M. PASQUIER
Deuxième préfet de police.
Etienne-Denis Pasquier est né à Paris, le 22 avril 1767, de celte illustre famille dont un écrivain courageux et patriote fut la souche et qui ne cessa de donner à la France, depuis le règne de Henri IV, des magistrats intègres, éloquens et animés de l'amour du bien public. Le père de M. Pasquier, conseiller au parlement de Paris, fut une des premières victimes delà révolution et périt sur Féchafaud le 1% floréal an 11(1793). Comme son père, comme tous les membres de sa famille, le jeune Denis Pasquier entra de bonne heure dans la car-
tière des lois et de la jurisprudence. A moins de vingt-cinq ans , il ('tait conseiller au parlement ; et lorsque cet illustre corps fut aboli , il se cloîtra en quelque sorte dans la vie privée, pour se livrera ces études vigoureuses, à ces savantes méditations, qui devaient plus tard faire de lui, sous l'Empire et la Royauté restaurée, un de ces hommes de distinction que la popularité ne porte pas d'ordinaire sur le pavois, mais que l'histoire remarque, et que l'utilité générale sait parfois aussi mettre en relief.
Livré tout entier à ses études , absorbé dans le charme et la gravité de ses travaux , Denis Pasquier laissa s'accomplir la période révolutionnaire sanfc révéler sa vie. La mort tragique de son vieux père ne fit qu'augmenter chez lui l'amour de la solitude et du travail. 11 ne voulut rien être et ne fut rien jusqu'en 1804. Des jours plus doux vinrent alors luire pour la France. Bonaparte, entouré du prestige des victoires, vint s'asseoir sur le trône de Charlemagne et de Hugues Capet : la liberté, réduite à des proportions moins gigantesques, n'effraya plus les yeux par de terribles quoique nécessaires hécatombes; la paix et la concorde recommencèrent à embellir nos cités, à consoler le commerce, les arts, les sciences et l'industrie. Denis Pasquier sortit alors de sa retraite, et vint offrir au nouveau gouvernement le tribut civique de son concours, de ses travaux, de l'étude de toute sa vie.
Bonaparte aimait les grands noms. Il croyait que la gloire d'une nation ne doit pas dater seulement de dix années, et que, sans nobles souvenirs du passé, l'avenir d'un grand peuple est plus qu'incertain. Le nouveau César accueillit M* Pasquier , comme il avait accueilli les descendans des preux de Bouvines et de Denain. Il alla audevant du rejeton des vieux parlementaires, comme il serait allé au-devant du petit-fils d'un Villars, d'un Vendôme ou d'un Luxembourg. La carrière des honneurs et des distinctions s'ouvrit à deux battans devant M. Pasquier, et il y entra digne et froid , non comme un parvenu qui surprend la faveur du prince et de la patrie, mais en homme qui sait sa valeur, qui a la conscience de ce qu'il doit faire, sait dire comme le poète à l'archevêque de Bourges : « Les rangs sont connus, je passe le premier. »
L'élévation de M. Pasquier fut rapide. Dès l'an 1 809, il est maître des requêtes 5 l'année suivante, procureur-général du conseil du Sceau des titres, baron, officier de la Légion-d'Honneur. Cette même année 18 10 enfin, il remplace M. Dubois, en qualité de préfet de police.
Ce poste, sous le régime impérial , comme sous les gouvernemens qui se sont succédé depuis, était un poste de confiance et de sollicitude. L'empereur, en investissant M. Pasquier de cette magistrature, lui donnait la marque la moins douteuse de sa considération et de son estime.
Nourri dans les traditions parlementaires, rempli des principes d'équité bienveillante et des formes protectrices qui méritèrent à ces grandes compagnies d'un autre temps l'amour et le respect populaire, M. Pasquier opéra d'heureux changemens dans la vaste administration qu'il était appelé à diriger. Nos discordes civiles avaient laissé dans cette police, naturellement si âpre et si susceptible, une sorte de levain de farouche humeur et d'insolente protection que M, Pasquier s'appliqua à faire disparaître, H recommanda à ses subordonnés la modération , la douceur , le • calme, et proclama avec une force de paroles el une énergie de conviction dignes de reconnaissance et d'éloges, que a toutes les lois devaient » être respectées, mais que la première de toutes, » celle de l'humanité, ne devait jamais être mé- » connue, rnème envers ceux qui avaieut le plus » essentiellement manqué à la pratique de cette » loi sainte. » Ces paroles portèrent d'heureux fruits : la police se dépouilla successivement de ses formes acerbes et de ses mesures extra-légales. Chacun, dans son attribution, remplit son devoir, et ce devoir fut d'autant plus religieusement accompli, qu'il ne devait plus désormais coûter ni remords ni crainte.
Profondément pénétré des obligations que lui imposait l'édilité , M. Pasquier mit à profit les études et les réflexions de toute sa vie pour s'en montrer digne. 11 exhuma avec une rare sagacité
toutes les ordonnances, tous les réglemens que la marche du temps avait affaiblis ou fait tomber en désuétude. ïl puisa dans les documens laissés par M. de Sartines, par M. Lenoir, par l'infortuné Thiroux de Crosne, des idées d'amélioration, de bien-être et de sécurité générales. La ville de Paris ressentit bientôt les effets précieux d'une sage et vigilante administration. Un ordre admirable surgit de toutes les branches de la police; la tranquillité des citoyens ne fut plus menacée; la salubrité, abandonnée long-temps à des mains * inhabiles, fut confiée à des hommes de science et dedévoument (i); l'éclairage reçut une application plus large ; le corps des pompiers, reconstitué militairement, assura de nouvelles garanties aux propriétés privées et aux monumens publics;
(1) Le conseil de salubrité avait été institué le 6 juillet 1802 : composé d'abord de quatre membres, MM. Cadet, Deyeux, Huzard père et Thouret , il fut chargé de l'examen des boissons falsifiées, des manufactures ou ateliers insalubres et des épizooties ; bientôt après, il reçut la mission de visiter les prisons et de diriger les secours publics.
Le grand nombre d'affaires dont se vit surchargé ce conseil ne tarda pas à mettre le préfet dans la nécessité de lui donner plus d'extension. Le 26 octobre 1807, il reçut une nouvelle organisation: le nombre des membres fut porté à sept (MM. Thouret, Leroux, Dupuytren, Huzard, Cadet, Deyeux, et Parmentier) : il fut chargé du traitement des épidémies, de l'examen des marchés, des rivières, des cimelières, tueries, voiries, chantiers d'écarrissage , amphithéâtres do dissection , vidanges, curage d'égouts et puits, bains publics , dépôts d'eaux minérales , de la statistique médicale, des recherches a faire pour l'assainissement des ateliers
les abus sur la surveillance des filles publiques furent réprimés par rétablissement des dispensaires; des règles fixes et équitables furent données à la navigation; le commerce des cbarbons fut régularisé, et de sages réglemens assurèrent à la capitale des approvisionnemens dont elle devait éprouver si tôt le cruel besoin dans la disette de 1812.
Cependant, malgré la confiance dont l'investissait Napoléon, M. Pasquier n'était pas assez puissant pour atténuer les mesures commandées par un maître despotique et absolu ; il sut, il est vrai, apporter dans l'accomplissement de devoirs rigoureux et souvent arbitraires une humanité de formes qu'on aurait vainement attendue de beaucoup d'autres dépositaires du pouvoir impérial ; nous ne saurions toutefois nous abstenir de lui
et lieux publics, de la répression du charlatanisme, de l'examen des substances alimentaires, et de la recherche des meilleurs modes de chauffage et d'éclairage.
En décembre 1833, le conseil de salubrité a élé réorganise; voici quelle est aujourd'hui sa composition :
Président, le préfet. Vice-Président annuel, D< Huzard. Membres; Chevalier, Huzard fils, Pariset, Petit de Maurienne, . d'Arcet, Pelletier, Juge, Gaultier de Claubry, Labaraque, Lecanue, Bande, Bussy. Adjoints : Emery, Boutron-Charlard , Ollivier (d'Angers), Gnérard , Cadet de Gassicourt, Devergie. Membres honoraires : Bérard , Adelon , Or fila , Bouillon-Lagrange, Royer-Collard, Combes, Mary, Rohaut, Kieublanc,Trébuchet.
Le conseil lient ses séances de quinze en quinze join s , le vendredi.
reprocher de s'être associé avec un dévouement trop aveugle à la persécution suscitée contre les évéques de France, lors de Fenlèvement du pape et de la captivité du successeur de saint Pierre. Dans les recherches de police qu'il exécuta à cette occasion, M. Pasquier mit une âpreté, une rigueur qui semblaient devoir demeurer toujours étrangères à son caractère essentiellement conciliateur. Le petit-fils de l'auteur du Catéchisme des Jésuites voulait-il se venger en cette occasion sur l'Église romaine des diatribes lancées jadis contre Etienne Pasquier, par les journalistes de Trévoux et les docteurs du collège de Clermottt?
Dans une autre circonstance, M. Pasquier déploya tout à la fois une rigueur, et une complaisance extrêmes. Un jeune élève d'un des collèges de Paris avait composé sur la malheureuse retraite de Russie une détestable chanson satirique. La colère du préfet s'appesantit sur ce malheureux enfant, qui gémissait encore au secret, sous les combles de Sainte-Pélagie, quand les étrangers firent leur entrée, deux années plus tard, dans la capitale. Tandis qu'il sévissait ainsi contre un écolier, que l'indignation avait rendu poète et que son âge dispensait sans doute de prudence , M. Pasquier, malgré toutes ses investigations, ne pouvait pas trouver l'auteur du Roid'Yvctot, satire plus sanglante encore, parce qu'elle était plus froide, plus poélique et plus calculée. Les deux chansons paraissaient en même temps, coupables
également toutes deux , puisque leurs auteurs profitaient des malheurs de la France, pour imprimer au front de son chef le stigmate d'une réprobation patriotique. Rendons grâce au reste à M. Pasquier de son peu de persévérance : s'il eut infligé alors à l'auteur du Roi d'Yvetot le supplice dont il frappa le pauvre écolier de la rue Saint- Jacques, la France eût été privée peut-être de ces pindariques inspirations qui ont porté à la branche aînée un coup si funeste, et dont Béranger semble avoir malheureusement perdu le secret.
À la fin de la fatale année r8i2, le bruit de la mort de Napoléon se répandit tout-à-coup dans Paris. Trois généraux , prisonniers d'État, Malet, Lahorie et Guidai, voulurent par une révolution militaire faire une révolution politique : ils échouèrent, et nos lecteurs connaissent les faits publics et secrets de cette audacieuse tentative. Dans l'heure de triomphe de l'échauffourée , M. Pasquier fut jeté à la Force avec Savary. On se rappelle la colère de Napoléon à la Nouvelle de cette catastrophe, étles paroles d'indignation qu'il fulmina contre les magistrats assez niais pour s'être laissé surprendre. Le duc de Rovigo fut disgracié, le préfet de la Seine, Frochot, eut un successeur; M. Pasquier survécut seul à cette Saint-Barthélemy de fonctionnaires.
Napoléon , avec ce tact admirable qui ne l'abandonnait même pas dans ses paroxysmes de violences, sentit que priver la capitale d'un magis-
trat capable, zélé, ardent, travailleur, pour ce fait seul de s'être laissé conduire en prison à la suite du ministre de la police, serait plus qu'une injustice; une faute. M. Pasquier en fut quitte pour quelques-uns de ces traits piquants que Bonaparte décochait sans ménagement dans sa colère. Le préfet y répondit noblement; il se justifia sans ostentation comme sans faiblesse, mettant à profit l'atticisme héréditaire, et assaisonnant quelques-unes de ses reparties du sel que l'adversaire du père Garasse savait prodiguer avec tant de goût. Le vainqueur de Marengo se prit à sourire, et la réconciliation fut opérée entre l'Empereur et le magistrat.
Des événeraens importans se passèrent sous l'édilité de M. Pasquier. Il était préfet de police lorsqu'une archiduchesse d'Autriche amena l'aigle des vieux Césars s'abreuver à la coupe où s'enivrait celui du moderne Charlemagne. Dans ces fêtes somptueuses, où, de toutes les parties de la France et de l'Europe, on affluait à Paris, dans ces carrousels de cent mille hommes, dans ces tournois immenses qui renouvelaient les jeux de Thèbes et de Babylone, aucun malheur ne fut à déplorer; aucune catastrophe ne vint secouer des crêpes de deuil sur les arcs de triomphe de la guerre, sur les autels de fleurs de la jeunesse et de la beauté.
Paris plus animé, plus beau, plus luxueux que jamais, conserva au milieu d'une population
transitoire et au sein de l'ivresse de la gloire, du bonheur et de l'abondance, une attitude calme et imposante. Ce grand et noble spectacle, offert au inonde par la première ville de France, par la capitale de l'Europe, était assurément assez extraordinaire pour mériter des éloges au magistrat chargé de veiller pour tous.
M. Pasquierse montra en vrai magistrat lors du déplorable incendie de l'hôtel du prince Kourakin, ambassadeur de Russie; lors du débordement de la Seine en 1 8 1 3, et lors des successives misesen-train des monumens d'utilité publique. Dans le cours de son administration, il ne resta étranger à aucune amélioration, à aucune tentative louable, à aucune utile entreprise.
M. Pasquier resta préfet de police jusqu'au 3i mars 1 8 1 4* L'entrée des armées étrangères dans Paris le fit descendre de la magistrature-édilitaire où il était appelé sans doute à siéger encore longues années.
ku retour des Bourbons, il fut fait par Louis XVIII, conseiller d'État, puis directeurgénéral des ponts-et-chaussées. 11 s'éloigna des affaires dans les cent-jours, et au second retour du roi restauré, il fut tour à tour nommé ministre de la justice, grand-cordon de la Légiond'Honneur et membre du conseil privé; élu, par le département de la Seine, député en i8i5, il siégea constamment sur les bancs conservateurs, devint président de la Chambre des députés dans
la session de 1816 à 181 7, et reprit bientôt les sceaux et le portefeuille de la'Justice à la place de M. Barbé-Marbois. Enfin la pairie vint couronner cette vaste succession de dignités et d'honneurs, et ce fut dans cette position politique que les événemens de i83o trouvèrent M. Pasquier.
Depuis i83o, M. Pasquier a été nommé président de la Chambre des pairs, puis chancelier de France; il occupe aujourd'hui ces fonctions.
11 n'entre ni dans notre intention, ni dans notre cadre, ou le concevra, de juger ici les différens caractères politiques que les phases de deux révolutions, d'une double restauration, et l'établissement d'une monarchie nouvelle devaient avoir immanquablement fait peser sur M. Pasquier. A l'histoire appartiendra le soin de juger le personnage historique, de discuter ses actes, d'incriminer ou d'absoudre ses intentions. Le magistral civil, le prévôt de nos temps modernes, devait concentrer seul nos regards. Nous avons obéi exclusivement à cette exigence , en nous abstenant de voir dans M. Pasquier autre chose que le préfet impérial.