Tome i
U HISTOIRE DE LA POÉSIE LYRIQUE GËECQtË
Ils étaient certainement distincts du chœur ; peut-être paraissaient-ils d'abord, et par leurs danses, par les railleries qu'ils se renvoyaient, le tout accompagné du son bruyant des flûtes doriennes ou phrygiennes, formaient-ils comme une espèce de prélude aux chants plus graves que le chœur exécutait ensuite et dans lesquels, sous forme de strophes et d'antistrophes, il redisait les aventures du dieu. Tout en canalisant l'orgie, Arion lui laissait sans doute beaucoup encore de sa lie première, et j'admettrais volontiers que de temps en temps reparaissait le vieil élément bachique, par une irruption soudaine de satyres gambadant, cabriolant au travers des évolutions rythmées du chœur. Mais enfin, ce qui surnageait de toute cette mise en scène, ce qui dominait, c'était une impression esthétique. Le succès durable qu'obtint cette invention en fait foi, tout autant que les applaudissements recueillis par le poète dans une cour aussi polie que devait l'être celle de Périandre. Devant de pareils spectateurs, Arion ne pouvait songer à produire ses personnages sous les guenilles sordides de la campagne : il habilla ses choristes de costumes décents, il leur mit sur la tête de fraîches couronnes de lierre, de pampre, de fleurs; les masques des satyres furent moins grossiers, et la fantaisie put se donner carrière dans leur . habillement. Comme ils représentaient le cortège du dieu et que dans ce cortège l'imagination populaire se figurait, jouant et • bondissant avec eux, les nymphes des sources et les démons divers qui peuplaient les antres, les bois, les montagnes, il y avait pour un costumier inventif une riche matière à exploiter. Cet ensemble de costumes bariolés, de mouvements rythmés ou car pricieux, de plaisanteries grossières ou de chants graves, cette alternance ou ce mélange de voix, de flûtes, peut-être même de cithares, tout semble avoir concouru à faire du dithyrambe naissant un spectacle aussi attrayant qu'original.
D'après Suidas, Arion aurait composé un certain nombre de dithyrambes auxquels il donna un nom particulier, tiré du chœur. Ce renseignement qui n'est pas clair laisserait croire qu'il finit par sortir de la légende de Dionysos et par composer des dithyrambes sur d'autres sujets, puisque les chœurs pouvaient par la variété de leur composition fournir un titre distinctif, Arion aurait écrit aussi de\3ix. i^oème», c'est-à-dire deux
LE DlTflYRAMBE : ARlON %
nomes. Le nome et le dithyrambe, voilà donc les seuls genres que ce poète aurait cultivés. Les dithyrambistes postérieurs se renfermèrent également dans ces deux spécialités.
Les œuvres d'Arion disparurent de bonne heure. Il ne reste de lui qu'un nom et une légende dont il nous faut enfin dire un mot. Voici donc ce que raconte Hérodote : Arion était allé faire une tournée en Sicile, en Italie. A son retour, les gens du navire sur lequel il avait pris passage, convoitant l'argent qu'il rapportait, ne lui laissèrent d'autre alternative que de mourir de leur main ou de la sienne. La seule faveur qu'obtint le pauvre chanteur, fut de monter sur le pont du navire et là, revêtu de ses plus beaux ornements, de faire entendre une dernière fois sa lyre et sa voix ; puis il se précipita dans la mer. Mais un dauphin qu'avaient attiré ses chants, se trouva juste à point pour le recevoir sur son dos et le porter ainsi au cap Ténare. Arion de là se rendit à Corinthe, chez son protecteur, et bientôt mis en présence des matelots, les confondit. C'est ainsi, termine naïvement l'historien, que les Corinthiens et les Lesbiens devisent de cette aventure*.
S'il suffisait de témoignages nombreux, explicites, pour admettre un miracle, il n'y en aurait pas de plus authentique que le salut d'Arion par un dauphin. A côté du témoignage d'Hérodote, il y a celui d'Ovide, de Dion Chrysostome, d llygin, de Plutarque ; c'est à qui dans l'antiquité racontera cet événement merveilleux. A la tradition se joignaient les monuments. Les monnaies de Méthymne étaient ornées d'un Arion sur son dauphin. Au cap Ténare, à l'endroit môme où le poète avait abordé, s'élevait une statue qui le représentait porté par son sauveur. Pausanias 2, Élien ont vu ce groupe, et le dernier nous a même conservé l'inscription qui se lisait sur le piédestal :
Voilà le char qui porta et sauva de la mer de Sicile le fils de Cyclon, Ârion, avec la protection des dieux ^.
On disait même que c'était Arion qui avait élevé le monument et composé le distique commémoratif. Il y a plus encore ; non