‹ Histoire de la Police de ParisChapitre 14 sur 24 · M. LENOIR · texte numérisé non relu

M. LENOIR

Douzième lieutenant-général de police.

Jean -Charles-Pierre Lenoir est né à Paris, en 1732, d'une famille alliée à la haute magistrature, à l'administration et à la finance. Son père était lieutenant particulier au Châtelet. Le jeune Lenoir, désireux de parcourir une carrière où ses ancêtres s'étaient fait un nom glorieux, entra, après des études brillantesfaites au collège deLouis-le-Grand, dans le barreau. En 17 5i , il était conseiller au Châtelet, lieutenant particulier au même siège en 1 754, lieutenant-criminel en 1 759, maître des requêtes en ijô 1 ), et enfin lieutenant de police en

1774 5 3 avait à peine atteint sa quarantedeuxième année alors.

Cette, succession rapide de hautes fonctions , justifiée par des talens incontestables, l'était également par des preuves d'un caractère ferme et conciliateur. Lenoir, étant maître des requêtes, avait été chargé de rétablir le Parlement de Pau et de sévir, presque en même temps, contre le Parlement de Provence. Il apporta dans l'exécution de cette double mission tant de convenance et de dignité, il sut allier avec tant d'art la réserve à la sévérité, que ceux mêmes sur lesquels étaient tombés les éclats de la foudre judiciaire ne purent refuser au magistrat qui les en avait frappés des éloges et une gratitude sincère.

A peine revêtu du titre si envié et si honorable çle lieutenant de police de Paris, Lenoir se trouva dans une position hérissée de difficultés de toute espèce. Obligé de combattre les opinions du ministre Turgot sur les approvisionnemens de la capitale, il le fait avec un calme, une conviction, une lucidité admirables; mais les deux systèmes opposés auxquels le ministre et le lieutenant de police étaient attachés embarrassaient la marche des opérations : il fallait que l'un des deux cédât ; Turgot, alors très populaire, dut l'emporter. Cependant, peu flatté de sa victoire, peu sûr de l'excellence des moyens qu'il faisait prévaloir, le ministre conseilla au monarque d'écrire au ma-

gistrat consciencieux , qui préférait quitter un siège honorable, une dignité élevée plutôt que de mentir à ses principes et à ses convictions.

Louis XVI adressa à M. Lenoir une lettre remplie d'affection et de bonté, où il regrettait de ne pouvoir refuser la démission que celui-ci ofTrait. Lenoir se retira aussitôt et reçut l'expression à la fois . des regrets de son prince et de ses administrés, car l'opinion publique, qui commençait à cette époque à se faire jour en France , avait repoussé le système préconisé par Turgot.

Lenoir fut immédiatement remplacé et le plan du ministre reçut son exécution. Mais les essais ne furent pas heureux : les prétendus économistes , vainqueurs sur le papier, ne purent venir à bout de réaliser leurs utopies. On murmura , on se vengea en chansons et en persifflages. Turgot fut éliminé des conseils du roi à l'applaudissement général et Lenoir fut rappelé presque aussitôt à la lieutenance de police.

Lenoir ne fut pas insensible aux manifestations de joie que sa seconde élévation avait fait naître. « Je serais bien ingrat, dit-il au célèbre Lavoisier, fermier-général alors, si je ne consacrais tous les instans de ma vie à servir et à protéger tout ce pauvre peuple qui me témoigne tant d'affection et de confiance. Mon ami, ajoutait-il, que Dieu et le roi me laissent quinze ans à la tête de la police, et )e sort du peuple de Paris ne sera pas si malheu-

reux dans un demi-siècle qu'il lest aujourd'hui. »

On peut voir, en effet, que Lenoir a tenu parole. Dans une petite brochure (i) qu'il composa tout exprès pour la reine de Hongrie, qui lavait consulté vers 1780, il déroule, avec une précision mathématique , toutes les améliorations qu'il a faites, toutes celles qu'il a l'intention de faire. Dans cet ouvrage modeste, qui ne vise pas à l'effet philantropique, on chercherait en vain une bonne pensée oubliée, un chiffre avancé indiscrètement. Tout respire la netteté froide et précise, l'amour de l'humanité et le désir de bien faire actuellement pour mieux faire encore plus tard.

L'attention de Lenoir se dirigea d'abord vers les hôpitaux et vers les prisons, ces deux grands gouffres de la civilisation. Les hôpitaux et hospices de Paris étaient richement dotés, mais les sommes énormes qui formaient leurs revenus annuels se dépensaient mal. Les malades couchaient trois et quelquefois quatre ensemble, et ces infortunés, souvent torturés par des maux différons , assistaient à une triple agonie. Lenoir décida qu'à l'avenir chaque lit ne pourrait contenir que deux malades : c'était déjà une victoire remportée sur la routine et sur l'usage. Les alimens destinés aux convalescens étaient fournis avec abondance, suc-

(1) Détails sor quelques élablissemens [de la ville de Paris. (^A^euve ^JocliesiïOj 1781. )

culens, splendides même (tout cela bien changé depuis, et pareil reproche ne peut plus exister aujourd'hui). Cette chère délicate nuisait parfois aux convalescens et déterminait des rechutes dangereuses. Le lieu tenan t de police régla 1 u i-même la qualité et la quantité des alimens destinés aux malades, et ne trouva pas au-dessous de sa dignité d'inspecter de sa personne, plusieurs fois par mois, les divers hôpitaux et hospices de Paris afin d'en surveiller les divers services. Lenoir étendit sa sollicitude sur les infirmes, sur les vieillards et les incurables; il augmenta les bàtimens réservés à ces trois espèces de malheureux, créa, dans chaque maison des conseils de surveillance composés des hommes les plus notables et les plus probes de la bourgeoisie , et augmenta le nombre de lits, qui déjà se trouvait en désharmonie avec la population croissante de la capitale. Dans les prisons, Lenoir porta également l'œil de la charité et de la bienfaisance. Louis XVI, à son avènement au trône, avait supprimé les tortures de la question ; le premier magistrat de Paris supprima les cachots et les chaînes. Il améliora le sort des prisonniers; institua des lits de camp à la Bastille, au Châtelet, au For-Lévêque et à la Conciergerie; ordonna que les prisonniers âgés de plus de cinquante ans fussent gratifiés d'un matelas et d'une couverture. Enfin, la nourriture des prisons subit aussi une remarquable transformation : le pain fut d'une meilleure qualité, et les légumes distribués à chaque repas ne furent plus ramassés

dans la fange des halles. La mort moissonnait habituellement à Paris six prisonniers sur vingt-huit, c'est-à-dire un peu moins du quart; la seconde année de l'administration de M. Lenoir , on ne comptait que douze morts sur cent prisonniers : l'amélioration était évidente.

Lenoir, assisté de quelques médecins habiles et de plusieurs chimistes illustres , parmi lesquels était Lavoisier, perfectionna les moyens de salubrité. Il fonda dans plusieurs quartiers de Paris des écoles pour les enfans des pauvres; il fit un grand nombre de réglemens pour assurer le sort des enfans trouvés, qui, souvent arrachés de leur hospice par d'avares artisans, se trouvaient,au bout de quelques mois, sans asile et sans pain, faute de pouvoir rentrer dans la maison hospitalière qui avait recueilli leur enfance. Lenoir exigea qu'un traité notarié fut passé entre les maîtres artisans et les supérieurs de l'hospice des En fans-Trouvés, et que la moralité de ces maîtres fût constatée par le témoignage de personnes notables. Grâce à cette mesure charitable, les malheureux enfans ne furent plus soumis aux caprices de maîtres exigeans; dès-lors, quand ils ne convinrent pas à l'état ou à l'ouvrier, ils furent reconduits à l'hospice.

Ce fut Lenoir qui inventa le bureau des nourrices. Avant son édilité, des femmes, connues sous le nom de messagères, venaient de porte en porte, à Paris, proposer des n< >urnces. On confiait à ces

femmes les faibles êtres qui avaient à peine quelques heures d'existence , et elles les emportaient dans la Brie, dans la Champagne, dans la Lorraine ou la Bourgogne, se contentant de mettre sur le maillot du malheureux ainsi confié à des soins mercenaires le nom et la demeure de ses parens. On conçoit quels graves inconvéniens devaient résulter de ce singulier mode d'enlèvement. Les hommes sages réclamaient depuis long-temps contre cette coutume barbare et gothique : Lenoir entendit leurs vœux, et les statuts du bureau des nourrices furent dressés , statuts équitables, qui protègent également les droits de la famille, ceux de la nature, et, il faut le dire, ceux du commerce, puisque nourrir des hommes est aussi une industrie et un négoce.

C'est aussi à Lenoir que Ton doit l'excellent règlement de 168a sur les secours et soins à donner aux blessés, aux noyés et asphyxiés. Tout est prévu dans ce code peu volumineux, mais contenant essentiellement ce qu'il était utile et convenable d'apprendre. L'humanité elle-même semble avoir tenu la plume a du lieutenant de police, et la simplicité du style employé dans ce morceau de haute philantropie n'en est pas le moindre ornement.

Le lieutenant de police augmenta le nombre des pompiers, corps alors peu nombreux et surtout fort peu militaire. 11 composa un fort bon règlement pour les secours à porter au* incendiés.

Nous aurons occasion de revenir sur cette partie de l'administration de M. Lenoir en parlant du feu de l'Opéra.

Sous le nom de Lombards, des usuriers, des juifs portugais et italiens avaient établi dans divers quartiers de Paris des maisons où Ton prêtait sur nantissement. Les malheureux, les pauvres ouvriers, les filles entretenues, les riches dissipateurs trouvaient dans ces maisons un argent chèrement acheté. Les filous, les escrocs, les voleurs se félicitaient de leur côté de rencontrer des recéleurs à peu près autorisés par les lois et formaient la clientelle la plus productive et la plus nombreuse des Lombards. C'était une plaie ajoutée à tant de plaies dont le pauvre corps social est couvert. Lenoir sonda les dangers de ces périlleuses entreprises et résolut de cautériser le mal. Par un vaste et immense établissement il annihila toutes ces odieuses succursales de vol et d'usure. Le Mont-de Piété fut créé par lui, et dès-lors les intérêts énormes qui sont pris également sur les avances faites au riche et sur les deniers prêtés au pauvre allèrent grossir l'épargne des hôpitaux, dont l'établissement releva, comme autrefois les grands vassaux de la couronne dépendaient de la cour du Louvre. Sous le triple rapport philahtropique, politique et philosophique , le Mont-de-Piété est un chef-d'œuvre dont les rouages sont merveilleux de précision, de justesse et d'ensemble. Une telle institution suffirait pour immortaliser un magistrat.

Lenoir donna aussi ses soins à l'éclairage de la ville (i). Il fonda aux frais de la police une école de boulangerie; il supprima les vaisseaux de cuivre dans lesquels les laitières avaient coutume alors d'apporter chaque matin leur lait; il supprima également les comptoirs de plomb des marchands de vins, qui les ont repris depuis. Tout ce que la vaniteuse philantropie moderne, enfin , croit avoir inventé a été connu alors et mis en pratique par Lenoir.

Si de l'administration écrite nous passons maintenant à l'administration active de M. Lenoir, nous ne trouverons pas à lui donner moins d'éloges. Sous l'édilite de ce lieutenant de police, des monumens d'utilité publique, de nécessité incontestable s'élèvent à l'envi : la coupole de la Halle-aux-Blés est placée ; la colonne stellaire de Catherine de Médicis , adossée à cette halle, est

(l) Avant M. Lenoir, on faisait à l'entrepreneur de l'éclairage des rues de Paris ( et nous croyons que, malgré le mouvement ascensionnel des améliorations prétendues, cela se fait aujourd'hui encore) quelques retenues pour les momens d'interruption où la lune devait éclairer suffisamment, ce qui n'arrivait pas toujours, surtout dans les nuits brumeuses et sombres. — C'est à cette occasion qu'un personnage de comédie disait assez plaisamment : « La lune comptait sur les réverbères, les réverbères comptaient » sur la lune : il n'y a ni réverbères ni lune, et ce qu'il y a de » plus clair, c'est qu'on n*y voit goutte. » M. Scribe, dans un de ses légers essais, a emprunté cette idée comique. — Au reste, ces retenues formaient un fonds de gratification ou de traitement qu'on appelait les pensions sur le clair de lune. H. Lenoir supprima ces ridicules économies, et la ville y gagna d'être éclairée en tout temps.

restaurée, utilisée, et une fontaine s'échappe de sa base; on construit simultanément une halle aux cuirs, aux veaux et à la marée; les boulevarts qui entourent Paris se dépouillent des formes guerrières qu'ils avaient encore et se changent en promenades élégantes ; la pompe Notre-Dame est restaurée, et la fontaine de la Samaritaine, sur le Pont-Neuf, subit de grandes améliorations; enfin, M. Lenoir parcourt les carrières sur lesquelles la partie sud de Paris est construite, et ordonne l'établissement des piliers qui existent encore aujourd'hui et ont peut-être préservé de la destruction cette importante fraction de la capitale.

Nous avons passé rapidement en revue les actes et les faits du magistrat. Nous allons maintenant montrer l'homme tel qu'il était sous l'hermine du pouvoir, tel qu'il s'est montré sous le frac de la vie commune. C'est, à notre gré, en considérant les personnages historiques sous ce double relief qu'on parvient à les peindre, non pas à la manière de Rigaut ou de Largillière, mais à la manière d'Hoggard ou de Rembrandt. Cette dernière n'est-elle pas la bonne ?

Le 8 juin de l'année 1781 , au moment même 011 les derniers spectateurs franchissaient le seuil du théâtre, le feu se manifesta avec une grande violence dans la salle de l'Opéra, située alors au Palais- Royal. Les quatre ordres mendians (i),le régimeut

(1) Les capucins, les récollets, les carmes et les cordeliers for-

des gardes françaises, les pompiers de la Tille de Paris accoururent avec zèle et intrépidité. Mais ce qui est arrivé vingt fois depuis arriva : les réservoirs manquaient d'eau. Les pompes, augmentées par l'heureuse prévoyance du lieutenant de police, jouèrent en cette occasion avec vigueur; mais, malgré les efforts des pompiers et des soldats, malgré le dévouement héroïque des moines, dont plusieurs périrent dans les flammes, le vaste édifice ne fut bientôt plus qu'un monceau de ruines lançant par intervalles des gerbes de feu, des débris de poutres enflammées et des quartiers de pierres étincelantes.

La conduite deM.Lenoir fut dans cette circonstance celle d'un magistrat courageux. On le vit, à la téte des capucins et des soldats, monter sur les échelles dressées aux pans des bâtimens tout en flammes; il pénétra le premier dans la salle et n'en sortit que le dernier. Son sang-froid , sa présence

niaient les quatre ordres mendiaos. Ces religieux étaient appelés par leur institution même à combattre les incendies. Il était beau de voir ces hommes , sous l'embarrassante robe de bure , se précipiter au plus fort du danger et rivaliser d'héroïsme avec les soldats et les pompiers, moins exposés qu'eux, grâce à leurs vétemens légers et à leurs casques de cuivre. On peut voir dans les Mémoires de Mlle de Montpensier quel courage et quelle philantropie les moines mendians déployèrent au feu du Palaisde-Justice et à celui de l'Hôtel-Dieu. La génération actuelle ne connaît guère les ordres religieux que par des récits empreints de l'exagération des passions et des utopies. Il est bon et il serait convenant, ce semble, de restituer aujourd'hui à chacun la part de Justes louanges qui lui appartient.

d'esprit, l'opportunité de ses ordres, son exemple surtout, eurent pour heureux résultat de limiter du moins le désastre et de sauver le palais et ses attenances, menacés de la destruction.

M. Lenoir adoucit autant qu'il était en lui les malheurs privés qui découlèrent naturellement de ce malheur général. 11 mit à la disposition des blessés son propre hôtel et^fit sortir immédiatement des coffres de la police une somme de quarante mille livres pour être distribuée aux plus nécessiteuses victimes de ce déplorable malheur.

C'est à la suite de cet incendie qu'un autre Lenoir, architecte de la ville, construisit en six semaines une salle provisoire d'Opéra. Cette salle, illustrée long-temps par les premiers talens de la scène et par la musique de Mozart, de Sacchini, de Gluck, est aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint- Martin Triste revers des choses humaines l

Lenoir, devenu conseiller d'Etat, partagea la disgrâce du ministre Cal on ne. Le roi, satisfait des nombreuses améliorations que le lieutenant de police avait introduites, reconnaissant du bien qu'il avait entrepris et dont une part déjà se réalisait, voulut lui donner une dernière marque de sa gratitude royale : il le nomma son bibliothécaire.

Dans cet humble poste, qui le croirait! il fut tourmenté par les ennemis que lui avait suscités son administration stricte et austère. Des diatribes plus que déhontées, de lâches pamphlets vinrent

troubler la tranquillité de sa vie. Un procès scandaleux, dans lequel il joua malgré lui le principal rôle, ajouta encore aux chagrins de sa vie privée.

Guillaume Kornraann, ancien magistrat de Strasbourg, connu dans la banque de Paris par la hardiesse de ses opérations financières, intenta à sa femme un procès en adultère. Dans ce procès étaient impliqués Tex -lieu tenant de police Lenoir, le caustique et entreprenant Beaumarchais, le prince de Nassau-Siegen et le sieur Daudet de Jossan, syndicadjoint de la ville de Strasbourg.

M. Lenoir était accusé d'avoir, à la sollicitation de Beaumarchais, levé la lettre de cachet queKornmann avait obtenue contre sa femme, d'avoir ensuite livré cette femme à Beaumarchais, et enfin d'avoir fait offrir six cent mille livres à Bergasse, avocat de Kornmann, pour assurer l'impunité par son silence.

Bergasse, comme beaucoup de gens d'alors, voulait à tout prix se faire un nom. C'était en 1787, la Révolution couvait et l'Assemblée des Notables ouvrait la lice à toutes les ardentes ambitions.

L'avocat Bergasse trouva le moyen de faire, dans des Jàctums qui avaient pour objet la défense d'un intérêt particulier, un cours complet de politique, de morale et de jurisprudence. Ses mémoires, espèce de salmigondis où on trouve des conseils au roi, à la France, à l'Europe, des réglemens de conduite diplomatique et des considérations sur l'état

des esprits, furent lus avec une sorte d'avidité. Jamais, depuis le fameux plaidoyer de l'Intimé, on n'avait entendu de si plaisantes choses à l'occasion d'un chapon. L'excès même de ce ridicule fut ce qui en fit la fortune. On s'arrachait ces absurdes philippiques, et les salons de Paris et de Versailles ne retentirent bientôt que du nom de Kornmann et de son avocat Bergasse, qui, à propos d'infortunes matrimoniales, dénonçait les ministres et attaquait les opérations du gouvernement.

Beaumarchais répondit. Mais cette fois l'auteur du Barbier ne trouva pas dans son humeur caustique, dans son esprit incisif et amer cette verve satirique, ces traits acérés qui avaient mis les rieurs de son côté en 1774, lors du procès Goezmann. Ses répliques parurent froides, timides, dépourvues de sel et de saillies. Et comme en France les demi-méchancetés ne réussissenlpas;comme, avant tout, on veut que le scandale s'épanouisse au milieu d'épines sanglantes ; comme surtout on ne le pardonne qu'autant qu'il amuse, Beaumarchais, le favori du public jusque là, devint l'objet d'une animadversion générale et assuma contre lui un déchaînement universel.

La raison cependant, le droit, étaient cette fois du côté du père d'Almaviva.Son adversaire avait beau invoquer en longues et sèches phrases de rhéteur la liberté, les lois, la morale, il ne s'agissait au fond que de la suppression d'une lettre de cachet, c'est-

à-dire de la suppression d'un acte criminel en luimême, puisque rien n'est plus contraire à la liberté, aux lois, à la morale que l'atteinte portée arbitrairement à l'indépendance d'un individu. C'était là toute la cause. Kornmann avait obtenu du ministre Breteuil une de ces lettres pour faire enfermer sa femme. Le lieutenant de police Lenoir n'était poursuivi que pour avoir fait exécuter la main-levée de cette lettre à la sollicitation de Beaumarchais , de Daudet de Jossan et du prince de Nassau. La justification du magistrat fut établie clairement dans un mémoire rédigé par Suard.

Quant à Beaumarchais, il fit tête à l'orage et se contenta de traduire Bergasse sur la scène dans le hideux personnage de Bégearss de la Mère coupable. C'était làune vengeance à la manière d'Aristophane, mais c'était, certes, une mauvaise manière de prouver que l'on eut raison.

On a prétendu avec quelque fondement que l'acharnement de Bergasse contre le lieutenant de police Lenoir était aussi une vengeence. Ardent disciple de Mesmer , Bergasse n'avait point pardonné au magistrat d'avoir autorisé la représentation des Docteurs modernes , de Radet. Ce qui rend cette supposition acceptable , c'est que l'avocat Bergasse entretint depuis des relations avec la fameuse Mme de Krudener , et qu'à l'entrée des alliés à Paris en i8i4,il eut plusieurs entrevues avec l'empereur de Russie Alexandre et quelques autres illustres illuminés, disciples ou dupes des

Mesmer , des Cagliostro et autres célèbres expérimentateurs.

Le 3 avril 1789, le Parlement rendit son arrêt dans cette pitoyable affaire. La séparation des deux époux fut prononcée, et le client de Bergasse , Kornmann , fut condamné à restituer une dot de 364>ooo liv. Kornmann , diffamé par lui-même, se vit ainsi ruiné. Quant à M. Lenoir , son innocence fut hautement proclamée, et ses ennemis ne retirèrent d'autre fruit de leurs scandaleuses imputations que la honte de les avoir formulées.

Lenoir avait été trop long-temps initié à la marche des affaires gouvernementales pour ne pas s'apercevoir des périls au milieu desquels le trône s'était placé. Il donna sa démission de bibliothécaire en 1790, et se retira en Suisse, puis à Vienne en Autriche. Partout un accueil distingué fut offert à l'ancien magistrat de Paris. Pendant son séjour en Autriche, Paul 1 er lui proposa de venir en Russie pour organiser la police de l'Empire. 11 le faisait sénateur , conseiller d'État , et lui donnait , sa vie durant, le comté de Morlan dans la Lithuanie. «Sire, répondit M. Lenoir, je désire vivement être utile à Votre Majesté , mais je refuse vos offres brillantes. Si je les acceptais , je me trouverais lié pour le reste de mes jours à la Russie, et je nourris dans mon ame l'espoir de revoir ma chère patrie. Je consacrerai à Votre Majesté deux années de ma vie, si elle le veut, c'est tout ce que je puis lui offrir». L'empereur, touché d'une si noble franchise,

accepta. Lenoir avait déjà atteint la Pologne pour se rendre à Pétersbourg, lorsqu'un courrier vint lui annoncer la mort tragique du souverain qu'il allait servir. Il rebroussa chemin et revint en Autriche.

Lenoir rentra en France en 1802. 11 ne possédait aucune fortune , car il avait porté dans toutes ses fonctions une intégrité qu'on pourrait taxer de puérile si la probité cessait jamais d'être sublime. Bonaparte, alors premier consul, le fit appeler: « Eh bien ! M. Lenoir, lui dit-il de ce ton brusque qui masquait souvent une intention délicate d'obliger , revenez-vous bien riche de l'émigration ? — Général, dit M. Lenoir en montrant une canne sur laquelle il se soutenait avec peine, voici toute ma fortune. — Et vos biens ? votre patrimoine ? — Vendus', général. — Quoi , tout ? Vous ne serviez pourtant pas dans les légions de l'armée de Condé? — Non, général. — Et qu'est-ce que vous dites de cela ? — Je dis, général , qu'il faut se soumettre aux lois de son pays , et que l'on est encore trop heureux lorsqu'on peut le revoir après dix ans d'exil. — C'est bien , cela, M. Lenoir ! c'est ainsi qu'il faut penser. Allons, je pourvoirai à votre tranquillité, à votre bien-être. Voyez le grand-juge, voyez-le souvent , voyez aussi Fouché. Vous avez été un brave et loyal magistrat , on aura soin de vous. Adieu, M. Lenoir (1). »

(i) Nous citons cette conversation telle que nous l'avons entendu narrer à M. Lenoir lui-même dans notre enfance. Elle

Le premier consul lui fit allouer, en effet, quelques jours après , une pension de 4>ooo fr. sur le Mont-de-Piété. Un homme à qui il avait rendu quelques services et qui était devenu riche , lui offrit la jouissance d'une petite maison de campagne dans les environs de la capitale. L'ancien lieutenant de police habitait de cette manière tour à tour la ville et les champs, et jouissait ainsi heureusement des derniers jours d'une vie longue, laborieuse et si utilement employée.

11 mourut à Paris , qu'il aimait comme on aime une amie d'enfance, en 1807, à l'âge de soixante-quinze ans.

M. Lenoir avait une physionomie pleine de vivacité et d'esprit , son organe était agréable et son éloculion facile. Des études profondes et consciencieuses avaient fait de lui un criminaliste profond; il fut consulté sur l'abolition de la torture et contribua à effacer cette page déshonorante de notre Code. L'ambition de M. Lenoir fut le désir de se distinguer et non de s'élever ou de s'enrichir. Sa dépense fut modeste et sa fortune médiocre. On lui a reproché peu de caractère ; on a avancé qu'il aurait pu prévenir une partie des maux de la révolution : celte accusation n'est nullement fondée; M. Lenoir n'a jamais manqué ni à la sévérité ni à la délicatesse de ses devoirs. Certes, il n'était pas en la puissance d'un homme d'arrêter les flots d'une

fit assez d'impression sur nous pour que nous ne l'ayons jamais oubliée, et elle doit être regardée comme exacte.

tourmente qui devait engloutir un trône et les institutions de huit siècles. Le quos ego d'un lieutenant de police ne va pas jusqu'à ce degré de puissance.

Lenoir fit de la police un refuge de paix et'non un Tribunal d'inquisition ; il rendit de grands services aux familles, prévint des désordres graves, et , avec peu de moyens matériels, sut créer de grandes améliorations et distribuer une police vigilante et directe dans tous les quartiers de la ville, Fouché, qui aimait souvent à le voir, et qui se plaisait à le consulter quelquefois, s^étonnait que, avec des ressources si bornées, M. Lenoir eût pu mener à bonne fin tant dentreprises utiles et eût exercé une si exacte et si active vigilance. « De mon temps , voyez-vous , répondait Lenoir à l'ancien oratorien ; de mon temps, il y avait là-haut aussi un lieutenant de police (il désignait le ciel), et celui-là donnait beaucoup d'appui au lieutenant de police de Paris. » Cétait avouer et faire sentir en deux mots que la moralité du peuple est, avant tout, nécessaire à la marche d'un gouvernement. Fouché le sentit, car il répliqua en souriant: « Vous avez raison , M. Lenoir. »

Les citoyens de Paris, non contensde donner le nom de Lenoir à une rue de la Halle-aux-Blés, que ce lieutenant de police avait fait construire, installèrent dans ce même monument un buste en marbre de ce magistrat. Quelques misérables de ce

quartier profitèrent de la révolution pourl'abattre, après en avoir demandé l'autorisation à la Convention nationale.

Malgré cet exil de son image du plus beau monument de son édilité , la mémoire de Lenoir ne périra pas, car les grands magistrats inscrivent leur nom sur chaque pierre des édifices qu'ils consacrent à Futilité publique.

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