THIROUX DE CROSNE
Quinzième lieutenant-général de police.
Thiroux de Crosne est né à Paris, le 1 4 j uiilet 1736, d'une famille de tout temps consacrée à la magistrature (1). Successivement avocat du roi au Châtelet, conseiller au Parlement et maître des requêtes, le jeune Thiroux apporta dans chacune de ces
(1) La mère de M. de Crosne, Marie-Geneviève-Charlotte Thiroux d*Arnouville, était fille de M. Darleu, fermier-général. Ayant épousé, à l'âge de quatorze ans, M. de Crosne, conseiller au parlement de Paris et depuisprésident de Tune des chambres des enquétes,elle montra pour l'étude un goût aussi vif qu'éclairé. La petite vérole la fit renoncer au monde à l'âge de vingt-deux ans, mais elle ne renonça pas, bien que dévote, aux plaisirs de
fonctions graves et difficiles un esprit méthodique et observateur, qui, s'il ne suffit pas toujours à faire les grands magistrats, est indispensable du moins pour en faire de bons.
C'est en qualité de maître des requêtes que Thiroux de Crosne eut, à vingt-sept ans, l'occasion de se faire remarquer dans le monde politique. Il avait été choisi par le chancelier Maupeou pour la révision du fameux arrêt rendu par le Parlement de Toulouse contre la malheureuse famille Calas.
Le jeune maître des requêtes s'acquitta de cette commission délicate avec une mesure et une convenance rares. Voltaire, qui ne flatte pas toujours la magistrature, s'exprime à ce sujet en ces termes : « Le 7 mars 1763, tout le conseil d'État assemblé » à Versailles, le ministre d'État y assistant, le chancelier y présidant, M. de Crosne rapporta l'af- » faire avec l'impartialité d'un juge, l'exactitude » d'un homme parfaitement instruit et l'éloquence » simple et. vraie d'un orateur homme d'État, la
l'esprit. Elle s'occupa d'histoire, de chimie, de physiqae, d'histoire naturelle et même de médecine. Elle tint une correspondance suivie avec Voltaire, et reçut dans ses salons l'élite des savans et des littérateurs de l'époque : Gresset, Sainte-Palaye, Turgot, Malesherbes,Monthyon, Suard,Marmontcl; elle eut des relations suivies avec Macqucr, Jussien, Valmont de Bomar, Fourcroy, Sage. Jetée à quatre -vingts ans dans les cachots de Picpus, Mme de Crosne en sortit avec autant de calme et de résignation qu'elle y était entrée. Elle survécut onze ans à son fils. Bienfaisante, dévouée, pleine de sens jusqu'au dernier jour, elle a laissé treize volumes de souvenirs manuscrits, dont on doit vivement désirer la publication.
» seule qui convienne dans une telle assemblée. »
On connaît l'issue de cette affaire : l'arrêt du Parlement de Toulouse fut cassé, et l'opinion publique, qui s'était fortement prononcée contre les juges languedociens, fit éclater une joie, une allégresse que Voltaire et l'école philosophique surent faire tourner au profit du progrès de la réforme, qui s'avançait à grands pas dès-lors.
Nommé adjoint à l'intendance de Rouen en 1776, puis intendant en exercice quelques mois plus tard, de Crosne apporta dans cette place un zèle, des lumières et une activité dont la capitale de la Normandie ne perdra jamais le souvenir (1). Une foule d'embellissemens, de nombreux établissemens d'utilité publique surgirent sous son administration paternelle. Il fit niveler et planter la belle avenue où s'ouvre le chemin du Havre; des casernes aérées furent construites; on travailla activement à terminer l'esplanade du Champde- Mars; le magasin à poudres fut transporté hors de la ville; il fit élever un vaste local destiné aux foires, et encouragea par tous les moyens la restauration des monumens précieux que Rouen compte dans son sein en si grand nombre.
Là ne s'arrêtèrent pas ses efforts : l'intendant, pénétré des devoirs du citoyen et du magistrat ,
(1) Uq fait qui suffirait pour prouver cette assertion, c'est que huit ans après la mort de de Crosne, la ville de Rouen restitua son nom à une rue qui Tarait porté jusqu'à l'époque de laRérolulion.
chercha à calmer les ressentimens profonds qui existaient entre l'ancien et le nouveau Parlement. 11 réussit dans cette œuvre patriotique. Aidé de sa femme, dont la gracieuse simplicité avait su se concilier l'approbation du commerce de Rouen et de la province, il parvint à réunir les antagonistes les plus acharnés dans les vastes salons de Fin tendance. La paix ne tarda pas à se conclure, et M. de Crosne eut la satisfaction de se voir également estimé et chéri de tous les honnêtes gens, à quelque ligne politique qu'ils appartinssent.
Appelé, en 1775, à l'intendance de Lorraine, M. de Crosne garda également celle de Normandie jusqu'au 3o juillet 1785, époque où il fut appelé à la lieutenance-générale de police de Paris.
Dans ce poste envié, de Crosne apporta le désir bien arrêté de poursuivre les améliorations réclamées de toutes parts. Hàtons-nous'de le dire, cependant ; après avoir fait d'excellentes choses dans l'intendance de deux provinces, il se flattait trop légèrement d'obtenir au poste qu'il allait occuper des résultats aussi importans. Dans une intendance de province, comme dans les fonctions de préfet de nos jours, il ne fallait qu'un esprit d'ordre, de justice, d'impartialité; la ruse, la rouerie, si l'on peut se permettre cette expression, n'étaient pas encore nécessaires. Il n'en était pas de même dans les fonctions de lieutenant-général de police : là, de Crosne allait se trouver incessamment en rapport avec ce que la société renferme, sinon de
plus vicié, de plus sublil du moins et de plus adroit : par une étude nouvelle, il lui allait falloir démêler, daus les rapports de ces agens de tous les étages, ce qu'il y aurait de faux et de vrai, ce qui serait probable et ce qui ne pourrait qu'être fictif. De Crosne était peu propre à peser, à comprendre cette vaste clameur de mensonges et de vérités qui devait cbaque matin l'endormir ou l'effrayer sur tous les volcaniques malaises de la capitale. Il était trop honnête homme, disons-le, trop pudique , trop délicat dans sa vie privée pour réussir dans cette vie publique; son intelligence noble et candide ne pouvait se plier à aller chercher des ministres de ses ordres, des hérauts de ses décisions dans l'écume mal épurée du bagne ou dans la fange des lieux de débauche.
De Crosne fut donc un médiocre lieutenant de police; la nature ne l'avait pas fait sur le moule des d'Argenson et des de Sartines; mais de ce qu'il ne sut pas démêler les fils nombreux de la double Ariane policière, de ce qu'il fut maladroitement inspiré dans certaines occasions importantes, on a trop légèrement conclu, dans quelques ouvrages, qu'il aurait pu, avec plus d'aptitude, d'activité, de génie, arrêter les premiers élans de la Révolution française. Une telle accusation est absurde. La Révolution française n'a certes jamais couvé dans les rues; ce n'est pas au coin des bornes qu'elle s'est faite: elle fermentait dans les cœurs, elle s'emparait de tous les esprits, et quand elle mit le pied dans
la rue, quand elle devint justiciable du lieutenant de police, c'était le i4 juillet, ce jour glorieux où la Bastille en tombant pulvérisait les institutions vieillies et donnait sa démission au lieutenant de police comme au trône.
Si M. de Crosne n'a pas, par des mesures brillantes, par des ordonnances éloquemment motivées, agrandi le cercle de la police, on ne lui refusera pas du moins d'avoir entrepris et terminé, avec les seuls fonds de la police, l'opération la plus utile et la plus gigantesque que l'on ait jamais tentée dans l'intérêt de la salubrité publique.
Depuis le règne de Pbilippe-le-Bel, le cimetière de l'église des Saints-lnnocens, situé rue Saint- Denis, recevait les corps de diverses paroisses. Là, une galerie obscure, garnie d'un côté de boutiques de marchandes de modes et d'écrivains publics, de l'autre de murailles faites avec les ossemens extraits du cimetière, présentait l'image la plus grotesque de la vanité et de la destruction en présence. Cette terre, cependant, engraissée des cadavres de tant de générations, exhalait une odeur fétide qui viciait l'air. Des éboulemens affreux s'étaient opérés dans les rues environnantes, et des lièvres dangereuses s'étaient en quelque sorte cantonnées dans le quartier de la Ferronnerie et les obscures rues qui l'environnent.
M. de Crosne adressa au Conseil du roi un mémoire afin d'être autorisé à commencer immédiatement les travaux nécessaires pour porter remède
à cet état alarmant. Dans ce mémoire, écrit d'un bout à Fa utre avec une lucidité remarquable, le magistrat fait observer au Conseil que les trois mille cadavres que le cimetière des Innocens reçoit chaque année ne peuvent être absorbés par une terre déjà surchargée de matières animales, et que le moindre délai apporté à l'assainisse ment et à la sécurité sanitaire de ce quartier peut avoir les suites les plus funestes pour la capitale tout entière. *
Le Conseil, sur Tordre du roi, donna l'autorisation nécessaire à M. de Crosne, et les travaux commencèrent aussitôt.
Les architectes Legrand et Molinos furent chargés de tout ce qui était relatif à la démolition et aux fouilles; des chimistes expérimentés furent désignés, et le célèbre médecin Thouret, frère de l'avocat qui devait bientôt illustrer son nom à l'Assemblée Constituante, furent appelés à régulariser les mesures que prescrivaient la décence et la salubrité publique. Les travaux commencèrent avec une ardeur et une simultanéité dont on chercherait vainement aujourd'hui des modèles. Ou était au cœur de l'été ; mais les précautions furent prises avec tant de rectitude que l'extraction de plus de seize cent mille cadavres, dont le tiers à peu près était encore dans un état voisin de la décomposition, ne causa pas même parmi les travailleurs une seule indisposition endémique. Ce fut dans cette circonstance solennelle que les hom-
mes impartiaux reconnurent dans M. de Crosne les qualités et le dévouement qui distinguent les magistrats dignes de ce titre. On le vit, au milieu de ces catacombes infectes, encourager par sa présence, par ses paroles et par son exemple même le zèle et l'opiniâtreté des travailleurs; on le vit descendre avec les chimistes et le médecin Thouret dans les tranchées les plus profondes, et pendant le jour, comme pendant la nuit, déployer au milieu de ces effroyables gémonies une présence d'esprit, une vigueur de volonté qu'on avait été jusqu'alors loin de prévoir et de deviner dans son caractère.
Enfin fut achevée cette œuvre utile. M. de Crosne n'arrêta pas là sa sollicitude. 11 obtint du clergé la destruction de l'église des Saints-lnnocens, et compléta ainsi le bienfait de salubrité et d'embellissement dont il avait résolu de doter la capitale. Bientôt la somptueuse fontaine des Innocens, qui était assise au coin de la rue aux Fers, s'éleva au milieu même de la place, et ôta par sa splendide décoration ce que ce terrain pouvait présenter encore de funèbres souvenirs à la mobile imaginalion du peuple.
Un tel service devait suffire pour assurer au magistrat la reconnaissance. Le nom de M. de Crosne est à peu près oublié cependant : on jouit du bienfait sans s'inquiéter du souvenirde l'homme qui a fait disparaîlre du sein de Paris le dernier vestige de la barbarie gauloise.
M. de Crosne n'avait point un extérieur terrible ou attrayant comme quelques uns de ses prédécesseurs : sa personne ne manquait pas d'une certaine dignité, mais de bizarres manières, des habitudes vulgaires, unesorte de trivialité dansl'expression, prêtaient chez lui au ridicule et donnèrent ample matière aux chansons, aux pamphlets, aux brocards rimes des oisifs frondeurs de l'époque. Malgré ces défauts, qui n'en seraient plus aujourd'hui que l'étiquette a perdu toute sa force et son empire, M. de Crosne était généreux, bon, libéral dans l'acception la plus étendue du mot, et les aumônes que sa femme et lui distribuaient chaque année surpassaient d'une somme assez forte le montant des honoraires attachés aux fonctions de lieutenant de police. De Crosne protégeait aussi les sciences et les arts, et des artistes, des savans qu'il avait obligés sous le sceau du secret proclamèrent après sa mort les bienfaits dont il les avait entourés avec une délicatesse et une modeslie telles qu'on croyait devoir au roi ce qui n'était du en effet qu'à l'ingénieuse générosité du lieutetenant de police.
Après la prise de la Bastille, le i4 juillet 1789, M. de Crosne résigna entre les mains de Bailly, maire de Paris, les fonctions de sa charge, et reçut de ce magistrat les.complimens les plus mérités sur la manière dont il avait occupé ce poste important.
Vinsi s'éteignit, après cent vingt-deux ans d'exis-
tence,la charge politique et sociale du lieutenant* général de police, que la sagesse de Louis XIV avait créée pour la gloire et l'honneur de la capitale, pour la gloire et l'honneur de la France, dont Paris n'est que l'expression et le résumé. Tous les magistrats qui occupèrent le siège de cette édilité n'ont assurément pas des droits égaux à la reconnaissance nationale ; mais, dans le nombre des lieutenans de police, quatre mériteront de passer à la postérité par la grandeur de leurs vues, le nombre de leurs travaux, l'utilité de leurs entreprises et la portée de leurs institutions. Après La Heynie, d'Argenson, Sartines et Lenoir, trois autres, Feydeau de Marville, Bertin deBellisle et de Crosne laisseront un nom administratif digne de mémoire. Compter quatre grands hommes et trois administrateurs distingués dans le cercle restreint de quatorze magistrats, certes c'est un bonheur dont la France peut se montrer fière et qu'elle seule peutêtre pouvait produire.
De Crosne, traduit devant le tribunal révolutionnaire, fut condamné à mort le 28 avril 1794 et exécuté le même jour. On le conduisit à l'échafaud avec le lieutenant civil Angran-d'Alleray, le ministre de la guerre Latour-Dupin , le comte d'Estains, ce héros qui fit baisser tant de fois le pavillon anglais devant nos flottes victorieuses, et plusieurs autres personnages célèbres. L'ancien lieutenant-général de police marcha à la mort avec la noble résignation d'un philosophe et d'un chré-
tien et, promis le dernier à la hache sanglante, il dit en souriant à d'Estains, qui le précédait sur l'échafaud : « Allez : dans quelques secondes, je suis à vous pour ne plus vous quitter. »
Touchante parole, pleine de quiétude et de résignation ! Pourquoi d'Estains n'avait-il pas trouvé la mort à bord de quelque navire anglais ! Pourquoi de Crosne ne succombait-il pas aux miasmes pestilentiels du cimetière des Innocens! Ils fussent morts ainsi tous les deux avec le noble laurier de leur mission citoyenne!