Tome IL
m HISTOIRE DE LA POESIE LYRIQUE GRECQUE
rciist's, tout cil ajoutant (|u'il faut biou se garder de lui préférer Bacchylide dont le cours est plus égal *.
(le qu'on pourrait reprendre encore, c'est la répétition des nïémes figures pour rendre les mêmes idées : être aussi heureux que possible, c'est atteindre les colonnes d'Héraclès, c'est loucher aux dernières limites du monde. Limage est expressive, mais eUe revient au moins cinq fois 2. Il y a un mot, ocwtoç, qui se trouve déjà dans Homère, qu'on rencontre également dans Ksch.>le: il si.trnilie la partie la plus fine, la plus délicate des ()l)jets, ce (}ui s'en détache à un souflïe 3; Pindare l'avait pris vn allection, remar(|ue Eustatlie *, et de fait, on le trouve rlixsept fois dans ses vei*s. L'expression est jolie, mais le poète n'a-til pas un peu l'air de se répéter? Enfin. Denys d'Halicarnasse a signalé cpiehiues négligences. 11 lui reproche de se préoccuper quelquefois du rythme plus (|ue de Texpression : à deux vers de distance, Pindare a répiHé deux mêmes mots, avec cette circonstance* atténuante pourtant, (fue la première fois, ces mots sont au i)luriel, et la seconde au singulier, et de plus, qu'ils occupent une place ditîérente dans le vers^, Voilà les quelques restrictions (|ue l'on pourrait faire sur la diction de Pindare, en s'autorisant (le la critique ancienne. Encore une fois, nous ne pouvons guère aller [dus loin. Jamais langue ne fut à la fois plus hardie <'t plus soigneusement travaillée, plus nationale et en même temps plus pers^imielle. Eschyle lui-même, malgré un certain air de parenté avec Pindare, n'en donne pas Tidée. Nous n'avons donc ])our la juger aucun point de repère. Tout ce que nous savons, c'e,st que les contemporains du poète l'ont admirée, qu'elle lésa tous ravis par son éclat, sa richesse, ([ue ces contemporains avaient entre les mains toutes les œuvres des autres lyriques, qu'ils lisaient Homère, enfin qu'ils entendaient au théâtre les tragédies d'Eschyle et de Sophocle.
Voilà ce qu'il faut nous dire, nous autres critiques modernes, lorsque, dans cette broderie éblouissante, il arrive à nos yeux de tomb?r sur quelque couleur qui leur semble trop vive, trop
' De Subi. XXXm, 5.
2 Olymp. ni, à la fin ; Pyth. X, 25 ; Ném. ur, 19 ; Ném. IV, 69 ; Jsthm. III, 30.
3 Ce mot paraît venir en effet du nn^me radical «|ue «r.At, souffler.
Mrf //iV«/., Xlïl, 9S.
^Deny? d IIalic, De vi die. D€mo%l>v.,'iA,o\^t^Al\.
crue. Ce qu'il faut nous dire eucore, c'est que tous les vrais poètes qui ont pu lire Pindare dans sa langue et pénétrer jus(iue dans le sanctuaire de son art, en ont été saisis d'enthousiasme. Nous avons vu de quelle façon André Cliénier vengeait 1rs outrages de Malherbe, comme il sentait la convenance, la beauté des mythes et la logi(|U(^ intime dont les odes sont animées, i^n poète plus grand ([u' André Chénier, Gœthe, jeune encore, s<^ mit un jour à lire Pindare, et ce style le transportîi : « J'habite, écrit-il à Herder. j*habite en ce moment en Pindare, et si la magnificence du palais rendait heureux, je devrais l'être. Quand il lance l'un après l'autre les traits vers le but placé dans les nuages, je reste à la vérité immobile, bouche béante, mais je sens pourtant ce qu'Horace a pu exprimer, ce que célèbre Qui ntilien S et tout ce qu'il y a d'actif en moi se réveille, saisi de la noblesse des idées et comprenant le but proposé. » Puis, aj^-ès avoir rappelé quelques vers où Pindare parle avec fierté de la sup'riorité du talent naturel sur le talent acquis-: « Ces mots, continue-t-il, ont passé au travers de mon àme comme des épées ». Et plus loin, dans la même lettre : « Mon bon ange m'a découvert enfin la cause de ma nature d'oiseau bleu. Les mots de Pindare iTt'xpaxetv ôuvotoOat me Pont révélée 3. Si tu te tiens debout, avec hardiesse, sur ton char, et que quatre jeunes chevaux se cabrent en désordre sous tes rênes ; ({ue tu diriges leur force , ramenant de ton fouet celui qui s'écarte, modérant celui qui s'emporte, et que tu les chasses devant toi et les conduises et les fasses tourner, les fouettes, les retiennes et les chasses de nouveau jusqu'à ce que tous les seize pieds te portent au but en une seule cadence... c'est là être maître de son art, sjcixpaTsîv, c'est là de la virtuosité. . Saisir, étreindre, c'est l'essence de toute virtuosité*. »
' HoR., Od. IV, 2. Quint., X, 1, 61.
2 Oïymp. U, 86; A'em. m, 41.
•■» Voici le texte complet du passage auquel Goethe fait allusion {Ném. VIII, J, :)
àyawaTà St xaipo-7 jxîj irXavaOirca •nçè»; 'spY°^ êxa^rov
a 11 est agréable de pouvoir en toute chose, sans s'écarterde l'à-propos se rendre maitrtf de l'oblet de ses amours. » Gœthe ne se sentait pas cette force de volonté capable d'aller droit au but fixé, sans se laisser détourner par les caprices de l'imagination, de « l'oiseau bleu v, et c'est précisément celte puissance qu'il admirait dans Pindare.
** Voir LicHTENBKROER, Etiide sur les poésies lyriques de Gœlhe, p. 74.
il est impossible de sentir plus vivement et de peindra de couleurs plus poétiques rincomparable maestria du style do Pindare, ^t pourtant dans ce produit d'un art si savant, si compliqué tout en étant si génial, il est un ordre entier de mérite (jui restait A peu près inaccessible à Gœthe. Quelque sensible, quelque musicale que fut son oreille, il ne pouvait arriver à saisir, comme un Grec, cette harmonie générale qu'une habile su(x'(*ssion de brèves et de longues imprime à la poésie helléni- (lue. On la soup<;onne, cette harmonie, on a devine à certainiî indices, comme nous avons essayé plus haut de le faire. Mais en jouir en gourmet, la savourer comme une ambroisie, dans toute la délicNitesse de son bouquet, voil î probablement un plaisir à tout januïis i^erdu pour les modernes, et pour la poésie de Pindare un mérite évanoui sans retour. Nous avons déjà dit qu'à part une seule exception*, chacune des odes de notre poète avait sou rythme à elle. C'étiiit du reste l'usage dans la poésie chorique; chez les Éoliens, au contraire, il n'était pas rare de voir le même rythme non pas seulement servir entre les mains du même [HXîte à des compositions différentes, mais passer de l'un à l'autre, comme une forme banale, tombée dans le domaine public. On s'explique aisément cette ditférence de coutume; elle n'était pas le produit du hasard, car, dans l'art grec, ce dernier mot a moins de sens encore que partout ailleurs. Les idées et les sentiments que rÉohen mettait dans sa poésie, avaient quelque chose de si résolument personnel, que, quelle que fût la banahté de la forme, l'originalité de l'auteur n'en rayonnait pas moins au travei*s. Alcée pouvait répéter sa strophe, comme Sappho : qu'importe ^ La nouveauté de Fa pensée, l'imprévu, la vivacité de sa passion rajeunissaient le rythme, et du vieux moule sortait à chaque fois une jeune chanson. Chez les Doriens, au contraire, la poésie lyrique était la voix de la cité plutôt que celle du particulier. Les pensées qu'elle exprimait, étaient d'une nature beaucoup plus générale, plus stable; c'étaient des préceptes de morale, des sentences qu'elle cherchait à graver dans les âmes ou des souvenirs patriotiques qu'elle réveillait dans les cœurs. Sans doute l'accent personnel s'y lit entendre plus d'une fois,
'iM^'. 3 V,», note 1.
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOPOLlTfc: : 1»1NDARE 437
iuaiî5, en somme, c'était moins Thomme qui pariait ([ue le citoyen. D(^ là, comme le fond des pensées ne pouvait ollrir une bien gi-ande variété, naissait d'elle-même pour le iHiète l'obligation de donner à son œuvre au moins une forme particulière, un rythme qui la distinguât de tant d'autres productions analogues.
Voilà pourquoi nous ne trouvons dans la i)oésie de Pindare aucun de ces organismes qui restent, une fois créés, dans le domaine de la prosodie, comme la sti'ophe alcaïque, la strophe sapphique, pour ne citer que les plus connus. 11 composait à chaque fois son rythme; cependant, comme les éléments métriques dont il disposait, se réduisent facilement à un certain nombre de classes, ses rythmes f)euvent à leur tour se ramener à (lueiques types. On en compte ordinairement trois. Dans le j>remi<T domine le péon sous ses formes diverses *. Dans les deux autres, ce sont au contraire les dactyles et les trochées qui l'emportent, mais qui peuvent être disposés de deux manières dilïérenti^s : ou bien les dactyles et les trochées s'unissent dans Tintérieur même de chaque membre, et c'est alois le mètre logaëdique; ou bic^i des membres formés exclusivement soit de trochées, soit de dactyles, alternent l'un avec l'autre : alors c'est ce qu'on appelle U) mètre dactylo-épitrite 2. Ce rythme est généralement désigné scais le nom de rythme dorien, parce qu'il avait pris naissance dans cette race même, tandis que le logaëdique qui dérivait des mètres agrandis d'Alcée et de Sappho, est pour cette» laison appelé d'ordinaire éolien. Ces trois types rythmiques sont loin détre également répartis dans les épinicies de Pindare. Le premier, œlui du péon, ne se rencontre que dans deux pièces, tandis que les deux autres se partagent à peu près par moitié le reste des odes.
Ce rythme, ou, pour prendre l'expression même de lUaton 3, ret ordre cjne Pindare mettait dans le mouvement de sa plu*ase, il n'est pas besoin de dire qu'il l'établissîtit avec soin, en con-
' Le ix'hjii se (.•ompose d'une longue et de trois brèves, quelle que soit leur place réciproque. Comme deux de ces trois brèves peuvent se contracter on une longue, cela donne alors un crétique, un bacchius et un antibacchius, suivant la idace qu'occupe la brève restante.
- Le rapix>rt t^pitrite, lô-^o; It.(t?ito;, dans l'arithnuHique ancienne, «Hait do 3 à i, et dans la prosodie il désignait un pied composé de qnjirc syllabes, dont trois longues et une brève.
3 Plat., L^gg. O60 a.
43K HlSlOiKE Di: LA POÉSIE LYKIgUE GRECgiE
É'oriniléi)aï't*tiiloavpc l'idée^ généraltM)u la suite d'idées (ju'il voulait dévi'lopi)er. comme aussi avec la musique qui lui chantait dans la UHr et dont il s<» proposait d'animer ces idées. Car Piodarc. comuK» tous ses confrères du reste, était à la fois son poète ' el H m compositeur. Debout, près de lui, se tenait la muse, nous dit-il lui-même, quand il inventait la manière nouvelle et brillante d'unir à la cadence dorienne la voix, ornement de lapom- |M»us«^ fête *. Quelque réel que fût l'apport de la musique dans Tiruvre du mélos, il ne faut pourtant pas s'en exagérer rim[Jorlanc«'. Non seulement le poète n'avait à composer que deux airs iwr chaque [>ièce, l'un pour la strophe, qui était le même pour l'antistrophe, et l'autre pour réjKKie: mais en somme, c'était la jMjésic qui primait. L'hymne, c'est-à-dire le vers, était « le loi d(» la lyre », suivant l't^xpression de Findare K et c'était la peiis<''e que i>araphrasait Fratinas dans ce curieux fragment où il rec(>mniande à la flûte de suivre modestement, au second rang, car ell(^ n'est qu'une ouvrière en sous-œuvre '^.
Du temps de Pindare, la musique n'avait donc pas eHC(n*e (v développement qui devait en faire, avant peu du reste, un art indépendant, assez fort, assez puissant, pour vivre de sîi vio propre et le disputer de richesse et d'expression avec la jK^ési»' même. Ce devait être un accompagnement assez léger, flottant autour du vers comme un voile transparent, et c'est ainsi seulement qu'on peut s'exphquer ces enjambements singuliei-s d'une strophe, d'une triade même à l'autre, que nous avons signalés plus haut. Comment se reformait alors la mélodie. c(»mment reprenait U' chant après de pareils empiétements, voilà ce que nous ne ixmvons guère comprendre avec notre musique moderne aux lignes sévères, rigoureusement arrêtées. Nous ne nous imaginons guère une chanson de Béranger ainsi disi»osée et pour les couplets et pour la musique. Et powlant <'ett(^ nmsique d'unc^ nature si ténue avait pour s'accompagner el sv- soutenir le son de la cithare et de- la flûte. Dans le^ premiers temps, cet accompagnement était des plus modestes : c'est ainsi que ï Iliade nous montre un seul cithariste conduisant
> Ohjmp. IIL\.
^ Olymp. II. f :àv«;ii';p;xi-.vi,. :';avo..,
3 Bf.ugk. PoW. lyi'ic. graeci, ni. l'ralinuïi, 1.
LA POIlSIE LVRIQLI-: COSMOPOLITE : PLNDARZ 439
toul un chœur K Mais, au temps de Pindare, il y avait non seulement plusieurs cilharistes pour Pexécution d'un épinicie, mais des flûtistes cncoie, suivant le témoignage formel du poète 2. En quel nombre figuraient les uns et les autres, on ne saurait le dire; mais il va de soi que le nombre des instrumentistes comme celui des choristes devait varier beaucoup, suivant Pargent que le triomphateur voulait mettre à sa glorification.
De tous les modes que connaissait la musique à l'époque de Pindare, notre poète n'en a employé que trois, le dorien, (|u il a lui-même appelé le plus auguste 3, l'éolien et le lydien. Nous ne reviendrons pas sur le caractère de ces modes ; nous nous en sommes suffisamment expliqué dans notre premier volume*. Nous n'ajouterons qu'un mot à propos du mode lydien. Malgré son caractère plaintif et tendre, Arislote lui reconnaissait une aptitude toute particulière à l'éducation de l'enfance 5. Il y avait donc entre les mélopées particulières à ce mode et les dispositions naturelles à cet âge une concordance qui nous échappe, mais qu'avaient saisie les anciens. Voilà pourquoi sans doute Pindare a de préférence employé le mode lydien dans les odes où il avait cl célébrer des adolescents ^\
Nous n'avons guère d'autres renseignements sur le caractère de la musique de Pindare ; nous en savons moins encore sur sa danse. Gomme la musifiue, la danse avait ses modes qui répondaient aux trois états principaux de l'àme, la disposition religieuse et grave, la gaieté légère, la passion tumultueuse. Dans la [)oésie dramatique, ces trois modes étaient représentés par Vemmdie pour la tragédie, le cordax pour la comédie, et pour le drame satyrique la sicinnis. Dans la poésie lyrique, il y avait la gymnopédie, ï hyporchèrfm et la pyrrhique. D'ailleurs, toutes les œuvres lyriques n'étaient pas dansées, mais chaque fois ([ue Pindare recourait à cet ornement, et il y recourait généralement pour ses épinicies, on peut être sûr que les mouvements, les attitudes qu'il imposait a ses choristes, se fondaient en unesyn-
Uliad., XVIII, 569.
^Olymp. ni, n.
^Schol. Pind., ad Ohfnip., I, 26 : A..'.jtov ^ï'ko; til, t .to .
<Toin. I, p. 79 et suiv.
s Arist., Polit. , vni, 7.
6 Olymp. XIV; Ném. IV; VIII.
HhO HISTOIRE DE LA POKSIE LYRIQUE GRECQUE
tliùse iioblo vi (ligne avec les paroles et raccoinpagnemenl musieal. Personne ne sut mieux que lui réaliser cet idéal que Lucien traçait de la danse, quand il disait: « La danse, lorsqu elle est telle qu'elle doit être, est utile à ceux qui la vo'ent; elle est propre à cultiver l'esprit et à l'instruire ; elle rythme (ojOji'Tsi) las âmes des spectateurs qu'elle forme à la lois par ce qu'ils voient vi par ce qu'ils entendent, leur offrant une sorte de beauté qui participe également de l'àme et du corps* ».
Il est probable que Pindare n'arriva pas du premier coup à cet ensemble parfait, à cette concordance heureuse des trois arts travaillant en frères à une seule et même œuvre. Les génies même les plus richement doués par la nature paraissent avoir t'té néanmoins soumis à cette loi de développement qui s'im- IK)se à tout être. C'était donc un problème intéressant et qui devait tenter la critique de suivre le poète dans son évolution, de marquer leS différentes étapes de son talent. Pindare a travaillé uncî cinquantaine d'années, et de son œuvre il reste ^^ (ou 44) odes complètes qui se répartissent assez inégalement, il rst vrai, sur toute cette période d'activité. Il semblerait qu'avec un pareil ensemble de documents la tache de la critique fût aisée. Il n'en est rien, et les efforts qui ont été tentés en ce sens n'ont pas abouti. Les différences que M. L. Schmidt croit avoir saisies soit pour les idées religieuses et morales, soit pour la langue et l'art du poète, entre les trois périodes qu'il établit dans sa carrière, ces différences s'évanouissent quand on regard»' de plus i)rès2.
En effet, dans cette X^ pythique que Pindare composa vers sa vingtième année, rien ne trahit une main juvénile ni pour la londuite de la pièce ni pour lexécution des détails. Il y a bien ce trait des ânes indécents, que nous avons signalé plus haut 3, mais rien ne prouve qu'il faille en rendre responsable l'âge ou l'inexpérience du poète. On trouve en retour dans cette ode déjà toute son habileté. Rien n'est plus adroit que le début où il
* Lrc, De sali. 6.
2 Vo r L. SciiMiDT, Pindur's Leben und Dichtitng, ouvrage tout entier compo>«" pour prouver le d<''vek)ppf mentdu talent p'iôlique dans Pindare, et les observation, que font à IVnc'onlrcc^ ce système P. Mezgeh, op. cil. p. 264 etsuiv.; A. Croiî:et< op. cit. p. 2i9 et suiv.
^ Page 371.
réunit d'une façon si imprévue, si orignale « l'iieureuse Lacédémone et la fortunée Thessalie ». Ces gens du Nord passaient généralement pour des étrangers, des barbares. Us le savaient et m souffraient dans leur orgueil. D'un mot, Pindare, en les rattachant à la race illustre des Héraclides, leur donne le droit de cité dans la Grèce. Puis, si Ton regarde aux idées qu'il exprime, ce sont celles qui feront plus tard tout le fond de sa philosophie, à savoir la croyance à la protection divine et à l'influence de la ract\ Quant au mythe qui figure dans cette ode, on en a quelquefois suspecté la convenance, mais il s'explique aussi facilement rfue tant d'autres dans les pièces de Tâge mûr du poète. Pindare vient de dire qu'un père qui a vaincu et qui a vu son fils également vainqueur aux jeux pubUcs, a atteint toute la félicité permise à l'humanité; on ne peut monter plus haut, le ciel nous est inaccessible et même pour aller moins loin, chez les Hyperboréens, par exemple, il faudrait comme Persée, être conduit par Athéné. Cette allusion aux Hyper boréens n'est point du tout aussi démisonnable que Ta prétendu le scoliaste. Ces peuples pouvaient être cx)nsidérés comme des voisins ; et si maintt^nant Pindare s'arrête sur leur vie heureuse, sur leurs festins égayés par la muse, leurs chœurs de jeunes vierges avec lyres et flûtes, sur le privilège qu'ils ont de ne connaître ni la maladie ni la mort, c'est en vertu de ce droit qu'a le poète de prendre son bien où il le trouve. En effet, il sentait que ce bonheur un |)eu sensuel devait plaire à des auditeurs portés eux-mêmes aux plaisirs de la table, que rien ne les flatterait plus voluptueusement que la peinture des félicités dont jouissaient ces régions septentrionales, regardées comme le séjour de la barbarie. N'y a-t-il pas là déjà tout l'art de Pindare ? Enfin, l'on retrouve dans cette ode et le noble orgueil du poète, cette conscience qu'il avait de son génie*, et ses procédés habituels, ses brusques arrêts, ses «'raintes d'être allé trop loin, ses rapides retours en arrière 2. Le style même, bienquerelativeraentsimpleetfacile, a pourtant déjà quelques ligures audacieuses, comme « cette quintessence d'hymnes qui bondit ainsi qu'une abeille de pensée en pensée ^o.
'Voir page 163.
» Ihul. :i:i.
1*1 us jtî considère cette pièce, et plus je reste convaincu qu'en l'absence de date, personne ne la ref)orterait aux débuts de Piûdaiv et n'en gratifierait ses vingt ans.
i >n a voulu trouver des différences, non plus entre les époques, mais (»ntre les groupes que forment les épinicies. Selon quelquesuns, Pindare, jKjur répondre à la grandeur, à Téclat des jeux olympiques, les plus considérés de la Grèce, aurait mis dans les (Kles qui en célèbrent les vainqueurs plus de richesse et de (iompe, mais par là même le caractère en s^ait plus artificiel. Dans les pythiques au contraire, où le poète se sentait pour ainsi dire chez lui, puisqu'il y chantait un sanctuaire ami, k dieu par excellence de la race dorienne, le patron vénéré do la poésie, le ton serait plus chaud, l'accent plus intime; on sentirait davantage.' le cœur de Tartiste. Quant aux néméennes et aux isthmiques, la poésie en serait beaucoup plus simple, plus familière, conformément à la simplicité même de ces jeux ; ceodes pourtant n'en seraient pas moins parfaites pour le fond et pour la forme, et peut-être même plus propres à nous fain' pénétrer plus avant dans Tintelhgence du poète *. Je crois qu'on ti'ouverait dans l'ensemble des épinicies de quoi justifier, comme aussi de quoi contredire cette appréciation de chacun des quatre groupes. La XI V« olympique à Asopichos est charmante; h II pythique à Hiéron est splendide; deux des tableaux les plus grandioses de Pindare, celui d'Héraclès au ben^eau étouffant les bcrpeuts, et celui de la mort de Castor, se trouvent justement pans deux néméennes, la premièi^ et la dixième. Elafin, c'est dans une isthmique, la dnquièaie, que se lit le bel épisode d'Héraclès chez Télamon. D'un bout à l'autre du recueil édatent les mêmes qualités de coloris, de grandeur et de fierté. Si ce« qualités se rencontrent plus souvent dans les olympiques et les pythiques, la cause en est moins dans la supériorité de ces jeux ou les affections particulières du poète, que dans la posilioo sociale des personnages qu'il avait à célébrer. C'est dans ces deux gi*oupes que se trouvent les odes en Thonneur des grands seigueui^s, piinces et rois. Dans les néméennes et les isthmiques, sauf les deux odes à Chromios et â Xénocrate, Pindare ne célèbre
'Berok, Griech. literaturgesch., \v, v>^^.
plus que de simples particuliers. C'est là qu'il faut aller chercher la cause des différences que l'on peut constater entre les pièces, là et dans la disposition physi(ïue et morale où se trouvait l'auteur, quand il s'est misa la besogne. Ainsi donc le problème reste avec son énigme irritante ; quelque probable que soit le t'ait même des progrès que le temps et son travail personnel apjjortaient à Pindare, il paraît impossible d'en établir la suite. Tel fut l'œuvre de cet homme en qui toute l'antiquité semble avoir personnifié le génie même du mélost. Pindare était le lyrique, comme Homère le poète, Aristophane le comique. Le genre pourtant, malgré toute la perfection à laquelle ce poète l'avait t'ievé, touchait à sa décadence ; on peut dire même que Pindare l'emporta dans sa tombe. Bien des causes expliquent ce phénomène en apparence si singulier. La poésie lyrique grecque, ainsi ([ue nous l'avons vu dans le cours de cette histoire, reposait sur un ensemble de conditions politiques, religieuses et sociales, qui justement achevait de crouler à cette époque. Les dieux et les héros, les grandes familles et les mœurs chevaleresques, tout le vieux dorisme enfin se mourait. Les victoires de Salamine et tte Platées l'avaient frappé au cœur, tout comme la puissance des Perses. La dtoiocratie vive, ardente, que son patriotisme venait de porter au pouvoir, n'était guère en état de comprendre ces formes graves, sévères, où revivait un passé qui lui devenait à peu près étranger. Les sophistes de leur coté battaient en brèche toute cette théologie, tous ces mythes, dont l'usage avait fait la partie la plus considérable, la plus brillante de la poésie lyrique. Enfin les lois mêmes du progrès avaient condamné ce genre, en lui retirant peu à peu la matière qu'il exploitait. L'histoire se substituait décidément à la légende ; au lieu de conlinuer à résumer la morale en quelques vers bien frappés, Tes- 4- rit nouveau s'habituait à en retourner les problèmes dans la langue {dus fine, plus souple de la dialectique. La poésie, par la bouche de Simonide, avait célébré les morts de Marathon ; quelques années après, c'est l'éloquence de Périclèsqui célébrera les premières victimes de la guerre du Péloponnèse. Enfin noii seuletneot le drame confisquait pour ses chœurs le m^os tout entier, rythme, musique et danse, mais la muaifue dle-méme, par les pr<^rès consic^rables qu'elle faisait aiors^ par la ^«ce de
44i HISTOIUE DE LA POESIE LYRIQUE GRECQUE
jour vn jour plus large que les (lithyrainbistes de la nouvelle t^cole, Mélanippide rancien, Phryuis, Cinésias, Timothée, Philovène, Télestc, lui donnaient dans l(^urs œuvres, la musique achevait ainsi de tu(T le genre dont elle avait été pendant longtemps la modeste associée.
La grande po<3sie lyrique devait donc mourir en Grèce avec Pindare, comme chez nous Toraisou funèbre avecBossuet, comme tous les genres enfin, à toutes les époques et dans tous les pays, parce qu'elle ne rencontrait plus dans le sol épuisé, transformé plutôt, les sucs nourriciers dont elle tirait sa vie. Du reste, elle avait fait son temps et rempli sa destinée de la façon la plus illustre. Pendant près de deux siècles, elle avait été pour son pays la voix aimée qui ne cessa de lui dicter ses devoirs, d'exprimer ses haines ou ses sympathies, de chanter ses plaisirs, d'adou cir ses douleurs, d'orner son culte, de célébrer ses gloires. A c'iaque extension des idées et des sentiments du monde hellénique, la poi'sie lyrique s'était empressée de répondre par la création d'une forme nouvelle qui fut l'organe attitré de ce progrès. C'est ainsi que l'ïambe, l'élégie sous ses formes diverses, la chanson politique, amoureuse et bachique, l'épithalame, le dith>Tambe. le thrène, l'hymne, l'encomion, l'épinicie, et tant d'autres genres ont suca'ssivement vu le jour. Dans ce miroir à mille facettes, se refléta, sous tous ses aspects, cette société grecque mobile, cui'ieuse, remuée en tant de sens, voluptueusement éprise du grand, du beau, qui, malgré bi(*n des erreui's, bien des taches, reste pourtant si attrayante encore* et sur tant de points garde une inc3ntestable supériorité. Voilà ce que nous avons essayé de montrer dans ces deux volumes. La tache était difficile, puisque de ce trésor immense, infini, de la lyrique grecque, il n'a survécu que des fragnients souvent méconnaissables, à l'exception des quelques pièces de Pindare (jue l'on a complètes. Il est don bien possible que le succès n'ait |>as répondu au travail, au zèle, et pourquoi ne pas le dire? à l'affection que nous apportions A notre œuvre. Nous esjK^rons pourtant que l'on nous saura gré de l'intention.
Et maintenant, comme le fidèle qui ne peut se décider à quitter le sanctuaire, qui fait un pas, puis revient pour adi*esser Cflcore un mot du eoiur à. V*\r[v^?>^.N'è-\\^v^v^,wc>w^tvous retournons
uuc dernière fois vers ces êtres bénis, divins, dans la compagnie des(iuels nous avons passé de si longues, de si bonnes heures ; une. dernière fois, nous les saluons encore et nous leur disons avec le poète de V Anthologie: « Pindare, bouche sacrée des muses, et toi, babillarde sirène, Bacchylide, grâces éoliennes de Sappho, chants d'Anacréon, et toi, ô Stésichore, qui dans tes propres œuvres fis couler le courant homérique, et toi, douce page de Simonide, Ibycos qui moissonnas l'aimable fleur de la persuasion et des adolescents, glaive d'Alcée qui souvent vei*sas le sang du tyran, défendant les lois de la patrie, rossignols d*Alcman à la voix féminine, soyez-moi propices, vous qui marquez le commencement et la (in de toute la poésie lyrique * .»
« AnthoL, IX, I8'i.
LA POÉSIE LYRIQUE DANS LES COURS, SUITE : ANACRÉOîH
/. — Le véritable Anacréan.
Pages,
Anacréon; patrie; émigration à Abdère. — Relations avec Polycrate; situation du poète prv's du tyran. — Objets de ses chants : Bathylie, Ciéobule, Leucaspis, Smerdiès ; ce qu'il faut penser de ces relations. — La sagesse du poète. — La Laura à Samos. — L'amour chez Anacréon ; jalousie. — Séjour à la cour des Pisistratides. — Anacréon buveur. — Mort (l'HiDDarque ; départ du poète; retraite incertaine. — Sa mort. — Èaition de ses œuvres. — Variété, caractère de son 'aient. — Versification, musique, langue. — Originalité contestée. — Réputation . 1-23
//. — La Contrefaçon : Les Anacréontiques,
Les Poésies anncréonliques : Tédition d'H. Estienne; son manuscrit ; supercherie. — Protestations. — Les preuves matérielles. — Les preuves littéraires : Éros chez Anacréon et dans les pièces anacréon tiques* pein.ure différente de la vieillesse ; anachronismes ; versincation, langue, grammaire.
— Origine de ces poésies. — Fond alexandrin, mais forme dilférente : la cigale, le printemps chez le poète anacréontique et cliez Méléagre. — Versification : deux groupes, deux époques. — Les lettres, la poésie aux u* et m" siècles sur la côte ae la Palestine. — Byzance. — Rien ou très peu d' Anacréon.
— Manière probable dont s'est fait le recueil. — Influence sur la poésie du xvi* siècle : enthousiasme de Ronsard ; La Fon'.aine; le xviir siècle; les poètes allemands: Goethe; les poètes anglais : Thomas Moore; Victor Hugo. — Jugement
final 23-43
Hipponax : époque ; patrie ; famille. — Départ pour Clazomènes. — Affaire avec les statuaires Athénis et Bupale; idée qu'elle laissa du poète. — Caractère de son talent. — Réalisme de
U*< TABLK hES MATIÈRES
ses |M*iiiturC8. — l'auvrelé «J'Hipponax; tristesse de son horizon. — Trivialité. — Vérité. — Talent d'expression. — r.aractère exotique de sa langue. — Invention du Cho- Hamhe. — La Parodie : opinions diverses sur son origine. — Ananios : intention du > ers Ischiorrhogique, — La poésie «•ulinaire 4'»-C2
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LE dithyrambe: arion; lasos
Le »-uUe de Dionysos. — Le Dithyrambe: origine el sons divers du mot." — Invention du dithyrambe: le culte en Thrace, dans les îles, à Lesbos. — Arîon : patrie; famille; époque; voyages. — Corintho; son caractère cosmopolite. — l*oIitique religieuse des tyrans; Périandre. — Premiers j'ssiiis dans le genre dithu-ànibique; création d'Arion. — Caractère de son œuvre ; opinions diverses. — Légende d'Arion ; un ui-étendu fragment du poète; le dauphin chez les Grecs. — Le culte oe Dion} sos dans l'Attique. — Lasos : patrie; séjour à la cour des Pisistratides. — Ses innovations dans le dith}rambe. — Nature arlificielle de son talent. — J Prépondérance do la musique sur la poésie 03-81
LA POÉSIE LYRIQUE COSMOMLITE ; SIMON IDE ; BACCHTLIDE; TIMOCRÉON
/. — Sinionide: biographie.
l'aractère nouveau de la poésie lyrique. — Simonide : époque ;
Satrie; famille. — Voyages; séjour à Athènes; La cour 'Hipparque; les vers du poète sur le meurtre du tyran. — Séjour en Thessalie : les Scopades ; poèmes en leur honneur; rintervention de Castor et de Pollux; catastrophe probable de la famille. — Les Aleuades ; le thrène sur la mort de l'un d'eux. — Départ de Thessalie : motifs divers. — Retour à Athènes; les guerres médiques. — VÉpigramme; son rôle
• Lutte Marathon. — sur les Thermopyles, les morts de Platées. — Habileté dû poète : l'épitaphe pour les Corinthiens. — Voyages du poète : Relations avec Pausanias, Thémistode. — Départ pour la Sicile ; situation florissante de cette île; Hiéron. — Succès de Simonide à la cour du tyran : son talent de conversation. — Relations avec d'autres familles. — Tact et sincérité du poète. — Rapports avec Pindare; différences de nature, de ^én/e. — Mort de Sin\omi\e 8i-1ll
TABLE DES MATIÈRES h\(j