ANDRÉ ALBERT
Treizième lieutenant-général de police.
Né en Dauphiné, vers la fin de Tannée 1746, d'une famille doublement illustrée dans les armes et dans la magistrature, Albért fut envoyé à Paris, dès Fàge de seize ans, pour y terminer ses études et prendre ses degrés dans la Faculté de droit. A peine arrivé dans la capitale, il fut présenté chez M rae du DefTand par le duc de la Vauguyon, à qui l'unissaient quelques liens de parenté.
La figure, l'esprit, la candeur du jeune légiste, plurent généralement dans la société bienveillante
et choisie que réunissaient alors les salons de cette douce et excellente femme. Albert vit bientôt le nombre de ses protecteurs s'accroître avec celui de ses succès. Le duc de la Vrillière voulut se rattacher en qualité de secrétaire ; quelques mois plus tard, il lui fit donner l'emploi de commissaire du roi aux Etats de Bourgogne; à vingt-cinq ans, Albert achetait une charge de conseiller au Parlement de Paris; à ving-neuf, le i4 mai 1773, il était appelé par la confiance du roi au poste im portant de lieutenant de police, laissé vacant par la retraite de M. Lenoir.
Depuis La Reynie et d'Argenson, personne ne s'était trouvé peut-être plus apte à remplir dignement cette difficile magistrature. Animé d'un zèle ardent pour le bien public, dévoué aux intérêts de l'humanité, travailleur infatigable, et profondément imbu des principes d'une philosophie tolérante et secotirable, le but de toutes ses pensées, de ses études, des méditations de sa vie entière avait été d'épurer les mœurs générales et de faire disparaître jusqu'aux plus légères traces des mauvaises passions descendues dans le sang du peuple depuis la régence de Philippe d'Orléans et les orageuses années de la fin du règne de Louis XV.
Par une heureuse coïncidence, le nouveau lieutenant de police se trouvait merveilleusement secondé dans ses idées d'amélioration sociale par le
roi qui l'appelait à la tête de l'administration de la Tille. Louis XVI aussi voulait rendre à la nation cette probité de mœurs qui seule honore et conserve un peuple. Le peu de temps qu'Albert passa à la lieutenance de police ne leur permit, ni à l'un ni à l'autre malheureusement, de mettre leurs vastes projets à exécution. Ce qu'Albert tenta toutefois , ce qu'il fit, ce qu'il voulait faire, suffisent pour le placer aupremier rang des administrateurs éclairés de la cité parisienne.
Un des points les plus passagers de la capitale, le quai de la Ferraille, était de temps immémorial couvert de ces recruteurs dont le souvenir comique se conserve encore et que le peuple désignait sous le nom de racoleurs. Ces hommes, qui appartenaient à différer) s régimens de l'armée, embauchaient, à l'aide de quelques boissons énivrantes, de quelques écus, et surtout de magnifiques et fallacieuses promesses, les malheureux ouvriers, les pauvres enfans ou les crédules fils de famille assez simples pour se laisser attraper à leurs grossières séductions. C'était un scandale, et pour le peuple, qui se voyait en proie aux insolentes provocations de ces gens, et pour l'armée, à qui ce commerce honteux ne fournissait que des recrues de mauvais aloi.
Les citoyens éclairés réclamaient contre un si monstrueux abus : Albert écouta les plaintes qui avaient trouvé ses devanciers sourds, et dans un
rapport au roi il s'éleva avec une vertueuse indignation contre cette infâme industrie, qui ne craignait pas de mettre la fraude et la mauvaise foi sous régide de la cocarde nationale. Le rapport d'Albert fut Lu au Conseil, et bientôt le secrétaire d'Etat au département de la guerre interdit le mode de recrutement qu'un si long usage avait presque classé au rang des lois. Les racoleurs furent supprimés de droit et de fait, et le quartier le plus populeux de Paris ne fut plus déshonoré par la présence de coupe-jarrets dont la coupable industrie ne se bornait pas le plus souvent à voler la liberté de leurs dupes.
Ces lentes et lourdes voitures de blanchisseuses, qui stationnent encore aujourd'hui dans nos rues, sur nos places, dans nos carrefours, causaient alors, comme elles ont fait constamment depuis, des accidens et des embarras de toute espèce ; leur stationnement prolongé sur la voie publique, la lenteur de leur marche et l'impertinente incurie de leurs conducteurs déterminaient à chaque moment ces encombremens dont les infortunés piétons deviennent presque toujours les victimes. Albert voulut porter un remède efficace au privilège meurtrier des blanchisseurs : il leur fit défense de s'arrêter ou de vaguer dans les rues; dans chaque quartier, un local fut affecté au dépôt des paquets qu'ils ont à emporter ou à rendre. La journée terminée, ils durent charger sur leurs voi-
tures respectives le linge qu'ils avaient déposé, et, par ces moyens, nul embarras, nui encombrement ne fut plus à redouter, leurs voitures devant se ranger en file aux abords du point central où elles se chargeaient ou déchargeaient tour à tour.
Cette excellente mesure, presque aussitôt abandonnée que mise en vigueur, fut reprise sous l'administration du préfet de police Dubois; mais, par une inconcevable fatalité, elle est retombée aujourd'hui en désuétude, bien que les charrettes de la banlieue, conduites la plupart du temps par des enfans, déterminent des accidens nombreux chaque jour.
Albert avait accueilli, pour la propreté des rues de Paris, un plan dont les résultats eussent pu changer la face de la capitale. De vastes tonneaux, supportés par trois roues, devaient être, chaque matin, placés de distance en distance. Dans ces tonneaux les habitans^devaient venir déposer les ordures qu'on éparpille d'ordinaire sur le pavé même de nos rues. Chaque jour, à midi, ces tonneaux, que des chevaux affectés à ce service eussent desservis avecrapidité,devaientdisparaître; et la ville, purgée en quelques heures des monceaux d'immondices qui vicient l'air et entretiennent l'humidité de ses rues, devait rivaliser bientôt de salubrité et de propreté avec les belles capitales du nord, si au-dessus de Paris sous le double rapport de la netteté dusol et delà pureté de l'atmosphère.
Albert avait jeté aussi un coup d'œil investigateur et philosophique sur ces maisons nécessaires aux grandes cités, où la volupté se vend, mais où s'engendrent aussi- la mort et le hideux cortège de douleurs qui ne suffisent pas à effrayer les malheureux que Tégarement ou la passion y entraîne. Le lieutenant de police voulait couper dans sa source l'affreuse contagion que la jeune Amérique a donnée en dot à l'Europe. Pour parvenir à ce but de philan tropique sollicitude, il fallait que la police eut sous la main tous les temples où le poison se distille: l'intention d'Albert était de supprimer, par un coup d'autorité, toutes les maisons de tolérance, et de les rétablir avec de nouveaux réglemens, sur un autre pied et moyennant de sévères limites.
Sous le nom de caligulaires (1), trois cents maisons devaient être fondées dans la capitale; dans chacune de ces maisons il devait y avoir des bains ou étuves, un jardin, le logement d'un chirurgien, celui d'un inspecteur de police et un nombre déterminé de cellules. Et qu'on ne croie pas que ces établissemens eussent été exclusivement aban-
(I) Caligula avait établi des jeux et des lieux publics de prostitution dans l'intérieur môme de son palais, et il relirait, au dire des historiens contemporains, des sommes énormes de ces espèces de repaires. Si la vengeance n'a pas guidé la plume des écrivains qui ont transmis ces détails, on comprend difficilement le degré d'avilissement où était tombée Rome, saluant du titre de César le maître des tripots de l'Empire.
donnés aux riches ; que les plaisirs ou les vices du pauvre eussent été abandonnés au hasard:
dans ces trois cents caîiguîaires devait exister une hiérarchie véritable. Il y avait le lot du traitant ou du duc comme celui du soldat et de l'artisan; la somptuosité était inégale, mais les moyens de surveillance et de salubrité étaient égaux ; là était le mérite essentiel de l'institution : sécurité pour tous.
Il est malheureux que Parent-Duchâtelet, à qui nous devons la piquante et mathématique Histoire de la prostitution dans la ville de Paris, n'ait pas connu l'opuscule que le lieutenant de police Albert fit imprimer en 17 85 sous le modeste titre de Pensées d'un magistrat: il eût trouvé dans cet excellent ouvrage de précieux documens et surtout de ces vues de philosophie sympathisante qui décèlent la sollicitude du ne ame noble, la pénétration d'un cœur dévoué aux intérêts de l'humanité.
Mais, tandis qu'Albert voulait entourer de garanties hygiéniques la prostitution, qu'il reconnaissait nécessaire, il voulait aussi réprimer les séductions, qui jettent trop souvent dans les mauvais lieux de Paris tant de pauvres filles abandonnées et sans guides: le lieutenant de police rendit des ordonnances très sévères contre les maîtresses de maisons de tolérance qui tenteraient, par dons, promesses ou menaces, d'augmenter le personnel de leurs établissemens. Par une ordonnance tombée aujourd'hui en désuétude, il défendit égale-
ment « à aucun homme de s'attribuer dans ces mêmes logis l'autorité d'un maître ou d'un associé, les magistrats ne reconnaissant que des femmes pour propriétaires et directrices. »
Cette disposition était précieuse et avait pour but de prévenir les querelles, les guet-apens et les assassinats, dont ces lieux infâmes n'avaient été que trop souvent le théâtre.
Chose remarquable, ce fut sous l'administration d'Albert que les commissaires de police commencèrent à rougir de la robe qui était l'attribut de leur fonctions, et qu'ils essayèrent de la quitter. Instruit de ce qui se passait, le lieutenant de police fit appeler ceux qui essayaient de se débarrasser de la modeste toge. « Messieurs, leur dit-il, j'ai appris avec douleur que plusieurs de vous répugnaient à revêtir l'habit que vos devanciers ont porté avec honneur. C'est un tort, car cet habit indique la profession qui vous fait vivre ; aussi vous déclaré-je que ceux qui négligeront de porter dans leurs tournées de quartier la robe illustrée par les Boylève et le's Delamarre seront regardés comme démissionnaires et immédiatement remplacés. La loi est un mot vide de sens pour le menu peuple, ajoutat-il, et votre robe lui parle mieux qu'un Code. Conservez-la, messieurs, car lorsque quelques aunes de serge noire ne suffiront plus pour le maintien de l'ordre et des lois, il faudra recourir aux baïonnettes! »
Le lendemain, tous les commissaires avaient re-
pris la robe, qu'ils ne tardèrent pas toutefois à abandonner entièrement (sous l'administration de M. de Crosne).
On doit au lieutenant de police Albert une foule de décisions et d'ordonnances où l'utilité s'unit à l'opportunité. Le temps a manqué à ce magistrat pour se montrer administrateur en première ligne; il ne lui a pas failli pour prouver qu'il était bon citoyen et philantrope éclairé.
Le chef d'escadre Albert, cet illustre marin qui prit une si glorieuse part avec son vaisseau le Sagittaire au combat de la Grenade, où le bailli de Suffren battit les Anglais et l'amiral Byron; Albert, qui s'empara la même année (1779) du vaisseau anglais ÏExperiment, chargé de 65o,ooo francs d'argent monnayé, était le proche parent du magistrat chargé de la police de Paris. Invariablement attaché au trône dont il avait contribué à augmenter la splendeur, le chef d'escadre Albert n'était pas moins attaché aux formes rudes et tutélaires de la discipline maritime. Quand il vit l'insubordination mise en quelque sorte à l'Ordre du jour sur les vaisseaux de l'Etat, comme dans les corps de l'armée de terre, il commença à désespérer du trône et se décida à rallier à Coblentz l'armée que les princes émigrés y réunissaient. Avant de partir, il alla trouver son parent, son ami, l'ancien lieutenant-général de police: « André, lui dit-il, je pars pour Coblentz, viens-tu avec moi? — Tu e* homme de guerre, répondit Albert,
et libre d'aller où tu crois que la conscience t'appelle; moi, je reste à Paris, là me semblent le salut et l'honneur de la patrie. — Tu es gentilhomme, repartit brusquement le marin : prêtre ou magistrat, un gentilhomme doit se battre pour sauver son roi! » Et comme Albert résistait encore, le chef d'escadre lui montra les lettres par lesquelles Louis XVI provoquait l'étranger à venir à son secours et faisait appel au dévoûment de la noblesse.
L'ancien lieutenant de police céda et prit, de concert avec le marin, la route aventureuse de Coblentz.
On sait le sort de cette armée d'émigrés, qui eut à souffrir plus encore des insolences de l'étranger que des boulets de la république. Après la dislocation du corps de Condé, le chef d'escadre et le lieutenant de police se retirèrent en Dalmatie: c'est là qu'exténué par les privations, parla fatigue, par les peines morales surtout, mourut André Albert, âgé de quarante-six ans à peine, après avoir promis] dans sa courte vie une noble et exemplaire illustration de plus à la vertu et à la magistrature.