CHAPITRE XIX
POLICE DE LA RESTAURATION
Jnléiim.
La Restauration , par une de ces rétrogrades idées qu'explique à peine l'influence nobiliaire et sacerdotale de l'époque, crut devoir remplacer, dès le 16 mai 1814, h ministère de la police générale par une direction de la police du royaume; c'était un changement de nom, et rien autre chose : une même ordonnance cependant supprimait la préfecture et la réunissait à cette direction. C'est ce qui nous contraint, pour rendre notre travail aussi complet que possible, de jeter un coup d'œil sur l'administration de MM. Beugnot
et Dandré, comme s'ils n'avaient été que préfets, bien qu'ils aient été directeurs-généraux en titre.
Leurs attributions, en effet, n'étaient autre chose que celles des anciens préfets de police impériaux. Le ministre de la Justice, celui de l'Intérieur, et surtout les bureaux de la Grande-Aumônerie recélaient réellement les ressources, les moyens et les formes de l'ancien ministère de la police impériale.
Lorsqu'en i8i5 Napoléon, en abordant par un coup hardi les côtes hospitalières de la Provence, jeta la perturbation dans Paris, le gouvernement royal sentit la faute qu'il avait commise en brisant sans calcul et sans prévision les rouages compliqués d'une administration active et patente. Le ministère et la préfecture de Police furent rétablis, et leur existence se prolongea audelà des cent-jours, Louis XVIII ayant confirmé ce rétablissement le 9 juillet 1 8 1 5.
Le 29 décembre 1 8 1 8, le ministère fut réuni au département de l'Intérieur, dout il ne forma qu'une annexe jusqu'au 21 février 1820, jour de sa transformation nouvelle en direction générale, laquelle redevint division du ministère de l'Intérieur le 9 janvier 1822, le chef de cette division portant le titre de directeur, titre qu'il perdit à la retraite du directeur Franchet. Voici la liste et l'ordre des personnages qui se sont succédé dans ces importantes fonctions.
Directeurs-généraux .
H. Beugnot, du 18 mai au 3 décembre i8ï4; M. Dandré, du 3 décembre 1 8 1 4 au 20 mars 1 8 1 5 ; M.Mounier,du2i février 1820 au 6 janvier 1828.
Directeur , chef de division.
M. Franchet, du 20 décembre 1 82 1 au 6 janvier
Ministres.
M. Angles, du 3 avril au i5 mai 181 4;
Fouché, duc d'Otrante, du 2 1 mars au 23 juin, et du 9 juillet au 25 septembre 181 5;
M. Pelet de la Lozère, du 23 juin au 8 juillet 1 8 1 5;
M. Decazes,duc de Gluckesbourg, du 25 septembre 181 5 au 29 décembre 18 18.
!Nos lecteurs nous sauront gré sans doute de revenir en quelques mots sur les fonctions et les attributions du préfet de police, tel que la Restauration lavait trouvé. Cette récapitulation, que nous croyons utile de faire dans l'intérêt de la curiosité et de l'étude de nos lecteurs, ne nous entraînera pas hors des limites que nous avons résolu de ne point dépasser.
Le préfet de police, lors de sa création, fut spécialement chargé de tout ce qui a rapport : i° aux passe-ports, cartes de sûreté et permissions de séjournera Paris; 2°à la mendicité et au vagabondage; 3° à la police des prisons de Paris et de la maison de Bieétre; 4° aux maisons publiques; 5° au\ altroupemens; (>° à la librairie,
a l'imprimerie et aux théâtres; 7 0 à la vente de la poudre et du salpêtre; 8° aux émigrés; 9 0 aux cultes; io° aux ports d'armes; 1 i°à la recherche des déserteurs; ia° aux fêtes publiques; i3°àla petite voirie; i4° à la liberté et à la sûreté de la voie publique; i5° à la salubrité de la ville; 16 0 aux incendies, débordemens et accidens de rivières ; 1 7 0 à la police de la bourse et du change ; 18 0 à la sûreté du commerce; 19 0 aux taxes et mercuriales; uo° a la libre circulation des subsistances; m° aux patentes, comme police de vérification; aa° aux marchandises prohibées; 23° à la surveillance des places et lieux publics; !i4° aux approvisionnement et à l'inspection des marchés de Paris, Sceaux, Poissy, Cha-»
pelle et Saint-Denis; a5° à la préservation des monumens publics.
H eut sous ses ordres les commissaires dp police, les officiers de paix (institués en 1796), le commissaire de ppliçe de la Bourse, celui de la petite voirie, les commissaires et inspecteurs, des halles et marchés, les inspecteurs des ports, tous les hommes attachés à l'espionnage, la gen* darmerieet le corps des sapeurs-pompiers (réorganisé en 1807).
Le préfet eut entrée au conseil-général du département, devint membre du conseil-général des hospices et du conseil d'administration du mont-de-piété, et présida le tirage de la loterie et le conseil de salubrité.
En 1802, le 1 5 septembre, les consuls avaient supprimé le ministère de la police générale en réunissant les affaires de ce département aux attributions du grand juge. Le nouveau pouvoir croyait alors n'avoir plus besoin de cette ressource gouvernementale. L'importance et la rapidité des événemens, les conspirations royalistes de Georges, Pichegru et Moreau, les mouveraens de guerre civile que projetaient les Bourbons, avaient promptement décidé Napoléon, empereur, à rétablir ce ministère (Décret du 10 juillet 1804).
Comme la France se trouvait alors composée de quatre-vingt-huit départemens, le chef de l'État en forma quatre classes et attacha à son nouveau ministère quatre conseillers d'Etat avec mission de suivre la correspondance et l'instruction des affaires dans les départemens de chacune de ces classes. Le 21 février 1806, Napoléon supprima le second de ces arrondissemens, et réunit au premiret au troisième les départemens (jui en avaient fait partie. Un arrêté du gouvernement provisoire du 8 avril 1814 réunit au ministère les attributions dévolues à ces arrondissemens.
Cette organisation de la policeavait donc duré jusqu'au rétablissement des Bourbons sur le trône de France.
11 n'est peut-être pas sans utilité de présenter ici le tableau synoptique des hommes qui ont di-
rigé cette vaste administration de 1796 à 1 8 1 4 ; un nom résume quelquefois la pensée entière d'une époque (1).
Ministres.
i er Camus, du 2 au 4 janvier 1796;
2 e MerlindeDouay, du4janvierau3 avril 1796;
3 e Cochon, depuis comte Lapparent, du 3 juillet 1796 au 6 juillet 1797;
4' Lenoir-Laroche, du 6 au 26 juillet 1797;
5 e Botin de La Coindière, du 26 juillet 1 797 au 12 février 1798;
6* Dondeau, du 12 février au i5 mai 1798;
7 e Lecarlier, du 16 mai au 29 octobre 1798;
8 e Duval, du 29 octobre 1 798 au 22 juin 1 799;
9 e Bourguignon Dumolard, du 22 juin au 20 juillet 1799;
10* Fouché (depuis duc d'Orante), du 20 juillet 1799 au i5 septembre 1802; du 10 juillet 1804 au 2 juin 1810;
11 e Savary, duc de Rovigo, du 3 juin i8ioau 3 avril 18 14.
f Chargés d'armndis sèment.
I er Dubois, du 10 juillet 1804 au i4 octobre 1810;
2 e Miot, du 10 juillet i8o4au2i février 1806;
(1) Nos lecteurs remarqueront que pour être clairs et bien compris, nous ne craignons pas de répéter des nomenclatures importantes. Nous n'avons pas voulu faire seulement un ouvrage agréable, nous avons prétendu composer un livre utile.
3* Peleî de la Lozère, du 10 juillet i8c>4 au 8 avril i8i4;
4 e Real, du iojuillet 1804 au 8 avril i8i4; 5 e Angles, du 19 octobre i8ioau8avril 1814.
Pré jets.
i* r Dubois, du 8 mars 1800 au 14 octobre 1810;
a e Pasquier,du 1 4 octobre i8ioau 8 avril 1 8 r 4-
Ces dix-huit années se peuvent diviser en trois périodes distinctes : temps républicains, temps consulaires, temps impériaux. Dans la première, la police laissa marcher des conspirations qu'elle aurait pu prévenir , les spectacles furent soumis à une surveillance toute spéciale; livrée d'abord à ce système de bascule si fâcheusement adopté de nos jours, elle prépara ensuite le 18 fructidor, usa de mesures sévères contre les prêtres, prohiba les journaux opposans, poursuivit les journalistes, les écrivains, les sociétés politiques et tous les hommes populaires.
Dans la seconde, toute d'organisation, elle employa l'argent provenant des jeux à payer des agens d'une espèce nouvelle, dont la fonction se bornait à dire du bien des gouvernails et à répandre des bruits agréables au peuple. Elle déjoua les projets de l'étranger et ne laissa aucun repos aux conspirateurs qu'il vomissait dans nos rues.
Dans la troisième, elle fut active, forte et modérée. Au commencement de l'époque, ellesévil
avec beaucoup de rigueur contre les fauteurs de tentatives de conspirations ; mais on dut hientôt à ses soins la renaissance de la confiance publique. Gomme sous le Consulat, elle eut ses raconteurs de bonnes nouvelles. Paris jouit alors d'une tranquillité parfaite, la police ayant eu Fart de mettre la main sur tous les mauvais sujets de la ville et de les utiliser, la conscription se chargeant d'ailleurs chaque année de faire disparaître des masses d'oisifs et de vagabonds que les bienfaits d'une éducation libérale ne s'efforçaient pas comme aujourd'hui de ramener dans le sein de la société. Ce qui prouve las améliorations qui avaient été introduites dans l'institution, c'est que la sécurité générale était arrivée à ce point qu'une conspiration put s'ourdir dans le silence, éclater même; que les conjurés purent enlever de leurs hôtels le ministre et le préfet de police; que les nombreux agens de cette vaste machine ne surent le complot qu'au moment de l'exécution, et lorsque le mouvement d'une troupe égarée à son insu leur eut appris ce qui se passait. Si ce fait témoigne du repos de Paris sous Napoléon, il ne sert pas moins à démontrer la léthargie blâmable des chefs de l'administration, peut-être aussi leur grande incurie, car on ne saurait sans mensonge les accuser de trahison. Le duc de Rovigo était dévoué, en effet, jusqu'au fanatisme, et M. Pasquier, qui se montra prudent au point de se cacher dans un lieu honteux, ne songea qu'un
an plus tard à se ménager des intelligences avec la coterie Talleyrand.
Si de la police républicaine, consulaire et impériale nous passons à la police restaurée de Louis XVIII et de son successeur, nous trouverons certainement un prodigieux changement dans ses erreroens, dans ses moyens d'exécution et dans son but, La police des quinze années de la Restauration s'est montrée, il faut en convenir, plus acerbe, plus dure, plus ombrageuse, plus inquisitoriale que celle même du Comité de salut public et de Barras.
Elle prit position, dèsson début, en coopérant à la mission secrète donnée à Maubreuil pour l'assassinat de Napoléon , de son fils , de ses frères, Ceci n'est, à la vérité, qu'une croyance populaire; mais les journaux du temps, organes du pouvoir et du ministère, n'ont jamais donné sur ces accusations graves de justification satisfaisante. Elle prit avec trop de promptitude et d'hypocrisie les livrées d'une religion qu'elle avait jusque-là laissé insulter, et elle apporta dans sa ferveur autant d'insolence, d'acharnement et de violence qu'elle en avait rois autrefois dans ses mépris et ses persécutions. Enfin , au ao mars 1 8i5, elle avajt organisé une correspondance secrète et un espionnage d'une nature et d'une étendue telles que tous les rapports sociaux, que tous les liens de famille devaient nécessairement en être brisés ou du moins affaiblis.
Aptes les cent-jours, elle reprit son allure de clandestinité, de colère et de vengeance. Elle s'associa à toutes les mauvaises passions de Témigration et de l'étranger. Elle dressa des pièges, tendit des embûches, aiguisa des poignards et fondit les balles destinées à percer la poitrine de plus d'un héros. Elle désigna à la royauté trompée par ses rapports fallacieux, par ses terreurs et ses délations fantastiques, vingt -neuf pairs, dix-huit généraux et trente-huit citoyens dont elle voulait priver la France.
De nobles caractères furent atteints par une loi cruelle : Ney tomba sous le plomb anglais , glissé dans une cartouche française. Quant aux trente-huit citoyens condamnés à l'exil, aucun ne méritait sans doute cette indignité, bien peu étaient dignes de cet honneur, fis partirent, et la police , grâce à cette absurde liste de proscription transforma quelques hommes assez médiocres dans les arts, dans les sciences et dans la littérature, en autan t'de Newtons, de Linnés, de Corneilles et de Raphaéls, qui pouvaient, si bon leur semblait, se poser en Aristides et en Thémistocles au foyer du Belge à qui les journaux indépendans de Paris rabâchaient toutes les semaines qu'il possédait l'élite, la gloire et l'honneur de la France.
La Restauration revint quelques années plus tard sur cette faute que la police lui avait fait faire; elle proclama une amnistie, elle employa
même une partie de ces citoyens qui avaient acheté dans l'exil le droit ou la sottise de se croire de grands hommes; mais elle ne désarma jamais, même à force de bienfaits et de sinécures, leur orgueil ou leurs sentimens blessés. Aussi les vitelle en 1 83o les premiers à l'œuvre pour renverser le trône qui les avait punis, mais qui les avait aussi pardonnes.
La police de la Restauration se fit à l'image de la police de l'Empire, telle qu'elle était dans les dernières années du règne de Napoléon, l'hypocrisie religieuse en sus. Elle suspendit la liberté individuelle ( que Bonaparte avait, il est vrai, suspendue pendant le cou rs de son règne , mais que la maison de Bourbon avait juré de protéger et de rétablir). Elle créa une censure des journaux, des théâtres et des livres (censure que Napoléon avait maintenue aussi, mais que 1 8 14 avait vu détruire). Dans sa dévotion menteuse et tracassière, elle rechercha les principes religieux des individus, le compelle intrare sembla redevenir à la mode, et les conversions par subterfuge ou par violence parurent devoir se renouveler en France. Elle soutint les missions, qui causèrent tant de troubles dans les provinces, et prêta son influence aux pères de la foi, anciennement connus sous la dénomination de jésuites. La violence la plus ébontée passa dans ses actes journaliers. Elle demanda et obtint le droit légal de l'arbitraire. Elle s'infiltra dans les
élections, dans les écoles, dans les collèges et jusque dans les prytânées militaires. Elle organisa des conspirations, laissant la guillotine la débarrasser des agens qui eussent pu livrer ses secrets. Les piqueurs, les pétardistes, les hommes h fioles de vitriol et aussi probablement les incendiaires de la Champagne , de la Beauce et de la Brie furent gens de sa robe et de son alliance. Ëlle commanda les barricades de la rue Saint- Denis, les cris de Vive la charte! et les mitraillades de la rue du Renard. De ses préoccupations religieuses et politiques, enfin, le résultat fut qu'il n'y eut plus ni sécurité ni propreté dans la ville.
Dans ce peu de mots que nous avons tracés sans haine, et qui résument les fautes, les erreurs et les méfaits de la police royale, nos lecteurs saisiront l'une des causes, et peut-être la plus efficiente, de la chute du gouvernement de Charles X. Le trône d'un monarque français a besoin d'une autre base pour résister à la fureur des factions que les piques d'une police armée , et c'est ailleurs que dans ce prétoire que doit briller et se glorifier la côUronne de Chârlemagne, restaurée par Hugues Capet et sauvée par Philippe de Valois.
Après cette digression , trop longue sans doute et cependant nécessaire, nous reprenons, sans plus nous arrêter, la ligne que nous nous sommes proposé de suivre dans l'intérêt de la vérité et de l'histoire.
POLICE DE LA RESTAURATION . , .;
Beugnot Jacques-Claude (; comte).
M. Beugnot (Jacques -Claude) est né à Barsur -Aube, d'une famille de la bourgeoisie.
Après avoir fait de brillantes études au collège des Oratoriens de cette ville, il fit son droit, et, grâce à l'activité bienveillante de quelques personnages influens de la province, il parcourut rapidement les divers échelons de la magistrature secondaire. En 1778 il était déjà lieutenant-* général du présidial de Bar; en 1790 il devint procureur syndic du département de l'Aube; l'année suivante il fut élu à l'Assemblée législative. Sa législature ne fut pas sans quelque éclat : il fit des motions courageuses, et les hommes d'ordre et de liberté légale applaudirent au décret d'accusation qu'il obtint contre Maràt. Il ne fut pas donné suite à cette mesure, mais M. beu> gnot eut du moins l'honneur de l'avoir déter* minée. • ' • ,
Beugnot quitta au 10 août l'Assemblée, où les hommes de sa nuance se trouvaient désormais dans l'impossibilité de faire le bien ou deneutraliser du moins le mal. Arrêté par ordre du Comité de salut public au mois d'octobre 1793, i lfut assez habile pour se faire transférer de la Conciergerie à la Force, où il fut oublié jusqu'au 9 thermidor. Les portes de la prison s'ouvrirent pour lui à cette époque mémorable. Beugnot resta obscur pendant quelque temps dans une retraite qu'il s'était choisie aux environs de Paris. Mais le gouvernement consulaire, qui cherchait à rallier les hommes de capacité, vint l'arrachera une solitude dont l'étude embellissait les loisirs. Bonaparte le plaça auprès de Lucien, son frère , ministre de l'intérieur, comme régulateur et comme conseil. Beugnot fut le véritable inventeur des préfets. 11 désirait vivement se réserver la préfecture de la Seine, mais Frochot était son compétiteur, et comme le gouvernement consulaire avait à ménager un parti dont ce dernier était le représentant, Beugnot ne fut pas agréé et on lui donna en échange la préfecture de la Seine-Inférieure, qu'il conserva jusqu'en 1806. A cette époque il fut nommé conseiller d'État et désigné par l'empereur pour aller organiser le royaume de Westphalie, nouvellement créé au profit de Jérôme Bonaparte. Beugnot donna dans cette délicate mission de nouvelles preuves de mérite et de capacité. En i8o<S il devint commis»
saire et ministre des finances du grand-duché de Berg. Les titres et les honneurs allèrent le chercher dans ces fonctions déjà élevées : il devint comte de l'Empire et officier de la Légion-d'Honneur. Beugnot rentra en France en i8i3. II était à Lille préfet par intérim lorsqu'il apprit lesévéuemens de Paris en 1 8 1 4, et la décision du gouvernement provisoire qui le nommait commissaire au département de l'intérieur. Beugnot remplit ce poste jusqu'au i3 mai de la même année, qu'il fut revêtu par Louis XVIll du titre de directeurgénéral de la police.
Les circonstances étaient épineuses. Dans cette carrière toute nouvelle qui s'ouvrait devant lui, Beugnot sut conserverla modération, la tolérance, qui faisaient le fond de son caractère public : il combattit toujours les moyens de rigueur que la police sacerdotale et la police de l'émigration prétendaient mettre à l'ordre du jour. S'il ne fut pas toujours assez puissant pour empêcher des persécutions arcanes, des représailles ténébreuses, il eut du moins l'adresse de pallier en partie le mal que l'on voulait faire. L'administration de Beugnot n'a pas été sans utilité pour la ville de Paris: il sut maintenir la trauquillité ausein d'une cité populeuse dont uue armée envahissante de près d'un demi-million d'hommes venait encore augmenter le bruit, les passions et les orages. Il • tint sévèrement la main à l'observance des réglemens de police qui ont trait à la salubrité et à la
propreté de la ville; enfin, les excellentes mesures qu'il prit lorsque le typhus, apporté par les armées étrangères, éclatait dans les hôpitaux, garantirent la capitale de l'invasion générale de Cette cruelle maladie dont les foyers étaient en quelque sorte attachés à son giron. On a reproché avec trop d'exagération et d'amertume à M. Beugnot d'avoir été le promoteur d'une ordonnance qui, après Un quart de siècle d'oubli, prescrivait la rigoureuse célébration du dimanche et la sus* pension de tous travaux pendant les fêtes de l'Église.
Le plus grand inconvénient de cette mesure était de paraître ridicule : aussi la caricature doitelle prendre seule le soin d'en faire justice^ mal* gré l'exemple puritain des deux pays les plus libres et les plus industriels de la terre, les États- Unis et l'Angleterre, rigides observateurs du jour sacré.
Beugnot quitta le 3 décembre 1814 la direction générale de la police, et, comme jadis M. de Sartines, fut placé à la tête du ministère de la marine.
On a jugé sévèrement et diversement Beugnot.
Sans établir ici une controverse qui n'est pas de notre sujet, nous dirions que cet administrateur, doué d'une grande perspicacité, d'un tact pré* cieux, d'une activité rare et d'un esprit délicat, s'est placé, non pas au premier rang des hommes publics de la France (il n'avait ni assez d'énergie
ni assez de fougueuses convictions pour cela), mais au premier rang de ses fonctionnaires or«ganisateurs. Beugnot a laissé partout où il a été, des traces mémorables de son passage : c'est un éloge que peu d'administrateurs monarchiques ou révolutionnaires ont sii mériter.
Nous avons dit que le comte Beugnot avait fait de brillantes études, et que son esprit y avait en* core puisé de nouvelles forces. Il donna des preuves de cet atticisme dès les premiers jours de la Restauration : c'est lui qui Ait l'auteur de l'inscription placée à la statue d'Henri IV, improvisée sur le Pont-Neuf. Cette inscription était tout à la ibis une louange délicate pour le vaillant chef de la maison de Bourbon, et pour le petit-fils du Béarnais, qui avait le malheur de revenir en France sous le patronage des drapeaux étrangers. La voici :
Ludovico reduce Henricus redivivus.
Beugnot a fait aussi un nombre considérable de mots spirituels officiels. C'est lui qui fitdire au comte d'Artois : ce 11 n'y a rien de changé en fiance, il n'y a qu'un Français de plus. » Il est encore l'âuteur du mot charmant : «Plus de hallebardes», que les* journaux de 182 4 prêtèrent à ce même comte d'Artois, devenu Charles X. Le comte Beugnot était le Rivarol d'une époque dont M. de Marcellus était le Marforio et M. de Talleyrand le Pasquin. Disons, pour ter-
miner, que le comte Beugnot fut véhémentement soupçonné d'être le véritable père de cette charte de i8l4i qui porlait dans le pan de sa robe vir-
mm
la guerr.e.
On sait ce qu'elle a donné.
Le comte Beugnot, bien que né dans les rangs du peuple, bien qu'ayant professé une partie de sa vie des principes sinon démagogiques, du moins empreints d'une démocratie modérée, le comte Beugnot était courtisan par essence : son langage auprès des grands était presque aussi humble, aussi fleuri, aussi métaphorique que celui de M. de Fontanes. k voir le comte Beugnot à la cour des Tuileries sous Bonaparte, à la cour de Westphalie sous Jérôme, à la cour du Louvre sous Louis XVIII, on aurait pu croire à ses manières, à son attitude, à son langage, à ses incessantes mignardises, qu'il avait fait un long apprentissage du métier de courtisan à l'OEil-de-Bœuf sous Villeroy et sous Kichelieu. Bonaparte, qui peignait, comme tous les hommes supérieurs, les gens d'un seul trait, disait de M. Beugnot, qui avait près de six pieds : « Ce diable d'homme est bien grand : comment se fait-il que je sois toujours obligé de me baisser pour lui parler? »
POLICE DE LA RESTAURATION
Dandrj- Martial.
Direcleur-géoérai de la police.
M. Dandré est né en Provence, en 1759, (Tune famille bourgeoise et aisée. Il était conseiller au parlement d'Aix lorsque les premiers symptômes de la révolution éclatèrent. Envoyé aux états-généraux parle bailliage d'An tibes, il se montra, lors de la transformation de cette réunion politique en Assemblée Nationale, l'adversaire le plus ardent, le plus acharné de ceux qui voulaient saper les bases du trône en ébranlant les plus solides appuis de la monarchie. M. Dandré n'était point un orateur comme Cazalès, comme Barnave, encore moins comme Mirabeau et l'abbé Maury, mais il parlait avec une grande facilité, et son esprit pénétrant et méditatif dominait une question et prévoyait <le plein saut tous les faits
qui devaient découler d'une grande mesure politique. Le duc d'Orléans (depuis Égalité), ayant offert de renoncer aux prérogatives que l'Assemblée attachait au titre de prince , Dandré lui dit qu'il n'avait pas le droit de renoncer au trône , ni pour lui % ni pour ses en/ans, ni pour ses créanciers.
Il n'était assurément pas possible de lancer du haut d'une tribune des prédictions qui dussent se trouver plus en harmonie quarante ans plus tard avec les événemens accomplis. L'opinion dont M. Dandré était le défenseur et l'organe n'eut bientôt plus de représentant dans les conseils de la nation. Il disparut donc de la lice, mais son activité dévorante eut bientôt besoin d'jun nouvel aliment. Il fonda un commerce considérable d'épiceries, et en quelques mois il se créa une clientèle et des relations si considérables et si étendues qu'on inspira quelques craintes au gouvernement sur la nature des correspondances que l'ancien législateur, devenu épicier, pouvait entretenir avec l'étranger sous le prétexte de faire arriver dans ses magasins de la rue de la Verrerie des cafés, des indigos, des sucres et des savons. Les gouvernails profitèrent de l'avis, et M. Dandré, signalé au peuple comme un accapareur (c'était le terme consacré), fut pillé, dévasté, poursuivi et obligé de quitter Paris et la France et de chercher un refuge en Angleterre.
Ceci se passait en 1793. A Londres, M. Dandré
se ha avec l'homme qui , Méphistophélès politique, a tant de fois décidé dans des circonstances si diverses et souvent suprêmes du sort et des destinées de la France : Tallevrand! Le résultat de l'union de ces deux personnages resta un mystère. Ce qu'on peut seulement inférer, c'est que M. de Talleyrand, homme un, astucieux , hypocrite, mais pusillanime aussi et craintif lorsqu'il s'agissait d'agir et de mettre les couteaux au vent fut heureux de trouver dans M. Dandré un homme de* eceur, d'intrépidité, d'une présence d'esprit admirable, et qui eût pu prendre pour devise celle que beau m a reliais donne à Figaro : consiiiis rna~ nuque, M. de Talleyrand resta, à cette époque, le machiniste en chef, le combinateur par exceU lence ; M. Dandré prit le rôle qui lui convenait le mieux, celui d'homme d'action.
• Ce pacte conclu, M, Dandré part pour l'Allemagne : on le voit tour à tour, de 1 794 à 1 796, à Vienne, à Bade, à Augsbourg, à Berhp, à Lubeck, a Dresde et à Stuttgard. En 1797, il pénètre en France et vient à 'Paris en qualité d'émissaire de Louis XV M, 11 se fait nommer au Conseil des çinq-cents, s'y trouve au 18 fructidor et devient l'une des premières et des principales victimes dç cette nouvelle journée des dupes. 11 prend la fuite, retourne en Allemagne et ne cesse de se livrer dans les différent Etats qu'il habite aux négociations et aux intrigues pour le compte, de la maison de Bourbon.
Bonaparte le regardait comme un homme dangereux : aussi, premier consul ou empereur, refusa-t-il constamment la radiation de M. Dandré de là liste des émigrés. Et cependant deux fils de M. Dandré servaient avec distinction dans Pélat-major d'un maréchal de l'Empire. Mais Bonaparte, en récompensant la bravoure et les services des enfans, persistait à tenir le père dans un exil forcé.
M. Dandré était en Hongrie, s'occupant encore probablement de commerce ou de négociations diplomatiques, quand il apprit les événemensde 1 8 1 4- H revint aussitôt à Paris, fut d'abord nommé intendant des Domaines delà couronne, puis directeur-général de la police du royaume, poste qu'il conserva jusqu'au retour de l'île d'Elbe.
Il faut l'avouer ici, cet homme qui avait montré ' dans mille occasions périlleuses , dans mille circonstances différentes, un génie d'à-propos, une perspicacité, une énergie peu communes, sembla s'éteindre et s'annihiler dans le poste que la confiance de celui pour lequel il avait long-temps conspiré lui avait donné. Le directeur-général de la police ne sut rien des menées, des nombreuses trames qui déterminèrent le débarquement au golfe Juan. Il ne fut pas même le premier averti de cet événement , et le roi n'en fut instruit que par une lettre d'une maison de commerce qu'on lui mit sous les yeux.
L'administration de M. Dandré ne fut donc profitable sous aucun rapport à la maison de Bourbon. En voyant ce fonctionnaire, placé en quelque sorte en vedette pour veiller à la sûreté intérieure, rester dans une inaction complète lors des événemens qui, au mois de mars i8i5, ramenèrent Napoléon sur la terre de France, on est forcé de regarder ce grand événement comme providentiel en quelque sorte dans sa spontanéité, ou de faire partager au directeur-général de la police le stigmate de blâme justement infligé à tous les membres de la haute administration de cette époque.
Après le second retour des Bourbons, M. Dandré rentra à l'intendance des Domaines de la couronne, où il fut remplacé en 1 8 1 7 par le marquis de La Maisonfort, qui lui-même avait été chargé intérimairement de la police, lorsqu'en 1814 le comte d'Artois avait précédé à Paris, sous le titre de lieutenant-général du royaume, l'arrivée de Louis XVIII.
M. Dandré est mort en 1826, retiré dans sa famille avec une fortune plus que modeste.