DE SARTINES
Oniléme lieutenant-général de police.
On pourrait comparer les quatre magistrats qui occupèrent le plus long-temps le siège des lieutenans de police sous les règnes de Louis-le-Grand et de son successeur aux quatre grands poètes comiques qui ont peint ou moralisé les dix-septième et dix-huitième siècles. La Reynie, qui fonde et crée la police en France, est Molière : son génie, comme celui du père de la comédie française, embrasse tout d'un seul coup d'œil; il fait marcher de front les grandes intrigues et les grands caractères; il brille dans les hautes conceptions et réussit dans
la farce; son œil vif plonge dans les mœurs de la cour et dans celles de la populace; il sait ce que doit dire et penser Alceste dans la chambre du roi, Harpagon près de sa cassette , Dandin dans son lit roturier, le bourgeois gentilhomme à son comptoir, Défonandrès et Diaforus dans leur cabinet de consultation. La Reynie, comme Molière, sait tout braver pour améliorer les mœurs en les corrigeant; comme lui aussi, il est en butte à l'animadversion des talons rouges, au mépris des sots et des financiers, à la haine des privilégiés et des faux dévots.
D'Àrgenson ressemble à Regnard : avec lui, point de ces combats corps à corps livrés aux castes nobles et fières; point de ces rudes et hardies leçons données au peuple et à la grandeur; mais une poursuite vive, ardente, obstinée des abus que la police doit combattre. Par lui le joueur est démasqué dans le monde comme il vient de rêtre à la comédie; les folies amoureuses sont contenues dans de justes bornes; les Ménechmes politiques sont observés avec soin, et il n'est plus permis aux agens secondaires de l'autorité d'être distraits, quand la sécurité des citoyens est si puissamment intéressée à leur vigilance et à leur zèle.
Hérault de Vaucresson impose à la police un caractère qu'elle n'avait point eu jusqu'alors : il la fait intervenir dans les affaires de religion, l'inaugure dans le sanctuaire et lui fait porter un des cordons du dais épiscopal. La police, sous Vau-
cresson, comme la comédie avec Destouches, devient philosophe, casuiste, puritaine, socratique. On abandonne les grandes routes de l'art pour se jeter dans des sentiers nouveaux. On ne sait plus tenir le fil des grands événemens et des grandes choses, mais on s'applique à éclaircir les intrigues de sacristie, les conjurations de paroisses, les complots du jansénisme et du molinisme. On vole, il est vrai, effrontément dans Paris; les rues sont encombrées d'immondices ; les mendians, les vagabonds, les raccoleurs et les filles de joie y regorgent; mais l'archevêque de Paris sait à quoi s'en tenir sur les conciliabules et les ennemis d'unigemlus; on continue, comme l'assure Voltaire, à faire communier les malades la baïonnette au bout du fusil, et la police parisienne semble une pâle et rétrospective émanation de l'inquisition espagnole. .
Vient Sartines, et tout d'abord la police semble animée de l'inventif et intarissable esprit de Dancourt. Sous lui, point d'effets grandioses, point de vastes et originales conceptions, comme avec Molière et ï.a Reynie; point de saisissans tableaux, de pensées fécondes et de grands ressorts, comme avec d'Argenson et Regnard ; point de mysticisme caché, d'étroites et coquettes inventions, comme avec Destouches et Vaucresson : mais une police active, gaie, bouffonne, égrillarde, curieuse, sémillante, qui tient de la galanterie espagnole et de la pétulance française, une police étourdissante par son adresse, par sa mignardise, par sa perspicacité,
par ses allures. La police de Sartines, comme la comédie de Dancourt, a des mouches, des parfums, du fard; elle porte l'épéeet les manchettes, elle rit, elle saute, elle fredonne et fait son métier sans se cacher, sans rougir, à visage découvert, allant court vêtue, hardie, pimpante, à faire croire que Pasquin etMarforio sont descendus de leurs piédestaux antiques pour s'enrégimenter dans sa bande. Comme Dancourt, Sartines allonge la table du festin comique ; il prend ses personnages et ses collaborateurs partout, en haut, en bas, au milieu, et cela sans qu'ils s'en doutent, sans qu'il lui en coûte rien pour être servi de leurs labeurs. L'honnête marchand du coin de la rue, le décrotteur à la royale, le marguillier, l'avocat, le procureur, le gentilhomme, rendent à leur insu d'importans services à l'habile^et entreprenant magistrat : ils sont innocemment les espions de M. de Sartines, et il a confiance en leur naïve collaboration à ce point qu'il dit, dans un momentde rare abandon .-«Quand » trois personnes causent dans la rue, il y en a, à » coup sûr, au moins une à moi. »
Antoine-Ray mond-Jean-Gualbert- Gabriel Sartines, ou Sartinez, naquit à Barcelone (Espagne), en 1729, d'une famille pauvre et obscure. Le voile le plus impénétrable couvre les premières années de sa vie, et on ne sait ni les motifs qui le conduisirent en France à l'âge de dix- huit ans ni les moyens qu'il employa pour parvenir au poste honorable de conseiller au Châtelet, qu'il occupait
en 1752, c'est-à-dire à moins de vingt-trois ans. Quelques écrivains du temps prétendent que le jeune Espagnol, accueilli a son arrivée chez un opulent financier, fut assez heureux pour se concilier l'affection de la femme de son protecteur, et trouva dans cette heureuse sympathie les facilités nécessaires à sa première élévation. Quoi qu'il en soit, Sartines, espèce de Condottieri en robe noire, ne laissa pas échapper les premières faveurs de la fortune et sut en profiter en homme habile et adroit. Trois ans après son investiture de conseiller au Châtelet, on le voit, en effet, lieutenant-criminel au même siège; il devient maître des requêtes en 1759, et enfin, le i er décembre de cette année, il est élevé, en remplacement de Bertin de Bellisle, à la lieutenance-générale de police de la ville de Paris.
Certes, un chemin si rapide et si brillant devait être le résultat d'une infatigable intrigue ou d'un mérite bien transcendant : hâtons-nous de dire que si la prompte élévation de Sartines ne fut pas rout-à-fait exempte de manœuvres subtiles et ténébreuses, ses talens,son aptitude ,ses lumières comme magistrat , étaient de nature à justifier et à faire absoudre les exigences de son ambition.
Nul, en effet, ne semblait plus fait pour remplir une telle place: à un maintien grave, austère, réservé Sartines joignait une de ces figures froides et régulières faites pour révélera coup sûr un caractère ferme et arrêté. Ses traits étaient espagnols, comme
son teint , comme ses cheveux , comme son attitude ; mais il avait su modifier en quelque sorte ce type sévèrement ibérien par cette sorte de facilité française qui sied si bien aux gens du pouvoir. Le regard de Sartines était interrogateur et profond , mais son sourire aimable et affectueux suffisait à rassurer ceux que son œil avait fait trembler d'abord. La puissance de ce coup d'œil, de ce maintien aréopagiste se faisait surtout sentir dans les émeutes populaires : plus d'une sédition, que les efforts du guet à pied et à cheval avaient été infructueux à apaiser, se dissipa comme par enchantement au seul aspect du lieutenant de police : sa présence calmait les flots d'un peuple irrité, et quelques mots de sa voix aigre et un peu criarde suffisaient pour faire pâlir les Rienzi de halles et les Procida de carrefours.
Sartines prit au pied de la lettre les trois mots par lesquels le premier président du Parlement de Paris, Lamoignon, définissait les devoirs d'un lieu* tenant • général de police : Sûreté, propreté, clarté. Bertin de Bellisle et son prédécesseur Berryer avaient
attributions: Sartines résolut de ramener l'institution à sa véritable base. Il cassa , pour le reformer bientôt, le corps du guet à pied, qui était devenu un ramassis de gueux, d'oisifs et de souteneurs, incapables de se plier à la discipline militaire et bien plus encore de veiller à la sûreté publique. 11 forma un corps de balayeurs divisés
Je- •
en brigades, qui, se répandant chaque jour et h diverses heures dans Paris, en nétoyèrent les rues, les quais et les places. Dès 1768, les petites lanternes qui éclairaient les rues de Paris durant la nuit furent remplacées par des réverbères qui répandaient à plusieurs toises de distance une large et vive lumière; par une ordonnance de la même année il enjoignit, sous peine d'amende, aux propriétaires et locataires de maisons de fermer leurs portes dès neuf heures du soir. «Ne laissez pas aux larons la facilité de se cacher, disait-il , bientôt j'aurai purgé la ville des filous et des malfaiteurs à qui votre incurie donne asile. »
Sartines épura le corps utile et respectable des commissaires de quartiers , magistrature la plus voisine du peuple et qui a le plus de contact avec ses intérêts et ses passions. 11 pensa avec raison qu'on ne saurait apporter trop de soin et de scrupule à ne revêtir de telles fonctions que des hommes dignes en tout point de la considération publique, et que des mœurs pures , une conduite régulière et d'irréprochables antécédens étaient indispensables surtout à ceux qui sont appelés chaque jour à veiller sur la conduite et les mœurs de leurs concitoyens. Sartines n'installa dans ces humbles prétoires que des hommes capables de se concilier le respect et rattachement en prêchant avant tout d'exemple; ses bonnes intentions furent couronnées de succès , et le corps des commissaires reprit bientôt sur l'esprit du peuple Tin-
fluence que l'indignité de quelques uns lui avait trop souvent fait perdre.
Le théâtre attira aussi sa sollicitude. \ \\ police de ces établissemens ouverts aux plaisirs de tous était en quelque sorte abandonnée aux comédiens, qui Remployaient pour maintenir Tordre et la tranquillité que des mesures insuffisantes. Les variétés dramatiques entretenaient alors déjà des escouades d'approbateurs salariés, dont le grossier fanatisme métamorphosait souvent en arène le parterre des premières représentations : Sarlines réprima cet abus par des ordonnances très sévères. .Les gens qui troubleraient les représentations théâtrales durent être arrêtés par les exempts de service; et, s'il était prouvé que les perturbateurs fussent à la solde d'acteurs ou d'actrices , ceux-ci devaient être immédiatement conduits eux-mêmes
au Fort-Lévêque. Grâce à ces sages mesures, le Théâtre-Français reconquit en partie son ancienne splendeur; les bons juges revinrent au parterre, purgé des misérables qui en avaient depuis dix ans déshouoré l'enceinte, et Ton put applaudir encore le Misantrope , Iphigénie , Mahomet et Manlius sans crainte de se voir insulté par un laquais déguisé , comme il était arrivé au comte de Lépine , le soir de la première représentation de Zaïre.
Les valets de chiens et les piqueurs de grandes maisons avaient alors la coutume de se rassembler à certains jours de la semaine dans les cabarets de diverses rues et de donner du cor pour s'apprendre
mutuellement les halali et autres fanfares. Outre l'inconvénient qui en résultait pour les voisins, le lieutenant de police était informé que des voleurs se servaient des sons plus ou moins pressés du cor pour entretenir une sorte de correspondance mystérieuse avec les malfaiteurs détenus à la Conciergerie, au Châteletetà la Bastille. La tranquillité publique était doublement intéressée à la suppression de ces discordans concerts. Il les défendit sous des peines sévères, et enjoignit aux cabaretiers de ne plus prêter leurs salles ni leurs jardins au gens porteurs de ces instrumens. Des valets de cbenil du prince de Soubise , confians dans la puissance et le crédit de leur maître , se hasardèrent à braver l'ordonnance et résistèrent aux exempts qui voulaient la faire respecter. Une sorte d'émeute éclata même à ce sujet au centre delà vieille rue du Temple. Le lieutenant de police envoya une compagnie du guet à cheval au secours de ses agens menacés , se mit lui-même à la tête de la troupe et arrêta les douze ou quinze perturbateurs, qui tentèrent en vain de se réfugier à force ouverte dans l'hôtel du prince. Sartines les fit lier et les envoya au Châtelet , où leur procès s'instruisit sans que M. de SoubÎ6e , qui connaissait trop bien Sartines pour espérer qu'il fléchit après l'insulte faite à son autorité , tentât de justifier ses gens ou même daignât prendre la peine de les réclamer comme de sa maison.
Nulle partie de la policen 'échappa à la rare saga-
cité de Sartines. Voirie, éclairage, bàtimens, pavage, surveillance nocturne, corps-de-garde, fontaines, approvisionnerons, conservation des mo numens, prostitution, jeux clandestins(i), marchés, enseignement, salubrité, il porta dans toutes les branches de son administration son vigilant et infatigable zèle.
On a injustement rendu solidaire M. de Sartines des malheurs quisignalèrentlanuitdu3omai 1770 et dont la place Louis-Quinze fut le théâtre. On sait que cette horrible catastrophe arriva au feu d'artifice tiré à l'occasion du mariage de Louis XVÏ, alors dauphin; mais ce qu'ignoraient ou ont feint d'ignorer du moins ceux qui font peser un si grave reproche sur l'administration de Sartines , c'est qu'alors ce qu'on appelait h Bureau de la ville de Paris (aujourd'hui corps municipal) se trouvait seul chargé des mesures relatives à ces sortes de fêtes, auxquelles les magistrats supérieurs ne pouvaient concourir à moins d'en être formellement requis. Dans cette déplorable circonstance, le Bureau de ville avait négligé et refusé même l'appui que le lieutenant de police s'était empressé de lui faire offrir. L'édilité bourgeoise regarda comme au-dessous d'elle d'accepter la surveillance de la
(1) Ce fat sous l'édilité de Sartines que furent pour la première fois établies les maisons publiques de jeux. Ce n'est pas sur lui toutefois qu'en doit retomber le blâme. Une délibération du Conseil et l'obtention de lettres-patentes plaçaient cette immorale institution au-dessus et en dehors de son pouvoir.
police dans une féle donl seule elle faisait les honneurs et les frais; elle eut bientôt à se repentir de tant de fierté et d assurance. On élevait sur la place alors les pavillons que Ton restaure aujourd'hui et Ton creusait les fossés qui s'y voient encore. Le feu d'artifice avait été disposé à l'entrée des Champs-Elysées et un immense concours s'était rendu sur la place. Le feu tiré, la foule voulut s'écouler par la rue Royale (la rue de Rivoli n'existait pas alors); l'obscurité était profonde, et des filous avaient tendu des cordes de distance en distance à un pied à peu près d'élévation. Des milliers de personnes tombèrent les unes sur les autres; les cris, les imprécations jetèrent dans les masses plus éloignées l'épouvante et le désordre; les uns, en voulant fuir, se jetèrent dans les fossés; d'autres se cramponnèrent aux échafaudages et en déterminèrent la chute, qui les écrasa; quelques uns s'accrochèrent aux équipages, dont le Bureau de ville n'avait pas songé à défendre la circulation au milieu de cette multitude; c'étaient de toutes parts des cris, des plaintes, des gémissemens arrachés à la fois par la sollicitude et l'effroi.
On ne connut que le lendemain toute l'étendue de ce désastre. M. de Sartines mit un louable zèle à réparer des malheurs qu'il ne lui avait pas été donné de prévenir. Pour ne pas effrayer les masses, il recommanda le plus impénétrable silence sur le résultat de ses recherches. Aujourd'hui, qu'un plus long mystère serait sans objet, nous pouvons dire
que des notes, rapports et états dressés alors il résulte que le nombre des morts s'éleva à deux mille sept cent quarante- trois individus, tandis que celui des blessés se trouva seulement de huit cent trente- Différence énorme et qui s'explique à peine par la nature même de l'événement : le plus grand nombre avait été étouffé ou écrasé sur la place. Les blessés se composaient seulement de ceux qui étaient montés sur les échafaudages, étaient tombés dans les fossés ou avaient été renversés par les équipages.
Une enquête, dès le lendemain de ce jour funeste, fut ordonnée dans les maisons les plus mal famées de la capitale. Cette recherche produisit de bons effets : dans une seule maison de la rue des Rats, près de Saint-Étienne-du-Mont , on trouva plus de trois cents chapeaux d'hommes, plus de quatre cents montres, une quantité considérable de bracelets , de boucles d'oreilles, de chaînes, de colliers et d'autres bijoux de femmes, ainsi que nombre de bourses pleines encore ou du moins garnies, et dont le total se monta à une somme de six mille livres.
Le nombre des voleurs et des vagabonds arrêtés le lendemain par les ordres de M. de Sartines fut de plus de quatre cents. Quelques uns de ces misérables avaient payé de leur vie le succès de leur horrible entreprise : dans le nombre des cadavres ramassés au coin de la rue Royale on trouva celui du nommé Petit-Jean , ancien garde-française et
voleur de profession. Il était mort étouffé, et sur lui on trouva quarante-trois montres avec leurs chaînes , des colliers, des bijoux et quatorze bourses bien garnies, parmi lesquelles un échevin de la ville, nommé Habeleau, reconnut la sienne.
Sartines se piquait de savoir non seulement ce qui se passait a Paris et dans les principales villes du royaume, mais encore les événemens qui pouvaient plus ou moins compromettre ou intéresser la tranquillité des capitales de l'Europe. On lui écrivit un jour de Vienne qu'un brigand fameux, qui avait long-temps désolé la campagne de la Carniole et de la Carinthie, était à Paris: on le priait d'en faire opérer l'arrestation. Sartines répondit aussitôt que le brigand qu'on lui signalait n'était pas dans la capitale de la France, mais bien à Vienne, au cœur de l'Autriche même, dans tel quartier, dans telle rue, dans telle maison. La police allemande fit, sur les indications du magistrat, les perquisitions nécessaires, et trouva en effet le bandit caché au lieu désigné.
Un domestique du pape s'était enfui de Rome après avoir volé dans la sacristie de Saint-Pierre un grand nombre de vases sacrés et d'ornemens pontificaux évalués à une somme considérable. Le gouvernement papal supposait que le larron s'était embarqué sur un bâtiment de commerce français et avait passé en Provence. Le protonotaire apostolique expédia un courrier à M. de Sartines pour qu'il eût à faire arrêter le malfaiteur à son entrée
sur lés terres dé France. Le Heulenaut de police renvoya immédiatement le courrier, après avoir écrit sur ses dépêches : « [Le voleur que cherche » la police romaine n'a point paru en France: il est » caché à Civita-Vecchia dans une barque Sicile lienne dont le patron se nomme Bartholomeo » Frandi; son intention est de se rendre à Messine, » pour de là passer en Turquie. Faites diligence, » et vous le rattraperez en pleine mer. » Le pape, au reçu de cette laconique missive, fit armer à la hâte un brick et une galère, et on arrêta en effet dans les eaux de Messine la barque sicilienne du patron Frandi , qui portait le voleur et les riches dépouilles de Saint-Pierre.
Une si imperturbable assurance , une si prodigieuse activité, fixèrent les yeux de l'Europe entière sur Sartines. Les peuples , toujours amis du merveilleux, le crurent en commerce régulier avec quelque démon familier ; les gens éclairés soutinrent que cette police aux mille-z-yeux devait coûter des sommes énormes à la France. Les uns et les autres se trompèrent. Sartines puisait dans son esprit inventif et sa prodigieuse activité ce qu'il y avait de plus surprenant dans ses ressources , et les sommes qui lui étaient alors allouées pour la police étaient très minimes, si on les compare à celles qu'engloutit chaque année cette administration de nos jours. La magie de M. de Sartines était une probité habile. A l'exemple de Tureune, qui , dans une carrière plus magni-
fique, se couvrait de gloire malgré le faibles moyens dont il disposait , Sartines se contentait strictement de l'argent affecté à la police : il en était bon ménager et trouvait même parfois l'occasion d'en épargner quelques bribes, sans que le service en souffrit. C'est ainsi qu'en 1772, lorsque l'hiver le plus rigoureux vint peser sur le pauvre peuple , il fit sortir des coffres de son administration cent quatre vingt mille francs qui y étaient en réserve , et acheta du pain et des vêtemens à une multitude de malheureux qui eussent péri de faim et de froid sans ce généreux secours. Le peuple était bien peu alors cependant. Le progrès de la civilisation a-t-il rien produit de plus honorable dans nos quarante dernières années?
Sartines, le premier, employa dans sa police des voleurs repentans et des forçats amendés , certain que le parti qu'on en pourrait tirer devait être immanquablement utile. Quelques personnages de la cour lui reprochèrent de se servir d'êtres aussi dégradés pour faire la police de la ville. « Indiquez-moi, je vous prie , dit-il, les honnêtes gens qui voudraient faire un pareil métier?» Et sa question resta sans réplique.
Le lieutenant de police avait toujours autour de lui trois ou quatre exempts émérites, filous jadis, honnêtes gens pour le moment, sorte de Janus à deux visages, et qu'il appelait plaisamment ses aides-de-camp. Un soir, qu'à la suite d'une conversation, au jeu du roi à Versailles, on avait beau-
coup plaisanté sur l'adresse et la dextérité des voleurs, le prince de Beauveau, esprit bizarre et paradoxal, voulut établir que le voleur le plus subtil ne parviendrait jamais à voler un homme qui se tiendrait sur ses gardes, a Prince, dit M. de Sartines, la tbèse que vous soutenez n'est pas bonne, et, si vous êtes jaloux de vous en convaincre, demain, à ma table, je vous ferai voler sans que vous vous en puissiez apercevoir. — Je parie trois cents louis que vous n'y réussirez pas, répondit le prince en riant, et vous pouvez d'avance compter les perdre, M. de Sartines. — J'en serais fâché pour les pauvres, répliqua le lieutenant de police, mais j'en serais étonné vraiment. — Vous me ferez peut-être prendre ma tabatière, mes boutons d'habits, ma montre ou ma bourse: le tour n'aurait rien de neuf ou de singulier. — Je ne vous tiendrai pas quitte pour si peu, mon prince. Voulez-vous savoir ce que je vous ferai voler?... votre croix de l'ordre du Saint-Esprit. — Ma croix du Saint-Esprit! fit le prince en riant de surprise: oh! M. le lieutenant de police, si vous en venez à bout, je proclame MM. vos aides-decamp les plus habiles prestidigitateurs de l'Europe. Allons, messieurs, continua-t-il en se retournant vers les personnes qui se trouvaient dans le cabinet, nous dînerons demain chez M. de Sartines. »
Le dîner fut splendide et somptueux : plus de cent personnes y assistèrent. Outre les personnages les plus distingués de la cour, d'illustres étrangers,
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des membres du corps diplomatique, Sartines y avait réuni quelques unes des célébrités de l'époque, Morellet, d'Alembert, Coysevox, Latour, Coypel : en face du prince de Beau veau se trouvait un chevalier de Calatrava attaché à l'ambassade d'Espagne.
Bientôt la conversation devint générale, et l'on se livra sans contrainte à cette joie douce et tempérée, à ces entretiens de bon goût et de bon esprit dont la société française offrait à cette époque le modèle; des questions de beaux-arts, de philosophie, de littérature furent traitées avec profondeur, avec atticisme, avec originalité. Le prince était enthousiaste de la littérature italienne: il ne tarda pas à s'engager entre lui et le chevalier de Calatrava une polémique vive et ingénieuse. Au dessert, le chevalier citait avec une imperturbable mémoire des passages entiers de Lopez de Vega,de Hernandèsetde Cervantes; le prince s'évertuait de son côté à déclamer des vers du Dante, du Tasse et de l'Arioste. Enfin, lorsque, de guerre lasse, les deux adversaires, toujours fidèles à leur culte, se furent un peu rapprochés, sinon pour le fond, du moins pour la forme, Mme de Sartines, s'approchant du prince, une riche bourse ouverte à la main, lui dit en faisant une gracieuse révérence : « Pour les pauvres, monseigneur, s'il vous plaît! »
M. de Beauveau regarde à sa poitrine: la croix du Saint-Esprit avait disparu.
« Je suis vaincu, dit-il en souriant et en glissant
dans la bourse un billet de 5oo louis, mais je dois des remerciemens au vainqueur,qui me permet de déposer mon tribut dans la main des grâces.
— Mon prince, dit à son tour M. de Sartines en remettant la croix à M. de Beauveau, je vous rends le gage de mon triomphe, heureux de pouvoir conserver le souvenir de vous avoir possédé un jour. »
Personne ne s'était aperçu du -larcin. On rit de bon cœur du succès de l'entreprise, et on pressa M. de Sartines de donner le mot de cette piquante et inexplicable énigme.
a Je devrais peut-être garder le secret de mon stratagème, dit alors le lieutenant de police, mais je ne me sens par la force de résister à tant d'honorables sollicitations. Enlever la croix était difficile, portée comme elle est en sautoir et suspendue à un ruban entourant le cou. Tandis que M. de Beauveau discutait avec le gracieux et savant chevalier de Calatrava, que vous ne reverrez jamais au milieu de vous, messieurs, un autre de mes aidesde-oamp, placé sous la table, tirait doucement la serviette du prince. Trois fois M. de Beauveau s'est baissé pour la retenir, et trois fois mon adroit filou a été le maître de s'en emparer; mais je voulais aussi le ruban, je le voulais entier, sans section, sans déchirure : à la quatrième chute de la serviette, tout était consommé. » Et le lieutenantde police fit passer à la ronde le ruban, frais azuré, et qui avait été, en effet, dénoué avec une dextérité admirable.
Le reste de la journée se passa en divertissemens de toute espèce , et le soir , dans les petits appartenons de Louis XV, il ne fut question que du dîner de M. de Sartines et de l'incroyable adresse de ses aides-de-camp.
Un des premiers magistrats de la ville de Lyon prétendait une autre fois devant M. de Sartines que la police n'ayant aucun intérêt à connaître les démarches des citoyens obscurs et inoffensifs, il lui serait facile, à lui, de venir visiter la capitale sans que lieutenant de police en fût instruit. « Ne vous y fiez pas , répondit Sartines d'un ton flegmatique, je vouslaisse libre toutefois d'essayer.» Le magistrat retourna dans sa province. A quelques mois de là , des affaires le rappellent à Paris : il se souvient de sa conversation avec Sartines , et se hasarde à tenter sa vigilance. 11 part mystérieusement de Lyon , arrive nuitamment à Paris, et va se loger, sous un faux nom , dans le quartier le plus éloigné du centre. Le lendemain , dès l'aube du jour, un domestique en livrée se présente, porteur d'un billet: c'était une [invitation à dîner que M. de Sartines lui adressait pour le même jour.
La marquise deC.., une des dames d'atours de la dauphine^ arrive un jour tout effarée à l'hôtel du lieutenant de police; elle pleure, elle crie , elle se lamente : on lui a enlevé ses diamans et une somme de vingt mille écus qu'elle conservait , en or, dans son secrétaire. Elle supplie M. de Sar-
Unes de mettre tous ses limiers sur la trace du voleur; elle accuse ses voisins , ses domestiques , presque sesenfans... «N'accusez personne, lui dit sévèrement M. de Sartines. » Puis, la tirant dans une embrasure de croisée, «Hier, à minuit, dit-il , vous avez reçu secrètement un chanteur de l'Opéra, le sieur G...: c'est lui qui vous a enlevé votre or , vos bijoux ; il en est nanti encore; si vous voulez, je vais le faire arrêter... Parlez , que voulez-vous f a i re ? — Rien, rien, répondit la marquise, atterrée de voir connus du magistrat ses déportemens, qu'elle avait eu l'art de cacher à la cour : que je perde tout, je le mérite, mais sauvez ma réputation ! — Bien, madame, reprend Sarlines d'un front sévère, mais heureux qui ne compromet ni sa fortune ni son honneur.»
On ferait un livre de tous les faits de ce genre où M. de Sartines montra la supériorité de son rare esprit et de son grand sens : ce magistrat voyait tout par ses yeux et ne laissait jamais à ses commis le soin de dépouiller sa vaste correspondance. Des dépêches quotidiennes lui arrivaient de l'Espagne, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Italie, de la Suisse; il entretenait des agens jusque dans les Amériques et la Compagnie des Indes; toutes ces lettres cependant lui passaient par les mains et il en analysait la substance. Il faisait venir à tour de rôle chaque commissaire de quartier dans son cabinet ; il l'interrogeait sur les mœurs, sur les besoins, sur les opinions des gens dont il lui con-
fiait la surveillance. U avait ordonné à ses exempts de se rendre trois fois par jour dans son bureau particulier pour lui rendre compte des affaires qui ne devaient ou ne pouvaient être l'objet d'un rapport public; il avait enfin déclaré à tous ceux qui relevaient de ses attributions qu'il était prêt à les écouter la nuit, le jour, en toute circonstance, à toute beure: « Le premier magistrat de la police de Paris , disait-il à ce sujet d'une façon pittoresque, ne doit pas, comme la statue de Memnon, ne rendre ses oracles qu'à la clarté du soleil. »
Pendant près de quinze années que Sartines se trouva investi de ces hautes fonctions, il ne démentit pas un seul jour ces paroles. Quand l'irruption des eaux du fleuve venait effrayer la cité; quand un incendie se déclarait dans un théâtre, dans une maison particulière ou dans un établissement public, on était sûr de voir le lieutenant de police arriver en hâte et choisir son poste au plus fort du danger. Son dévouement aux intérêts du peuple étayait merveilleusement la sévérité qu'il déployait en toute circonstance; mais cette sévérité, nous devons le dire, était elle-même tempérée par une admirable patience et un tour d'esprit original qui servit plus d'une fois avec bonheur la sainte cause de l'humanité.
Citons un dernier trait de cette esprit d'à-propos qui n'abandonnait jamais Sartines, même au milieu des dangers les plus imminens.
En 177 1, le peuple de Paris se mutina; le pain était cher, les grosses eaux, avaient entravé les arrivages, et sa cherté servit de motif ou de prétexte à une émeute qui éclatait sur la place Maubert. Les rassemblemens étaient nombreux, et 1 émotion populaire avait pris dès l'abord un caractère si menaçant que le ministre de la guerre crut devoir mettre à la disposition des magistrats de la capitale les deux compagnies de mousquetaires de la maison du roi. Sartines voulait, avant tout, prévenir l'effusion du sang : il marcha lui-même à pied au milieu des escadrons de cette brillante jeunesse, et quand on fut arrivé à la place Maubert par la rue des Noyers, il s'approcha du comte de Juliers, qui commandait le peloton d'avant-garde, et après lui avoir parlé bas à l'oreille, lui ordonna d'avancer seul au milieu de ce peuple mutiné.
L'officier obéit. Il marcha droit à l'émeute, et arrivé à quelques pas des [premiers groupes, « Messieurs, dit-il en ôtant son chapeau avec courtoisie, nous venons ici au nom du roi, mais nous n'avons ordre de tirer que sur la canaille. Je prie donc les honnêtes gens de se retirer chez eux. »
Cinq minutes après, il ne restait personne sur la place , l'émeute avait été dissipée sans coup férir.
L'administration de Sartines ne fut cependant pas tout-à-fait exempte de reproche. Les lettres de cachet se distribuèrent encore alors avec une criminelle prodigalité; et lui-même, par trop acces-
sible aux douces provocations de la flatterie, 'se laissa parfois aller à quelques actes d'un arbitraire presque ottoman. Malgré ces graves torts cependant, il serait injuste de nier les services rendus par son administration. L'impulsion qu'il a eu le bonheur de donner à la réforme des mœurs populaires, et surtout le zèle, l'abnégation , la persévérance qu'il ne cessa de consacrer à l'embellissement de la capitale, pallient du moins, s'ils ne suffisent à les excuser, des faiblesses qui furent celles de l'époque peut-être plus que du caractère et du cœur de ce remarquable magistrat.
Une foule d'élablissemens utiles attestent l'amour bien entendu de M. de Sartines pour le bien public. Paris lui doit sa Halle-aux-Blés ; la fondation d'une école gratuite de dessin pour les ouvriers; la restauration de quatorze fontaines, dont huit ne donnaient plus d'eau depuis les dernières années du dix-septième siècle; le pavage d'une grande quantité de rues affluentes de ses faubourgs et la première statistique des carrières de Paris, converties aujourd'hui en catacombes par le transport des ossemens des cimetières; une foule d'ordonnances enfin el d'arrêtés, tous empreints d'une pensée utile ou généreuse.
Sartines quitta en 1774 la lieutenance de police et fut appelé par la confiance du roi au ministère de la marine. Il arriva à ce nouveau poste plein du désir de bien faire, mais manquant des
connaissances pratiques, que peut seule donner l'expérience.
Sartines, en effet, ne connaissait rien à la construction des vaisseaux, à l'armement des flottes, à la hiérarchie maritime. La partie administrative de son ministère fut bien comprise par lui sans doute, mais la partie technique, la partie militaire lui échappa entièrement. Il eût d'ailleurs fallu un Tourville en ce moment à la tête de la marine française pour la reconstruire pièce à pièce, la réformer et y mettre la victoire à l'ordre du jour. Depuis le cardinal de Fleury, dont la coupable incurie porta un coup si désastreux à la puissance militaire de la France, la marine était dans un état de marasme et de consomption qui inspirait des craintes à tous les citoyens éclairés. Sans doute ou eût pu profiter des loisirs d'une longue paix pour construire des vaisseaux , former des marins sur les bâtimens de commerce et promulguer un bon code maritime ; mais les coffres de l'Etat étaient vides , la gêne se présentait dès-lors comme l'a van tcourenr d'une banqueroute prochaine, et Louis XV n'avait pas été homme à s'embarrasser de ce qui arriverait après lui. Sartines, lié par son inexpérience et l'insuffisance de ses moyens .fut hors d'état de rendre à la marine de sa patrie adoptive les services qu'il avait rendus à sa capitale. Comme la présence d'un homme supérieur cependant se révèle toujours par quelque point, Sartines se concilia la reconnaissance et l'estime des geus de mer
par son excellent règlement de 1780: qui concerne la salubrité des vaisseaux et la santé des équipages.
M. de Sartines fut sacrifié à Necker. Ce puritain financier exigea du] roi son remplacement parce que, toujours ami des mesures de justice et d'humanité, il avait dépassé de douze millions le crédit de son département pour arracher au provisoire les invalides de la marine et les officiers réformés, dont les pensions n'avaient pas été liquidées depuis dix ans. Sartines accepta sa disgrâce avec une noble résignation, et, comme par une inspiration prophétique, en signant sa démission, il s'écria : « Puisse le roi n'être pas bientôt contraint de signer la sienne! »
Dès les premiers momens de la Révolution, M. de Sartines avait pris la résolution de quitter la France. Il mit son projet à exécution vers la fin de Tannée 1790. L'ancien lieutenant de police avait été mieux qu'un autre à portée de connaître les abus dont le peuple se plaignait' et d'apprécier le caractère de ce peuple appelé tout-à-coup à les écraser du poids de son ardente colère. 11 ne voulut pas être témoin de ces effroyables tempêtes qui devaient briser le trône : il partit pour l'Espagne, sa patrie.
Après avoir passé quelques années à Madrid, il vint se retirer tout-à-fait à Tarragone. C'est dans cette ville qu'il mourut le 22 septembre 1801, au milieu de sa famille et d'un petit nombre de
Français qu'il avait recueillis dans leur malheur avec un cœur fraternel.
Sartines avait été quinze ans lieutenant de police et six ans ministre de la marine. Sept cent quarante-cinq millions lui avaient passé, disait-il, par les mains. Sartines en mourant ne possédait pas six mille livres de rentes.
De nos jours, plus qu'en aucun temps, on peut présenter ce dernier fait comme le plus beau de tous les éloges.