M. DUBOIS
Premier préfet de police.
Rappeler la police à la sévérité de son origine, faire disparaître, avec les ménagemens que les circonstances réclamaient, les nombreux abus qu'une longue série d'années de travail et de mouvement avait introduits dans la machine administrative ; s'entourer des anciennes traditions pour choisir celles dont le gouvernement nouveau pouvait s etayer, telle fut la tâche délicate et pénible que la loi du 28 pluviôse an VIIJ attribua au magistrat qu'elle appelait à succéder, sous le titre de préfet,
aux ancienslieutenans-généraux de police créés par Louis XIV et Colbert.
Une ère nouvelle s'était ouverte pour la politique , pour l'art de la guerre , pour les sciences et pour l'industrie. La police qui , elle aussi , est une science et un art , ne pouvait rester en arrière au milieu de ces perfectionnemens divers. Il ne s'agissait plus , à l'aurore du dix-neuvième siècle, de détruire des repaires de mendians et de vagabonds ; il ne s'agissait plus de maintenir l'ordre physique au milieu d'une population bariolée de laquais , d'écoliers, de racoleurs et de filles de joie: en soins, en prévoyances , la marche du temps avait suivi celle des esprits. Il fallait faire plus encore. Dans une cité où les guerres intestines avaient eu un si grand et si cruel retentissement, il fallait des efforts tout nouveaux de la part du premier magistrat pour ramener le calme, la confiance , la concorde surtout , sans laquelle l'ordre, le commerce et les plaisirs généreux ne peuvent exister.
Le gouvernement consulaire , en brisant les tables de proscription , ou les rendant inutiles du moins , avait déjà fait beaucoup pour la France : pour Paris , c'était peu. Au préfet de police il appartenait de paraphraser, si l'on peut s'exprimer ainsi, la pensée gouvernementale. C'était à ce magistrat qu'était dévolu l'honneur de rétablir la sécurité dans cette métropole de la République , qu'Anacharsis Clools avait récemment baptisée
du glorieux titre de capitale du monde civilisé.
Plus riche d'attributionsgénéreuses, plus ample, plus étendue que l'antique lieutenance de police , l'autorité du préfet devait aussi peser davantage dans la balance politique. Nous verrons , dans ce rapide aperçu d'une époque si féconde en faits , quelle influence elle a pu avoir sur les événemens ultérieurs.
La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) avait créé la place de préfet de police.
Voicile détail des fonctions dece magistrat, fonctions que les changemens de gouvernement n'ont pas fait varier jusqu'à ce jour (1).
« Son autorité s'étend sur tout le département » de la Seine , sur les communes de Saint-CIoud , » Sèvres et Meudon , du département de Seine-el- » Oise et sur le marché de Poissy, appartenant aussi » à ce dernier département.
» 11 exerce sous l'autorité immédiate des minis- » très et correspond directement avec eux pour » les objets dépendans de leurs départemens res- » pectifs.
» Il est spécialement chargé de tout ce qui a rap-
(1) Arrêtés du 12 messidor an VIII (i« r juillet 1808) et du r» brumaire an IX (25 octobre 1800) ; décision du ministre de la police du 25 fructidor an IX (I2seplembre 1801); arrêté du l< r messidor an X (20 juin 1802) ; décret du 21 messidor an X (10 juillet 1804).
j> port i° aux passeports, cartes de sûreté et per- » mission de séjourner à Paris; a 0 à la mendicité et a au vagabondage ; 3° à la police des prisons de » Paris et de la maison de Bicêtre ; 4° aux maisons » publiques ; 5° aux attroupemens ; 6° à la librai- » rie, à l'imprimerie et aux théâtres; 7 0 à la vente » de la poudre et du salpêtre ; 8° aux émigrés ; 9 0 » aux cultes ; io° aux ports-d'armes ; 1 1° à la re- » cherche des déserteurs; ia° aux fêtes publiques; » i3° à la petite voirie ; i4° à la liberté et à la sû- » reté de la voie publique ; i5° à la salubrité delà » ville; 16 0 aux incendies, débordemens et acci- » dens de rivières ; 17 0 à la police de la bourse et » du change; 18 0 à la sûreté du commerce; 19 0 aux » taxes et mercuriales;ao° à la libre circulation des » subsistances; 21 0 aux patentes, comme police de » vérification 5 21 0 aux marchandises prohibées ; » 2 3° à la surveillance des places et lieux publics ; » ^4° aux approivisionnemens et à l'inspection » des marchés de Paris , Sceaux , Poissy, La Chapelle » etSt-Denis ; s5° à la préservation des monumens » publics.
» Il a sous ses ordres les commissaires de police, i> les officiers de paix, le commissaire de police de » la Bourse, celui de la petite voirie, les com- » missaires et inspecteurs des halles et marchés, » les inspecteurs des ports et tous les hommes at- » tachés à l'espionnage , la gendarmerie et le corps » des sapeurs-pompiers.
» H a entrée au Conseil général du département, * devient membre du Conseil général des hospices » et du Conseil d'administration duMont-de-Piélé, » et préside le tirage de la loterie et le Conseil de » salubrité. »
La création d'un poste aussi important devait mettre en mouvement bien des ambitions diverses ; mais Bonaparte n'était pas de caractère à se laisser éblouir à de fallacieuses protestations : il accueillit froidement les recommandations et les demandes des membres du Conseil des Cinq-Cents et des Anciens; et la veille de la promulgation de de la loi , après avoir fait appeler Cambacérès dans son cabinet, a Monsieur, lui dit-il, il s'agit de nommer un préfet de police: avez-vous quelqu'un en vue? quel homme voudriez-vous installer dans ce formidable poste ? — Général, répondit Cambacérès, je croyais votre choix déjà fait, et je ne me suis nullement occupé , je l'avoue, de la présentation de candidats. — Bonaparte se prit à sourire, car son collègue, avec son ordinaire sagacité, avait deviné sa pensée. — Nimporte, reprit-il cependant , que mon choix soit décidé ou nom ; parlez. Qui jugeriez-vous capable de remplir les fonctions que nous venons de créer? — Cochon de Laparant, dit Cambacérès. — Ah! mou, flasque, sans énergie, fit Bonaparte. Après, après ! — Béai, c'est un homme de têteet de dévouement. — Sans application , trop bienveillant, un semi-satrape! — B — Un niais!
brave homme , mais incapable de deviner ce qui peut être sur ce qui est. »
Cambacérès ne chercha nullement à défendre les hommes honorables qu'il avait cités; il avait répondu pour la forme , et lorsqu'il dit , pour couper court aux inutiles demandes de noms , « Je crois, en effet, qu'ils ne conviennent pas à la place. — Oui, c'est la place qui leur convient! » répliqua Bonaparte avec gaîté. « Ne vous mettez pas à la torture, citoyen consul, continua-t-il, notre choix est fait : Dubois est ce qu'il nous faut... un travailleur, un homme probe, infatigable, au courant des affaires, puisqu'il mène le bureau central... il sera préfet de police et il marchera... car il faut marcher... et droit. »
Le lendemain , la loi était promulguée et la nomination de M. Dubois se trouvait dans le Moniteur. Cette nomination, contre l'ordinaire, fut, au reste, accueillie par un assentiment unanime; chacun rendit grâce aux consuls d'avoir porté leur sollicitude sur l'état moral et physique de la capitale; et ceux qui connaissaient les lumières et le patriotisme du nouveau préfet s'applaudirent du choix que Bonaparte avait fait d'un homme digne de remplir des fonctions qui se rattachent à l'honneur et à la sûreté de tous.
M. Dubois est né à Paris le 20 janvier 1738.
Avocat au Parlement d'abord, il fut successivement prévôt des justices seigneuriales de Monlgeron ,
Vigneux et Passy, et devint procureur au Châtelet, au commencement de la révolution, dont il se montra partisan sincère, quoique modéré. Nommé juge au Tribunal civil , président du Tribunal criminel, commissaire du Directoire près la municipalité du io € arrondissement, et enfin membre du bureau central, il fut appelé , après le 18 brumaire , à remplir le poste de préfet de police de la ville de Paris.
Les premiers actes de la magistrature de M. Dubois furent marqués au coin delà raison et de Futilité. Il renouvela les anciennes ordonnances de police sur la voirie, fit exercer une surveillance active sur les nombreuses maisons garnies qui pullulent dans la capitale et offrent un mystérieux abri au ramas de vagabonds qui fondent incessamment sur elle ; il donna une extension plus complète à la vigilance nocturne , et, par des combinaisons dignes de tout point d'un magistrat expérimenté, assura les apprivisionnemens, l'ordre et la salubrité des halles et marchés, et fit renaître la confiance dans les transactions commerciales et industrielles.
En aucun temps, assurément, on en a fait fréquemment la funeste expérience, à aucune époque la police n'a pu prévenir les grands attentats inspirés par le fanatisme et exécu tés par quelques séides obscurs. Le préfet Dubois ne sut pas, non plus que sa police, éventer Je crime du 3 nivose; mais
cet effroyable événement , où tant de citoyens trouvèrent une mort pitoyable , mit en relief le nouveau magistrat et l'administration qu'il avait formée. Par ses ingénieuses investigations, par son infatigable ardeur, on parvint à découvrir les traces éparses decette machination infernale. Bientôt les coupables furent placés sous la main de la justice, et le glaive de la loi punit ces sicaires, plus lâches, selon l'observation judicieuse d'un tribun, plus coupables que Jacques Clément et Damiens , puisqu'ils enveloppaient dans leur homicide tentative des centaines de victimes étrangères à l'objet de leur fureur.
Dubois rendit successivement , et souvent sans bruit , de grands et de remarquables services. Le chef de l'Etat ne fut point ingrat à son égard: il le fit tour à tour, et en suivant les phases de sa puissance colossale, conseiller d'Etat à vie, commandeur de la Légion-d'Honneur et enfin comte de l'Empire.
L'attentat du 3 nivose et quelques autres tentatives, qui eurent moins de retentissement inspirèrent à M. Dubois des mesures plus rigoureuses et plus exactes. On exerça sur les passeports et les permis de séjour une surveillance extrême; il fit revivre avec des additions considérables les ordonnances de La Reynie, de d'Argenson et de Sartines. Parmi ces ordonnances, tombées en désuétude et qu'il remit en vigueur , il faut citer celle
où les fanfares de cors de chasse étaient interdites dans les cabarets et autres lieux de la capitale. M. Dubois avait sans doute remarqué, comme l'avocat Linguet l'avait dit vingt-cinq ans auparavant , « que ces sortes de concerts en plein vent sont presque toujours le signal d'une commotion civile ou d'un malheur public, et que les voleurs ou les perturbateurs se sont toujours servis avec avantage de ce moyen pour éveiller ou reculer la témérité de ceux avec qui ils ne peuvent correspondre ouvertement. »
L'édiiité de M. Dubois a laissé de brillantes et utiles traces.
Ce fut sous son administration que le superbe marché des Innocens fut construit et distribué comme on le voit aujourd'hui. La plupart des autres marchés de Paris se tenaient en plein air, et la ville n'avait pas pu parvenir encore à extirper des habitudes des dames de la halle la manie de demeurer exposées aux rigueurs du froid et delà chaleur. La ville fit bâtir des marchés , et M. Dubois se chargea de les peupler. Des arrêts sévères , mais motivés sur la salubrité publique , sur l'intérêt de la circulation , sans cesse compromise par les agglomérations d'acheteurs et de vendeurs, furent lancés par la préfecture. On murmura, on se fit presser ; les dames de la halle firent même mine de vouloir opposer une résistance sérieuse aux ordres de l'autorité; mais la volonté de fer qui do-
minait les destinées de la France imprimait alors jusqu'aux actes les plus simples de la magistrature municipale sa griffe de lion. Le magistrat menaça les de'sobéissans , fit conduire aux Madelonnettes quelques Procida en jupons , et rétablit la tranquillité en forçant les harangères et les revendeuses à échanger le sale et hideux parapluie rouge qui leur servait de tente et de camp contre des places commodes et saines , dans des galeries élégantes et aérées.
Ce fut aussi sous l'administration de M. Dubois que fut commencé le grand et vaste égoût qui passe sous la rue Saint-Denis , et qui a exhaussé le sol de plusde quatre pieds. Ce beau travail, qui a très peu de rapports avec les mesquins essais que nous avons vu depuis quelques années si péniblement entreprendre, fut construit à l'imitation de Fégoût de Tarquin,qui existe encore, après tant de siècles, à Rome. Comme toutcequ'entreprenait Napoléon, ce monument d'utilité publique est plein de grandeur et de noblesse : une armée pourrait passer sous les vastes voûtes de son vaste orifice , bâti avec une solidité et une hardiesse toutes romaines.
Le vainqueur de Marengo et d'Austerlitz ne dédaignait pas d'aller visiter quelquefois , avec le préfet de police , les travaux de cet égout gigantesque , et ce ne fut pas sans un enthousiasme mêlé d'effroi que le peuple, amoncelé sur la place
du Châtelet , vit un matin surgir tout-à-coup son empereur des entrailles entrouvertes de la terre. Les cris, les vivat retentirent. Napoléon , qui, dès cinq heures du matin, setait enseveli dans les constructions souterraines, demeura d'abord étonné de tant de lumière et d'émoi. Un de ces sourires charmans qu'il ne prodiguait jamais pour mieux séduire, vint effleurer ses lèvres tandis qu'il montait à cheval; il fît un geste d'adieu à la foule et disparut.
Le i4 octobre 1810 , Dubois fut remplacé dans les fonctions de préfet de police par M. Pasquier. Il fut immédiatement appelé au Conseil d'Etat , où il siégea jusqu'à la déchéance de l'empereur.
On a dit, et peut-être avec quelque fondement, que M. Dubois avait servi d'instrument passif au despotisme de Napoléon, devenu empereur ; on a ajouté que son administration avait été moins ingénieuse à servir les intérêts publics qu'à inventer d'acerbes mesures pour assurer le salut du chef de l'Etat ; on a affirmé, en outre, que, consultant davantage son zèle de courtisan que son devoir de magistrat , il avait, dans quelques circonstances, déserté la modération , le calme et l'indulgence nécessaires dans ses délicates fonctions, pour s'arroger l'inflexible sévérité d'un pacha ou d'un gouverneur de provinces conquises.
Nouslaisseronsà l'histoire du temps le soin d'ap-
précier ces accusations. Ce que nous dirons, c'est que M. Dubois , placé sous un gouvernement régénérateur, dans un poste neuf et presque arbitraire par sa création , a fait de bonnes et utiles choses, et que la ville de Paris doitle mettre au rang de ses meilleurs administrateurs.
M. Dubois avait signé, le 1 1 avril i8i4> tous ' es actes du Sénat et du gouvernement provisoire ; il avait donné son adhésion au retour des Bourbons, ce qui ne l'empêcha pas de siéger, comme député de la Seine , à la chambre des départemens de i8i5. C'est dans cette assemblée qu'il proposa, le a4 juhi i l'abolition de la confiscation. Nous ne pouvons mieux terminer ce rapide aperçu d'une vie toute de probité et de travail qu'en citant quelques lignes de cette remarquable proposition.
«On oublie les morts , dit M. Dubois , mais on n'oublie jamais la perte des biens. » — a Si j'étais propriétaire des biens d'un condamné, disait un membre de la Convention (Legendre), je croirais voir dans chaque goutte de rosée les larmes de sa famille. »
Puis, en parlant de la seconde abdication de Napoléon , il ajoutait : « Le grand acte de dévouement qui vient d'avoir lieu , le sacrifice magnanime fait par l'empereur à la face de l'Europe , est un grand exemple pour vous d'être justes. Vous dire un mot de cette belle page de l'histoire de Napoléon, c'est tourner naturellement vos es-
prits vers le développement d'une conception généreuse, l'abolition de la confiscation des biens.»
Et l'abolition fut prononcée.
Le second retour des Bourbons rendit M. Dubois à la vie privée , d'où son âge l'empêcha de sortir, malgré de vives s< lution de i83o.
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