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BERRYER DE RÀVENO VILLE

NeuYiéme lieutenant-général de police.

Berryer, seigneur de Ravenoville, était fils d'un procureur-général du grand Conseil. Conseiller lui-même au Parlement, et successivement maître des requêtes, il épousa en 1738 Mlle Fribois, fille d'un sous-fermier des fermes générales, qui lui apporta une dot de cent mille écus et soixante mille livres de rentes. Mlle Fribois, d'une beauté remarquable, d'un esprit fin et pénétrant, avait été recherchée par les plus grands seigneurs de la cour, car à cette époque d'agiotage de toute espèce, la noblesse, pour échapper à sa

ruine, ne se faisait déjà plus scrupule de s'allier à Ja finance ; le blason des croisades s'humiliait devant le coffre-fort de la maltôte , et le sang des Larochefoucault et des Montmorency se mêlait philosophiquement au sang des parvenus, pour peu qu'ils fussent fermiers-généraux ou même iutendans de provinces.

Quoi qu'il en soit, Mlle Fribois refusa les brillans'partis qui se disputaient sa main pour accepter celle du jeune maître des requêtes. L'amour avait probablement contribué en cette occasion à faire si bizarrement pencher la balance, car les mémoires contemporains s'accordent à représenter Berryer de Ravenoville comme un cavalier accompli. « Sa physionomie était belle et expres- » sive, dit Duclos, ses manières ne sentaient en rien » l'austérité parlementaire', et sans posséder une » intelligence supérieure, il avait dans l'esprit et » dans le caractère les qualités qui amènent et dé- » terminent les faveurs de la fortune. »

Mlle Fribois avait été présentée fort jeune à Mme de Pompadour, qui s'était prise pour elle d'une vive amitié. En apprenant son mariage avec Berrver de Ravenoville, la favorite la fit assu-

rer qu'elle se chargeait de l'avenir de son époux : elle tint parole.

Par la puissante protection de la marquise, en effet, Berryer fut presque immédialementnommé intendant du Poitou j et quelques années après, en

1 747? la confiance delà cour alla le chercher dans ce poste pour l'investir des fonctions de lieutenant de police, que laissait vacante la démission de Feydau de Marville.

En élevant Berryer à cette magistrature importante, Mme de Pompadour n'agissait pas seulement dans l'intérêt de sa protégée : sa propre faveur toujours croissante, l'espèce d'influence cabalistique qu'elle exerçait sur l'esprit du faible Louis XV, lui suscitaientchaque jour de nouveaux ennemis. Elle comprit que pour conserver son ascendant sur Je monarque et la cour, elle avait besoin de déjouer chaque jour les complots qui se tramaient autour d'elle. Pour être sur la trace de ces complots, pour suivi e le fil de ces manœuvres quotidiennes, le concours du lieutenant de police devenait indispensable et précieux: Berryer de Ravenoville fut nommé , et dès-lors le crédit de la favorite se trouva placé au-dessus et à l'abri des sourdes atteintes; les cent yeux de l'Argus caché se trouvèrent à sa dévotion, et elle connut avant le monarque les intrigues de la cour, les commérages de la ville, faisant son profit de la connaissance des unes, amusant le roi du frivole récit des autres et tirant également parti de tous deux.

Berryer devait sa faveur à la marquise, il ne .arda pas à lui donner une haute preuve de l'utilité de son dévoûment. Par un de ces moyens que réprouvent également, à juste titre, la morale et la

probité, mais que si souvent cependant ont mis depuis en pratique ses successeurs, il se procura une lettre qu'écrivait le comte d'Argenson à Mme la comtesse d'Estrade. Dans cette lettre , écrite d'un bout à l'autre sur un ton d'amical épanchement , Mme de Pompadour était vivement maltraitée ; le roi s'y trouvait jugé lui-même d'une façon assez cavalière. La marquise courut en donner lecture à Louis XV et obtint de lui, non seulement l'exil du comte d'Argenson, mais la dis* grâce de la comtesse d'Estrade et le renvoi du comte de Maurepas.

Cette Saint-Barthélemy de courtisans produisit une vive impression d'élonnement, presque de crainte; les confidences lesplus intimes furent regardées dès-lors comme dangereuses, et la puissance de la favorite se trouva affermie de toute la peur qu'elle inspira.

Aussi cette police, si péniblement formée par La Reynie, organisée par d'Argenson et développée par Machault avec tant de persévérance, n'eut désormais d'autre mission qne protéger, de soutenir, de défendre de tous ses moyens la faveur et les influences de Mme dePompadour.

Les vols se multiplièrent dans Paris ; quelques bardis assassinats y jetèrent subitementrépouvante, les maisons des citoyens furent sur plusieurs points assaillies par des larrons organisés en bandes redoutables et régulières: la police ne s'en in-

quiéta pas le moins du monde. Toutes ses ruses étaient éveillées, tous ses moyens mis en jeu pour arrêter quelques caricatures moqueuses, saisir une chanson égrillarde ou s'emparer de quelque libelle injurieux où fassent rappelés avec trop de liberté les antécédens de la marquise.

A ces soins se bornaient toutes les occupations de la police , toute la sollicitude de Mme de Pompadour : l'or, les promesses, la corruption, étaient uniquement prodigués pour découvrir les ennemis , les critiques, même les envieux de la maîtresse du roi de France. C'est ainsi 'qu'un aventurier du nom de Latude, coupable seulement d'une friponnerie digne tout au plus de cette correction que Molière inflige aux effrontés valets de son théâtre, fut traqué comme un criminel d'Etat par la police, arrêté, saisi et jeté dans les cabanons de la Bastille pour avoir tenté d'escroquer à la favorite un peu d'or, quelque place ou la moindre bribe de cette faveur qu'elle jetait par les fenêtres à la valetaille de Versailles, aux laquais titrés de l'Œil-de-Bœuf.

Le nombre des individus arrêtés pour crimes et délits envers la marquise de Pompadour se monte, sous l'administration de Berryer, à plus de quatre mille : quelques uns ne subirent que des peines légères ; un plus grand nombre fut proscrit ; plus de huit cents furent jetés à la Bastille, à Ham , à Doullens , à Vincennes,à Lille, et ne recouvrèrent

leur liberté qu'à la mort de leur ombrageuse et inpitoyable ennemie.

Berryer cependant, esclave jusque-là docile des volontés dominatrices de la cour , parut , vers le commencement de 1752, se réveiller de sa léthargique apathie. Les tolérances de la police, son incurie du moins , avaient laissé s'accroître le nombre des vagabonds, des mendians , des voleurs et des filles de joie , à ce point qu'on ne pouvait faire un pas par là ville sans être audacieusement insulté, volé ou provoqué de la manière la plus révoltante. Le lieutenant de police voulut nétoyer le pavé du roi, comme on disait alors, de cette infâme et quadruple engeance. Il ordonna une presse: les femmes, lesenfans, les vieillards rôdant incessamment dans les rues, furent ramassés par les exempts , enfermés provisoirement dans l'enclos du Temple, puis envoyés par bandes de deux cents au Havre et à Lorient pour y être embarqués pour la Louisiane (1).

La mesure était nécessaire sans doute; le mode d'exécution choisi par Berryer parut, à juste titre, odieux. Le peuple, si facile à impressionner, si prompt parfois à plaindre ceux mêmes qui méritent le moins sa pitié, fit éclater des murmures; la multitude accueillit même avec sa crédulité ordinaire un bruit que nous ne relaterons ici que pour

(1) L'admirable roman de l'abbé Prévost, Manon Lescaut, parut peu de temps après la mise à exécution de cette mesure.

prouver que dans tous les temps l'imagination du populaire a été la même. On dit, on répéta et le peuple finit par croire que les en fans enlevés par ordre du lieutenant de police étaient égorgés secrètement et que de leur sang on composait un bain odieux au dauphin , en proie alors aux douleurs d'une paralysie incurable. Certes, la fable était atroce et absurde. La crédulité du peuple l'accueillit, et il n'en fallut pas davantage pour déterminer un soulèvement qui pouvait avoir les conséquences les plus terribles.

Le 17 septembre 1752, trois ou quatre mille individus de tout sexe, de tout âge et de tout état se rassemblent à la porte de l'hôtel de la police, situé alors rue Saint-Honoré, auprès de l'église Saint-Roch; des cris, des blasphèmes, des imprécations se font entendre; on brise les vitres de l 'h 6 tel, les lanternes appendues aux murs et jusqu'à la devanture des boutiques de plusieurs marchands du voisinage. Tu exempt est reconnu au milieu des groupes, et le malheureux est aussitôt massacié sur les marches mêmes de Saint-Roch. Berryer, à cet effroyable moment, s'évade par une porte secrète et laisse sa femme, seule, sans défense, en butte à la rage croissante de ces forcenés. Mlle Fribois, par bonheur, était une femme d'un courage viril : elle appelle ses gens, les rassure, fait ouvrir à deux battans les portes et les issues de son hôtel, et, seule, sans pâlir, paraît elle-même à son balcon, son fils dans les bras. Un murmure

d etonnement se fait entendre; elle profite du trouble de l'hésitation, et, d'une voix calme, assurée, elle s'adresse à ce peuple tout souillé de sang: « On » vous trompe , messieurs , s'écrie -t-elle, en accu- » sant le lieutenant de police d'un crime. Le lieute- » nant de police est mon mari : jugez si moi, épouse » et mère, je pourrais être jamais sa complice! »

La beauté de cette femme, son courage, le calme qui respirait dans ses traits, tout changea en un instant en admiration l'hostilité de cette multitude; de nombreux vivat se firent entendre au lieu de cris de menace et de fureur. « Retirez-vous, messieurs, » reprit-elle; retirez-vous, j'ai tout vu, tout ouï, » mais j'ai tout oublié en même temps, et vous ne » devez garder nulle crainte. »

La foule se retira à sa voix : cette redoutable sédition était calmée; mille bruits coururent sur sa cause et ses véritables auteurs. Les jésuites en furent accusés, avec quelque fondement peut-être: ce corps puissant ce débattait en effet sous les coups que Mme de Pompadour, unie aux Parlemens, lui portait avec une énergie sans relâche. On ne put ou ne voulut pas donner suite à cette sanglante algarade. Comme aujourd'hui, alors on savait que le peuple ne se livre guère spontanément à la révolte sans avoir en arrière des chefs et des instigateurs de quelque marque, et Louis XV aimait trop le repos pour rechercher curieusement les véritables fauteurs d'une échauflburée avortée. Il se moqua de Berryer et adressa à Mme de Rave-

noville des éloges délicats et mérités sur son sangfroid, son énergie et sa prudence. Là se termina en cour tout le retentissement de l'émeute de la rue Saint-Honoré.

Le Parlement eut moins d'indulgence : il fit comparaître le lieutenant de police à sa barre, lui adressa de vifs reproches pour s'être laissé surprendre d'abord, et avoir surtout abandonné son siège à la merci de la populace. Il termina en lui enjoignant d'être plus circonspect à l'avenir.

Cette mercuriale du Parlement, faite en public et avec aigreur, déconsidérait le magistrat et devait être regardée comme une destitution négative. La cour le sentit et sacrifia Berryer de Ravenoville au ressentiment du Parlement et a la haine populaire.

Berryer ne laissa que de fâcheux souvenirs dans la place importante où Bertin de Bellisle le remplaça. Il était parvenu, à force de complaisances et d'adorations pour Mme de Pompadour, à avilir la police même. Cet instrument puissant, formé pour la sécurité de tous, n'avait été, dans ses mains, consacré qu'au repos d'une seule personne, la favorite. Berryer n'était qu'un ambitieux aimable et ne possédait aucune des qualités qui font le magistrat supérieur. Sa disgrâce n'émut personne, sa chute fut reçue avec indifférence. A peine quelques couplets satiriques attestèrent-ils les regrets que l'on attribuait à la marquise, qui ne s'occupa que de capter aussi puissamment son successeur.

Un seul règlement de l'édilité de Berryer, régie ment fait d'ailleurs de concert avec le Conseil des bâtimens de la ville de Paris, est digne de louange et mériterait peut-être d'être tiré de l'oubli où on l'a laissé tomber. Il était enjoint par ce sage règlement à ceux qui élevaient des bâtimens au coin des rues marchandes ou passagères de ne construire qu'en pierres de taille : les moellons et les pans de bois étaient prohibés sous peine de démolition. Ne serait-il pas du devoir d'une administration éclairée de remettre en vigueur cette ordonnnance, au moment surtout où une notable partie des rues de la capitale se renouvellent à grand renfort de maisons de lattes, de charpente et de gravois?

Mme de Pompadour n'abandonna pas Berryer dans sa disgrâce : elle le fît nommer conseiller d'État, puis conseiller aux dépêches. Aidée du duc de Choiseul, elle le porta ensuite au ministère de la marine, qu'il acheva de désorganiser. Il devint enfin garde des sceaux, et ce même homme qui, simple lieutenant de police, avait reçu un sanglant affront devant et par le Parlement de Paris, intima les ordres de la couronne aux Cours souveraines du royaume et marcha fièrement à leur tête.

Berryer de Ravenoville mourut en 1762 , après avoir, dans ses divers emplois, dit l'historiographe Duclos, mieux fait les affaires de Mme de Pompadour que celles de l'État. On rapporte qu'à la mort lu marquis de Torcy, neveu du grand Col-

bert, en 1746, la magnifique galerie que ce ministre avait formée à grands frais étant sur le point d'être vendue à l'ambassadeur d'Angleterre, Berryer courut chez son notaire, et, pour l'acquérir, engagea, au prix de six cent mille livres, ses terres de JNogent, de Guise et de Plessis-en-Valognes. Sa femme lui adressa de justes observations sur l'énormité de cette dépense : — C'est une affaire de patriotisme, répondit Berryer; il serait honteux que les Français fussent obligés de passer le détroit pour admirer Lebrun, Le Poussin et Lesueur.

Le trait était beau assurément : mais une seule action généreuse suffit-elle à réhabiliter la mémoire d'un faible et ambitieux magistrat?

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