HÉROD., I, S
* Eunr, Bû/i de Animi, X//y 4^.
content de ces témoignages de sa gratitude, Arion, se souvenant qu'il était poète, aurait composé un hymne de remerciement à Posidon, et cet hymne, le même ÉUen nous en donne le commencement :
toi, le plus haut des Dieux, maître du maritime trideat d'or, Posidon, qui enveloppes la terre de tes ondes fécondes, autour de toi dansent en cercle des monstres nageurs, se poussant aisément par le jeu léger de leui*s pieds, êtres au nez plat, au cou bérissé, rapides comme des chiens de chasse, dauphins amis de la musique, troupeaux aquatiques des jeunes et divines néréides qu'engendra Amphitrite. C'est vous qui m'avez conduit parla terre du Péloponnèse, au rivage de Ténare, quand je voguais sur la mer de Sicile, vous qui m'avei porté sur votre dos bombe, fendant la vaste plaine deNérée, route que le pied ne peut fouler, quand des mortels trompeurs me jetèrent du vaisseau creux dans la vague étincelante de la mer. *■
Un savant des plus graves, Welcker, n*hésîtait pas à tenir Ces vers pour authentiques. Il en trouvait la forme pleine, artistement belle, et le morceau lui semblait pouvoir soutenir parfaitement la comparaison avec les hymnes les plus beaux de ce genre. Le saut dans la mer ne laissait pourtant pas de lui tarabuster un peu l'entendement, comme eût dit Rabelais; il cherchait à expli([uer les choses par une métaphore, un symbole, qui ne valent pas la peine qu'ils lui ont, coûtée 2. Les érudits ont parfois de ces naïvetés. Mais on finit par s'apercevoir que dans ces vers, il n'y a guère que des épithètes assez vagues tirées du magasin commun de la langue poétique des Grecs. Puis, le morceau est en dialecte attique, avec quelques formes doriennes seulement dans la flexion, ainsi que sont écrits les chœurs de la tragédie. Arion ne pouvait deviner ce dialecte. Aussi quelques critiques inclineraient-ils à croire que c'est Élieil lui-même qui a composé ce morceau, ce qui rentrerait assez dans les habitudes de supercherie qu'avaient les rhéteurs de cette époque. D'autres estiment qu'au temps d'Élien, personne n'était en état de faire môme de pareils vers : ils en reporteraient la composition au temps d'Euripide. Pour eux, ce serait tout simplement un poète attique, qui, sans arrière-pen-
' Bbrok, Lyrici graeci, Ul, p. ift»
^ Kleine Schrift,, 1, OO.
sée de fraude littéraire, aurait écrit cet hymno où il faisait incidemment parler Arion.
Quant à la légende elle-même, à la façon dont elle s*est formée, ce n'est pas notre affaire de l'expliquer ; aussi nous contenterons-nous de quelques observations. Le dauphin était pour les anciens la personnification de la mer dans ce qu'elle a de gracieux, de bienveillant, de mystérieusement protecteur. Non seulement ils aimaient à se représenter les divinités marines fendant les flots sur un dauphin, mais ils symbolisaient ainsi l'heureuse navigation qui conduisait r6£c<>te à sa future colonie : on le voit par les monnaies de Tarente où figure le Spartiate Phalante porté par un dauphin. Si ce poisson se montrait aussi eerviable pour les héros, rien n'empêchait de lui prêter la même complaisance pour les poètes. C'était d'ailleurs une opinion communément répandue chez les anciens, que le dauphin était sensible à la musique. Pindare a fait allusion à ce goût dans de beaux vers qu'A, Chénier a traduits :
...Aux jours de Tété, quand d'un ciel calme et pur Sur la vague aplanie étincelle Tazur, Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, S'empressant d'accourir vers Faimable rivage, Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons Vient égayer les mers de ses vives chansons *.
Les naturalistes mêmes, comme Élien, croyaient à ce dilettantisme du dauphin, et c'est précisément pour en donner la preuve que cet auteur conte l'aventure d' Arion. Il serait possible que tout d'abord la légende eût voulu simplement exprimer par cette image Theureuse traversée qu'avait faite Arion. Puis, avec le temps, un peu de drame se serait ajouté à la chose. Le dauphin aurait non seulement porté, mais sauvé le chanteur dont la voix et la cithare l'avaient charmé. C'est ainsi que dans ces têtes helléniques l'image s'engendrait de l'image, la fiction de la fiction, et que les Grecs, comme hmrs arrièreneveux de Marseille, dit-on, finissaient par se prendre pour de bon aux mirages de leur propre fantaisie.
Arion n'eut pas de successeur immédiat dans le genre qu'il
^ PiHD., Sng. as5*
inaugurait avec tant d'éclat. Il faut attendre soixante à soixantedix ans au moins pour retrouver le dithyrambe, et cette fois encore, c'est à la cour d'un tyran qu'il apparaît. Le culte de Dionysos était ancien dans l'Attique. La légende de Thésée touchait par le gracieux côté d'Ariadne à la légende du dieu des vendanges, et de bonne heure s'était introduit dans Athènes le culte de Dionysos Éleuthérien, c'est-à-dire libérateur. Il y avait la fête des Celliers, qui se célébrait aux Lénéennes. Enfin Épiménide, dans la visite purificatrice qu'il fit à Athènes, entre autres idées Cretoises, avait apporté la légende de Zagreus et toute cette histoire d'Iacchos qui se murmurait à l'oreille des initiés dans les mystères d'Eleusis. Mais cette religion ne sortait guère du sanctuaire ; elle restait enfermée dans les rites sacramentels de la liturgie. Quant aux réjouissances que les campagnards célébraient en automne, au printemps, en l'honneur du dieu qui remplissait leurs amphores, elles n'étaient dans l'Attique comme ailleurs, que des explosions bruyantes de joie grossière. Le culte de Dion\sos n'avait donc là non plus rien de littéraire'ni rien de vraiment national; ce sont les tyrans d'Athènes qui lui donnèrent ce double caractère, pour les mêmes raisons précisément que celui de Corinthe.
A la cour de ces tyrans vivait un homme d'un esprit original, distingué comme poète et plus encore comme musicien, Lasos, fils de Chabrinos ou mieux de Charminos. La vie de Lasos est assez peu connue, bien que Chaméléon eût écrit un livre entier sur lui et qu'Héraclide dans son traité de la musique se fût occupé de son talent. Il était d'Hermione, cité du pays des Dryopes, à l'extrémité de la presqu'île de l'Argolide, au fond d'un petit golfe qui porte encore aujourd'hui le nom de la ville antique. Il paraît avoir fait d'Athènes sa résidence habituelle. C'est là du reste que se passèrent les quelques anecdotes qui forment à peu près toute sa biographie.il y connutPindare,à qui il donna des leçons d<* musique ; il y connut également Simonide, et comme ils avaient l'un et l'autre le. caractère susceptible et l'esprit caustique, les relations entre les deux personnages ne furent pas précisément cordiales. Le souvenir de leur rivalité était même resté proverbial à Athènes; on voit Aristophane y faire allusion dans ses Guêpes : « Un jour, dit un des personna-
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ges de cette pièce, Lasos apprit que Simonide se proposait de concourir avec lui : cela m'est bien égal, répondit-il *. »
Ces concours de poésie où se rencontraient les deux rivaux, existaient depuis longtemps dans la Grèce, et dans Athènes même on trouve un concoure de ce genre établi aux Grandes Panathénées avec des luttes gymniques, dès la troisième année de la Lin® 01ympiade(566).MaisPisistrateet ses fils, qui aimaient le luxe dans les fêtes et qui voulaient faire do leur cité la capitale intellectuelle de la Grèce, n'eurent rien de plus pressé que de raviver cet usage et de le généraliser. Ce mouvement semblait du reste emporter toute la Grèce : partout, à Delphes, à risthme, à Némée, s'établissaient ou se réorganisaient des concours poétiques. C'est alors qu'aidé par le pouvoir, Lasos fit paraître pour la première fois un chœur dithyrambique aux Dionysiaques. Nous avons très peu de renseignements sur la manière dont Lasos traita le dithyrambe. Il serait possible qu'il eût renoncé à la forme antistrophique que lui avait donnée Arion. n lui devenait ainsi plus facile d'imprimer au genre cette allure vive, passionnée qu'il paraît avoir recherchée et qu'il aurait même portée dans ses autres poèmes. C'est du moins ce que semble dire Plutarque dans un passage assez peu explicite de son traité de la Musique 2. On rencontre parmi les fragments des dithyrambes de Pindare deux vers extrêmement singuliers ; c'est une remarque de pure critique qu'on ne s'attendait guère à voir en cette affaire :
Autrefois le poème du dithyrambe s'allongeait à son aise et le san de mauvais aloi sortait de la bouche des chanteurs ^
Il serait possible que dans ces vers Pindare visât les changements apportés par son maître à la structure du poème et à sa rédaction. Pour aviver la marche du dithyrambe, Lasos dut l'alléger ; il restreignit sans doute les récils, il coupa les longueurs où la narration aimait à se perdre, enfin il acheva d'éliminer de son œuvre l'élément épique pour n'y laisser que l'élément lyrique. On ne sait rien des ressemblances ou des
> Guêpes, 1410.
* Plut., De Mua., XVn, jo.
'PiKD., firag. 79.
différences que son dithyrambe pouvait avoir avec celui de Simonide, de Pindare ; mais il est probable que le patron n'en était point absolument différent, et que les satyres conservés par Arion disparurent du dithyrambe renouvelé par Lasos.
Ce qui semble surtout ressortir des témoignages que Fantiquité nous a laissés sur cet auteur, c'est que le musicien chez lui primait le poète et lui imposait parfois de singulières entraves. On connaît ces poèmes lipogrammatiques où s'exerça la puérilité laborieuse des auteurs de décadence, de Triphyodore par exemple, qui, composant une Iliade, écartait successivement dans chacun des chants chacune des lettres de l'alphabet. Lasos, aux plus beaux temps de l'art grec, eut de ces frivolités. Il écrivit un chant sur les Centaures et un hymne en C honneur de Démèter, d'où le sigma était rigoureusement banni, ce qui lui valut une bien jolie épigramme de Simonide, où le poète, comme pour faire réparation à la lettre si injurieusement traitée, la répète, la prodigue et produit ainsi l'effet le plus grotesque*. Comme musicien, Lasos voulait sans doute éviter une sifflante désagréable. Pindare dans les vers cités plus haut, parle du san qui jadis avait droit de cité dans le dithyrambe. Mais ce san qui était le sigma des Dorions, devait être rude ou tout au moins fortement affecté d'accent campagnard ; c'est ce que laisse soupçonner l'épithète (xi6ôaXov) que lui donne Pindare, et voilà pourquoi Lasos l'aura proscrit, comme un compositeur moderne ferait du chuintement auvergnat. Quoi qu'il en soit, on ne peut nier qu'il y eut dans le talent de cet homme quelque chose d'artificiel, de sophistique. Il fut, pour ainsi dire, le Gorgias de la poésie. Comme ce rhéteur, il aimait les petits effets de style, les rapprochements ingénieux de lettres, de sons, de pensées, et toutes ces fioritures qui trahissent plus de virtuosité que de génie. C'est lui qui les introduisit dans l'art et qui leur laissa son nom : on appelait cela des Xaj/ajxara. Ce qu'on sait de son caractère est à l'avenant : il se plaisait à poser des énigmes, des griphes, comme disaient les Grecs ^
' Bbrgk, Lyiici graeci, SimoDid. 168:
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' Voir deux échantillons de ces Jeux, XTHi«., \'\U, ^î%.
LE DITHYRAMBE : LASOS 81
Mais avec cela, c'était un esprit curieux, un rhercheur.il ftitle fondateur de la discussion savante, de l'éristique. 11 est peut-être le premier qui chez les Grecs ait eu lidée vraie de la critique et le respect des textes. Un de ses commensaux à la cour des Pisistratides, Onomacrite, chargé par Hipparque de recueillir les prédictions de Musée, disent les uns, d'Orphée, disent les autres, s'était permis d'intercaler quelques vers de sa façon, dans l'intention probable de recommander le culte de Dionysos et de servir ainsi les visées politiques du gouvernement. Lasos convainquit le faussaire qui fut exilé*.
Mais c'est comme musicien surtout que marqua Lasos. Il fut moins un virtuose qu'un théoricien, et les leçons qu'il donna au jeune Pindare portaient sur les règles de la composition plutôt que sur l'exécution. Il écrivit sur la musique un traité dont quelques idées sont venues jusqu'à nous, conservées par Aristoxène et Théon de Smyrne. Ses hymnes et surtout ses dithyrambes témyoignaient d'un esprit tout nouveau, d'une inspiration toute moderne qui n'était peut-être pas un progrès à tous égards, mais imprimait à la musique une allure plus vive et la dotait de moyens plus puissants. La musique grecque connaissait déjà certainement l'accompagnement polyphonique, non pas pour les voix, mais pour les instruments. Lasos renforça cet accompagnement, il multiplia le nombre des flûtes et des parties qu'elles faisaient. C'est du moins ce que semble dire ce passage de Plutarque, rappelé plus haut, dont l'interprétation varie suivant les critiques. Ainsi grâce à Lasos, la musique commençait à revendiquer dans le dithyrambe la prépondérance sur les paroles, et cette tendance fâcheuse ne tarda pas à s'accentuer. Malgi'é le glorieux exemple donné par Simonidc^ et Pindare, le dithyrambe devint bientôt une œuvre exclusivement musicale où la poésie ne joua plus d'autre rôle que dans le iibretto denos opéras. C'était du reste une transformation qui s'imposait. La tragédie qui grandissait de jour en jour, lui prenait l'un après l'autre tous ses éléments littéraires. 11 ne lui resta plus bientôt que la musique.
1 HiROD., VII, 6.