POLICE DES CENT-JOURS
M. Ré\l (le comte).
Préfet de police du 20 mars au 2 juillet 181 S.
M. Real, originaire d'une famille de la petite bourgeoisie , est né au village de Chatou , près Paris, le a8 mars 1 757. Après avoir fait ses études au collège Maxarin et à celui de Louis-le-Grand, ainsique Robespierre, Camille Desmoulins, F. Raisson et nombre d'autres hommes marquans de la Révolution, il se consacra à la carrière judiciaire et traita d'une charge de procureur au Châtelet. Les événemens de juillet 1789 le surpVirent dans cette position.
Son entrée aux Jacobins mérite d'être rapportée : il avait rédigé un projet de réunion en société des hommes les plus propres à écrire l'histoire, non des rois, mais du peuple. Quelques amis, entre autres Millin, avaient eu connaissance
de ce projet. On convint de se réunir, pour le soumettre à l'examen, chez le marquis de Villette. On s'occupaitdéjà de le discuter, lorsque M. Noël, plus tard inspecteur-général de l'Université, arriva, et fit suspendre la discussion pour entretenir l'assemblée d'une brochure qu'on venait de publier : c'était une pétition présentée à l'Assemblée nationale par les artistes de l'Opéra , dont oh s'amusa beaucoup.
Jeune , entraîné par les éloges qu'on donnait à l'auteur inconnu, M. Réal avoua que c'était lui qui avait écrit cet opuscule.
En sortant de cette réunion, M. Noël le conduisit à sa société, où il le fit recevoir. Ce fut ainsi que Réal commença sa carrière politique.
Jusqu'au retour de Varennes (26 juin 1791), cette société s'occupait des affaires publiques; mais elle ne se composait à cette époque que de propagateurs et de défenseurs des principes.
Le 3 juillet suivant, jour où l'on devait traiter des questions relatives au trône, dans des discours préparés par plusieurs orateurs , Billaud- Y are unes précéda M. Réal à la tribune.
Billaud, avec sa perruque plate et son teint blême, ne disposait pas favorablement ses auditeurs. Cependant il crut pouvoir s'expliquer avec franchise : il demanda l'abolition de la royauté et l'établissement d'une république.
Des murmures lui prouvèrent aussitôt qu'il s'était trompé suf* l'esprit qui animait encore la
société. Le mécontentement alla même si loin, qu'on le fit descendre violemment de la tribune.
M. Real s'avança alors. Un ami lui recommanda, à l'oreille, d'être plus bref, et surtout d'exposer ses vues avec moins de crudité.
Plusieurs des idées de iM. Réal avaient quelque analogie avec celles de Billaud; mais, outre que la forme pouvait permettre de les entendre, l'orateur fit sentir, qu'en admettant la nécessité déjuger le roi, l'assemblée législative exerçant une puissance égale à celle du prince, et deux puissances égales ne pouvant se rendre juges Tune de l'autre , il fallait soumettre la question aux électeurs des quatre-vingt-trois départemens, et les inviter à donner leur avis sur les imputations dont le souverain était l'objet.
Le discours de M. Réal fut couvert d'applaudissemens; on en vota, par acclamation, l'impression et l'envoi dans les départemens.
Ces deux faits nous ont semblé de nature à caractériser les Jacobins aux premières années de cette société célèbre.
La seconde assemblée nationale vit naître trois partis : les Girondins, les Robespierristes , les Dantonistes. M. Réal appartint au premier; aussi les élections, alors girondines , lui devinrent-elles favorables : il fut nommé, le 17 août 1792, accusateur public près le tribunal extraordinaire créé le même jour pour instruite sur les faits relatifs à l'événement dû 10. C'est ce tri-
bunal que, plus tard, Fouquier-Tinville et ceux dont il était l'instrument firent servir à leurs passions politiques. «Toutefois, dit la Biogmphie des Hommes vivons , de Michaud, avec son exagération habituelle, il serait injuste de comparer M. Real à cette espèce de monstres qui n'avaient de riiomme que les formes extérieures. Ce révolutionnaire a beaucoup d'esprit, même un esprit agréable, et il ne semble pas appartenir à sa barbare faction... »
Le tribunal extraordinaire n'existant plus, les électeurs nommèrent M. Réal substitut du procureur de la commune de Paris : cette dernière magistrature était occupée par Chaumette* Elle devait être confiée à Chambon; mais les Cordeliers, déjà puissans, forcèrent les Girondins à une concession, et Chaumette fut choisi par préférence à Hébert ( le père Duchesne ).
Bientôt quatre partis se présentèrent le combat : ceux de Brissot et de Vergniaud, ceux de Danton et de Robespierre. Vainqueurs dans la lutte le 3 1 mai, Danton et Robespierre usèrent de la victoire sans mesure : ils proscrivirent les Brissotins, les Girondins, et avec eux des députés qui ne leur appartenaient pas.
Dénoncé, en l'an II, comme partisan de la liberté indéfinie de la presse et ennemi des comités, Réal fut arrêté quelque temps avant la mort de Danton et de Camille Desmoulins, et enfermé au Luxembourg.
Le 9 thermidor rendit M. RéaJ à sa famille, et le décida à s'attacher au parti thermidorien, qui lui paraissait le plus propre à assurer les intérêts du pays.
Ce fut alors qu'il se fit défenseur officieux, ce qui ne l'empêcha pas de suivre la société des Jacobins, où, l'un des premiers, il se prononça avec une telle énergie contre les crimes de quelques proconsuls, que lorsque Carrier fut traduit devant le tribunal révolutionnaire régénéré, il récusa plusieurs jurés, sur le seul soupçon qu'ils étaient liés avec Réal.
M. Réal établit, de concert avec Méhée, le Journal des patriotes de 89, dirigé contre tous les fauteurs d'excès. Malgré le succès de cette entreprise, son créateur l'abandonna bientôt, pour s'occuper de l'affaire de Tort de la Sonde, et sans doute aussi parce qu'à cette époque il fut nommé historiographe de la République par le Directoire.
Les membres du comité révolutionnaire de Mantes, mis en jugement, la tête couverte encore du sang de leurs compatriotes, prièrent M. Réal de se charger de leur défense. A l'exception de Carrier et de Grand-Maison, le défenseur, qu'on blâma beaucoup d'avoir prêté sa voix à de pareils accusés, parvint à les sauver tous, en faisant valoir avec beaucoup d'art et de chaleur ce moyen au moins bizarre, que leurs crimes ri avaient pas été commis dans des intentions contre-révolutionnaires.
L'affaire de Tort de la Sonde, dans laquelle il déploya une rare énergie, servit mieux sa réputation. Vers la fin de 1795, le Directoire avait dénoncé ce personnage, qu'il accusait de correspondance avec l'ennemi. Acquitté au tribunal révolutionnaire, sur la défense de M. Real, il fut conduit à Bruxelles par suite d'un arrêté du Directoire; M. Réal l'y suivit, et l'enleva une seconde fois à ces nouvelles poursuites judiciaires.
Une cause dans laquelle M. Réal montra un véritable talent, fut celle des individus compromis dans la conspiration de Babœuf. 11 alla les défendre à la haute-cour de Vendôme, et parvint à faire déclarer qu'il n'y avait pas eu de conspiration. Mais l'accusateur public, Viellard, manœuvra avec tant de succès, qu'il obtint des mêmes jurés qui avaient prononcé l'absolution, et la même nuit, la déclaration que les accusés avaient publié des pamphlets contre-révolutionnaires : c'est pour ce délit econdaire que l'on condamna à mort Babœuf et Darthé. Tous deux s'étant poignardés en entendant leur condamnation , on les conduisit à la guillotine, l'un mourant et l'autre mort.
Aux élections du mois de mai 1798, les amis de M, Réal essayèrent de le porter au Conseil des Cinq-Cents; mais le ministre Merlin, alors directeur, paralysa leurs efforts. Celui-ci ayant succombé lui-même lors du mouvement du 3o prairial an VU (18 juin 1799), M. Réal fut nommé
commissaire du gouvernement près du département de laSeine.
M. Réal prit une part active à la révolution du • 1 8 brumaire, et fut immédiatement nommé conseiller d'État.
A.u mois de mars 1804, le nommé Querelle, qui venait d'être condamné à mort, avait écrit pour demander à faire particulièrement des déclarations. Le premier consul, sans penser que cet homme eût à communiquer des secrets de quelque importance, et guidé seulement par un sentiment de pitié, chargea M. Réal de l'entendre : quelques heures après, le premier consul avait une parfaite connaissance du projet de Georges , envoyé d'Angleterre en France pour l'assassiner.
Chargé des interrogatoires et de tous les détails de la première instruction de cette conspiration de Georges Cadoudal, M. Réal fut nommé chef du premier arrondissement delà police générale de l'empire, qu'il conserva jusqu'en 1 8 14-
M. Réal, lors de l'exécution du duc d'Enghien, joua un rôle que l'histoire ne peut apprécier faule de documens certains; il paraîtrait cependant en avoir ignoré la résolution. Lors de la conspiration Mallel, il était dans son hôtel, formant le coin des rues de Bourbon et des Saints-Pères, au moment où les conjurés s'emparaient de M. le duc de Rovigo. Entendant le bruit que faisaient les soldats, il envoya un domestique s'informer de la cause de
ce bruit. Le domestique demanda à passer, de la part de M. le comte Real. On lui répondit : Il n'y a plus de comte. M. Réal apprit qu'on arrêtait M. Je duc de Rovigo; il devina aussitôt la conspiration, et, s'adressantà M. Rolland, son secrétaire intime, il lui dit : Commençons par nous mettre hors de cour. En effet, ils sortirent peudan t qu'on mettait les chevaux à la voiture, et se rendirent chez rarchichancelier Cambacérès. M. Réal revint ensuite au ministère, où il fit arrêter Lahorie.
La première Restauration le laissa à la vie privée.
Au retour de l'île d'Elbe, le 20 mars, le comte Réal ne se présenta point au château; Napoléon le fit appeler, l'entretint particulièrement, et le garda jusqu'à minuit : le lendemain il était préfet de police, fonctions qu'il exerça jusqu'au a juillet, époque à laquelle la commission du gouvernement le fit remplacer par M.Courtin, sur sa demande, dit l'arrêté, et attendu sou indisposition.
Compris dans l'ordonnance du 24 juillet 1 8 1 5 , il se retira à Bruxelles, puisa Anvers, 011 M. l)ecazes lui lit demander quelques papiers secrets.
Bientôt cependant l'ambassadeur La Tour-du- Pin réclama son éloignement, et force lui fut de quitter des lieux où du moins il entendait parler la langue de son pays, pour se rendre à New-York, où il établit une fabrique d'épuration d'huiles, une brasserie et un atelier de teinture.
En 1818, M. Decazes fit décider le rappel de M. Real, qui toutefois ne rentra en France qu'en mai 1827.
Après la révolution de i83o, son nom fut souvent mis en avant, et les journaux annoncèrent en différentes occasions que le choix du roi Fallait porter à la Préfecture de police. 11 n'en fut rien cependant , et dans les premiers mois de i835 il mourut sans être sorti delà vie privée, laissant en portefeuille des papiers précieux , dont sa famille n'a laissé publier que la partie la moins importante, sous le titre de Souvenirs d'un conseiller d'Etat.