant point absent, la prétresse prophétisa l^atlos comme colonisateur de la féconde Lybie, (disant) çw, abandonnant aussitôt l'ile sainte, il fondât une ville riche en chars sur un mamelon blanchâtre et qu'il accomplit à la dixseptième gi'nération la parole théréenne de Médée, que jadis exhala de sa bouche divine la violente fille d'yfiltès, maîtresse de la Colchide. »
Voilà comme évolue la phrase de Pindare. Je crois qt^î^'à la
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«ptca; , «vtvyt -t y^j*rtw rctqîivov â\-^ot£çav 8i^^, tôOc viv coXu^i^Xou
l'XoL-f &Ke(oou toli:a>* vH^^at^^N ^iXKt^xQv» «iViil'-i.
tribune La pi»riode telle ^ue l'enseignait Isocrate et que la pratiquait Démosthène est infiniment supérieure comme instrument d'argumentation et comme arme d'attaque; il se pourrait même qu'à la lecture cette succession d'idées rattachées d'une manière si lâche, si peu variée, finit par paraître traînante. Mais qu'on songe à la façon dont ces vers se produisaient en public : ils étaient chantés et dansés. Or la danse et la musique ne sauraient que faire d'une période méthodiquement construite; elles préfèrent un long et souple ruban d'idées et d'images qui se plie, se déroule, et suit docilement toutes les inflexions, tous les mouvements du chœur, comme la corde ou la, guirlande de fleurs que tenaient les danseurs à certains jours de fête. Quand, au lieu de lire simplement le texte de Pindare, on le voit en pensée ainsi joué et chanté, on le trouve alors parfaitement approprié à sa destination. On sent qu'à tout cet ensemble ainsi combiné rien ne manquait pour en assurer la suite et l'harmonieux développement.
Ce qui paraît avoir surtout guidé Pindare dans Tordre et l'arrangement de sa phrase, c'est l'oreille : il écrivait en poète, en musicien, plutôt qu'en logicien. Sans négliger le sens, il se préoccupait de la sonorité des mots, comme un Titien, un Rubens, tout en soignant le dessin, songeaient encore et surtout à la couleur. Pindare savait mieux que personne mélanger les sons, les opposer l'un à l'autre, les faire valoir par d'habiles contrastes ^ Il nous est impossible aujourd'hui de retrouver tous ces •eflets et d'en goûter la savante harmonie, comme nous le faisons pour un contemporain, pour un Victor Hugo, par exemple. Non seulement nous prononçons mal le grec, mais notre prononciation fût-elle aussi correcte que celle d'un choriste de Pindare, nous aurions encore bien de la peine à apprécier à sa juste valeur ce côté musical de la phrase du poète. Les lois de la musique, comme celles du beau en général, sont éternelles sans doute, immuables; mais les hommes n'ont' pu s'en faire encore qu'une idée incertaine et qui se modifie incessamment suivant les pays, les époques. La musique chinoise est un supplice pour les oreilles européennes ; il est probable que la musique grecque, si l'on pou-
» Voir la curieuse analyse que Denys d*Halicarnassc fait, à ce \>oiïildft\wft ^V^ fragment dithyrambique de Pindare. De terb. coin]g.,^X\\,
vnit la roproduiro dnns sa pleine et entière sincérité, ne serait pas pour elles une jouissance absolument sans mélange. L'esthétique musicale des Grecs différait beaucoup de la nôtre. Bien des rencontres de sons, des oppositions de lettres, de syllabes, leur semblaient harmonieuses, qui nous paraîtraient à nous de pures cacophonies ou tout au moins des puérilités. Leur poésie, leur prose mftme en offrent de nombreux exemples ; on en pourrai t dire autant de la prose et de la poésie des Latins. Mais, ces réserves faites, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans la phrase do Pindare une sonorité voulue, sciemment cherchée suivant des principes dont quelques-uns peuvent nous être étrangers, mais dont l'effet ne laisse pas d'être sensible encore aujourd'hui. On l'appelait le poète à la grande voix, fiET-aXo^tovÔTato; *, non seulement pour la gravité magistrale de sa pensée, mais |M)ur Tnmpleur harmonieuse et le coloris éclatant de son style. Un mot (lu philosophe Arc>ésilas laisserait croire que l'on conseillait la lecture de Pindare comme une école de grandiloquence 2.
Pindare paraît avoir aimé l'allitération sous toutes ses formes. Tantôt il fait commencer deux mots qui se suivent par la môme syllabe 3, tantôt c'est le mot suivant qui commence par la finale du mot préc<^dent *. Souvent il répète, évidemment à dessein, la même terminaison deux à trois fois dans le même vers''; <(uei(|uefois cette répétition se continue dans les vers suivants; quelquefois même elle porte sur la fin des verset semble un effet de rime cherché par le poète 6. Très souvent l'une de ces répétitions se trouve à Varsis et l'autre à la thésis 7; ({uelquefois elles Sont l'une et l'autre A la thésis et placées do telle manière au milieu et A la fin du vers, qu'elles donnent à
» ATHiN., XU, îi04, d.
2 DlOQ. LaBRT, IV, 31: To^ te Iliv^açov içaffxt (Ara'Silas) ^iivbv elvai çwvî;; ljn:X^»«t •^ Olymp. vnr, 9 : It:' 'Alzuy 5à»o; ; Pyth. III, 94 : h É'^pai; ?*v« t», etc. < Ném. VII. :i6 : i J*ai.Aovl«v itica^av àviXôiAivov ; Olymp. VI, 16 : lîitiv tv e^Caivi. elC. ^ Frag. 76 : w •ca\ Xtsap«\ ««l loercifavoi x«"l &ot^tiAoi ; Olymp. VI, 93 : T«v 'K^* yaOn^iS fl-xâirTio ^t-'rov. f-lc,
6 Nem. IV, 2: «t Xi 9o««( •
MoKrav 0-jy«t9(; &ot^a\ OA^av vtv airTÔ'^tvoii Frag. 75. 16. TÔTï pâXXiTai,
celui-ci l'apparence d'un léonin*. Enfin on a constalé un genre de répétition plus subtil, plus artificiel encore, lequel se composerait d'une syllabe formée des mêmes consonnes et par suite reproduisant le même son fondamental, mais avec cette légère difl'érence qu'apporterait une voyelle difï^ente*.
Ce ne sont pas seulement les mômes syllabes que Piudare seplaisait à répéter, à disposer comme un écho sonore à certaines places de son vers: il rapprochait volontiers des mots complets 3. C'était du reste dans le génie de la langue *. Il y a spécialement un mot que le poète ne peut presque jamais se décider à mettre tout uniment, sans l'opposer à lui-même, soit à un cas différent, soit dans un dérivé, c'est le mot aXXo;, ainsi que son synonyme aXXoîo; s. Souvent cette répétition de mots ne paraît avoir d'autre fin que d'introduire dans le vers un petit . ornement dont bénéficie l'ensemble ; on ne voit pas que le jxM'te y ait cherché quel(|uo effet particulier. Quelquefois cependant il se sert heureusement de ce moyen pour enfoncer plus sûrement dans la mémoire de son auditeur une sentence, une pensée®. Quelquefois encore, afin d'opposer avec plus de force deux idées contraires,* il profite de cette facilité qu'avait la langue grecque de changer, du tout au tout le sens d'un mot en le faisant précéder d'un a privatif. Il peut ainsi entre-choquer deux mots dont la ressemblance rend plus frappante encore la complète diversité de sens 7.
Comme tous les vrais poètes, Pindare excelle à mettre en harmonie la pensée et le rythme. Non seulement son vers s'allonge ou se resserre, s'étend ou se coupe suivant le mouvement même ou l'importance de l'idée, mais la quantité des syllabes,
ï Olymp. IX, \2 : nj^çot Aeux«X(wv tt napvavffo-y ««xtaSàvTC
' Olymp. XIIÎ, 2^ : i'««T' eJçjavA(T«Twv
*0^u;Ai;t«ç, àspOôvYiToç îiïiwffiv, etC.
3 Olymp. IX, 94 : xaî^ô; xàXknn& ti ^^«i; ; Ihid. i05 : ô^cv ôiol rci^aizt^an ; — Py/h. II. 78 : vt^ioX *i t\ ;a4X« toîto xi^^aXfov tiXtOn. Ihid. 84: «ort ^'i/O^bv fit' ly.Oç^ç etc.
* Voir par exemple. Plat. Legg., V, 738 : ô jiàv ^îi ic«; »?; nAvca wâffaç Toftai;
E?).r,/8v; Civit. X, 6t5 : Ta jaJv ouv lioXkà, w rXaJxcav, roXXoff j^çôvoj ^irjT.iraffOai, efc.
5 Pyth. II, 13: aXoi; Si Ti; ItActmv fiUo; àv»;?. — Pyth. m, 104;aXXoTi ** àX- XoTat i:vo«i\, CtC.
* ïsthm. V, 10: ftvaTà OvaroTai itçsrïi; Pylh. X, 66: «iXtwv «iX/ovT, a^wv Svoyra
ic^o-f^ovoi;, etc. «
' Olymp, I, 31 I ari<rcov l|Ar«<r«T» siorôv «v^'<k»"A* •:'iin>V"k«.-»v^, Ol^W.X>»V\, VV\-CH'*î»^\'»^* i* gT7t iro-ioXf &S«rov x4toïOi;, etC.
4»i HISTOIRE DK LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
la succession des longues et des brèves, n'a jamais rien d'arbitraire ou de fortuit. Chez lui la prosodie est la docile servante de rimagination, et les ressources variées dont elle dispose, ne servent. qu'à rendre plus palpables encore l'idée, le sentiment,
' l'image, à qui le' poète cherche à donner un corps. Mais pour ,un lyrique comme Pindare, la chose était plus difficile que pour un épique, un Homère par exemple, un Virgile. Dans un récit continu comme IVpopée, Tartiste n'a à s'occuper que de l'objet (fu'il veut rendre sur le moment; le rythme trouvé, l'objet exprimé, il passe, Tesprit libre, au vers suivant, où il recommence une création nouvelle, un nouveau mariage entre le fond cl la forme. Rien n'asservit, ni ne limite sa fantaisie ; elle peut se déployer à Taise dans le vaste champ des combinaisons métriques, tandis que Pindare, par la nature même de ses comjxjsitions, devait renfermer la sienne dans un cadre inflexible. Kn eflet il établissait, comme on sait,' pour chaque ode le s<*hème de sa triade, strophe et antistrophe, épode, c'est-à-dire la série de brèves et de longues, de césures ettie repos, dont se (levait rom|)oser chacune de ces trois parties. 11 fallait donc trouver pour chaque vers ainsi scandé d'avance une pensée qui
* s'adaptât au rythme et d'elle-même, pour ainsi dire, emboitàt le pas. C'était comme le retour obligé du refrain dans nos chansons m(xlernes, et l'on sait combien il est rare que ce refrain s'adapte d'une manière aisée, naturelle; à chacun des couplets. Tout habile ouvrier qu'il était. Déranger ne s'en est pas toujours tiré à son honneur. On sent l'eflbrt ; la tyrannie d'une rime (ju'il ne pouvait changer a donné plus d'une fois une
"entorse à la logique. Il ne paraît pas que Pindare se soit laissé vaincre dans cette lutte périlleuse entre la riiesure et le sens. Autant (jue nous en pouvons juger, l'un et l'autre paraissent toujours parfaitement d'accord, même dans des combinaisons qui sembleraient avoir dû rendre cet accord plus difficile encore. Boe<»kh a remarqué la structure particulière du huitième vers de la strophe dans la P® Olympique. Ce vers commence par sept brèves. L'ode a quatre triades : le poète a donc eu à trouver huit
fois une pensée xjui pût aller avec cette longue série de brèves.
Le critique, passant en revue ces huit vers, constate qu'en
effet le sens pour chaeuu ^'ewi^Tfe\>«vv^mT^'^\sya ^\.Qjie nulle
part il n'y a discbrdance. Lo vol rapide du chant triomphal, la nature inquiète et mobile des soucis, l'empressement des convives à se rendre au festin, le bouillonnement impétueux d'une eau qui s'enfuit du vase, la durée passagère d'une existence humaine, la légèreté des chevaux de Posidon, des concurrents à la course, la protection divine toujours éveillée, toujours agissante, voilà les idées que Pindaré a successivement placées dans ces vers aux sept brèves : on n'en saurait nier le caractère approprié*. Boeckh a retrouvé la môme concordance pour d'autres odes encore comme la VII^ néméenne, dont là strophe a six brèves de suite à son sixième vers, et revient douze fois ; comme la première pythique dans laqueUe le troisième vers de l'épode se termine par quatre brèves et revient cinq fois *.
Cet accord du sens et de la quantité, Pindare le rendait plus sensible encore, plus expressif, par la place qu'il donnait aux mots eux-mêmes dans son vers et dans sa strophe. Il trouvait du reste en sa langue un instrument docile, et il en joua supé- • rieurêment. Le grec en effet, comme le latin, se meut avec liberté dans la construction de sa phrase; il dispose à son gré du sujet, du verbe, du régime ; il donne à chacun de ces éléments grammaticaux le rang qu'il lui plaît, et varie cet ordre de période en période, sans courir le risque de tomber dans le désordre ou simplement dans l'arbitraire. Grâce à cette facilité, chaque mot peut avoir, outre sa valeur propiv, une valeur de position, comme dans la prosodie les syllabes finales. Il est dans le vers ainsi que dans la strophe des places d'honneur, cVst-àdire des endroits où, par suite du rythme, du mouvement môme (le l'organisme métrique, la lumière tomte plus abondante, plus vive. Les prédécesseurs de Pindare ne l'ignoraient pas sans doute et Ton ne peut dire que leur phrase soit construite au hasard, mais je ne crois pas qu'ils aient jamais apporté dans l'agencement de leurs expressions un art aussi soutenu que notre poète, aussi conscient de lui -môme. Simonide exc>ellait à balancer les idées et les termes au moyen de l'antithèse; son épigrammc^ pour le Pan consacré par Miltiade en est une preuve singulièrement frappante. Il ne paraît pas qu'il se soit beaucoup élevé
» Voir O/ymp. I, vers 8, 19, 37. 47, 66, 77, 95. 106. - BOECKH, Dp met. Pi rut., 295 el suiv.
\[h HISTOIRE DE LA POÉSÎE LYRIQUE GRECQUE
au-dessus de ces artiflces qui sentaient en- somme le sophiste autant que le poète. Simonlde, comme Voltaire, avait bien dos qualitc^s; mais, autant qu'on peut en juger parle peu qui nous reste de lui, il n'avait pas ce coloris, cet éclat imprévu, merveilleux, qu'une science approfondie du rythme donne aux vers d*un Pindare ou d*im Victor Hugo. Dans la V1I« olympique, la strophe n six vers, dont les deux premiers sont séparés des trois derniers,. tous les cinq assez longs, par un petit vers sim- ]doinonl forme'' d'une dipodie iambique. Ce petit vers qui trancha d'une façon si vive sur son entourage et qui, bon gré mal gn'*, s'impose A l'oreille, c'est lui que le po('te choisit habilement l>our y mettre im mot îipproprié, qui réponde à rattention (ju'éveille <*e rythme singulier. Ainsi, par exemple, pour la strophe et l'antistrophe du début, c'est sur l'expression qui remplit à elle seule ce petit vers que porte tout le sens de la phrase, c'est là que l'artiste nous montre la coupe offerte (^opTfafTai) par le beau-père à son gendre et le poétique nectar de son hynme qu'il apporte lui-même (iXaaxo[xai) aux vainqueurs d'Olympie et de Pytho. Et dans chacune des strophes suivantes on pourrait constater le même soin, la même adresse à proportionner le sens des mots à l'effet du rythme.
Du rosto il n'est |)as nécessaire d'étudier longtemps le texte de Pindare pour découvrir avec quel soin les mots sont disposés dans i'inti'Tieur du vers, non seulement au point de vue musical, comme nous le disions tout à l'heure, mais encore au point de vue du sens et de l'effet esthétique. On voit bientôt que le poète s'ingénie à varier sa coupe, afin d'accentuer sa pensée pai un mouvement, une allure inattendue. Souvent il commence un développement dans la seconde moitié de son vers, à l'avantdornier pied, quelquefois même au dernier; mais substantif*, verbe 2, ou pronom 3, c'est toujours un mot important qu'il met
1 Oftfmp. VI, 100 :
àY«^«^ ^i wAovt' 'iv /tijAt^ta
TiSv^! xî'vwv Tî xX'jTàv aT«rov icaçs;(oi tptX^oty. UWi/m/). Xni. 30: àvTt8«5X»jffev
' /\'///i. VI, 37 :
k cette place de choix. Si la phrase nouvelle s'ouvre par une incidente, il s'arrange ordinairement de manière à placer la conjonction bien en vue, à la fin du vers *, et cette conjonction prend ainsi tout aussitôt un relief qu*elle n'aurait eu ni par elle-même ni par sa place accoutumée au début ou dans le corps du vers. Quelquefois c'est une proposition principale que Pindare intro<iuit sous une forme advorsative, en plaçant de même îI la fin de son \ers la conjonclion qui exprime cette oppositi<m 2. Victor Uu^n a do ces effets, par exemple quand il dit :
Puis on descend un peu le pied vous glisse,... Alors C'est un abîme! en vain la main s'attache aux bords'.
Dans la coupe du second des trois vers suivants :
Un Klephte a pour tous biens Tair du ciel, l'eau des puits, Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté sur la montagne \
on poun-ait trouver encore de la ressemblance avec ces vers de Pindare :
rioO^w atpaTia; ocpôaXfiov £[xaç otfx^oTÊpov [làvTiv l'dcYaôov xai 8oupl p.dipvaoOai. to xal àv^pl xfotxou ôeaTTOToc TçàpeffTi Supaxocr^cjj 5,
Chose singulière ! Malgré la difi'ér(mce radicale des langues et (I(^s systèmes de versification, on saisirait bien d'autres rapprochements encore entre le prince des lyriques classiques et le premier (le nos poètes romantiques, tant il est vrai (ju'îI une certaine
ï Olymp. VI, ^7 :
2 0/.»/w/>. IX, ni ;
à A >. à Zr.vô; Tî/vat; àvwrwTiv ic'/'^v/;
♦•t Pifth. Il, M ; AVm. IV, ^7. «'le.
* Voi.T intérieures, XXVI.
< Lfs OrienUilfx, Liizzara, » Ohfinjh Vr, 17. VA voir «Mict)re Oli/mp. IX, 03 :
•jT:i'p«aTov ây^o« -xios'i te k « ^ r. , . r. .
hauteur los routes de l'art et les génies se rejoignent. Quand Victor Hugo nous dit, terminant son vers par une prépoatien : •
((iaïffer)
Fait creuser un fossé large et profond autour De son donjon, palais de roi, nid de vautour*,
ou bien encore :
Celte balance vint d'elle-même, à travers
Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts *,
il reproduit, ou plutôt il retrouve une coupe dont Pindare avait depuis deux mille ans deviné l'effet pittoresque :
OrJÇat; 8e xs çuvT'apSTa tcoti
TieXfopiov opjjiàaa'. xXso; avrjp Osou aùv 7waXa[xa 3.
Une autre ft)is, c'est un adverj)e comparatif que Pindare met pittori^squement au bout de son vers :
"IXa çepsTO yapiv *AY£a:8a[xo; w; W/CkiX nàTpoxXoç *. '
Et Victor Hugo réinvente à son tour ces effets dont s'est peulétro scandalisée plus d'une oreille classique :
Car rien n'irrite comme La honte et la fureur de combattre un seul homme*.
Quelquefois c'est un procédé tout contraire que suit Pindare. Au lieu (le porter l'attention de son auditeur sur la fin du vpi*s, il l'attire sur le commencement par un rejet vigoureux :
tÔ XaXaYfjaai OsXwv xou^ov ts Oe^xsv saXoiv xaXoTç
è'pYOi; ^.
' La Légende dea Siècles : Gaïffor-Jorgo, duc d'Aquitaine.
2 7fek/., Sultan Mourad.
3 Olymp. X, 20. Voir encoro Oîymp^ IX, n ; Xéin. X, 31, etc. < Olymp. X, 17.
^ Op. cit. Le petit roi de Galice.
« 0/ymp. II, 97.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PIiNDARE 417
C'est ainsi que V. Hugo dira :
Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard*.
Les exemples de ce genre abondent dans Pindare 2. Nous avons vu plus haut que le poète ne se gênait nullement pour faire enjamber sa pensé j d'une strophe à l'autre. On pourrait croire que, profitant de la facilité que lui laissait le cadre un i)eu élastique de sa musique, il ne cherchait ainsi qu'à rattacher plus intimement entre elles les différentes parties de son œuvre, ea les entrelaijant l'une dans l'autre, au lieu de les isoler par une section nette. C'est Topinion des meilleurs juges, et je suis loin d'y contredire. Mais il me somble que dans bien des cas Pindare visait surtout un effet de rythme, une coupe nouvelle, hardie, qui rompît la monotonie du schème strophique. Tantôt il rejette un mot seulement d'une strophe à Pautre et înôme de lantistrophe à l'épode^; tantôt il en rejette deux*, trois ^ et même davantage '^. Souvent il rejette un vers entier 7, et même deux 8. Quelquefois, au contraire, ce n'est pas la pensée de la strophe précédente qui déborde sur la suivante, mais bien la pensée de la strophe postérieure qui, pour ainsi dire, pressée de se produire, se montre dès le dernier vers de la strophe précédente *''. Tantôt la nouvelle phrase commence avec le commencement de ce dernier vers, tantôt c'est au milieu seulement. C'est ainsi qu'il fait quelquefois débuter un discours :
' Op. cil., Sultan Muuiad..
*()n en p ut compter jusqa'à quinze dans la IV^ pylhiijuo, vers : 23, 53, \\1, I'i5, 157, 158. 198, 200. 201, 2H, 229, 237, 2U, 259, 293.. ^ Olymp. I, 79, et suiv. ; II, 95 et suiv.; Vif, 70, etc. ^, O/i/my*. I, 99; H, 15, etc.
^ Olymp. I, 23, etc.
6 0/t/m/). XIT, 17, etc.
■^Pyth. VU, 15, etc.
« Olymp. I, 70, etc.
9 Olymp. IV, 77, etc. Je trouve une coupe toute semblable dans le Navarin de V. Hugo :
Déjà brûlent les nefs.; déjà, sourde et profonde, La ilaïunie en leurs fiancs noirs ouvre un passage à l'unde ; Déjà, sur les ailes des vents,
L'incendie, attaquant la frégate amirale...
fiaXXcTO xpTjTC'.ôa ao^wv eîwÉwv* Ilaî, lioaîtôàvoç Wizpaioj,
sip. r.
£VTt iièv Ovaiwv 9pcVc; wxûrspa'.... *.
Toutes ces diverses espèces d*enjambenieal se rencontrent à chafiue pas dans Pindare; il n'y a même que deux odes qui n'en présentent pas d'exemple, la XI V« olympique et la Xll®. Mais ces deux pièces sont si courtes, l'une n'ayant que deux strophes, et l'autre une simple triade, qu'il n'y a pas à s'étonner de cette absence. Non content de mettre en œuvre toutes les ressources que le mètre et le rythme lui oflraient pour aviver sa pensée et renforcer, colorer le sens de ses mots, Pindare recourait encore à des artifices d'opposition, d'entre-croisement, qu'il n'est pas inutile de signaler, pour achever de prouver, s'il en était encore besoin, combien tout était calculé, pesé minutieusement dans cette poésie où l'on n'a vu pendant longtemps que le produit inconscient du génie en délire. C'est ainsi que souvent il encadre pour ainsi dire son vers entre l'épithète d'un substantif et ce substantif lui-même, de sorte qu'il s'ouvre et se referme par la même idée :
Quelquefois, au lieu d'un vers, c'en est deux que le poète enserre de cette taçon, et l'écho, pour se faire attendre, n'en est pas moins expressif :
8(opi(uv auTo) aTs^àvcotia xop,a Tu^^TCEv avotSsItf Oai (ï s X t v cd v 3.
Ailleui*s, au lieu de mettre ainsi en rapport le commencement
» Pyth. IV, 1 38. Viclor Hugo dit de même, Voix intérieures, A i'Arc de Triomphe;
lia croiront voir, le long de ta frise aoiuiée, ReriTre le grand peuple avec la grande urméc : « Oh, dironl-ils, voyez I
« Là, c'etit !« régiui«ut, 1« tierp«ul deg lMLlulk»M* 2 Olymp, m, 10.
^ lêihm, II, 15.
et la lin d'un vers, de deux vers, c'est entre deux commencemonts de vers qu'il établit cette s} inétrio :
Ou bien c'est entre deux lins de vers, si bien ([u'à la concordance du sens, s'ajoute souvent encore celle du son, de la rime:
XoYOv 9paaai; «và^xa^.
Quelquefois, il réunit tous ces procédés ensemble, dans une seule et même période, (jui se déroule ainsi sur une étendue de trois, quatre et même cinq vei's, comme dans cette moitié de
strophe :
IluOto'vixo; £vO'oX6ioiaiv 'E{X{jLevLÔaiç
Tzoza^icL T'^A/payavii xal [xàv Zîvoxpàic'.
llOÎ[JLOÇ UfXVWV
07]aaupôç £v 7?oXuy^p(>a(;>
Enlin, même quand Pindare semble laisser aller son vers sans aucun de ces artifices, li^s mots pourtant ne se suivent pas au hasard ; il est rare que l'épithète se tienne tout bonnement accolée à son substantii'. Il les sépare, il intercale entre eux des idées accessoires, il mêle, il croise les lils de même couleur, taisant ainsi de sa phrose, comme il le disait lui-même, une mitre lydienne harmonieusement bariolée'^. Qu'on lise, par exemple, ces vers :
Xoti yàp Ixwv ôujjLoi ysXavet Bàaaov ê^xuvev CaaiXeùç «vèjxcDV ZTiTàv KaXa(vT£ TtaiTjp Bop^aç «vôpaç 7ïTepoî<jtv vtoT« 7U£9p(xoT«{ à|i^a> 7:op<pup^oiî ^.
•' (Mymp. VI, début.
^ (Hymp. n, 39.
* l*yth. VI, 5.
•> Sém. VllI, ia.
ei'y^A. IV, 181.
II est impossible de ne pas sentir aussitôt comme tout ceki est savamment balancé, équilibré. Nous avons consacré de longues pîiges à mettre en lumière le principe générateur de l'ode piiidarique, à savoir cette correspondance, cette heureuse et vivante symétrie, qui ramène, à des intervalles précis, les mêmes idées, les mêmes motifs. Ce principe qui guidait le poète pour l'agencement de l'ensemble, il y restait fidèle dans la construction plus ri^slreinte de sa phrase. Il usait en artiste habile du privilège qu'avait sa langue et qui lui donne un avantage immense sur nos idiomes modernes. Nous venons de voir que pour le rythme, la c()U[>e du vers, de la strophe, Victor Hugo a pU nous rendre une partie des effets du vieux chantre et peut-être même' nous en faire mieux apprécier la valeur esthétique. A force de hardiesse et de génie, il a triomphé des règles étroites de notre versification, il a fait enjamber l'un sur l'autre ses alexandrins,
Comme des écoliers qui sortent de leurs bancs.
Mais il a dû céder à la grammaire et s'arrêter devant la déleuse expresse de séparer le substantif de son épithète. Pindare, plus libre, pouvait à son gré, tantôt les réunir, tantôt les disjoindre, et par là donner à la trame de son style une variété, une opposition savante de couleurs. La symétrie de l'ensemble se reflétait, se [)roiougeait ainsi dans la symétrie même de la phrase, et rœu\ re tout entière y gagnait une dernière et suprême harmonie. . Toute cette habileté, tout cet art consommé dans l'agencement des mots n'eût pourtant pas suffi à faire de Pindare un grand poète, s'il ne s'y était joint le don des mots eux-mêmes. Indépendamment de l'intelligence qui fournit les pensées, de l'oreille qui les cadence, il faut encore l'imagination qui les colore et les anime. Il paraît qu'au temps de Cicéron quelques lecteurs aimaient Ennius }M)ur l'usage qu'il faisait des termes habituels, quoi non discedit a communi moreverborum^. Ce pouvait être un mérite aux yeux de gens qui n'avaient pas un sens esthétique bien vif, mais on se fait généralement delà poésie et de son langage un autre idéal. « Dans le style poétique, chaque mot retentit comme le son d'une lyre bien montée et laisse toujours après lui
'Oral.xu
un gi'and nombre (Pondu lalions. » Voilà ce qu'écrivait Joubert, un critique autrement sensible et délicat que les contemporains de Cicéron. Bien auparavant, Pindare lui-même, souhaitant de pouvoir un jour monter comme inventeur dédiants sur le cliar des muses, comptait iK)ur y parvenir sur la hardiesse et la puissance dans l'expression*. Et de fait, jamais poète n'eut ces deux qualités à un degré supérieur.
Ce n'est [)as à dire jMjurtant qu'il ait créé lui-même toute sa langue. Comme tous les poètes de son pays, il puisa dans le vaste réservoir des œuvres homériques. Il y prit non seulement, iinsi que nous l'avons dit, le fond ule jcette diclion comiKwite |u'il voulait donner à sa muse, mais il s'inspira surtout du :aractère grandiose de ce style, de l'éclat, de la sonorité de ses Spithètes. Il puisa naturellement aussi dans les œuvres d'Hésiode luquel il empruntait une grande partie de ses mythes, et l'on retrouve même encore dans ses vers des rtîminiscences' de ces poèmes qui couraient par la Grèce sous le nom (ï Hymnes homériques. On a <'ompté dans Pindare jin peu plus de deux cents (230) épithètes composées qui viendraient de cette triple source 2. Il faut dire iK)urtant qu'au lieu de les transcrire servilement, il cherchait pour Tordmaire à se les approprier, soit en en changeant la signification, soit en les appliquant à des sujets différents. C'est ainsi, par exem[)le, (lu'il transporte à Posidon l'épithète 3apùxtu-oç (jue l'auteur de l'hymne homérique à Démêler et celui des Œuvres et Jours ne donnent qu'à Zeus 3. En sens inverse il attribue -à Zeus l'épithète sp-a^àpayo; qui appartient à Posidon dans l'hymne homéricpie à Hermès*, Homère ne donne qu'à la constellation du Chien l'épithète ouXto; ^ ; Pindare, peut-être à l'exemple de l'auteur du Bouclier d'Héraclès, en fait l'attribut d'Ares 6. En somme, (lu'il leur conseiTe leur sens ou qu'il le change, Pindare est i\o tous les poètes celui qui présente le plus grand nombre de ces épithètes épiques. Eschyle même quinour-
» Olynip. IX, 80.
^Brauning : De mljpc.tivls componitis apud Piiidiirum.
3 Oïymp. I. 72; Hum. lul Item. :i; 0pp. et Dies, 70. Dans la Tlkioyonie p.mrtanl :etlc épith».'!»' so rencontre appli(iu(';é à Posidon, V, 813. < Frag, 26:3 (nlit. Bœckhj; Uym. ad Herm., 187. i Ilidd.X], 112.
^Olymp. W, lUi; Svitt., |»2, VU.
42i HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
rissiiit sa muse des relicls d*Hoiuère, Sophocle qui prenait tant do plaisir à lire les iKjèmes cycliques, n'olli-ent pas uue aussi forte [>n>l)orCiou de ces épitliètes. C'est bien la preuve qu'elles avaient |M)ur Pindure un attrait particulier. Elles allaient à son tour (l'imagination, à son goût naturel pour la grandiloquence, et soit dans ses tableaux épiques, soit dans ses développements lyriques, on sent qu'il était heureux de faire retentir son vers de ces belles et sonores expressions.
Pindare, on doit aisément le soup^^onner, ne se contenta pas d'emprunter à ses devanciers ni de reprendre soh bien où il le trouvait. Il inventa lui-même, il accrut à son tour le trésor delà langue poétique de la Grèce. La chose ne peut faire aucun doute, bien qu'il nous soit aujourd hui impossible de déterminer exactement la part sur laquelle il a des droits d'auteur. Sans parler des adjectifs simples qui se rencontrent dans ses œuvres, on > a relevé 810 adjectifs composés. Sur les 230 qui viennent, disionsnous, de sc^s devanciers, une centaine ne se trouve que chez lui d'entre tous les poètt^s de l'époque classique, sauf Aristophane j)ourtant; les autres se trouvent à la fois chez lui et chez les autres écrivains, potîtes et prosateurs, de cette même époque. Quant aux 580 qui restent, 210 apparaissent chez lui pour la première ibis, mais s.^ rencontrent aussi chez les écrivains postérieurs, tandis que les 370 autres ne figurent que chez Pindare. Nous possédons si peu de toute la poésie grecque qu'on ne peut établir même pour le dernier de ces deux groupes d'adjectifs composés la paternité de notre auteur. Il se peut qu'il ait re<;u de ses devanciers un certain nombre de ces expressions; mais, ([uelque réserve quil convienne de garder sur un sujet si obscur, il me siMuble pourtant qu'on peut, sans se compromettre, attribuer à notre poète la plupart de ces mots nouveaux.
Si l'on en croit Horace*, ce serait dans ses dithyrambes que Pindare aurait de préférence créé ces mots nouveaux, et de fait le beau fragment d'un de ces poèmes que nous a conservé Dem s d'Halicarnasse, celui (lui fut composé pour Athènes, bien qu'il n'ait que vingt vers, contient cinq de ces épithètes composées,
Odé IV, 2, 10 : ïàeu ^ï 'àwàssu^as iwiva dllhyrambos
qu'on ne trouve ni avant ni après PIndare *. 11 est fort probable qu'il en est l'auteur. Si l'on passe en revue toute la collection do ces épithètes que renferment soit les épinicies, soit les fragments des autres œuvres qui- ne sont pas venues jusqu'à nous, on voit ([u'en général olle^ sont bien composées, qu'elles présentent une heureuse alliance de mots, une image ou une idée nette, souvent gracieuse, quelquefois profonde 2, enfin une sonoriUlarge, bien timbrée, qui devait admirablement se prêter à la musique. Ce qu'on voit aisément encore, c'est que Pindare fait très souvent entrer dans la composition de ces mots un adjectif qui désigne une couleur, comme xsXaivoç, [léXa;, XvjyA;, <poiviÇ, roix'!Xoç. On peut même ajouter que les adjectifs qui désignent en général des états, des i'apports facilement saisis par les sens, sont les éléments qu'il emploie de préférence ^.
Chaque auteur a ses mots favoris qui reviennent à tout instant sous sa plume et trahissent ainsi les affections secrètes de son àme. Fénclon ne se lasse pas de répéter les mots simple^ simplicité, par une involontaire protestation contre le faste qui l'entourait. L'imagination de Pindare avait des goûts tout justement contraires. Elle aimait lo. luxe, l'éclat, tout ce qui saisit fortement le regard. Ainsi le mot dyXao; qui exprime toutes ces idées se rencontre trente-six fois chez lui, soit directement, soit dans des adjectifs composés, soit dans des dérivés, verbe ou substantif. L'airain, avec son poli brillant, revient plus souvent encore: yaXxdç et ses dérivés o^composés se trouvent trente- neuf fois. Mais ce qui charmait surtout les yeux du poète, ce qui parait avoir hanté de préférence son imagination, c'est le doux et puissant rayonnement de l'or, cet incorruptible fils de Z(ms, que ni les vers ni la rouille n'entament, comme il 1(^ dit luimême *, Il prodigue ce métal : les tuniques, les trônes, les trépieds, les coupes, les armes, les chars de ses héros, le plectre et la lyre d'Apollon, la quenouille de Latone, d'Amphitrit<', dcThé-
* Ce sont : lïoX-jSaroy, rav^ai'îaAov, l«ç.:îjôrwv. iotvixoïàvwv, tXtxà^Lrtixa.
2 II on est mémo de spiriluolli s, commo coUe-cl paroxemplo : ^wvàv tr.àff'j^ov, une voix où il y a do l'argent on dossous, dont il désigne le chant qu'il doit livrer pour une somme convenu»'. Pylh. XI, ',2.
''Ainsi îjçj;. iô't,:/'j;, io'/./j;. 3'/0j;. ô&Oôr, i'jHj:. à-'xi/.o;. xoT'/.o;,* xtvtô;. jif-'aç, lÂa-
^ Fra^'. 207.
lis, tout ost (1 or *. Si l*oii voulait figurer aux yeux la poésie de Pindarcetrincamerdans une image plastique, rien ne la repnisenterait d'une façon plus expressive, qu'une belle et grandiose statue chr}s<'»lépiiantine, une muse en ivoire et en or, comme l'Athéné ou le Zeus olympien de Phidias.
L'imago ne serait pourtant pas complète; comme ce péplum f|ue les vierges d'Athènes brodaient pour la déesse du Parthénon, il faudrait lui mettre sur les épaules un voile aux dessins éclatants p<jur rappeler ces métaphores sans nombre dont le poète a lui-même brodé son style. Il serait difficile en effet d'imaginer un langage plus richement figuré que celui de Pindare. Idées, sentiments, tout prend chez lui une forme pittoresque ou plastique. 11 s'est créé une langue de couleurs, d'images et de signes, un idiome qui fait de sa poésie comme une galerie de tableaux. Pindare en effet ne parle'pas seulement, il colore, il peint. Les autres IKXiles chantent : lui, il laboure, dira-t-il, le c& d'Aphrodite et des Charités^. L'homme de confiance qu'il envoie porter et faire exécuter son ode dans un pays lointain, change aussitôt à ses yeux de nature et d'aspect : ce n'est plus un habile musicien, jnais « un messager fidèle, la scytale des muses à la belle chevelure, le doux cratère des chants retentissants jo 3. Veut-il conseiller à quelque tyran d'être équitable et franc : il lui recommandera « de diriger son peuple avec le gouvernail de *la justi<'e et <le forger ses paroles sur une enclume non mensongère »*. Veut-il nous donner u^e idée de l'infatigable libéralité de l'Agrigentin Xénocrate : « Autour de sa table hospitalière, dira-t-il, jamais le vent ne laisse retomber la voile, jamais son navire ne s'arrête, Tété voguant du c<5té du Phase, l'hiver du côté du Nil ^. » Et c'est ainsi presque à chaque vers, même quand il n'y paraît pas et que le poète semble exprimer sa pensée d'une niîmière simple, ordinaire. Qu'on y regarde pourtant d'un peu
' En revanclje. on ne trouve que six fois l'adjectif à^v-içeo;, et une fois le composj' àoYjporti;», ('pilhèle homérique deThétis, que IMndaro a transportée à Aphroaite. Piflh. IX, 9. L'argent avec son reflet pâle et froid n'allait pas plu» à la poésit» qu'à la statuaire. Les Grecs ont fait grand usajre de l'or dans la plastique: ils employaient au contraire l'argent très rarement.
2 Pjflh. VI. début. Et AVm. VI, 33.
4 Pyth. I, 8fi.
' hlhm. II, ;10.
plus près, et bientôt on découvrira qu'une épithète originale, un verbe imprévu, hardiment figuré, donne à l'expression toute la vie colorée d'une métaphore: « Je me propose, dira-t-il, d'enflammer de mes dotix chants une ville amie * ; « et par ce mot qui traduit mal le grec, il fait aussitôt étinceler devant nos yeux les rayons de la glofre dont ses vers vont couronner la cité. Ce don précieux qu'avait Pindare de penser, par images, il ne s'y liMtiit pourtant pas avec CA'tte inconscience dont on fait si volontiers l'attribut du génio ; il ne produisait pas ses métaphores comme un pommier ses pommes, un rosier ses fleurs. Ici encore la raison, le calcul intervenait et surveiUait la fantaisie. Nous avons déjà remarqué le soin avec lequel le poète savait choisir des idées, des développements capables <le plaire h ses clients, le parti qu'il tirait des singularités de leur pays, des traditions de leur famille, de leur cité, des goûts particuliers du leurs' compatriotes. Pindare poussait cette attention jusqu'aux détails mêmes de sa diction, et c'était d'ordinaire une réflexion profonde qui disposait sur sa palette les teintes qu'y devait prendre son pinceau. On a cru pouvoir même avancer que les métaphores qu'il emprunte assez souvent pour caractériser son art aux luttes du Stade et de la palestre, rappelaient toujours le genre même de victoire remporté par son héros. Il y a quelques exceptions 2, mais la remarque cependant est vraie en général. Pindare parle presque toujours à son héros la langue qui lui esi familière, il le promène dans le monde de couleurs et d'images où il sait que cet homme a renfermé sa vie ot misses aflections, Agésias de Syracuse a remporté la victoire aVec un char traîné par des mules : Pindare veut à son tour atteler des mules vigoureuses et les faire voler sur la belle et large rout<% c'esl-à-dire en simple prose, composer un grand et beau poème en l'honneur du vainqueur 3. Xénocrate d'Agrigente a triomphé comme Agésias: le poète débute en rappelant ses devanciers qui nionlaient,
* Olymp. IX, 22 : îï''> ^^ *oi ïtXav rôXtv
2 Ainsi iHthm. VIII, 07, oX Oh/mp. IX, 81, il vont monter sur lo cliar dos Musos, bien qu'on ri^uliU' il n'ait à o^li^bnT que le triomphe d'un i)ugilisle. Mjiis la nu'iaphore, au lieu d'Atre amen(H« par la nature du sujet, 1 est par le conlext«\ Le po^tc vient de parler des exploits d'Achille, de Patrocle, doux gucrri<'is qui combattaient sur aes chars.
3 Olymp. VI, 22,
d'yn cœur tlrsintéros**', sur le rhar des muses * . S agit-il au contraire d'un laun'^at an pancrace, ce redoutable concours où il fallait toute la vigueur du pugiliste et toute la souplesse du lutteur : le porte nous parlera de l'agilitc^ nerveuse de ses genoux ca fiables de franchir le fossé le plus large, ce qui tout simplement veut dire (jue, pour célébrer un héi*os qui lui est cher, il n*est point de rival qu'il ne déj^sse 2. Une autre fois, c'est un vaiiKju«^ur à la course du stade qu'il doit célébrer : « Je m'arrête, dim-t-il iwr une ima^î^e ap])ropriée, je m'arrête en ma course légère et je re])rends haleim* avant de parler davanUige^.
Ce désir d'assortir la teiiite de ses métaiihores aux goûts do «1 (tlientèle, est surtout sensible dans les odes qu'il a composées pour i<'s Éginètcs. On sait comme ce petit peuple était industrieux, actif comme il trafiquait sur toutes les mers; Pindare le savait bien aussi, voilà iM)ur(iuoi ses métaphores sont ordinaii'ement (Mupruntéesà la njarine, quand il s'adresse à lui, quand il célèbiv la victoire d'un de ses enfants. C'est dans des poèmes en l'honneur d'Égin(M<»s cpie l'on trouve par exemple cette comparaison qu'il fait de lui-même avec une barque au milieu des Ilots profonds de la mer *, ce conseil <iu'il donne à sa muse de déployer toute sa voix et d'ouvrir au vent la voile jusqu'au haut du màt ^ ou bien encore^ cx'tte remarque que c'est le flot dont le pied delà nef(»st incîessnmnient battu qui trouble surtout le cœur du pilote'». CAst d'un Éginète, d'un homme qui peut-être a>'ait fait: sur s<m vaisseau l(» tour de la Mc'diterranée, qu'il dira :
Si, étant hcau et faisant des choses conformes à son extérieur, le (ils dWrislophanî a atteint les vertus les plus hautes, iln'est pas facile de pousser iJésormais plus avant à travers une mer impraticable, au delà dos colonnes d'Héraclès, ces r lionnes que le héros divin dressa comme de glorieux témoins de sa navigation lointaine. Et donc, il avait dompté les monstres énormes des flots, sondé les courants, jusqu'au moment où il atteignit l'endroit qui enjoij^nait le retoop. et délimiu la terre ".
» htli. X.
' \rin. V, 2U.
■^ AVm. vni, 11».
^ AVw. IV, ao.
à 2\ém. \, 50.
«AV/rt. VI, 37.
' yém, m, 10. Voit OA^eoYO. Nnn. \S , '\^>, Kvm.NWA'v.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE î PINDARE 427
. Pindaro ne pouvait pas, naturellement, s'enfermer du commencement à la fin de son poème dans un cercle aussi restreint ; mais il n'était pas sans intérêt de constater cette part qu'il faisait au calcul, même dans le détail extérieur de son style, afin de ])énétrer jusqu'à la moelle ses vers de cette harmonie intime, complète, qui seule fait les chefs-d'œuvre. Pour le plus grand nombre de ses métaphores, il s'adressait à la vie commune, à la nature, aux occupations habituelles de l'homme. La vigueur de la végétation printanièn^ la be^auté du feuillage que revêtent alors les arbres, les pousses iiomhreusos et drues qui sortent de leur tronc rajeuni, les fleurs dont la campagne s'émaille si gracieusement, tous ces charmes, enfin, du renouveau dans un ]>ays plantureux c^)mme la Béotie, semblent avoir fait une forle impression sur l'esprit de notre poète. Il en a tiré de jolies et fraîches métaphores; tantôt c'est une prospérité qu'il nous HKmtre bien fleurie^, tantôt c'est la richesse* qu'il fait fleurir'^. Il trouvait dans Homère, dans YOdyssée surtout, dans Hésiode, le verbe OaXXs'.v, particulièrement au parfait second, employé déjà métaphoriquement dans le sens de croître avec vigueur, se développer d'une façon luxuriante ; comme ses devanciers, il s'en servit pour peindre la jeunesse, la force; mais il semble en avoir fait un usage plus hardi, plus figuré encore. C'est ainsi qu'il dit d'un vainqueur aux jeux néméeus qu'il « a verdoyé sous l'ache corinthiim "^ ». I^> verbe 'fUTEusiv, planter, se rencontre au figuré dans Homère, mais toujours pris on mauvaise part, dans le sens de causer des maux, d'apporter la mort à quelqu'un *. Pindare reprit l'expressicm, mais en changea la signification : « La prosl)érité flantée avec l'aide de Dieu, dit-il, est plus stable pour les hommes 5. » Le poète devait naturellement exploiter cet ordre d'idées et lui faire rendre toutes les images (|u'il peut donner. C'est ainsi qu'il dira d'une ville (pii doit être la mère de beaucoup d'autres, qu'elle est une racine de cités ^, de l'île de Délos, qu'elle
> hllnn. V, 12 : ej'/vOeV ijv oaC.;!.
- Pfffh. X, IS : rXojTov àvOtïv.
^ Ném. IV, 87 : Oâ/.y.Tt KoçivO{otî «/.{.o-.;. Om rlonnait au vainqueur une ronronne (rachc.
^IliaJ., XV, 13^ Odys., V, 3^0; \IV, uo, oU\ iAVm. VU, 17.
^'P/////. IV, H; : à/rrjcv Jt'î^av.
4i8 ' • HISTOIRE DE LA POESIE LYRIQUE GRECQUE
est un rejeton, une pousse très agréable aux enfants de Latone^ Le verbe ôpe'jcs'.v, et son composé a-o8pe::£iv, moissonner, cueillir, lui ont fourni plusieurs métaphores aussi expressives que poétiques : ainsi les jeunes prétendants qui i^echerchent une vierge, veulent cueillir sur elle le fruit florissant de la jeunesse 2.
Entre toutes les métaphores que Pindare empruntait à Tinduslrie, celles que lui fournissait Fart de tisser paraissent lui avoir été des plus familières. On sait à quelle perfection cet art était arri\é chez les anciens, les belles étoffes qu'il savait faire, les dessins capricieux, les fleure éblouissantes, les figures ani- •^ mées dont il excellait à les orner. Ces teintes vives, hardiment tranchées, frappaient Tœil du poète et se reflétaient jus^jue sur son imagination. Plus d'une fois sans doute il essaya de faire rivaliser de coloris son vers avec ces tissus. Il semble l'avouer lui-même, quand il compare une de ses odes à une mitre lydienne 3. Il ne faut donc pas s'étonner que des expressions, des figures empruntées ù cet art soient venues plus d'une fois sous sa plume, que par exemple il se représente comme tissant un diadème bariolé pour les fils d'Amythaon *, ou qu'il ordonne à sa lyre de tisser immédiatement un chant aimé pour (Enone et Cypre où règne Teucer s. André Chénier venait peut-être de lire ces beaux vers, peut-être ne faîsait-il que les traduire, quand il nous parle à son tour de « l'harmonieux tissu des saintes mélodies ». Pindare allait plus loin encore dans la voie de ces métaphores. Ce ne sont pas seulement des chants qu'il nous montre tissés; la suite des vei*s qiii se déroulent comme une écharpe, leur coloris varié rendent cette figure assez naturelle, si bien même que nous disons couramment aujourd'hui la trame du style, le tissu du discours. Mais il appfiquait cette métaphore à des objets qui nous semblent plus- difficilement la comporter, i|uand il disait par exemple à Arct'silas que les mérites d'avoir rétabli la paix parmi son peuple se tissaient pour lui ^.
' Fraj;. 87 : '.'^t^'iiv-.'j-vt r?"»;.
2 Pyth. IX, 109: yjo<roaTïçâvoj *i oriISa; .
•liVern. vin, 15.
< Frafî., 179 : usaîvo. ^"A'xjO«ov{^«tr zofx-Aov av$T.;Aa.
â AVm. IV, 45.
6 pyth, IV, 275.
Les progrès que la statuaire, la toreu tique ot rarcliUerturo Tivalent accomplis au temps de notre poète, les -œuvres remarquables que ces arts cultivés avec amour par toute la Grèce commençaient à produire, devaient enrichir également la langue de Pindare et lui fournir une nouvelle série d'expressions imagées. Homère connaissait le mot ôatôàXXetv, mais il ne l'employait que dans son sens rigoureusement technique; Pindaro le prit au figuré et montra la richesse artistoment travaillée, comme qui dirait rehaussée de ciselures par les vertus *. Pour Homère, le TexTOiV n'est qu'un chai*pentier, un ouvrier (|ui construit des maisons en bois; Pindare applique à des sujets tout différents cette idée de construction et il se fuit ainsi une métaphore hardie. Non seulement il parle des constructeurs xU chants, pai*mi les(juels sans doute il se rangeait 2, mais il appellem construc' leurs, architectes de réjouissances, des jeunes gens qui organisent une fôte3. Asclépios sera chez lui l'artiste,- pour ne pas dire l'architecte de la santé, Tsxtova vcoSuv-'a; *, comme le maître de gymnastique sera l'architecte des futurs athlètes ^'. Ses chants auront une base, un fondement, tout comme une maison, et il édifiera son poème : « Un fondement, dira-t-il, a été jeté pour des chants sacrés. Allons, bâtissons un ornement sonore d'hymnes variés qui rende Thèbes plus célèbre encore dans les demeures des dieux et des hommes ^\ » C'est ainsi qu'aux yeux de Pindare la poésie se confondait avec Tarchitecture et lui prenait ses termes de métier. Nous avons vu plus haut du reste comme il voulait donner à ses (puvres un aspect monumen- . tal et mettre au-devant de chacune do ses odes un portique aux hautes colonnes d'or, qui de loin frappât les ytmx connue ces beaux frontons de temples qu'il admirait dans hs grandes vill<*s de la Grècx?.
''Avec la pente que les Grecs avaient à ranthropomorphisme, il ne faut pas s'étonner qu'un poète d'imagination hardie comme Pindare ait transporté à des objets inanimés un certain nombre
* Pylh. in, 7.
• AVm. V, 49.
cprag. 104.
de traits, de partirularitt^s qui sont lo propre de Fliomme. Il dira, par exeniplo, dos rosoaux dont on faisait les flûtes, qu'ils habitent près de la cité des Charités et qu'ils sont les témoins fidèles des danseurs*; il donnera des pieds rapides au tonnerre 2, aux chai's'-*; les pluies seront les enfants de la nue*, fonime les mélodies les filles drs Muses î». Non seulement les colonnes auront une chaussure en fer*\ le Parnasse, un sourciP; mais l'Etna sera le front, [xsTfoTiov, d'une terre fertile, et, mieux encore, la nourrice éternellede la neige pitjiiante^. Une restait plus qu'un pas àfranchir, c'était de donner la vie même à des abstractions et de faire de simples vues de l'esprit des êtres réels, doués d'une volonté, d'une activité tout humaine. Pindare présente la nécessité comme un maître qui ordonne; la personnification ne nous semble pas d'abonl bien forte, car un grand nombre de ces façons de parler ont passé dans le langage ordinaire. Mais l'expression dont le poète se sert, Ivtusiv 9, n'avait encore eu pour sujets probablement quedesnoms d'hommes, et c'était une originalité, une hardiesse de lui en donner un qui n'était qu'une abstraction. On peut en dire autant de cette exi)ression, que les lyres et les chants connaissent Hiéron*<>. Avec Pindare, c'est le jour même qui accomplit ce qui se passe pendant sa durée**, tout comme pourV. Hugo, Tavenir est « le gendarme de Dieu » *2. Car c'est un nouveau trait de ressemblance entre les deux auteurs que cette poétique faculté de penser par images, d'animer tout ce qu'ils touchent. En général les autres poètes ont la pensée d'abord, puis cherchent l'image. Dans V. Hugo, dans Pindare, on sent que l'une et l'autre ont
'/'»///'. XII, 27 cl suiv.
^Olffmp. IV. I.
•1 Ol'j/mp. V, 3.
'» Olymp. X, 2.
•'AVttï. IV, 3.
6 Frag, 88, 5.
" OUjmp. XIII, 100.
« Pylh. I, 20 : /lôvo; ùliW; TtOï-v'/..
9 0/ymp. m, 28.
10 /'////'• I. no.
" Pylh. IX, 70 : xE-i-vo -/eV ijxap *t«{T«ffcv.
'- Chû liment s, IV, lail. On logo à la nuit :
Dohois, par un chemin qui se p«T{l dans lo nnil, IIàl:ifil son lourd cli.'V.tl dont !«' pas ge rappi-oclu?, Mu(îl, pensif, avec des ordres dans sa poclu*, Sous et' c\e\ \\o\v <\\û v\a\\, YçtSi^NvyvvVv ciel bleu, Arrive Vaven\r, ce çeuàOTwv^ vie Wvtu,
jailli spontanément d'un seul ot ini^mo effort de l'iniaginatiou. C/est leur manière naturelle de voir, do sentir, d'écrire. Tout se transforme pour eux en muleur, en numvement; tout a^itjtout vit, avec plus de fantaisie roiuantique dans V. Iluj^o «ms doute, mais avec tout autant de puissance et d'éclat dans Pindare.
Ce qu'en retour on ne trouverait pas en aussi jriande abondance chez le [X)ète grec que chez le poète français, ce sont les comparaisons. La comiwraison est un ornement ou prut()t un moyen d'expression (pie les Grecs ont connu dès les premiers temps qu'ils ont cultivé la poésie. Les œuvres homériques, V Iliade surtout, en renferment un grand nombre qui sont réellement charmantes par la naïveté des détails ou la justesse du rapport. Il semblerait donc (jue provoqué par cet exenq^le, entraîné surtout par son imagination féconde, Pindare eût dû pHnliguer les comparaisons dans ses vers, et ce qui aiderait encore à cette illusion, c'est Tusage qu'en ont fait si fréquennnent nos lyriques modernes. Il n'en est rien pourtant. Obéissant à une raison plus sévère et persuadé sans doute que chaque genre a sa nature IMirticulière, ses lois, Pindare s'est à i)eu près interdit la compara'son détaillée. C'était la conséquence Iogi(jue de cette brièveté, de cette rapidité, dont il s'était fait uno règle et qu'il rappelle à clia([ue instant. Il se contentait d(» donner la substance et comme la quintessence de son image dans une de ces expressions métaphoriques sur lesfjuelles son doigt, comme dit Joubert, {Missait du phosphore. Quand il nous dit i)ar exemple que la longue chevelure de Jason faisait étinceler son dos*, il y a dans le seul mot xataiOuiaoy toute une comi^iraison puissamment ramassée. Le poète a vu la similitude de ces boucles ardentes avec l'or, avec les ondoiem(»nts de la llanniK^, mais au. lieu de 1a développer complaisamment, il la resserre, il l'enferme dans un mot flamboyant. De mè'nc c.core dans cet exemple : Ergotèle avait été obligé de s'enfuir de la Crète sa patrie, et il s'était réfugié à Himère; là il avait trouvé le loisir de se préparer à la course et il en avait remporté le prix à Olympie. Pindare dira (jue, sans cet heureux exil, la gloire de ses pieds eût perdu ses feuilles^. Quelquefois pourtant il est moins laconique. Sans
* Pylh. IV, 84 : &i:av vôJtov xa-ctttOjTTov.
donner à sa (comparaison une vie propre, sans en faire un tableau détaché, il eu explique l'idée fondamentale, et ces détails, toujours sobrement donnés du reste, il les fond avec sa pensée générale, si bien qu'image et pensée ne forment plus qu'un tout Iiai'monieusement agencé. « La joie, dira-t-il, est pour les labeurs endurés le meilleur médecin ; les mélodies, savantes filles (les iimses, les charment en les touchant, et Tonde attiédie ne refait i)as aussi doucement les membres qu'une louange unie à la l>re*. » -
Voil<\ la forme ordinaire de la comparaison dans Pindare. Ce n'est iKis à dire pourtant que la forme traditionnelle, classique, lui eu soit in(M)nnue. Nous avons eu l'occasion de parler des comparaisons qui lui ont servi quelquefois d'entrée en matière 2. Il eu a mis quelques-unes encore dans la trame même de ses odes, mais plus vives, plus rapides. Au seuil de la carrière qu'il voyait grande ouverte devant. lui, le poète pouvait compter sur l'espace et laisser aller sa muse ; mais à mesure qu'il avance, il se sent pressé par le temps, l'alxindance de ses pensées. Si donc il se permet alors le poétique épisode d'une comparaison, il la jette rapidement, comme entre parenthèses, ce qui ne l'empêche pas d'être tout de même originale, pittoresque. C'est ainsi qu'il dira d'Ergotèle que s'il fût resté dans sa.partrie, il y eût vieiUi sans gloire « comme un co(| qui ne combat qu'à l'intérieur, près du fo}er domestique » 3. Pindare avait des rivaux, des envieux: \xîut-il faire entendre qu'il est bien au-dessus de leurs attaques : « Je suis insubmersible, dit-il, comme un liège au-dessus à\h filet en mer ^ ». Une fois pourtant il s'est laissé aller, dans le cori)s même de sou (xle, à dérouler sa comparaison à la manière un peu diffuse d'Homère. Il avait fait attendre le poème; il s'en excuse en disant qu'il n'en sera que plus agréable, « comme un enfant
'AVw. IV, début.
^ Voir plus haut, p. 398.
•'' Olymp. xiî, 14 ' iv^ojAtt^a; at' àXexttoo «TuYyôvw itap' e^Tia. PouF apprécier Combien, au xviip siècle, malgré, toute la bonne volonté qu'on y mettait, l'on était loin encore de comprendre Pindare, il suffirait de lire la remarque suivante de Tabbé Massieu sur ce passage ; « Je n'ai pas osé me servir de ce mot coq qui produirait un mauvais effet en français et qui suffirait pour gâter la plus belle ode du monde. » Il traduit donc •: « Cet oiseau domestique dont le chant annonce le jour et qui n'a que son pailler pour théâtre de ses exploits; » Mém. de l'Acad. des InscripL t. IV, p. km ^ Pyth, Jf, 80.
LA PJÉSIE LYRIQUE COSMOPOLITE : PLNDARE 413
ue donne une épouse à un p(>re qui marche désormais en sens iverse de la jeunesse : il lui réchauffe le cœur d amour ' . >> [ais, remarquons-le bien, Pindareest arrivé à peu près à la liu 'une ode assez I()ngue, il a dit tout ce qu'il voulait dire, il peut lisser maintenant souffler un peu son attelage, pour prendre une xpression qu'il aime, avant de l'enlever par une vigoureuse et ernière impulsion.
On comprend que Quintilien, parmi tous les mérites qu'il relève ans Pindare, ait signalé le caractère figuré de son style. C'est ne des plus grandes qualités de ce poète, assurément. Le plair que nous y prenons n'est pourtant pas complet ni sans lélange. 11 y a des traits qui nous semblent bizarres, heurtés, des icoliérences qui nous choquent. 11 nous est difficile d'admettre 3s figures comme celle-ci, par exemple : « Je crois avoir sur lu .ngue une pierre à aiguiser sonore, qui m'entraîne de mon prnre gré à de beaux courants de chants 2. » Je fais la part aussi irge que possible à la différence des goûts, des langues; je reconais même volontiers qu'un vrai poète pourrait aujourd'hui ncore trouver pour quelques-unes décos hardies métaphores une •aduction qui les naturaliserait dans notre langue 3. Cependant, )utes ces réserves faites, il me semble qu'on peut, sans manquer e respect à un pareil génie, trouver qu'il a quelquefois dépassé 1 borne. Galien cite et blâme une métaphore de lui où les ources sont présentées comme « les feuilles de l'Océan ».I1 est Tai que Galien n'est pas bien sûr que Pindare en soit l'auteur, nais il ne paraît pas autrement étonné que ce poète ait pu faire me métaphore mauvaise*. Longin parle de ses chutes malheu-
' Olymp. X, 86.
2 tfkjmp. VI, 82.
* Ainsi, quand Lumartine nous dit dans h Lac-
Ne ixmri-ona-iious juniai.s sur l'océan des âges Jeler l'ancre un seul jour ?
' reproduit et rend nôtre uno image de Pindare, Islhm. VI, 12 :
Musset de même traduit tout aussi heureusement l'oupov ï;avi.»v, de la IV» pythi-
Ue, 4, lorsqu'il dit dans Rolln :
El je ivRte (\eh mi «ou8 les sncr*s< porliques. Quand Ion i>euple Adèle, autour des noirs arceaux. Se c •url>e e i unirinuraul sous le vent d!?s cantiques, Comme au soufile du Nord un puple de roseaux.
^Frag. 323.