‹ Histoire de la poésie lyrique grecqueChapitre 6 sur 34 · Tome U. ^ j · texte numérisé non relu

Tome U. ^ j

ne supprima que le dernier ïambe ; le vers ischiorrhogique supprima les deux derniers et les remplaça par deux spondées. C'était briser le trimètre, lui casser les reins ; de là le nom du nouveau rythme, vers aux hanches disloquées. Avec Ananios, la poésie ïambique, choliambique ou ischiorrhogique ne remontait pas beaucoup plus haut que les sujets tirés de la vie commune, auxquels Pavait déjà fait descendre Hipponax. Ce dernier avait installé la muse dans le taudis de la misère ; Ananios la confina dans la batterie de cuisine. Les plaisirs de la table étaient un sujet que les Grecs aimaient à traiter, soit en vers soit en prose. Les comiques d'Athènes et ceux de Sicile abondent en détails de ce genre. Un des premiers experts en cette science de gueule, comme dirait Montaigne, parait avoir été Ananios. On pourrait presque dire qu'il fut le Brillât-Savarin de la Grèce, car il faisait autorité. Athénée nous a justement conservé le passage visé par Épicharme ; Ananios y déploie des connaissances culinaires de premier ordre :

Au printemps, c'est le grondin qui est le meilleur ; en hiver, c'est le serreau. De tous les bons mets en été, le meilleur est la squille, sortant d'une feuille de figuier. Il est agréable de manger de la chair de chevreau en automne, de la chair de porc, quand on foule et qu'on presse le raisin. C'est aussi la saison pour les chiens, les lièvres et les renards. La brebis est bonne, quand c'esl l'été et que les épis bruissent. Puis, d'entre les produits de la mer, le thon n'est pas un mauvais manger, mais de tous les poissons, il est le meilleur en hachis. Le bœuf bien gras est agréable à mon avis, dans les festins de nuit et dans ceux de jour'.

Avec ces deux poètes, Ananios et Hipponax, finit Fhistoire de Tiambe pour la période qui nous occupe* Nous allons rentrer dans la vraie poésie lyrique par le dithyrambCé

» Frag, 6.

LE dithyrambe: arion; lasos

Le culte de Dionysos. — Le Dithyrambe: origine et sens divers du mot. — - Invention du dithyraml)e : le culte en Thrace, dans les îles, à Lesbos. — Arion: patrie; famille; époque; voyages. — Corinthe; son caractère cosmopK)lite. — Politique religieuse des tyrans; Périandre. — Premiers essais dans le genre dithyrambique ; création d'Arion. — Carac-ère de son œuvre I opinions diverses. —Légende d' Arion ; un prétendu fragment du poète ; le dauphin chez les Grecs. — Le culte de Dionysos dans TAttique. — Lasos : patrie ; séjour à la cour des Pisistratides. — Ses innovations dans le dithyrambe. — Nature artificielle de son talent. — Prépondérance de la musique sur la poésie.

Nous avons vu la poésie mettre successivement la main sur tous les instincts religieux ou profanes que pouvait porter en lui-môme le monde hellénique. Nous l'avons vue dépouiller peu à peu ces instincts de leurs éléments grossiers, les purifier, les transformer en sentiments, enfin leur donner cette expression littéraire, celte parure qui permet à l'humanité de se regarder sans rougir dans ces portraits qu'a faits d'elle un pinceau si délicat. Les Égyptiens avaient une légende d'un symbolisme expressif: ils. contaient qu'Hermès avait arraché les nerfs du farouche Typhon pour en faire les cordes de sa lyre. Ainsi firent les Grecs : eux aussi, comme le dieu, ils domptèrent le monstre et de ses cris, les cris de la béte, ils se composèrent une poésie harmonieuse et variée, aussi vivante que gracieuse, où l'art se superpose à la nature et la polit sans l'étouller.

Il y avait dans la Grèce un culte assez récent, c'était celui de Dionysos. Venu d'Asie par la Thrace et les îles, ce culte n'avait rien de relevé. Le dieu ne se trouve cité qv\e iatvà ^^wis.^'^sîèsv-

ges de V Iliade et deux de VOdyssée assez suspects d'interpolation * ; en tout cas, il ne figure pas dans le cercle aristocratique des divinités de l'Olympe, et sur la terre, la race chevaleresque des Achéens ne Ta pas connu. C'était donc un dieu vulgaire; il n'avait pour adorateurs que des paysans grossiers, des vignerons ivres de ses dons, qui le célébraient par des cris sauvages, des danses plus sauvages encore, une frénésie rebutante, populacière. Mais peu à peu l'art s'introduit dans cette matière informe, il la pénètre de son rayon divin, il calme et règle ces hurlements, il soumet au rythme ces bonds désordonnés : à ces bandes de fanatiques errantes à travers les montagnes et que surexcite le son rauque du tambour, il substitue des chœurs qui se meuvent avec grâce et redisent en vers harmonieux les aventures du dieu. Le dithyrambe était trouvé, le domaine de la poésie enrichi d'une province nouvelle. Et, chose singulière, cette légende de Dionysos, si humble dans ses commencements, si prosaïque dans ses premières manifestations, devenait pour l'art une des matières les plus fécondes. Les fêtes de ce dieu, par une évolution mystérieu^^e, donnaient naissance à la tragédie, à la comédie, et la plastique survenant à son tour, s'emparait de sa personne et la faisait passer par une série d'heureuses transformations : de grossier, de campagnard qu'il était d'abord, le dieu, sous le ciseau des Scopas, des Praxitèle, se changeait en un type inimitable de grâce et de jeunesse florissante. C'est ainsi que, une fois donnée, l'impulsion puritîante et morale, chez cette race d'élite, gagnait de proche en proche et que le monde hellénique tout entier finissait par entrer dans le poétique et harmonieux concert.

Cette histoire du dithyrambe qui s'achève en des destinées si glorieuses, est une des plus obscures en ses commencements. Il n'en est pas où les renseignements soient plus secs, les documents plus rares et plus embrouillés. Les problèmes y abondent et naturellement les hypothèses aussi. Nous tâcherons de ne prendre des uns et des autres que le strict nécessaire et de nous renfermer dans ce qui, sans être de l'histoire proprement dite, puisqu'il n'y en a point, paraît du moins le plus y ressenil)ler.

/ //ûf^f., VI, i30; XIV, 325; Odj^^., Xl^ aï^\ WW^lV

Le nom même du dithyrambe, son origine, sa signification, sont autant de points obscurs sur lesquels la lumière ne sera probablement jamais faite. Les anciens eux-mêmes en avaient perdu la tradition. C'est un de ces mots inexplicables, sans doute, qui se rencontrent à l'origine des choses et ([ui naissent mystérieusement avec elles. Ce serait vouloir se tromper (^ue d'en rechercher les éléments dans la langue grecf|ue : ce mot est d'origine orientale, il aura jailli pour la première fois des lèvres de ces Phrygiens qui les premiers célébrèrent le culte de Dionysos. C'était probablement un cri, un refrain informe poussé de temps en temps par la bande avinée et qui plus tard sera devenu le nom même du chant réservé pour les fêtes. Il y a dans l'histoire de la littérature grecque des exemples d'une pareille transformation : le Pean, le Linos, ÏHyménée sont des noms ainsi formés, qui peu à peu ont désigné les genres de chants auxquels ils avaient commencé par servir de refrains. Il est probable même que la ressemblance alla plus loin encore. L'Hyménée, le Linos avaient fini par être considérés comme des êtres réels, comme des dieux, et le Péan sans devenir une divinité particulière, devint du moins l'épi thète, le synonyme du dieu auquel il était consacré. Il y aurait eu de mémo un dieu Dithyramb.% compagnon de Dionysos; c'est ainsi que le présente un fragment d'Eschyle *. Enfin il ne serait pas impossible que sous ce nom l'on eût désigné Dionysos lui-même, tout comme on désignait Apollon sous le nom de Péan.

Le mot paraît pour la première fois dans un passage d'Archiloque : « Je sais, dit le poète, entonner le beau chant de Dionysos, le dithyrambe, quand j'ai dans la tête le coup de foudre du vin 2. » Mais ce mot ne fut pas le seul dont on se servit primitivement i)our désigner les chants bachiques. Il y avait aussi des lobacchoi, mot qui se retrouve encore comme le titre d'un hymme d'Archilbque en l'honneur de Bacclios et de Démèter, mais qui disparait de la littérature à partir de ce poète. Enfin les lexicographes, comme Hésychios, Pollux, nous parlent du Thriambos, des Ithymboif comme de chants en l'honneur do Dionysos, et d'une Tyrbasia, comme d'une danse dithyrambique,

i Aesch.^ frag. 2i (édit. Didot)

2 Brhom, Lyrici graeci, 11, ArchiL frag .77.

Ces noms divers qui se rattachent au même culte, certainement ne sont pas des noms grecs : encore une fois, ils venaient comme le dieu qu'ils célébraient, comme tous ces rites orgiastiques, des collines vineuses de la Phrygie.

Ce culte avait pénétré en Grèce par plusieurs points. Hérodote nous apprend que chez les Sa très, peuples de Thrace qui, derrière le Pangée, habitaient de hautes montagnes boisées, neigeuses, il y avait un ancien sanctuaire de Bacchos *. Dans ces contrées les mystères du dieu devaient se célébrer avec toutes les fureurs asiatiques, puisque c'est dans une de ces orgies, suivant la légende, qu'Orphée avait été mis en pièces. Ce n'est pourtant pas en ces pays septentrionaux que la tradition plaçait l'invention du dithyi'ambe. Pindare qui ne laissait pas de faire même en ses œuvres les plus lyriques de la critique littéraire, Pindare n'avait pas des notions bien certaines sur le berceau du genre qu'il cultiva lui-même avec succès. Dans un de ses dithyrambes, paraît-il, il le faisait naître à Thèbes 2, et la chose n'était point invraisemblable. Les populations primitives de la Thrace, un beau jour, avaient été chassées de leur patrie par des hordes envahissantes et belliqueuses ; elles avaient dû descendre vers les régions méridionales. Elles vinrent en Béotie et ce sont elles sans doute qui apportèrent dans cette contrée le culte de Dionysos, qui finit par y devenir si populaire. On connaît la légende qui faisait naître le dieu lui-même à Thèbes, et c'est sans doute parce qu'ils voyaient dans Arion l'un des principaux chantres de cette légende, que les Tliébains mirent l'image de ce poète sur un dauphin dans le sanctuaire de l'Hélicon 3. Mais à côté de cette tradition, il en courait d'autres par la Grèce, dont le même Pindare nous a conservé l'écho. Ainsi dans la XIII® olympique faisait-il inventer le dithyrambe par les Corinthiens. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il n'ait rien dit du poète, du musicien étranger, qui dans cette création du dithyrambe, fut le collaborateur des Corinthiens ou, pour parler plus exactement, le facteur principal.

En etïet, tandis qu'il pénétrait dang la Grèce par les régions

• ubbod., vu, m.

' riND,f fcag. 7f.

^ l»ÀU8., IX, 30.

dti nord, e culte de Dionysos y arrivait par ces îles qui sont comme les arches d'un pont gigantesque entre TAsie et TEurope. Avec leurs coteaux fertiles, c'étaient des terrains trop propices à la vigne et par suite au culte de son dieu, pour que l'un et l'autre n'y fussent pas bientôt transplantés. Toutes ces îles de l'Archipel, si riantes, au front ceint de vendanges, comme dirait A. Chénier, retentirent en même temps sans doute que les montagnes de la Thrace, des cris sauvages, des hurlements fanatiques de l'orgie dionysiaque. L'écho bruyant de ces fêtes était venu jusqu'à Pindare, puisque dans un de ses hyporchèmes, sans souci de se contredire, il plaçait l'invention du dithyrambe à Naxos*. Mais c'est à Lesbos surtout que le culte de Dionysos paraît avoir pris un développement considérable. Nous avons vu, quand nous avons étudié les poètes éoliens, ce qu'était cette île, la fertilité de son sol, la richesse de ses vignobles, le caractère passionné de ses habitants : tout s'y trouvait réuni à souhait pour l'orgie sainte. D'anciennes traditions donnaient même à cette dévotion une origine mystérieuse : on disait qu'autrefois des pêcheurs de Méthymne avaient retiré de la mer dans leurs filets une tête en bois d'olivier, qui représentait un dieu, mais de physionomie étrange. Les habitants de Méthymne avaient consulté l'oracle pour savoir de quel dieu ou de quel héros ce pouvait être l'image, et il leur avait été répondu de vénérer Bacchos Phalène : sur quoi ils avaient gardé l'image et s'étaient mis à l'adorer 2. Il n'y a donc pas à s'étonner que le créateur du choral, le fondateur de la musiqui^ religieuse chez les Grecs, Terpandre, ait chanté ce dieu 3. Ce n'est pas lui pourtant qui eut la gloire de créer le dithyrambe; l'honneur en était réservé à un autre enfant de Lesbos, Arion.

La critique ancienne, à vrai dire, n'était pas unanime sur la chose. Si les historiens les plus reculés, comme Hellanicos dans sa liste des vainqueurs aux fêtes carnéennes de Sparte, Hérodote

I PijiD., frag. lis. Une médaillo archaïque de Naxog, en argent, inJique. sinon que le dilhyrambe naquit dans celte tie, au moins que le cuite de Uiunysos y était très ancien. Cette médaille présente au droit la tôte du dieu, barbu, et au revers, un de ses s^ymbo!es la l>ranche de vigne chargée de raisins. Voir LEifOBHJiNT, Monnaiet et Méiailles, p. 08.

3 Pads., X, 19, S.

3 lo. Ltd., De ment., 7S.

daa§ son Histoire *, Dicéarque dans son livre sur les concours dionysiaques, affirmaient qu'Arion le premier avait fait représenter des dithyrambes, quelques-uns pourtant attribuaient cette invention à Lasos d'Hermione2. Il est probable qu'ils n'entendaient parler que pour Athènes où ce fut effectivement Lasos qui introduisit les concours cycliques, mais en imitation d'Arion et longtemps après lui. Tous ces témoignages si divers, si contradictoires, nous montrent dans quel vague flottait chez les anciens l'histoire du genre qui nous occupe, et combien il est difficile aujourd'hui den recueillir les traits épars, de les concilier et d'en faire un tout qui se tienne. De toutes ces incertitudes cependant, c'est bien le nom d'Arion qui se dégage et rayonne.

Arion était de Méthymne. On lui donnait pour père Cycleus d'après Hésychios ; une inscription d'un temple de Ténare sur laquelle nous reviendrons plus bas, nommait ce père Cyclon. Ces deux noms ont bien l'air d'avoir été fabriqués après coup, pour symboliser l'introduction des chœurs cycliques par Arion : la fantaisie des Grecs se plaisait à ces jeux. On est à peu près d'accord sur l'époque à laquelle vivait notre poète. Eusèbe le met à la XL® Olympiade ; Apollodore à la XXXVIII®, ce qui conrx)rde avec le témoignage formel d'Hérodote qui le fait vivre et composer à la cour de Périandre, tyran de Corinthe. Or Périandre régna de la première année de la XXXVIII* Olympiade à la quatrième de la XLVIIP (6i8-585). Arion fut donc le contemporain de Stésichore. Il ne parait pas que les deux poètes se soient connus personnellement, bien que la tradition fasse voyager Arion en Sicile; mais on ne peut douter qu'il ait mis à profit le perfectionnement que le chantre d'Himère apportait à la poésie chorique. Du reste Arion trouvait dans sa propre patrie des traditions d'art, un enseignement poétique et musical auquel il fut sans aucun doute redevable de sa première culture. Nous avons vu Terpandre fonder dans son île une école qui resta pendant longtemps la première de la Grèce 3. Arion la fréquenta ; il en suivit les principes, s'exerça dans les genres qui faisaient sa gloire et composa des nomes citharédiques. Il aurait même

1 HéROD., I, u.

' Ainsi, par exemple, Clément d'Alexandrie, Slrom., I, p. 365. ^ Towel, p. 91,

apporté dans ce genre des perfectionnements assez grands*. Poqdant près de 150 ans, ce furent des citharèdes lesbiens, élèves de l'école de Terpandre, qui remportèrent régulièrement le prix aux fêtes carnéennes de Sparte. Arion fut un dv ces vainciueurs, puisqu'il avait, venons-nous de dire, sou nom dans la liste d'Hellanicos. Dans les voyages qu'il fit à Sparte, il aura pu connaître encore le vieux poète Alcman et s'inspirer do ses conseils, de ses exemples. On Ta quelquefois représenté comme son élève. Entendue ainsi, la chose est vraisemblable ; maison somme l'influence d'Alcman dut être assez restreinte. On no voit pas grande rossemblance entre les œuvres qu'on lui attribue, la directiou qu'il parait avoir suivie, l'esprit dont sa poésie fut auimée, et les œmpositions, le tour d'imagination du chanteur lesbien.

Ce n'est pas du reste dans une ville aristocratique comme Sparte, qu'Arion aurait pu introduire le culte bachique de sa patrie, le dieu qui avait été révélé à Méthymnc d'une façon si merveilleuse ; ce n'est pas au milieu d'une société si fière de sa noblesse, si roide, si gourmée dans ses allures traditionnelles, qu'il eût pu chanter Dionysos, le patron des paysans, le père de la joie exubérante, le dieu qui promenait sur le sommet dos montagnes lorgie nocturne à la lueur fantasti(|ue de torches en sapin. La fortune ménageait au poète une cité beaucoup plus convenable comme théâtre à son génie créateur. Nous avons déjà nommé Corinthe. Cette ville se trouvait on effet mcrveiilou sèment préparée pour cette évolution qu'allait faire la poésie lyrique sous la main d' Arion. La population était bien d origino dorienne, mais elle s'était complètement transformée. La mer avait fait des Corinthiens un peuple d'industriels, de commerçants, de navigateurs. Corinthe était la i)atrie de Sisyphe, le tyj)e de l'homme industrieux, habile, retors, voire même un pou fripon, qui se trouve au fond de tout marchand. C'est à Corinthe qu'avait été inventée la roue du potier, qu'on avait trouvé l'art de couler le bronze, de tisser les étoffes, de les teindre; c'est là que se préparaient les parfums les plus délicats ; c'est là que l'architecture avait imaginé pour le fronton de ses temi)les cette forme gracieusement oblique que l'on comparait aux ailes

î Plut., Conviv. i$pt. tap., 18; Proclos, 1, %k^ (èàU.^. Vife&v^>ûa^V

étendues de Taigle. Corinthe enfin était le plus grand centre industriel et commercial de la Grèce, à ce double titre ouverte à toutes les idées, hospitalière à toutes les religions. Elles débarquaient pêle-mêle à son port avec les pacotilles et les étrangers. Aussi tous les cultes se coudoyaient-ils dans les rues : à côté des chapelles consacrées aux œcistes doriens, s'élevaient les temples de divinités ioniennes, tyriennes, phéniciennes. La vigne qui parut de bonne heure sur les collines voisines avait naturellement amené son dieu, et des premières grappes qu'écrasa le pi^ssoir jaillit, avec la liqueur bouillonnante, la joie enthousiaste, la clameur de gratitude envers Dionysos.

Ce dieu nouveau, sans morgue, l'ami du paysan, qui vivait avec lui de sa vie simple, souriait à ses travaux, partageait ses joies, se donnait généreusement à lui sous l'espèce du vin savoureux, vivifiant, ce dieu se trouvait naturellement propre à devenir le protecteur des petites gens, laboureui*s et artisans. La noblesse avait ses divinités de race illustre, chevaleresque, Posidon, Athéné. La démocratie, instinctivement, prit Dionysos, le génie bienfaisant qui fait pousser le blé, les fruits, le vin, tout ce dont s'occupe et vit le petit peuple, la bourgeoisie modeste et laborieuse. Ces deux courants se dessinaient d'une manière si nette que les tyrans en orientèrent leur politique religieuse. Ils avaient intérêt à rehausser le culte, des classes sur lesquelles ils s appuyaient, à entourer de pompe et d'éclat une religion qui ne fût pas la propriété traditionnelle de la noblesse et dans laquelle les sacerdoces héréditaires des grandes familles n'eussent rien à voir. Il convenait encore de montrer que le nouvel état de choses avait aussi ses divinités proteclrices, qu'il n'était point déshérité des faveurs célestes et qu'il pouvait élever autel contre autel. Voilà ce que sentaient d'instinct les tyrannies et pourquoi elles firent tous leurs efforts pour attirer, installer dans leur viUe une religion qui parla nature môme de ses croyances, le caractère de son dieu, semblait ne devoir recruter d'adorateurs que parmi les classes agricoles. Or en ce tempslà régnait précisément à Corinthe un prince habile, Périandre, fils de ce Cypsélos qui vers le milieu du vu® siècle (650), appuyé sur Je parti populaire, avait renversé les Bacchiades et substitué la tyrannie au régime aristocratique* So\v& CfelVa vxvoia forte et in-

telligenle, Corinthe avait vu rapidement s'accroître sa puissance militaire et navale, son commerce, sa fortune. L'or affluait dans le trésor de Périandre, et sa cour était la plus belle, la plus somptueuse qu'eût encore vue la Grèce européenne. Il aimait les choses de l'esprit, il savait marquer sa pensée d'une empreinte originale, et ses sentences recueillies avec admiration lai méritaient l'honneur d'être placé au nombre des Sept Sages. On comprend qu'il ait désiré posséder à sa cour un poète dont le talent s'était révélé d'une manière si brillante dans les concours de Sparte, ou dont il pouvait avoir entendu parler par des commerçants de Lesbos en relation d'affaires avec des Corinthiens. En tout cas, une invitation de ce genre était la chose la plus heureuse pour Arion et pour la poésie lyrique elle-même. C'est dans un pareil milieu seulement, dans une cité aussi riche, aussi libre de préjugés de races, aussi ouverte à toutes les initiatives, que le poète pouvait trouver un accueil favorable pour l'idée qu'il portait dans sa tête et les ressources nécessaires à sa réalisation.

La poésie avait déjà essayé quelque chose de semblable. Sans avoir de devanciers proprement dits, Arion avait comme des précurseurs : l'idée du dithyrambe flottait depuis quelque temps dans l'air de la Grèce. L'un des principaux élèves de Thalélas, Xénocrile de Locres Épizéphyréenne, avait composé sous le nom (le péans, des poèmes d'un contenu héroïque et d'une forme à la fois mimique et dramatique, qui leur a fait assez souvent même donner le nom de dithyrambes. Ce titre était prématuré sans doute ; mais enlin la poésie lyrique entrait dans la voie qui la menait à ce genre. Et ce n'est pas seulement dans l'ouest de la Grèce que s'accomplissait ce progrès. A peu près vers la même époque, c'est-à-dire vers la XXX^ Olympiade, au moment où Thalétas brillait de tout son éclat à Sparte, un poète ionien, dont le nom est resté inconnu, composait cet hymne à Apollon Délierij par lequel s'ouvre d'une manière si gracieuse le recueil des hymnes homériques. Nous y voyons que toute l'histoire de Léto, la mère d'Apollon et d'Artémis, était représentée par un chœur de jeunes tilles, qui, dansant et s'accompagnant de castagnettes, mimaient à s'y méprendre les peuplades à Uîcs^t^ iesgueUes avait erré la divine fugitive. Enfm Y\v^v^TçXv^J«\fc ^5^

n HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GRECQUE

Thalétas lui-même avait importé de la Crète à Sparte, offrait de précieux éléments chorégraphiques et mimiques. Il ne manquait plus qu'une tête originale et qu'une main habile, pour réunir le tout et l'adapter au culte de Dionysos. Ce fut l'œuvre d'Arion.

Mais s'il n'est guère possible d'avoir des doutes sur le fait môme de l'adaptation, la manière dont elle se fît nous est à peu près complètement inconnue . Ce qu'on sait avec certitude se réduit à bien peu de chose. Quand on a dit, par exemple, que le chœur par lequel Arion remplaça l'ancienne cohue des paysans était un chœur cyclique, c'est-à-dire qu'au lieu de s'avancer en bataillon carré, comme cela se fit plus tard dans le drame, il tournait autour de l'autel ou du sanctuaire du dieu ; que ce chœur était composé tantôt d'hommes mûrs, tantôt d'adolescents ; que les sujets de ses chants furent d'abord tirés de la légende du dieu ; qu'ils ont dû célébrer dans les premiei's temps la naissance de Dionysos ; ' puis qu?, par un progrès remarqué dans tous les hymnes religieux, ils passèrent au mariage du dieu, à sa mort, et qu'enfin il paraît bien établi qu'ils sortirent de la légende bachique et finirent par traiter toute sorte de sujets; quand on a donné ces quelques détails, on a épuisé tout ce que la tradition nous fournit d'à peu près authentique sur ce chapitre intéressant de l'histoire littéraire. Alors commencent les questions et les réponses hypothétiques.

Le nombre des personnages qui formaient le chœur n'est pas même donné d'une façon certaine. Le premier renseignement que l'on rencontre sur ce point nous est fourni par une épigramme de Simonide qui parle de cinquante choristes *. C'était le nombre ordinaire à l'époque de ce poète, mais rien ne prouve qu'il ait été ainsi fixé primitivement par Arion. Les incertitudes sont plus grandes encore et d'une tout autre importance relativement à la forme que l'inventeur donna à son œuvre. Sans doute il s'inspira des réjouissances populaires, des récits, des refrains joyeux qui les coupaient, des danses qui les animaient : il arrangea toute cette matière informe qu il avait vue dans les villages de son île bouillonner avec la même effervescence que le vin dans les cuves. Mais que conserva-t-il, que laissa-t-il

' Berok, £f/rici graed, Simonidi, twift. AVl.

tomber de ces démonstrations grossières, et quel caractère donna-t-il à l'œuvre nouvelle qu'il leur substituait? Il est impossible de le dire avec certitude. Les témoignages qui nous restent sur la nature des dithyrambes sont contradictoires, parce qu'ils portent sur des époques différentes, et que le dithyrambe, comme tous les genres, se modifia sensiblement avec le temps. Sïl fallait en croire les renseignements que l'on trouve dans Platon, dans Aristote*, ce poème eût été essentiellement narratif, il n'aurait rien eu d'imitatif ou de mimique, rien qui rappelât le drame. Ce n'eût été qu'un chant choral avec danse, où, comme dans toute autre poésie du genre chorique, ne paraissait que la personne du poète parlant en son nom, exposant la légende avec les sentiments divers de joie ou de douleur, d'admiration ou de piété, qu'elle lui pouvait inspirer. Mais le dithyrambe que ces auteurs caractérisent ainsi, c'est le dithyrambe de Simonide, de Pindare, tel que nous le montre, par exemple, un splendide fragment du dernier 2.

U est peu probable que le dithyrambe, tel qu'il sortit d'abord des mains d'Arion, ait été aussi châtié, aussi pur de toutes les grossièretés, de toutes les bouffonneries, de tous les éclats de verve campagnarde, qui faisaient le fond de ces fêtes. Dans ces mascarades de village, où le dieu était censé figurer de sa personne, quoique invisible, il y avait ses compagnons naturels, les satyres, dont les cabrioles et les lazzis égayaient les spectateurs. Les supprimer brusquement eût été bien dilïicile : la traf gédie elle-même ne put s'en débarrasser qu'en les reléguant dans ' un drame spécial, qui terminait la représentation. C'est que tout progressif qu'était le Grec, tout hardi qu'il se montra dans l'invention, dans la recherche du nouveau, du mieux, il était pourtant de caractère essentiellement conservateur. Il ne brûlait rien de ce qu'il avait adoré; il modifiait sa ligne, mais ne la rompait pas. Il améliorait, il perfectionnait, mais insensiblement, par un progrès qui semblait une évolution naturelle plutôt qu'une violence imposée. D est donc probable qu'Arion conserva les satyres ; mais alors, quelle place leur donnait-il dans l'œuvre ttouvelle?

> PLAT.,Z)e civit.t Ul; ARi8T.,Pfo6., 19^ 15. ^PiND., trtig, 75.

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