‹ Histoire de la Police de ParisChapitre 12 sur 24 · BERTIN DE BELLISLE · texte numérisé non relu

BERTIN DE BELLISLE

Dixième lieutenant-général de police.

Un hospodar de Moldavie, mécontent de son médecin, fit venir à grands frais de Paris le célèbre docteur Bertin , régent de la faculté de médecine. Ce savant praticien était arrivé à peine à la résidence de Thospodar que le malheureux Esculape dont il venait occuper la place , fut écorché vif et décapité devant ses yeux.Le prince moldave accusait à tort ou à raison le pauvre homme de l'avoir \oulu empoisonner à la sollicitation du grand-seigneur. Un tel spectacle n'était pas fait pour inspirer au docteur Bertin une grande confiance en

son malade: l'indignation, la surprise et peutèlre aussi la peur s'emparèrent de lui dès ce moment et il prit en lui-même la résolution de rester le moins de temps possible auprès d'un client si expéditif. Deux ans après , Bertin, profitant du retour d'un consul de France, faisait accepter sa démission à l'hospodar et reprenait le chemin de la patrie , non sans jeter derrière lui, jusqu'à la frontière des regards d'inquiétude et d'effroi. Au mois de dëcembre 174^ il arrivait enfin à Paris.

Parti pauvre, Bertin revenait porteur de sommes considérables, gagnées par lui, presqu'à son insu, durant ses deux années de séjour forcé à la cour de l'hospodar de Valachie. Pour un cœur tel que le sien , l'opulence n'était qu'un nouveau moyen de répandre le bien autour de lui. L'excellent docteur créa en Bretagne, en Dauphiné et à Paris plusieurs chaires destinées à renseignement; il fonda des lits dans îes hôpitaux, constitua des rentes à la maison des En fans-Trouvés, et combla de ses bienfaits sa famille obscure et presque indigente.

Un de ses neveux, plein d'application et de conduite, languissait dans l'étude d'un procureur au Châtelet. Bertin le retira de ces limbes de la chicane, le mit à même d'étudier le droit, et, ses études achevées, lui acheta une charge déconseiller au Parlement.

Ce jeune homme, cet heureux neveu, était Jac-

ques-Àntoine Berlin de Bellisle. De conseiller au Parlement il devint receveur-général des finances de la généralité de Riom et bientôt lieutenant de police de la ville de Paris , lors de la retraite forcée de Berryer de Ravenoville.

Nommé par l'influence du duc d'Aiguillon et de Mme de Pompadour, Bertin dans l'administration de la police continua de suivre les erremens de son prédécesseur : l'institution était faussée,détournéede son but et employée uniquement à la sûreté de la favorite , au triomphe bâtard de plates intrigues, à la découverte de petits secrets sans intérêt aucun pour la paix publique. Bertin de Bellisle n'avait ni assez de résolution ni assez de pouvoir pour ramener la police à son véritable objet : il se laissa dominer par le parti puissant de la cour, lui qui n'aurait dû veiller qu'aux intérêts et au bien-être de la cité qui lui était confiée.

Bertin de Bellisle cependant, avec ce peu de portée dans l'esprit, sans rendre des services éminens , sans même paraître s'occuper attentivement des soins matériels confiés à sa sollicitude et à son zèle, ne cessa pas , durant son administration et même après avoir cessé d'occuper des fonctions publiques, de jouir de la confiance, presque de l'affection du monarque. Un fait , dont ne parle , que nous sachions,aucun ouvrage du temps, et que nous trouvons dans de précieux et authentiques documens demeurés inédits jusqu'à ce jour, donne, ce semble, le mot de cette persévérante faveur du

plus inconstant des rois , et l'explique par un double intérêt de reconnaissance personnelle et de crainte d'une flétrissante indiscrétion.

Un jour de l'année 1758 , la veille de la fête de saint Louis, un pauvre ouvrier, un frotteur , arriva tout haletant à l'hôtel du lieutenant de police. 11 demandait à parler au magistrat; mais il était une heure après midi (c'était le moment du dîner alors), et les valets, à qui s'adressait cet homme, n'eussent osé déranger M. de Bellisle pour un ouvrier. H insista cependant avec énergie , on lui rit au nez ; il supplia , on l'engagea à se retirer; il se fâcha et tenta de forcer la consigne , on le prit par les épaules et on allait le jeter à la porte, quand il s'écria : « Ne me chassez pas ! je veux voir M. de Bellisle : il y va de la vie du roi ! » A ces cris , les valets s'arrêtent, et un exempt, frappé de l'accent de candeur et de vérité de ce brave homme , force la consigne et instruit le lieutenant de police de l'insistance du frotteur, qui tout aussitôt est introduit dans le cabinet, où le reçoit le magistrat d'un air inquisiteur et sévère.

En se livrant aux pénibles travaux de son état dans une des renommées maisons de plaisirs d'alors, cet homme avait entendu à travers la cloison, mal jointe , une conversation à voix basse entre deux personnages de la cour. Le nom du roi, fréquemment prononcé, avait attiré son attention; il avait prêté l'oreille , et les détails qu'il avait surpris étaient de la plus terrible importance. Parmi

les bouquets qui , le soir même, devaient être présentés au roi à l'occasion de sa fête , un allait se trouver préparé d'avance, dont les fleurs étaient imprégnées d'un poison tellement subtil que le monarque , s'il l'effleurait de son odorat, devait tomber foudroyé. Maître de cet horrible secret, le frotteur avait laissé sa besogne inachevée, et, sans se donner le temps de quitter ses habits de travail , il était accouru à l'hôtel du lieutenant de police pour dévoiler la trame de cet épouvantable forfait.

Depuis les prétendus complots de Latude et de quelques intrigans moins célèbres , la police était d'une grande incrédulité pour les révélations de cette espèce ; l'émotion profonde du frotteur, son air de vérité cependant , de conviction , firent passer la confiance chez Bertinde Bellisle. — Vous êtes sûr , bien sûr , dit-il à l'ouvrier , d'avoir entendu ce que vous venez de m'apprendre? Réfléchissez-y, voyez bien ! si vous n'étiez poussé que par la cupidité à inventer une si épouvantable fable, vous paieriez cher une démarche imprudente : plus d'un par cette voie s'est ouvert la porte de la Bastille...

— Vous me mettriez à la question que je ne dirais pas autrement , reprit avec vivacité le frotteur ; j'ai entendu ce que je rapporte. Retenez-moi jusqu'à ce que vous en soyez certain ; j'offre ma vie de bon cœur en garantie de la vérité de mes paroles.

— C'est assez , je vous crois , et vous allez partir avec moi pour Versailles.

Une heure après, M. de Bellisle arrivait à la résidence royale et pénétrait dans les petits appartenons par l'escalier del'OEil-de-Bœuf pour ne pas éveiller par sa présence les soupçons de ceux dont il voulait surprendre l'odieux secret.

11 eut un long entretien avec Louis XV. Vers huit heures , au moment seulement où le roi allait se rendre dans la salle des Traités pour recevoir les hommages de la cour et des ambassadeurs étrangers , il se retira dans une salle attenante , où déjà le frotteur se trouvait , placé sous la surveillance de deux gardes de la prévôté.

Louis XV s'assit d'un visage riant sur le siège d'apparat placé au fond de la salle; devant lui était la magnifique table ronde de mosaïque donnée jadis à Louis-ie-Grand parla république de Venise, et qui , ce jour-là , était consacrée à recevoir les brillans bouquets offerts par la famille royale , les grands-officiers de la maison et les membres du corps diplomatique. Louis ne paraissait nullement ému , il échangeait même de temps en temps de gracieux regards avec MmedePompadour et flattait de la main son épagneul favori, qu'il avait fait placer sur un tabouret à ses pieds.

La cérémonie commença : Je roi, comme chaque année, reçut un à un les bouquets qui lui étaient offerts. Sous prétexte déjouer avec l'épagneul , dont les indiscrètes caresses paraissaient

J amuser , il approchait chaque faisceau de fleurs du nez de l'animal et le déposait sur la table de mosaïque.

Les membres du corps diplomatique avaient les premiers présenté leurs hommages à Sa Majesté ; après eux venait la famille royale, qui s'était fait un devoir de céder courtoisement le pas en cette occasion. Au premier bouquet offert par elle, l'épagneui tomba mort.

Mme de Pompadour pâlit, un cri allait s'échapper de sa poitrine : «Ce n'est rien, dit Louis à voix basse , contraignez-vous , et cachez du pli de votre robe la dépouille de ce pauvre . animai : il meurt pour justifier le dicton, ajouta- 1- il entre ses dents : Fils de roi , frère de roi , jamais roi. n

Ainsi s'acheva la cérémonie. Louis, de retour dans ses appartenions, fit appeler le lieutenant de police: — Vous étiez bien instruit , M. de Bellisle , dit-il : l'an passé, le poignard de Damiens; un bouquet cette fois , et le tout part de la même source. Mais je ne puis ni ne dois punir. Je vous défends de chercher à éclaircir ce mystère. Quand à l'homme qui m'a sauvé , je veux le voir, présentez -le moi.

Car il faut remarquer ici que Bertin avait eu la probité de dire à Louis la source obscure de son salut. C'était un bel exemple donné aux magistrats futurs et dont ils ont bien peu profité. Mais d'ordinaire une roue de cuivre fait marcher une aiguille

d'or, et, seule visible, celle-ci excite l'hommage et l'admiration.

— J'ai amené avec moi ce brave homme, répondit Bertin : il est là, sire, tout troublé, tout confus et modestement couvert de sa veste de pauvre ouvrier. — Tant mieux, tant mieux, l'habit de travail est l'habit de gloire du peuple. Amenez votre frotteur, M. de Beliisle, je le recevrai mieux qu'un courtisan.

Le lieutenant de police sortit, et bien tôt il revint de la salle des gardes tenant par la main son protégé tremblant et n'osant lever les yeux.

Louis XV avait du bon dans son vice: une larme roula dans ses yeux , et s'avançant vers lui, — Embrasse ton roi, brave homme, lui dit-il; que là soit ta première récompense.

— Ah! sire, répondit l'homme en cherchant à se jeterà ses pieds, suis-je digne de tant de bonté, de tant d'honneur ?

Le roi le prit alors à bras-le-corps et le baisa sur le front.

Ceût été un beau sujet de tableau pour Greuse: un roi de France, l'élégant et fastueux roi de Versailles et de Marly, pressant sur son cœur un pauvre ouvrier vêtu de bure ; le roi pleurant de reconnaissance; l'ouvrier, de surprise et d'attendrissement. — Que veux-tu ? dit Louis XV après ce premier mouvement d'émotion. — Rien, sire, rien, je suis heureux. — Demande, j'accorderai ce que tu voudras. — Eh bien, sire, une petite mai-

sonnette, ici, près de vous, dans le parc. — Et c'est tout? — Oui, c'est tout; et si vous me permettez de vous voir quelquefois, je serai heureux pour toujours, — Va pour la maison, mon brave homme ; dans quinze jours elle sera bâtie près de Trianon, et chaque matin tu m'apporteras un

bouquet cela me rappellera ton dévouement.

M. de Bellisle, continua le roi, je garde cet homme : on le logera provisoirement à l'hôtel de la prévôté; je lui accorde cent louis par mois sur ma cassette, et je vous renouvelle l'injonction de me garder le secret.

Ce qui avait été promis par le roi s'effectua. Quinze jours après, la maison était bâtie au milieu du parc, et le frotteur, qui ne survécut au roi que de quelques mois, l'habitait encore en 1770.

Revenons à l'administration de Bertin de Bellisle, dont cet épisode nécessaire nous a un peu écarté.

Malgré ses préoccupations courtisanesques , Bertin ne laissa pas de faire quelques règlement utiles : tous les cinq ans, l'administration du corps des gardes françaises et des gardes suisses vendait à l'encan les effets d'habillement hors de service. La lie du peuple acquérait en détail ces divers objets, et il n'était pas rare de voir les Savoyards du Pont-Neuf, les chiffonniers et nombre de pareils individus couverts de débris d'uniformes de soldats. Cette transformation avait un double inconvénient, elle avilissait l'habit respectable du soldat et permettait en outre aux malfaiteurs de se faire

passer, en commettant leurs brigandages, pour des militaires à demi déguisés. Berlin de BeHisle voulut mettre un terme à ce trafic immoral et dangereux : il ordonna que les adjudicataires des vieux effets militaires ne pussent les remettre dans le commerce qu'après en avoir préalablement changé la forme et la couleur. Dès lors on cessa d'avoir les regards blessés de ces grotesques toilettes de la populace, et les soldats n'eurent plus à rougir en voyant des vagabonds, des voleurs, des gens sans aveu traîner dans la fange des lieux impurs un uniforme qui, pour être glorieux, a besoin d'être respecté.

Depuis les guerres de la Fronde, quelques petitsartisans avaient coutume de se servir d'instrumensde musique de guerre pour attireri'attention des acheteu rs; des conducteurs de brouettes, des remouleurs, des raccommodeurs de faïence tiraient ainsi des sons discordans de trompes, de cors de chasse et de clairons; on voyait même des laitières de nuit appeler leurs pratiques au moyen de bruyantes fanfares. Cet usage était ridicule et dangereux : Bertin défendit ces bizarres appels et ne toléra que la crécelle pour le même objet. Il défendit également aux bateleurs, aux saltimbanques, aux marchands d'orviétan de se servir de tambours et d'autres instrumens de guerre, et cette double mesure lui attira l'applaudissement à la fois des hommes de guerre et des paisibles citoyens. Le lieutenant de police fit encore, pour la propreté des rues, quel-

ques bons réglemens qui n'eurent malheureusement pas plus d'efficacité que ceux de ses prédécesseurs.

Nous avons vu que Bertin de Bellisle avait le secret du roi. Il n'est donc pas surprenant de le voir quitter la lieutenance de police de Paris pour le portefeuille des affaires étrangères. Il resta toutefois peu de temps dans ce dernier poste, où il précéda le duc d'Aiguillon. Nommé conseiller d'État en 1 764, il mourut bientôt après, laissant la réputation d'un homme d'honneur et de probité, mais d'un homme d'Etat plus que médiocre.

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