TOMB II
foi. C'est alors et sous cette influence que durent être composées les trente-cinq pièces qui forment la seconde moitié de notre recueil. L'inspiration, naturellement, en est toute différente, mais la versification, la langue, le procédé, tout se ressemble et d*une manière frappante dans ces poètes, qu'ils chantent la Trinité, rincarnation, la Vierge Marie, ou qu'ils célèbrent Dionysos, Aphrodite, Éros.
C'est à Gaza qu'aurait été la principale fabrique de ces ixmîsies dans le genre anacréontique. Au ii^, auiii® siècle après J.-C, il y avait sur la côte de Palestine plusieurs villes où les lettres et la rhétorique étaient cultivées avec le plus grand éclat. Tyr, Sidon, Gaza surtout étaient des centres d'études très renommés. On rencontre même dans Libanios une expression singulière à l'adresse de cette dernière cité : il l'appelle « un atelier de discours* ». Mais cette industrie dut fleurir encore ailleurs, et certainement elle ne fut pas ignorée dans la capitale du nouvel empire, où peu à peu se retirait tout ce qui restait des lettres antiques. On a beaucoup médit de Byzance, on en médit encore. Sans doute, elle n'avait plus d'Homère, ni de Sophocle, ni d'Aristophane; mais on continuait à y cultiver les lettres. En somme le goût de la poésie était assez répandu dans toutes ces régions. On mettait en vers les légendes des saints, on faisait des tragédies avec la Bible et l'Évangile, comme cette Passion du Christ dont on a pendant trop longtemps chargé la mémoire de Grégoire de Nazianze. Puis, à côté de ces essais pieux, où la foi ne pouvait suppléer le génie, où la décadence se marquait en traits malheureusement trop sensibles, toute une série de talents gracieux, païens par imagination, par réminiscence littéraire, continuaient à célébrer les plaisirs facileSj les divinités aimables qui avaient enchanté les ancêtres.
Cette veine d'épicurisme poétique d'où sortit la moitié de notre recueil, se prolonge et pousse bien avant dans le moyen âge. En 1850 le philologue Matranga a publié, en grande partie d'après un manuscrit de la Barber ine du x® ou du xi*' siècle, un volume d'Anecdota, qui fournit de nombreux témoignages à cet endroit. Ce sont des poèmes d'auteurs du vi® siècle au \^j cù*
* Liban., i. HI. p. ioSi
LA CONTHEf'AÇON ; LÉS ANACHÉON TIQUES 30
dans le même dimètre ionique, on retrouve la même pliraséoiogie mythologique, l'Hélicon, Apollon, Phébos, Hermès, les Mus(«, le barbiton, la déesse de Cythère, de Paphos, Cypris, Éros, le Zéphyr, les Charités, Dionysos et surtout la rose. Le nom, Téloge de cette fleur reviennent à satiété, y tic pouvait dire Aphrodite^ quand Athéné produisit l'olivier et que parut la rose? — Que pouvait dire Ares, quand Aphrodite fut blessée par une épine de rose ? Voilà le litre de quelques-unes de ces pièces où Ton continuait dUmiter jusqu'à l'insipidité, jusqu'à l'ineptie, ce qui était déjà une imitation ^
En effet tous ces jolis poèmes anacréontiques qui servaient de modèles à des gens de plus en plus dénués du talent inventeur, n'ont rien d'original, ils ne sont que des échos et, chose singulière, ce n'est pas le poète dont ils ont pris le nom «mi paraît avoir été leur principal inspirateur. Il est probable même que ces auteurs avaient entre les mains, non pas les œuvres complètes d'Anacréon, mais tout simplement des extraits. C était alors la mode de ces compilations, et les deux vers d'Anacréon qu'on retrouve dans une de ces pièces, à supposer qu'ils soient réellement du poète, doivent venir de là, s'ils ne viennent pas plutôt du métricien Héphcstion qui les cite 2. En tout cas c'est le seul souvenir direct d'Anacréon que l'on rencontre dans ces poésies. La pièce VII semble inspirée d'un fragment d'Archiloque, lu sans doute aussi dans quelque collection, plutôt que dans le recueil même du poète. La pièce d'Eros piqué par une abeille est une imitation, presque une copie de Y Éros voleur de miel de Théocrite. Celle où le poète souhaite d'être un miroir, un vêtement, une eau limpide, un parfum, pour être vu, porté, manié, respiré par sa maîtresse, n'est qu'une gentille paraphrase de deux scolies attiques 3. On retrouve même des traces du Pseudo-Phocylide *.
Quant aux auteurs, il est impossible de les nommer : le manuscrit est muet ou peu s'en faut, à cet égard. Constantin Cépha- ' las qui fit le recueil, procéda d'une tout autre laçon que pour
Bergk a donné ces poèmes à la suite des AnacréonHques. r Frag. gs et Anacreont,, 4S, 8-0.
\ * Anacreoni», Si; et Carm. popul., scolia, 10 et 20 (à la Un dvi \q\. VV\ ^^ l fyH^tte* de Bergk).
\ ♦ Comparer AnacrgotUé, il, ef Pseudo-Phocyl., vetft ^iVA%%%
40 HISTOIRE DE LA POÉSÎE LYttlQtE OKECQÛÉ
son Anthologie, Les petites pièces dont se compose celle-ci, sont rapportées d'ordinaire à leur auteur ; dans le recueil anacréontique, soit par ignorance, soit pour une autre cause, on ne rencontre que deux noms, celui d'Anacréon une seule fois, sous cette forme en tôte du poème IV : to3 aùrou 'AvaxpsovTo;, ce qui donnerait à ce poète la pièce précédente, précisément celle que cite Aulu-Gelle comme étant d'Anacréon; et celui de Basilics ou mieux Basilicos, au poème II, sous une forme semblable: Tou ajTou BaatXixou. On devrait donc rapporter aussi à ce poète la pièce précédente, celle par laquelle s'ouvre le recueil ; mais cette pièce est d'un mètre différent et par conséquent elle appartient à l'autre partie de la collection. 11 serait possible que chacune de ces parties eût été mise sous un nom particulier, la première sous celui d'Anacréon, la seconde sous celui de Basilicos, quand elles existaient séparément, et que Constantin Céphalas, lorsqu'il réunit le tout en un seul recueil, tout en changeant l'ordre des pièces, en les entremêlant, ait laissé par mégarde ces noms qui placés ainsi ne conservent plus guère de sens. En tout cas, ils sont les seuls qui figurent dans la collection. On retrouve une des pièces, la V«, dans V Anthologie de Planude sous le nom de Julien S probablement un préfet d'Egypte, mais notre recueil la donne sans nom d'auteur.
Ce qui prouverait encore que ces petits poèmes sont de plusieurs mains, c'est que les mémos sujets sont traités plusieurs fois : ainsi la lutte avec Éros se retrouve dans deux pièces, XXVIll et XIX; l'éloge de la rose revient jusqu'à cinq fois : chacun avait à cœur de versifier ce joli motif. Enfin il paraît très vraisemblable que plusieurs auteurs se sont successivement exercés sur la même pièce. Nous avons déjà dit un mot de celte manie de retouche à propos de la pièce citée par Aulu-Gelle. Ce n'est pas la seule probablement qui fut interpolée : ainsi s'expliqueraient ces inégalités de langue, de versification, de talent poétique que l'on constate dans plusieurs. 11 arrive quelquefois, en effet, que la première partie d'une pièce est bien écrite, bien versifiée, tandis que la fin au contraire présente des fautes grossières. D'autres fois, c'est la pensée qui, vive d'abord, s'alanguit ^ et se perd dans un bavardage insipide.
i Anthol. P/an, f38S*
Tel est ce livre singulier, dont la fortune fut si diverse, disionsnous en œmmençant. Assez malmené par les philologues de profession, il rencontra au contraire les sympathies les plus vives, l'admiration la plus enthousiaste parmi les fidèles de l'art et de la poésie. Il eut surtout sur notre littérature une intluence décisive. Les jeunes poètes de la Pléiade, tout férus de Pindare et des grands modèles de la Grèce, couraient risque de se i)ei*dre dans la boursouflure et la roideur. VAnacréon d'H. Estienne fut pour eux le rayon sauveur de la grâce, dans toute la force du terme. A peine eut-il brillé sur Thorizon qu'il fut salué, acclamé par toute l'École*. Son chef, Ronsard, entonna en l'honneur du poète et de son éditeur un véritable dithyrambe 2 ; puis, tandis que son ami Rcmy Belleau traduisait en vers le volume, bien
qu'U fût
Un trop sec biberon,
Pour un tourneur d'Anacréon ^.
il rétudiait, il se l'appropriait et s'en infusait, pourrait-on dire, par tous les pores les pensées, les images, le ton, le tour. A chaque pas dans ses sonnets, dans ses poésies légères, chante ou rit un souvenir d'Anacréon. Quelquefois il le traduit : Y Amour moniUé, YAmour piqué par une abeille f les pièces sur la rose l'exercent tour à tour; mais d'ordinaire il s'inspire de l'idée, il la reprend à son compte, il la développe, et semble vouloir lutter do grâce et do mignardise. Ses plus jolies pièces, ces quelques feuilles de sa couronne qui restent toujours vertes et gardent son nom de vieillir, comme dit Malherbe, c'est à l'astre d'Anacréon qu'il les doit. Les vers A sa mignonne sont nés sous cette influence. « Après deux ou trois journées d'Anacréon, dit Sainte-Beuve, cela doit venir tout na-
iSAiifTR-BBUVB, Tableau hùtoriaue et critique de la poésie française au X Vh tiède ; Anacréon au xvi* siècle.
2R0RSARD, Ode», liv. V, XV.
» Cette traduction de Remy Belleau est de 1556. U n'est peut-être pas sans intérêt de rappeler qu'A. Estienne en avait fait également une en vers, s il faut en croire quelques mots qu'il a mis à la fin de son édition, p. 64. Or cette traduction a complètement disparu, si tant est qu'elle ait réellement existé. La Monnoye croirait volontiers qu'H. Estienne ayant vu celle de R. Belleau, n aura pas osé publier la sienne, comme trop inférieure. V. Amb. Firm. Didot, Notice tur Anacréon. Puisque nous parlons des traductions d'Anacréon, ajoutoris que
depuis celle de R, Belleau à celle de Leconte de Lisle (1861), A. F, Didot ca
compte trente-cinq en français; Il y en a tout autant en\lîv\\ei\, <iw ^'ïv^'^vi, ^xv
allemand. Anêcréon fut aussi iraduit en espagnol, eu hoWand^x^, wv ^c\Çk\sa.v^>
en russe.
turelleinent, ce semble, au réveil*. » Voilà rélément gracieux qu'apportait le nouveau venu, ou plutôt qu'il réinstallait dans notre poésie. Villon dans ses Neiges d'antan, MellindeSaint-Gelais dans se« madrigaux avaient eu de ces délicatesses, mais on les oubliait, on les dédaignait peut-être en ce milieu savant. Elles revenaient cette fois avec le prestige et l'autorité de Tantiquité, et elles ne devaient plus repartir. La Fontaine à qui souriaient tous ces pensers d'amour, toute cette insouciant épicurienne, s'en est inspiré plus d'une fois; il traduisit même l'-^mour mouillé, mais en confrère plutôt qu'en disciple.
L'influence ne lit que s'accroître et le xviii® siècle fut le siècle d'Anacréon, pres([ue autant que celui de Vollaire. En France, alors, son nom est dans la bouche de tous les poètes qui chantent l'amour ou, si l'on veut, le plaisir. « En Allemagne, tous ceux que n'entraîne pas la Muse sérapliique de KIopstock, le choisissent' avec Horace pour leur maître préféré. Gleim, Weisse, Uz, célèbrent à l'envi Éros et Bacchus. Lessing lui-même se relâche de sa sévérité pour opposer à la palette riche et chargée de l'Arioste les couleurs sobres et choisies qui distinguent le portrait de Bathylle et celui de la jeune fille 2. » Goethe môme, tout grand, tout riche qu'il était de son propre fond, but à cette coupe couronnée de roses. Il traduisit la Cigale; il emprunta l'image du vieillard amoureux dans son Élégie sur Hermann et Dorothée, Son A moar peintre de paysages^ sa pièce intitulée la Coupe qu'il écrivit pour M"»« de Stein, sont des réminiscences d'Anacréon encore, mais revues et colorées par Gœthe 3. Aussi, par reconnaissance, lit-il cette jolie épitaphe pour son tombeau :
Ici où la rose fleurit, où la vigne et le laurier s'enlacent, où la colombe attire, où le grillon se réjouit, quel est donc ce tombeau où les dieux semblent avoir voulu semer la rie? c'est le lieu de repos d'Ana-
^ Cette pièce est pourtant un peu antérieure à la publication des poèmes anacréontiques par H. Eslienne, puisqu'elle parut pour la première fois en 1553 dans « les Amours nouvellemement augmentées par Ronsard et commentées par Marc Antoine de Muret, plus quelques odes de l'auteur non encore imprimées ». Elle pouvait être imitée de li pièce des Roses de Bonaventure des Pérler«, éd. L. Lacour, tome I, p. 68. Mais il est plus probable que Ronsard récrivit sous l'influence d'Anacréon, car on sait par Muret lui-même qu'il eut connaissance de ces poèmes avant leur publication.
^LiCHTBNBEaOBR, Poéste lyHque de Gœtf^e, p. 176. Voir Lessino, Laocoon, XX, et il nacreonf., 15» 16*
^Àntusrtont.tti, %, 4.
créon. Hcui*cux poète! il goûte les biens du printemps, de Tété, de l'automne, et la tombe est venue à la fin le garder des rigueurs de l'hiver.
En Angleterre, malgré la pruderie britannique, Anacréon trouva d'aussi ferventes admirations. Je ne ptirle \ms des traductions qu'à peine échappé du collège, le jeune Byron faisait de plusieurs pièces. Mais Thomas Moore le mit en vers anglais avec un succès qui du coup fondait sa réputation, et dans sa préface il le louait, ou peu s'en faut, comme le plus merveilleux des poètes. Enfin, dans notre siècle, après avoir inspiré au crayon deGirodet une série de cinquante dessins, la gloire d'Anacréon devait recevoir la consécration suprême de beaux vers de Victor Hugo qui chantent dans toutes les mémoires *.
En résumé pourtant, malgré quelques pièces charmantes, comme la Colombe y le portrait de Bathylle, celui de l'amie, la Coupe^ l'éloge de la rose et quelques autres encore, il ne faut pas s'abuser sur la valeur poétique de ce recueil. Il ne faudrait pas surtout s'imaginer qu'il peut nous tenir lieu du vrai Anacréon. On put autrefois s'y tromper, mais aujourd'hui, comme le dit ingénieusement Sainte-Beuve, a le goût, une fois averti par la science, se rend compte à son tour de la différence de ton entre les imitations et l'original, même quand ce dernier terme de comparaison manque; et il arrive ici précisément ce qui s'est vu pour plusieurs morceaux très admirés de la statuaire antique : on les avait pi^s au premier coup d'œil et sous la séduction de la découverte pour les chefs-d'œuvre de l'art dont ils n'étaient que la perfection déjà déclinante et amollie. Quelques
bas-reliefs augustes, quelques magnifiques torses retrouvés, sont
venus replacer le grand art sur ses bases divines. »
ï Victor Hcoo, Chanli du Crépuscule, xix :
Anacréon, [loèle aux ondes erotiques....
Hipponax : époque ; patrie ; famille. — Départ pour Clazomènes. — Affaire avec les statuaires Athénis et Bupale ; iaée qu'elle laissa du poète. — Caractère de son talent. — Réalisme de ses peintures. — Pauvreté d'Hipponax ; tristesse de son horizon. — Trivialité. — Vérité. — Talent d'expression. — Caractère exotique de sa langue. •^ Invention du Choliambe. — La Parodie : opinions diverses sur son origine, — Ananios : invention du vers hchiorrhogique. — La poésie culinaire.
Avec Anacréon, nous avons vu la poésie au service des cours et de la vie mondaine, s'inspirant des plaisirs qu'elle partage et de l'élégance qui l'entoure. A peu près à la môme époque, sur le littoral asiatique qui fait face à Samos, nous la voyons dans la personne d'Hipponax chercher ses motifs et se complaire dans la peinture d une société tout à fait opposée. Certaine école moderne se flatte d'être la première qui ait connu le cœur humain, la nature, et qui ait mis l'un et l'autre sous les yeux du lecteur avec leurs couleurs vraies, leur réalisme impitoyable. C'est une illusion. Voilà plus de deux mille ans qu'un poète ionien, sans se donner comne novateur, sans écrire de préface pour annoncer un nouvel évangile littéraire, réduisait la muse à cette triste besogne et lui faisait ramasser dans la rue la boue la plus " infecte, la plus réaliste, pour en peindre ses tableaux. Tant il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même la malpropreté du style !
ISous n'avons pas la date exacte de la naissance d'Hipponax ; ma/s l'époque à laquelle il vivait esl à \v^\i ^t^^ çfôt\.^m^, Çliue
l'Ancien nous dit qu'il existnit en la LX« Olympiade, sans préciser davantage *. Ce témoignage concorde avec la Chronique de Paros qui met notre poète à la troisième année de la LIX®, sous le règne de Cyros, et même avec le renseignement donné par Proclos, lequel place Hipponax à la quatrième année de la LXIVS sous le règne de Darios 2. En somme toutes ces dates tournent autour d'une seule et même époque ; aussi, quoi qu'en disent Plutarque et saint Jérôme qui voudraient faire d'Hipponax un contemporain de Terpandre^, on ne court pas risque de se tromper beaucoup en mettant sa naissance vers l'an 560. Il aurait eu ainsi une quarantaine d'années à l'avènement de Darios : c'est à peu près l'âge qu'entendent les anciens, quand ils parlent de la floraison d'un poète ou d'un artiste.
C'est à Éphèse que naquit Hipponax. S'il faut en croire Suidas, son père s appelait Pythéas et sa mère Protis. Le poète passait chez les anciens pour avoir parlé de ses parents on termes très peu convenables : il avait aboyé c>ontre eux, dit même une épigramme *. Peut-être y avait-il dans les paroles incriminées plus d'humour que de méchanceté réelle. Il reste parmi les fragments d'Hipponax un vers qui précisément semble se rapporter aux premiers soins que lui donna sa mère : <.< elle l'a nourri et lavé, tout remuant qu'il était ^ ». Ce vers n'indique pas un mauvais cœur. Il est probable qu'Hipponax aura fait de son enfance, des premières années qu'il passa dans la maison paternelle, de la gène, de la misère qu'il y endura, quelque tableau sarcastique où son père et sa mère n'étaient pas plus flattés que lui-même. C'était le genre qui le voulait ainsi, un triste genre, j'en conviens ; mais cependant pour l'honneur de la poésie en général et de notre poète en particulier, j'aimerais encore mieux croire à une abepration de goût qu'à un défaut de cœur.
Hipponax quitta de bonne heure sa patrie; il fut chassé par les tyrans de cette ville, Athénagore et Comès. Qu'avait-il fait pour s'attirer cette expulsion? Les auteurs anciens qui rapportent la chose sont muets sur les motifs, et l'on ne rencontre rien ni
iPLiîJ., Hist. nat., XXXVI, a.
^Procl., 1 , 243, édil. Westphal.
3 Plut., De Mus., V, 6; Hierontm., Olymp. 23.
^Lbonid., AnthoL Pal, YII, 408.
^Fraff, 88,
dans les fragments d'Hipponax ni même dans la direction générale de son talent, qui puisse ouvrir le jour à quelque conjecture. Notre poète était bien loin d'appartenir à la classe aristocratique et partant de faire ombrage à un pouvoir toujours soupçonneux : on ne voit pas qu'il se soit jamais mêlé de politique. Mais il avait l'humeur médisante ; il s'attira sans doute des inimitiés, des rancunes; il put même blesser un des tyrans, sinon dans son pouvoir, au moins dans sa personne, tant il y a qu'il lui fallut un beau jour quitter Éphèse. Il n'en eut probablement pas un grand chagrin : on ne voit pas en lui cet amour exagéré, cette admiration souvent aveugle que tant d'autres poètes ont ressentie pour leur pays natal. II parle quelque part d'un « cochon éphésien » : c'est un de ses compatriotes qu'il désigne par cette périphrase plus expressive que flatteuse. Hipponax se retira à Clazomènes et il dut y achever ses jours : de là le nom de Clazoménien sous lequel il est quelquefois désigné*. Le séjour de cette ville ne lui fut pas beaucoup plus heureux que sa patrie. C'est là que lui arriva une aventure qui fut pour son amourpropre une rude épreuve, mais par compensation une riche matière pour son talent.
Hipponax n'avait rien de séducteur ni d'imposant dans sa personne; il était petit et remarquablement laid 2. Deux artistes de mérite, originaires de Chios, mais qui travaillaient alors à Clazomènes, Athénis et Bupale, s'avisèrent un jour de faire sa caricature et de l'exposer en public. Le poète entra dans une fureur qui rappelle celle d'Archiloque contre Lycambé. Il fit appel, lui aussi, à son talent et exhala dans les vers qu'il écrivit contre les deux frères toute sa vésicule de fiel, et quel fiel ! En ces temps de poHce élémentaire, l'insulté ne trouvait aucun recours devant les tribunaux, et pour se venger, il était obligé de rendre publiquement à son tour l'outrage qu'il avait publiquement reçu. S'adressant donc au peuple : « Écoutez Hipponax, s'écrie-t-il, car voici que je viens... Clazoméniens, Bupale m'a déshonoré 3. » Et là-dessus, il empoigne le pauvre artiste, il le retourne, il le
Par exemple dans les vers qu'on attribue (à lorl) à la poétegse Sulpicia.
2 « Notabilis foedilas oris 9, dit Plimb, Hùt. nat Aoc. cit, d'accord avecÉiiFN Mut. var., X, 6.
»Frag. 13.
piétine, crachant, bavant sur lui, et lui vidant enfin sur la tête tout le panier aux ordures. Il y avait dcr la poissarde dans ce poète. Il prend, il forge les épithètos les plus outrageusos, les plus immondes : Bupale est un manchot S un gâteux 2, il couche avec sa mère, s'il faut admettre Tinterprètation que donnent quelques critiques d'une expression assez obscure 3. Il raille la vie pauvre que menaient Tartiste et son frère, il tourne en ridicule leur mobilier misérable ; il les montre buvant à tour de rôle à une même écuelle, eux et leur mère, et ne pouvant remplacer la coupe cassée par accident*. On sait ce qu'étaient chez les anciens les victimes expiatoires qu*on appelait ^àpixaxoi. Quand une ville était éprouvée par quelque grand fléau, une famine, une peste, on choisissait parmi les condamnés à mort ou, à défaut, parmi les gens les plus vils, un individu que Ton chargeait de toutes le^ souillures de la cité. On le poursuivait à tmvers les rues, en le frappant à coups de bi-anches de figuier, et iinalement on le brûlait ou on le précipitait dans la mer. Hipponax feint que Bupale a été pris pour remplir ce triste rôle, et une fois en possession de ce thème, il le creuse, il le fouille, il retourne en tous les sens cette imagination lugubre. Il montre le malheureux attendu impatiemment par la multitude, puis iwursuivi à travers la prairie, battu de branches de figuier et d'oignons marins, tenant dans ses mains des figues sèches, un pain et un fromage, le menu des victimes de ce genre. « Enfin, s'écrie-t-il, qu'il sèche de faim et qu'au milieu de la fumée du bûcher, victime expiatoire, il soit poussé et battu sept fois^ ». C'est à Bupale surtout qu'Hipponax en voulait, c'est le nom de Bupale seul qu'on rencontre dans les fragments, et quand il est fait allusion à cette affaire par les poètes postérieurs, c'est Bupale qui est rappelé de préférence <*». C'était sans doute le plus coupable, car je ne suppose pas que par scrupule d'artiste, Hip|)onax ait laissé de côté l'un de ses ennemis, pour donner à son œuvre le mérite de l'unité. Il est possible môme qu'il soit
Frag. 139.
2Frag. 55 A, et m (si pourtant il s'agit ici de Bupale). 'Frag. H.
« Frag. 38, 39.
» Frag. 4-9.
HoiucB, Epod, VI, u : acer hostis Bupalo.
allé jusqu'aux voies de fait. Il était petit, grèle, mais sous cette apparence chétive, il cachait une force musculaire, une agilité extraordinaire: il lançait une cruche à huile vide à une distance qu'aucun rival n'atteignait*. On sent, à quelques vers, que la main lui démangeait :
Prenez mon manteau, je vais frapper Bupale à Toeil. Car je suis adroit de mes mains et je ne manque pas mon coup*.
Ailleurs il veut lui épiler le derrière, afin de lui rendre le cuir plus souple 3. Hipponax, non content de honnir son ennemi, l'aurait donc encore rossé ; telle paraît avoir été la tradition de l'antiquité : « Si on leur frappait deux à trois fois sur la mandibule, comme à Bupale, elles n'auraient pas tant de babil », fait dire Aristophane à l'un des personnages de sa Lysistrata *. On dit que désespérés, ahuris du charivari que leur mena la verve rancunière, inépuisable, d'Hipponax, les deux frères se pendirent : la poésie aurait tué la caricature. Mais il est probable qu'il y a de l'exagération. Les anciens aimaient la symétrie : entre Archiloque et Hipponax, il y a de la ressemblance pour le talent, pour la façon dont l'un et l'autre se vengèrent d'une insulte gratuite. On ne pouvait rester en si beau chemin, il fallait absolument que les deux artistes se pendissent, tout comme avait fait Lycambé. Mais par malheur pour la symétrie, Pline nous montre Bupale et Athénis travaillant encore, après cette aventure, à une statue de la Fortune, une Tyché, pour la ville de Smyrne, et pour Délos à des Charités ^.
11 n'en est pas moins vrai que le talent satirique, la verve insultante d'Hipponax avaient fait sensation dans l'antiquité. Aristophane qui s'entendait à choisir ses modèles, l'a mis au moins six fois à contribution ; d'autres comiques on firent autant. Cette méchanceté même, o talent d'invectiver devint une matière à vers pour les faiseurs d'épigrammes : à plusieurs reprises on les voit s'exercer sur ce sujet. Ainsi Léonidas de Tarente, au iii« siècle avant notre ère, disait ;
* ÂTHÉN., xu, ssa.
2 Prag. 83.
> Prag. 84.
*Ly9iët., F. ZM, ' Pirrr., ioc. ciU
Passez auprès de ce tombeau doucement, sans bruit, de pejr d'éveiller la guêpe qui là sommeille. HIpponax qui n'épargnait pas même ses parents, ne vient que tout récemment de s'endormir, donnant enfin quelque relâche à sa colère. Prenez donc bien garde, car, même chez Iladès ses paroles de feu peuvent blesser bien cruellement encore '.
Un autre poète, Alcée le Messénieû, qui vivait quelques années plus tard, disait à son tour :
Mort, ce vieillard n'entretient pas même sur sa tombe la vigne aux douces grappes, mais il y a fait pousser l'épine et la ronce, le poirier sauvage dont le fruit crispe les lèvres du passant, prend à la gorge et cause une soif brûlante. Ah ! que celui qui passe près de ce tombeau demande bien aux dieux qu'Hipponax ne se réveille pas * !
Enfin un poète du commencement de notre ère, reprenait le môme sujet qui passait ainsi à Tétat de lieu commun 3. Dans tous ces vers, il n'est fait allusion qu'à la méchanceté gratuite, au caractère agressif, hargneux, d'Hipponax. II se pourrait qu'on l'eût un peu calomnié, qu'on l'eût fait plus noir, plus infernal qu'il ne l'était. Il na pas toujours médit ; quand il trouvait à louer, il s'exécutait de bonne grâce; il a vanté la justice de Bias * et la sagese de Myson, qu'Apollon, disait-il, avait déclarée supérieure à celle de tous les hommes ^. Soit donc pour remettre les choses en leur vraie lumière, soit pour sortir enfin de la banalité, même au prix d'une erreur, Théocrite parla de notre poète sur un ton tout différent :
Ici repose Hipponax. Si tu es un méchant, n'approche pas de cette tombe ; mais si tu as le cœur pur, si tu es issu d'honnêtes parents, avec confiance assieds-toi et si tu veux, tu peux dormir «.
Enfin, bonne ou mauvaise, la réputation d'Hipponax se maintenait ; « l'épine, la ronce et le poirier sauvage » continuaient à verdir, à pousser leurs dards aigus sur son tombeau. Même encore au temps d'Athénée, ses œuvres étaient assez populaires pour que le nom de ses victimes fût proverbial, a II joue
» Leonid., AnthoL Pal., VU, 408.
2 ALcéB (donné à tort comme le poète de Mitylèoe par l'édit. Didot), VII, 536.
3 Philippe, AfUhol, Pat.', VII, 405.
* Frag. 79.
i Frag. 45.
* Théocrit., Epig. IX, (édit. L. Ahrens).
plus mal que Babys » disait-on d*un musicien sans talent*. Or Babys était un flûtiste raillé par Hipponax. Les commentateurs byzantins continuaient à se souvenir de lui : Eustathe rappelait « le poète amer, Thomme aux choliambes bilieux ». Son renom avait passé chez les Latins. Cicéron parle quelque part dans ses lettres familières d'un éloge à la façon d'Hipponax, Hipponacteum praeconium, composé par Licinius Calvus en l'honneur de Jules César, où ce dernier devait être tympanisé d'une jolie manière 2, et Sulpicia, ou l'auteur de la pièce mise sous ce nom, rappelle « le vers boiteux auquel le poète de Clazomènes apprit à s'irriter si violemment ».
Malgré le nombre relativement assez grand des ragments qui nous restent d'Hipponax, il y en a près d'une centaine, il est cependant très difficile de déterminer le sujet et la forme de ses poésies II fit autre chose que de la satire personnelle. Certains détails que Ton rencontre çà et là témoignent qu'il peignit la vie du petit peuple, celle qui était la sienne, une vie pauvre, besoigneuse, et qu'il la représenta telle qu'il la voyait, telle qu'il en souffrait lui aussi, sans rayon qui la transfigure, sans idéal qui la poétise. Archiloque était pauvre également, il tendaitla main, et pourtant il a grand air encore; on sent en lui le « serviteur d'Ares et des Muses », l'homme qui sait ce qu'il vaut par le talent et par l'épée. Il lutte, il résiste, il sindignede sa détresse ; 11 en est abattu quelquefois, mais jamais rapetissé. 11 porte haut la tête, et se drape avec orgueil dans ses guenilles comme un hidalgo castillan dans sa cape trouée. La pauvreté d'Alcman n'a pas cette fière allure. Mais dans la pointure qu'il nous fait de son petit ménage, il y a de la bonhomie : c'est une chaumière et non un taudis. Si l'hiver est un peu dur, si le printemps n'a plus de provisions, l'été va bientôt venir avec ses chaleurs bienfaisantes, sa lumière gaie, ses fleurs, ses fruits, enfin toutes ses joies, car Tété, « c'est le regard de Dieu ». Et pour attendre cette saison bénie, le poète, d'ailleurs, a sa lyre, il a surtout l'affection de ces belles vierges lacédémoniennes, la blonde Mégalostrate, Agido, Agésichore. Aussi jamais n'est-il sorti de sa bouche un mot amer, un de ces mots qui serrent et crispent le cœur du
' Athén., XIV, 684.
2 Ad Famil.f VU, S4.
lecteur. On l'envierait plutôt, Taimable vieillard: il semble qu'il y aurait plaisir à vivre en sa compagnie, sous son toit modeste, tout illuminé d'amour, tout parfumé de poésie.
Avec Hipponax, Thorizon change et l'atmosphère se rembrunit. Ce n'est plus la pauvreté, c'est la misère geignante, quémandeuse :
Hermès, cher Hermès, fils de Maia, dieu du Cyllène, je te supplie, car j'ai furieusement froid... Donne une tunique à Hipponax, car j'ai bien froid et mes dents claquent... Donne une tunique à Hipponax, un petit manteau, des sandales, des chaussons fourrés et soixante statères d'or... Tu ne m'as jamais donné une tunique épaisse, préservatif du froid en hiver, ni tu ne m'as jamais enveloppé les pieds dans des chaussons fourrés, pour que mes engelures ne crèvent pas'... J'abandonnerai au malheur mon âme infortunée si tu ne m'envoies le plus tôt possible un médimne d'orge, afin que je puisse me faire du cycéon^ remède à ma misère*... Plutos,caril est tout à fait aveugle, ne m'a jamais dit, entrant dans mon taudis: « Hipponax, je te donne trente mines d'argent et beaucoup d'autres encore ». Mais Plutos est une pauvre tête^.
Ailleurs il se représente comme un malheureux, clochant d'un pied vagabond*; ailleurs encore, il semble envier d'un œil d'affamé les gens heureux qui mangent du pain des Cypriens et du froment des Amathusiens ^.
De toutes ces citations mutilées, prises à des pièces diverses et qui ressemblent aux litanies de la faim, s'exhale une odeur écœurante de haillons sordides. C'est la misère sur son fumier que nous présente Hipponax, avec ses yeux caves, ses traits tirés et les plaies saignantes de ses engelures crevées. Jamais la muse grecque n'était encore descendue à un tel réalisme, ou du moins, si quelquefois elle l'avait fait, aussitôt sur ce fond noir elle piquait quelque Irait de lumière qui l'égayait. Elle montrait l'àme surnageant et planant sur les souffrances de la chair. Homère ne craint pas de représenter le chien d'Ulysse, gisant à la porto du palais dans la fiente laissée par le bétail et tout rongé de vermine. Ce serait dégoûtant, si le poète en restait là. « Mais aussitôt, dit-il, qu'il eut reconnu Ulysse qui se tenait à quelquo
•Prag. 16-19.
2Frag. 4S.
« Frag. 20.
*Frag. 44.
^Prag. 8S.
distance, il remua la queue et baissa ses deux oreilles: il ne put s'approcher davantage de son maître, et celui-ci, le voyant de loin, essuya une larme*. » Et quand on lit ce passage, il n'est personne qui n'en fasse autant. Voilà de quelle manière la musc homérique atténuait, attendrissait les crudités de quelques-uns de ses tableaux et purifiait par le sentiment moral le pathétique grossier qui vient de la matière.
Hipponax n'a pas ce talent, probablement parce qu'il n'a pas d'àme, parce qu'il n'a rien sous sa mamelle gauche. On s'est demandé si c'était bien réellement sa détresse que le poète avait voulu peindre, ou si par ce ton personnel qu'il prenait, il n'avait pas au contraire cherché à rendre plus poignant le tableau de la misère dans la basse classe 2. Mais rien, ni dans ce que les anciens nous racontent d'Hipponax, ni dans ce que nous présentent ses fragments, ne nous autorise à prêter au poète ce rôle humanitaire. La question du paupérisme s'agitait déjà sans doute dans ces cités industrieuses, commerçantes, où la fortune se partageait d'une façon si cruellement inégale. Mais Hipponax n'était point un Solon, et, quand il dit les tortures de Ja faim, du froid, ce n'est point un artifice de rhétorique, c'est le cri même de sa propre chair qu'il fait bruire à nos oreilles. Et ce qui rend ce cri plus lamentable encore, ce qui lui donne cet accent grossier, quasi bestial, c'est qu'il n'y avait dans la pauvre existence de ce déshérité aucune des illusions que la nature met d'ordinaire en nous, comme une compensation.
En effet, tout poète qu'il était, et poète de talent, rien ne prouve qu'il aima son art de cet amour intime, enthousiaste, qui console de tout, qui ravit Archiloque par exemple, et lui fait proclamer avec orgueil qu'il est le serviteur des muses. Chacun de ses devanciers a de ces paroles d'amour et de fierté, quand il parle de son génie, des déesses qui l'inspirent, des beaux chants qu'il compose et qui porteront son nom jusqu'aux générations les plus lointaines. On ne voit rien de semblable dans Hipponax : aucune allusion de ce genre ne se rencontre dans ses fragments, aucun salut, aucun appel à sa muse, aucune
^ FLACH,Griech. LyriK, p. 565»
espérance ea sa gloire. Jamais son imagination ne l'emporte d'une aile libre et joyeuse dans les régions éthérées de Tidéal. Il reste dans les tristes et mornes réalités, rivé à sa misère, comme le captif au pilier de son cachot. 11 connaissait tous ces beaux récits mythiques, toutes ces charmantes légendes dont Fépopée et la poésie lyrique ont fait tant de fois retentir leurs vers. Il les connaissait comme tout Grec, et nous en aurons la preuve bientôt, quand nous le verrons les parodier. Mais c'est là précisément encore un trait de plus pour la peinture de ce singulier caractère d*homme et de poèto. Au lieu de se laisser ravir et distraire par ces lictions, il les tourne en ridicule, il les défigure, il les fait grimacer. A peine en parle-t-il une fois ou deux sérieusement, comme lorsqu'il montre Tantale invité à la table des dieux *, ou Rhésos, « le roi des (Enéens, allant jadis sur un char avec chevaux blancs, et tué très proche des tours dllion2 ).. En résumé, c'était un poète qui ne croyait guère à la poésie.
Il ne croyait pas davantage aux dieux. Il prie Hermès, il est vrai, mais les reproches qu'il lui fait, les épithètes qu'il lui donne, laissent bien voir qu'il ne prend pas sa divinité au sérieux. C'est ainsi qu'il dira d'un certain personnage :
Il invoque le fils de Maia, le roi du Cylléne : « Hermès étrangleur du chien (Argos), en niéonien Candaule, camarade des éclaireurs, viens à mon secours^! »
Il se moque du devin Cicon, « cette pauvre mouette avec sa branche de laurier* ». Ailleurs il se raille amèrement des gens superstitieux :
Celui-ci, s'étant esquivé, suppliait le chou à sept feuilles qu'il offrait tout farci de farine à Pandore, aux Thargélies, en guise de victime expiatoire*.
L'Olympe avec son peuple de gracieuses divinités, la religion avec ses rites et ses cérémonies, tout cela était muet et fermé
» Frag. 93.
2 Frag. 42.
3 Frag. i.
* Frag. 2.
au cœur, à l'imagination d'Hipponax: tout ce qui sourit ou peut apportera l'âme une consolation, un oubli, lui restait étranger. Et en effet, pour comble d'infortune, il ne connut pas l'amour. Cela se comprend : il était laid, de mine cliétive, il était pauvre, son talent même, quoique réel, n'avait rien de séducteur. Ce n'est pas avec de pareils tableaux, tout sombres, tout noirs de fiel, que l'on peut espérer faire des conquêtes. Hipponax n'eut donc pas les illusions de l'amour, pas plus qu'il n'avait celles de la religion. On peut redouter les femmes, on peut mal parler d'elles; ces injures et ces craintes sont encore un hommage qui flatte leur vanité. C'est prescjue toujours le cri d'un cœur blessé par elles, et plus épris encore qu'aigri imr sa blessure. Ce qu'elles ne pardonnent pas, c'est l'insulte grossière, la parole obscène qui les ravale et révolte, sinon leur pudeur, au moins la délicatesse innée dans leur sexe. Voilà le crime dont se rendit coupable Hipponax. On passerait encore sur des paroles comme celles-ci:
Il y a deux bons jours avec une femme, celui où on l'épouse et celui où on l'enterre*.
A la rigueur, ce pourrait n'être qu'une boutade de mari excédé. C'est du La Bruyère, en somme, sous une forme plus rude. Mais on rencontre dans les fragments d'Hipponax des épithôtes immondes, de ces mots composés où l'auteur a réuni, condensé, tout ce qu'il y a de plus sale, de plus infect dans la langue 2. Pour les traduire, il faudrait le lexique de Rabelais. Quand on traite les femmes ainsi, l'amour n'est plus possible, et Ton ne voit pas en effet qu'Hipponax ait eu le cœur touché de ce rayon.
Ce poète n'a donc rien à voir avec la grâce ; il ne sait ce f|ue c'est que la délicatesse. Il se plaît au contraire, il se vautre avec délices dans la trivialité. Tout ce que la vie des petites gens a de plus commun, de plus vulgaire, comme idées, comme images, se retrouve sous sa plume . C'est ainsi qu'il nous montre un pauvre diable, comme lui sans doute, qui ne cesse de se
Vrag. 29.
Fmg. 110, 11
I A POÉSIE CHOLIAMBIQUE :. HIPPONAX 55
chauffer les pieds près des charbons jusqu'à s'en roussir la peau *. ou que, dans le récit de quelque aventure de taverne, il dim :
Celui-iû étant venu aussitôt avec trois témoins où la nuit on vend du vin, trouva Thomme nettoyant le toit avec une touffe d'herbes sales, car il n'avait pas de balai ^
Il nous présente un malheureux, Bupale peut-être, urinant du sang et rendant de la bile par en bas 3. U est inventif dans le trivial ; il a des comparaisons vulgaires, mais pittoresques : « ils dégouttent comme la chausse d'un pressoir », dira-t-il *, Ailleurs il nous peint un individu qu'on tire en haut comme un saucisson qu'on veut sécher s. Il dira d'un bavard qu'il a caqueté comme une mouette, en arrivant dans la rue ^ ; d'un débauché sur le retour, sans doute, (jue c'est un vieux verrat mangeur d'orge 7, et de je ne sais quoi que c'est la sœur de la bouse de vache s. Voilà le tour d'imagination d'Hipponax, voilà le champ où s'exerce sa Muse. Le sale est son domaine. Son nom ne rappelait aux anciens critiques que des idées de laideur. « Il y a, dit le rhéteur Démétrios, il y a des choses qui ont par elles-mêmes de la grâce. C'est ainsi que les jardins des nymphes, Ip^ hyménées, les amours forment toute la imésie de Sappho. Ces sujets, fussent-ils traités par Hipponax, resteraient encore aimables^. ■ Hipponax passait évidemment pour l'antithèse la plus nette, la plus indiscutable, du beau, de l'attrayant.
Mais si la grâce manquait à notre poète, il avait d'autres qualités qui ont bien leur prix. Il sait voir les choses et les décrire: on le sent à quelques petits tableaux qui nous restent encore de lui, comme cette peinture qu'il fait de deux frères :
L'un d'eux mangeant sans rien faire et en abondance du thon, des ragoûts, comme un eunuque de Lampsaque, a fini par engloutir son héritage, si bien qu'il lui faut fouir le sol pierreux de la montagne, gri-
' Frag. 59.
2 Frag, 51 .
' Fiag. 55, A.
* Frag. 57.
iprag. 4S
« Frag. 66.
» Frag. 70 A.
^ hBMBTR., Deehcut., 132,
cotant quelques figues et du pain d'orge, pâture d'esclave. . . . L'autre ne mangeait ni gelinottes, ni lièvres, il n'assaisonnait pas ses beignets de sésame ni ne trempait ses gâteaux dans le miel *.
La raillerie d'Hipponax n'est pas toujours amère : il avait ce que les Anglais appellent de Y humour, c'est-à-dire une manière détournée de présenter les choses et de faire rire sans paraître y toucher, sans blesser non plus celui qui était en cause. Ainsi dans ce passage :
Mnémès, artiste de malheur, ne peins plus sur la paroi aux nombreux bancs de rameurs de la trirème, ne peins plus un serpent fuyant de l'éperon au gouvernail. Car ce serait un malheur et une honte pour Sabaunis le pilote, si un serpent lui mordait le tibia \
Enfin Hipponax possédait le talent de créer des expressions . II en a forgé de bien sales auxquelles nous n'avons pu que faire une rapide allusion. Il en est d'autres qui sont tout simplement poétiques et charmantes, comme lorsqu'il dit d'une heureuse journée que c'est un jour aux voiles blancs, XsuxojîstîXov î)ji^p7)v 3. Par ce talent, Hipponax frayait la voie aux comiques d'Athènes, et voilà pourquoi sans doute ces comiques, Aristophane en tête, l'étudiaient. Ils trouvaieut de plus chez lui une verve populacière, une muse forte en gueule, de qui, quelque savant qu'on fût en langue verte, il y avait encore à recevoir plus d'une bonne leçon. C'était un modèle dont il ne fallait pourtant user qu'avec précaution, car jamais poète ancien n'eut un dialecte plus local qu'Hipponax. Par la nature môme de ses inspirations, parla vulgarité des objets qu'il peignait, du monde où il vivait, sa langue se meut presque toute en dehors du sol classique et national. Les mots, les formes, les flexions ont souvent chez lui un caractère tout particulier ; on retrouve même des termes empruntés aux dialectes asiatiques. Dans ces colonies du littoral ionien, la population était bien mélangée et les idiomes les plus divers, comme les nationalités les plus variées, s'y coudoyaient. Hipponax put à la longue en soulîrir près du grand public ; il n'en fut que mieux accueilli des grammairiens, des lexicographes, qui trouvaient chez lui une ample matière à
ï Frag. 35, 38..
LA POÉSIE CHOLIAMBÏQUE : HIPPONAX b1
commentaires. Hésychios, Eustathe, Orion, Phrynichos, Suidas et beaucoup d'autres le citent, le discutent, l'expliquent. Notre poète n'avait pas seulement inventé son genre et par suite à peu près créé sa langue, il se fit aussi son mètre, et c'est un trait de ressemblance de plus avec cet Archiloque auquel on la souvent comparé. En effet, bien que ses poésies eussent été recueillies sous le titre général d'ïambes, elles renfermaient à côté de trimètres ïambiques, de tétramètres trochaïques, des choliambes, forme de vers qui était de son invention. Cette gloire pourtant lui a été contestée *, et quelques-uns l'attribuaient au poète Ananios. Mais ce poète est postérieur à Hipponax, il ne fut que son imitateur; la chose ne fait pas doute aujourd'hui. Il se pourrait toutefois, comme pour beaucoup d'auti'es rythmes, qu'Hipponax, au lieu d'être réellement le créateur du choliambe, n'eût été que le premier artiste de renom qui l'em- I)loya. Cela suffisait chez les anciens pour lui assurer la gloire de l'invention. Comme l'indique son nom, le choliambe n'est point une combinaison tout à fait nouvelle, un vers fait de pied en cap d'éléments complètement originaux : il n'est en somme que l'ïambe brisé à son extrémité. On sait ce qu'est l'ïambe, un composé de ti'ois dipodies ïambiques : à la dernière de ces dipodies, le poète retournait pour ainsi dire le dernier pied et le mettait dos à dos avec le premier pied de la dipodie, ce qui donnait à celle-ci ce que les métriciens appellent la forme antispasticiue
' -) et semblait faire clocher, descendre le rythme, tandis
que dans la forme naturelle et première il paraît monter. De là le nom de choliambe, ou ïambe estropié, et de scazon, boiteux, donné à ce vei*s, qui est également encore ai)pelé hipponactéen, du nom de son inventeur. Ce mètre n'a rien de gracieux, tant s'en faut. Le rhéteur Démétrios prétend que pour son défaut d'harmonie et de rythme, il convient précisément à la passion, à l'insulte, tandis qu'au contraire, les mètres bien équilibrés, bien harmonieux, s'adaptent mieux à la louange 2. L'idée est IKîut-être un peu subtile, car enfin rien n'est plus parfait comme rythme que l'ïambe, et cependant ce n'est pas l'organe du panégyrique.
1 HÉPHBSTUN.^ p. 30.
^Dbubtb., De ehcut.) 30i.
58 HÎSTOmE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE
Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Hipponax savait ce qu'il faisait quand il brisait son \eTS,novitateductus,non iiisciLts bgis, dit Tércntianus Maurus*. Voulait-il le rendre plus agressif encore? J'en doute. Il sentait qu'avec lui la poésie descendait une marche ou deux et mettait déjà presque le pied sur le sol de la prose; par cet instinct d'artiste qui a rarement manqué aux Grec 3, la forme de son vers suivit la même direction et se modifia en ce sens. Le trimètre ïambique ressemblait déjà beaucoup au langage ordinaire : le choliambe s'en rapprocha davantage encore, et finit par s'y confondre 2, Voilà ix)urquoi ce vers fut rarement employé : il n'est pas certain que Simonide s'en soit servi ; c'était un artiste trop fin pour laisser ainsi tomber lourdement sa poésie dans la prose. Quant aux comiques, tout assidus lecteurs qu'ils fussent des œuvres d'Hipponax, ils lui laissèrent ses choliambes, précisément pour la même raison. Le public d'Athènes ne craignait pas les gros mots, les expressions populacières, mais il voulait qu'on les lui servît dans une coupe artistement ciselée. C'est chez les Alexandrins seulement qu'on voit le choliambe reprendre faveur et servir pour de petits 'poèmes, dis scènes de la vie familière, ou même de courts récits mythiques. Babrios enfin l'adopta pour ses fables. Ce mètre allait à ce genre assez dénué de prétentions littéraires chez les anciens. Le choliambe passa chez les Latins : on trouve quelques pièces écrites en cette mesure chez Catulle^ , Perse K Martial^ et quelques autres. Mais, en somme, le choliambe est une rareté dans la littérature latine.
Sans être un grand génie, Hipponax fut donc un esprit créditeur ; il mit le réaUsme dans la poésie et l'y mit avec un vers de son invention. Ni le vers ni le genre ne sont bien relevés, mais enfin c'est quelque chose que de boire dans son verre. On lui attribuait généralement encore une autre création : Hipponax passait pour le père de la parodie, La parodie qui chez nous est peu considérée et ne joue dans notre poésie qu'un rôle tout à fait subalterne, eut chez les anciens une importance considé*
1 Tbrbnt, Maur., p. 2436.
2 Cic, Orat., 56.
3 Les pièces 8, 22, 31 , 37, 89i U.
* Son prologue.
^ Les pièces I, 60; iiii 20 elc.
Là poésie CHOLUMBIQUÉ : HIPPONAX 59
rable. Une bonne partie de la comédie ancienne repose sur la parodie, et quand on passe en revue tous les mots spirituels qui se sont dits en Grèce, on trouve que pour beaucoup, ce qu'ils ont de piquant, de réjouissant, vient justement d'une allusion parodique. Chez nous, ce genre de plaisanterie n'indique pas un bien grand respexît pour le poète qui en fournit la matière. 11 en fut autrement, dans les premiers temps du moins, chez les anciens, puisque le premier auteur parodié n'est autre ([u'Homère. Tous les Grecs avaient la mémoire remplie des vers de ce poète: ils pensaient avec ses idées, ils voyaient avec ses images, ils parlaient avec ses expressions. Homère était l'alpha et l'oméga de cette jeune civilisation. On le citait à chaque instant ; la citation fut faite d'abord en toute simplicité d'àme et fidélité de sens. Mais il s'y glissa bientôt un peu d'indépendance. On tira le vers à soi, on donna de légères entorses au texte, à la signification vraie. Tout cela en somme, c'était de la i)arodie, mais une parodie qui partait d'un bon naturel, celle que pratique le prédicateur en chaire ou le lettré en conversation. Avec le temps on alla plus loin. Par cet amour du contraste qui est au fond de notre nature, on en vint à mettre entre le ton, la forme du vers que l'on empruntait et la pensée que l'on voulait lui faire exprimer, une certaine opposition qui par l'imprévu donnait du picpiant à la chose. Enfin, il faut bien le dire, il arriva un jour o;j, sans cesser d'admirer Homère, on se lassa du genre. La platitude de ses continuateurs, l'insipidité de tous ces cycliques (|ui ne faisaient plus que répéter des formules vides et remettre d; grandes épithètes sonores sur des banalités, tout cela finit par prcler à rire à un peuple qui n'était pas né précisément respectueux. La Grèce est, comme la France, un de ces pays où l'ironie n'a jamais abdiqué. Nous avons vu que l'élégie était née en grande partie de ce vague gentiment de satiété que les générations d'alors commençaient à éprouver. La protestation s'accusa davantage encore, elle prit une forme légèrement satirique, et c'est ainsi que naquit la parodie littéraire.
On donnait i>our père à ce genre Hipponax. Aristote pourtant voudrait faire honneur de la chose à Hégémon de Thasos *. Mais
» Arist., Poet. VI, 3i
le grand critique se trompe, puisque Hégémon vivait, sans contestation possible, pendant la guerre du Péloponnèse. Quelques modernes ont avancé de leur coté des opinions bien singulières. H. Estienne prétendait que le premier parodiste fut Homère, qui se serait pris lui-môme pour objet de ses parodies, et à Fappui de son dire, il citait quelques passages de VOdyssée où se trouvent des allusions plus ou moins visibles à ï Iliade, Scaliger et même encore au xviii® siècle, l'abbé Sallier, sans reporter la parodie jusqu'à Homère lui-même, la faisaient du moins commencer avec les artistes qui le chantaient. A les en croire, ce seraient les rapsodes, qui, leur récitation finie, reprenaient sous une autre forme les chants qu'ils avaient exécutés et faisaient ainsi rire ceux qu'ils venaient peut-être de faire pleurer. Tout cela n'a pas besoin d'être réfuté. 0. Millier a voulu voir une parodie dans un fragment d'Asios, un vieux poète épique de Samos, mais qui serait pourtant postérieur à Archiloque. Ce poète décrit, dit le critique, avec une gravité tout homérique et un pathétique espiègle un parasite qui s'introduit dans une fête nuptiale. On voit arriver à l'improviste le vieux boiteux, marqué de cicatrices peu glorieuses, et semblable à un mendiant. Flairant la cuisine, il est sorti de son bouge et vient, comme un héros, se planter au milieu des convives. Ce serait une parodie de l'arrivée d'Ulysse dans son palais ^ En réalité, ces vers sont une peinture satirique plutôt (lu'unc parodie. Quoi que dise 0. MûUer, on n'y rencontre pas ces ressouvenances homériques, ces expressions prises à l'épopée, et qui, réappliquées à des sujets infîmes, constituent précisément le genre dont il s'agit.
Bien certainement la parodie était dans l'air, lorsque Hipponax parut. On en trouve un charmant exemple dans l'hymne homérique à Ihrmés. Quand le petit dieu, sortant de sa grotte, rencontre une tortue et lui dit qu'il va l'emporter chez lui, parce qu'il ne fait pas bon courir ainsi la prétentaine, il parodie tout simplement un vers des (Euiireset Jours d'Hésiode 2. Enfin, à la même époque qu'Hipponax, Xénophane, s'il faut en croire quelques notices, composait des parodies. L'expression n'est peutêtre pas parfaitement juste. Xénophane appliquait, il est vrai, le
1 O.M'ÛLLER, Hùt. de la litt. grecque, I, 229.
' Hym. à Hêrmhf v. 36; Œuwres et Jours, v. 365.
vers héroï(iue à des sujets pris dans la vie commune, et dans les passages que nous avons cités *, on peut saisir une intention légèrement parodique. Mais en réalité la chose est pou sensible, et. la parodie ne se montre comme genre net, bien constitué, qu'avec Hipponax. C'est ce poète qui la crée, c'est lui qui prend à l'épopée non pas seulement son vers, mais ses formules, son style élevé, sa grandiloquence, pour en affubler des personnages infimes, des sujets ridicules. On ne rit pas dans une traduction, disait Voltaire; on rit moins encore quand c'est une parodie que l'on traduit. Et cependant même sous le badigeon du français, on peut reconnaître l'effet comique du texte grec dans ce fragment d'Hipponax :
Muse, dis-moi Eur^'médontiadès, la Charybde marine, Thomme au coutelas dans Testomac, le mangeur énorme, dis comment, mauvais, il a péri d'un mauvais destin par sentence populaire, sur le rivage de la mer profonde *.
On retrouve dans ces vers tout ce qui constitue le style héroïque : le nom patronymique, les mots composés, le tour du récit et jusqu'aux images, aux épithètes, tout rappelle Homère et la parodie.
Avec les œuvres d'Hipponax se réunissaient et souvent se confondaient dans le même volume celles d'un poète très peu connu d ailleurs, Ananios. On ne sait ni la patrie ni la date de naissance de cet auteur ; tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il devait être moins âgé qu'Hipponax, puisr^u'il fit des choliambes à l'imitation de ce poète, et qu'il l'était un peu plus qu'Épicharme, puisque cet auteur comique s'en réfère à son autorité sur le mérite culinaire de certains poissons '^. On a pourtant quelquefois attribué à Ananios l'invention du choliambe ; les grammairiens d'Alexandrie ne distinguaient déjà plus bien entre elles les œuvres de ces deux poètes. Ce qui reviendrait à Ananios avec plus de certitude, c'est l'invention du vers Ischiorrhogiquc. C'était un perfectionnement ou plutôt une déformation plus prononcée encore de la forme primitive du trimètre ïambique. Le choliambe
• Voir tome l, page si 3.
2 Frag. 85.
*D*uprèi ATHÊif., VII, 2"a.