La Régente, sœur du Roi. [N'" de ^aut
Protestation de MM. Caret et Laval et du sieur Vincent.
Par-devant nous J. A. Moërenhout, consul des États-Unis, pour 0-Taïti, pour les autres îles de la Société, etc., sont comparus :
MM. François Caret, Louis-Jacques Laval, prêtres et missionnaires, et le sieur Antoine Vincent, charpentier-mécanicien, également Français de nation ;
Lesquels ont, par ces présentes, déclaré comme il suit :
Qu'ils sont venus de l'île de Gambier à 0-Taïti dans une petite goélette portant le pavillon d'0-Taïti et appartenant au nommé William Hamilton, capitaine de ladite goélette, résidant et domicilié en la même île d'0-Taïti ; qu'ils arrivèrent et débarquèrent le 20 novembre dernier au côté est deFîled'O-Taïti, d'où ils vinrent à pied jusqu'à la place où ils se trouvent en ce moment, nommée Papéiti, au côté nordouest de la même île ; que là, des hommes se disant envoyés de Pomaré, reine d'0-Taïti, vinrent leur signifier qu'ils devaient quitter l'île ; qu'eux, les susdits Français, ayant des raisons (d'après les déclarations de quelques chefs et de plusieurs autres Indiens) pour croire que ces ordres venaient plutôt de la part du missionnaire anglais Pritchard que de la part de la reine d'0-Taïti, demandèrent à voir cette dernière, et que le 25 du même mois de novembre, les susmentionnés MM. François Caret et Louis- Jacques Laval, furent à Papaoa, où ils virent la reine ; mais que là se trouvait aussi ledit missionnaire anglais Pritchard, qui ne voulut point quitter quoiqu'il en fût sollicité ; qu'eux, les deux susdits Français, informèrent alors la reine de l'objet de leur visite à 0-Taïti, et lui offrirent la somme exigée par la loi pour tout étranger qui veut s'établir en cette île ; mais que la reine, toujours influencée par la présence et les discours du susdit mission-
naire anglais, refusa d'accepter cette somme à ces conditions ; qu'eux, les susdits Français, MM. François Caret et Louis-Jacques Laval, lui offrirent alors ce même argent et quelque chose de plus comme un présent, et qu'alors la reine le reçut, malgré les efforts du missionnaire anglais pour l'en empêcher.
Lesdits exposants déclarent de plus qu'ils furent cités depuis à comparaître à une assemblée publique où de nouveau il leur fut signifié qu'ils ne pouvaient séjourner ni rester à 0-Taïti, et qu'ils devaient retourner à l'île de Gambier dans la même goëlette sur laquelle ils étaient venus ; qu'eux, lesdits exposants, répondirent qu'ils ne voulaient point partir, parce qu'ils croyaient qu'il était injuste de les expulser de la sorte ; qu'ils n'admettaient point la loi sur laquelle on s'appuyait, la croyant illégale et contraire au droit des gens, et étant convaincus que l'ordre de leur expulsion même n'était qu'un acte arbitraire de la part du missionnaire anglais Pritchard ; qu'eux, les exposants, devaient effectivement croire que cela était ainsi, d'autant plus que plusieurs des chefs et le plus grand nombre des Indiens avec qui ils ont communiqué, leur avaient constamment déclaré qu'ils désiraient qu'ils restassent avec eux, et que les persécutions et l'ordre de quitter l'île n'émanaient point de la souveraine et étaient contraires aux vœux de la plupart des chefs et de presque tout le peuple de l'île. Ils refusèrent de s'y soumettre, et demandèrent à rester jusqu'à l'arrivée d'un bâtiment de guerre, afin d'avoir des juges compétents pour décider dans leur cas.
De son côté, le sieur Antoine Vincent déclare qu'il avait pris son passage à Valparaiso, sur la goëlette Olive blanche, portant le pavillon d'0-Taïti, qu'il paya 130 piastres pour son passage à bord de ladite goëlette de Valparaiso pour et jusqu'à 0-Taïti, qu'il changea et quitta le bâtiment à l'île de Gambier pour des raisons de désatisfaction ; qu'il vint ensuite, comme il a été dit auparavant, sur la même petite goëlette, avec MM. François Caret et Louis-Jacques Laval jusqu'à 0ïaïti, où il lui fut réclamé et où il paya de nouveau à William Hamilton, capitaine et propriétaire de ladite goëlette, la somme de 70 piastres pour son passage de l'île de Gambier jusqu'à 0-Taïti. Qu'à son arrivée à 0-Taïti, il lui fut également signifié l'ordre de quitter l'île ; que cependant les chefs Stoli, Pafai et Water consentirent depuis à ce qu'il restât, et lui permirent de débarquer ses effets, ses outils, et autres objets ; qu'il alla voir la reine, à qui il offrit les 30 piastres exigées par la loi et qu'elle les accepta, et qu'ayant rempli tovites les formalités voulues, ayant le consentement des principaux chefs, et de la reine, il se croyait en droit de rester dans l'île, et pour cela avait dé-
PIÈCES JUSTIFICATIVES o23
barque tous ses effets et se préparait à commencer à travailler, quand, par les machinations du missionnaire anglais Pritchard, de nouveaux obstacles furent élevés, puisque son argent lui fut rapporté parle chef Water et trois ou quatre autres Indiens qu'il croit pouvoir considérer comme les agents dudit missionnaire Pritchard, et qui se comportèrent de la manière la plus brutale pour le forcer à reprendre cet argent.
Les trois exposants déclarent de plus, que croyant leur expulsion de ce pays illégale, contraire aux lois de l'île même, contraire au droit des gens, cruelle et arbitraire, ce n'est pas volontairement qu'ils s'y soumettent, qu'ils protestent d'avance, comme par les présentes, contre toutes les mesures qu'on prendra pour les expulser de l'île. Que s'ils sont forcés à bord de la petite goélette sur laquelle ils sont venus, ou à bord de tout autre bâtiment qui n'est point de leur choix, ils rendent les capitaines et les propriétaires desdits bâtiments, ainsi que la reine d'0-ïaïti, et le gouvernement d'0-Taïti, responsables envers la France de leur vie et de tout ce qui pourrait arriver de fâcheux à leur personne et à leur propriété, et même, comme citoyens français, ils rendent ce dernier, le gouvernement d'0-Taïti, responsable de toute violence qu'on oserait exercer sur leur personne.
Le sieur Antoine Vincent déclare de plus, et en particulier, qu'ayant été amené de Valparaiso par un bâtiment portant le pavillon d'0-.Taïti, et appartenant à des personnes résidant à 0-Taïti, et ayant payé passage de Valparaiso jusqu'à la dernière île, il rend ledit gouvernement responsable du montant de son passage, de tous dommages et pertes provenant et à lui occasionnés par ledit voyage, et par l'injuste expulsion de l'île après y avoir été amené par des résidents et par des bâtiments sous pavillon d'0-Taïti, et cela, soit pour la perte de son temps, soit pour ses frais et dépenses, soit pour les dommages de ses outils, de ses effets, etc.
Desquelles déclarations j'ai fait le présent protêt, que j'ai signé, après lecture, avec les exposants, et j'ai apposé le sceau de ce consulat, ce huitième jour de décembre de l'an mil huit cent trente-six.
Signé: François Caret (vice-préfet apostolique), Louis-Jacques Laval (missionnaire apostolique), L. Vincent, et S. A. Moerenhout.
Otaheiti 15 août 1837.
A Sa Majesté la Reine d' Otaheiti.
J'ai reçu une lettre de M. Pritchard où il me dit que votre Majesté ne veut point me permettre de débarquer en cette île. Je prends la liberté d'adresser la présente à Votre Majesté pour la prier de vouloir bien me dire quelles peuvent être les raisons pourquoi on me refuse, chaque jour des Anglais débarquent en cette île, tandis qu'on refuse à tous les Français. Votre Majesté s'est elle déclarée ennemie de la France et des Français ? ou dans le cas présent y a-t-il quelques raisons qui me regardent personnellement et pour lesquelles on me refuse. Je prie Votre Majesté de vouloir bien me répondre et de signer la lettre de sa main. En cas de silence je me croirai autorisé de rester dans cette île.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Signé: Boudu.
(Traduction).
Tahiti 16 août 1837.
M. Boudu,
Voici la réponse de la Reine à ce que vous lui avez écrit. Vous ne pouvez rester à Otaheiti, vous n'y pouvez rester d'aucune manière, allez d'où vous venez, allez où vous voulez, restez où vous l'aimez le mieux, mais que ce ne soit pas à Otaheiti. C'est tout ce que j'ai à dire
à vous.
(Signé) Pomare.
M. le consul Pritchard au comte d'Aberdeen. (Extrait.)
Sydney Newsouth-Wales, 8 décembre 1842.
J'ai l'honneur d'informer Votre Seigneurie qu'hier, à mon arrivée ici, je reçus la nouvelle que les Français avaient pris possession de trois îles aux Marquises, et de Taïti et d'Eimeo, aux îles de la Société.
Je compte mettre à la voile pour Taïti dans peu de jours, et à mon arrivée, j'enverrai à Votre Seigneurie un rapport sur l'état dans lequel j'aurai trouvé les choses.
M. le consul Pritchard au comte d'Aberdeen. Reçu le 4 août. (Extrait.)
Consulat anglais à Taïti, le 13 mars 1843.
J'ai riionneur d'instruire Votre Seigneurie, que je suis arrivé à Taïti le 25 février à bord du vaisseau de S. M. la Vindictive. A mon arrivée, j'ai trouvé la Reine Pomaré à 8 milles environ de cette place, chassée de sa résidence ordinaire par les continuelles menaces de la part des Français de faire feu contre elle. Sous la protection du Commodore Nicholas, sur le vaisseau de S. M. la Vindictive, la reine Pomaré est rentrée dans sa résidence. Le commodore Nicholas et moi, nous nous sommes efforcés de conformer notre conduite aux promesses réitérées d'assistance et de protection données par le gouvernement anglais à la reine Pomare. Permettez-moi de renvoyer Votre Seigneurie à la lettre de M. Canning, en date du 3 mars 1827, au feu roi de Taïti : « S. M. m'ordonne de vous dire que, bien que la coutume de l'Europe lui défende d'acquiescer à vos vœux sous ce rapport (il s'agissait d'arborer le pavillon anglais), il s'estimera heureux de donner à vous et à vos domaines toute la protection que peut accorder S. M. à un pouvoir ami, à une si grande distance de son royaume.
La dépêche de Lord Palmerston, en date du 9 septembre 1841, est conçue dans le même sens. « Vous assurerez la reine Pomaré que la Reine sera toujours prête à prendre en considération toutes les représentations que voudra faire la Reine Pomaré. Elle sera charmée de donner la protection de ses bons offices à la Reine Pomaré dans tous les différends qui pourraient survenir entre cette Reine et toute autre puissance. Les instructions données par Votre Seigneurie le 30 juillet 1842 répètent l'expression de ce même sentiment. A l'occasion de votre retour à votre poste à Taïti, il serait bon que vous pussiez prouver aux autorités exerçant le gouvernement dans ces îles, que le gouvernement de la Reine continue à prendre le même intérêt à leur prospérité. Votre Seigneurie comprendra que la Reine Pomaré est dans une situation vis-à-vis d'une autre puissance qui l'engage à demander à la Grande-Bretagne l'accomplissement des promesses de protection à elle faites de temps à autre.
M. Addington à sir John Barrow . (Extrait.)
Foreign-Office, le 11 juillet 1843.
En présence de la marche qu'a imprimée aux affaires, dans l'Océan Pacifique, la prise de protectorat des îles de la Société par les Fran-
çais, il paraît extrêmement désirable à lord Aberdeen d'envoyer, sans perte de temps, au commandant des forces navales de S. M. dans rOcéan Pacifique, des instructions destinées à lui expliquer les vues et les intentions actuelles que ce nouvel état de choses a suggérées au gouvernement de S. M. et qui devront lui servir de règle de conduite.
Le gouvernement de S. M., bien qu'il n'ait pas reconnu à la France le droit de prendre et d'exercer un protectorat sur les îles de la Société, n'a cependant pas l'intention de mettre ce droit en question.
Il paraîtrait certain, d'après différents rapports reçus par le gouvernement de S. M., relativement aux négociations qui ont eu pour résultat l'abandon, par la Reine de ïaïti, d'une portion de son autorité souveraine, que cette cession a été obtenue en partie par l'intrigue, en partie par l'intimidation. Mais néanmoins, quel que soit le sentiment auquel la reine Pomaré ait obéi, l'abandon de sa part a été volontaire et accompagné de toutes les formes. 11 semble donc au gouvernement de S. M. qu'indépendamment d'autres considérations, il n'y a aucun motif suffisant, à raison du défaut de formalité, pour nier la validité de cette cession, quelque favorablement que le gouvernement de S. M. puisse être et soit réellement disposé en faveur de la Reine Pomaré, et quelque grand que soit son regret de la voir réduite à la sujétion par une puissance étrangère. En conséquence, dans les communications qui ont eu lieu entre les gouvernemens anglais et français, relativement aux îles de la Société, depuis que la prise partielle de souveraineté sur ces îles par les Français a été connue, le gouvernement de S. M. n'a élevé aucune réclamation. 11 s'est borné à insister pour faire respecter les sujets anglais dans ces îles, et pour obtenir du gouvernement français l'assurance positive qu'une égale protection serait accordée aux missionnaires protestans et catholiques romains qui s'y trouvaient établis.
En conséquence, le gouvernement de S. M. désire que les commandans des forces navales de S. M. qui visiteront les îles de la Société ne fassent aucune difficulté de saluer le pavillon introduit par l'amiral français. Il désire également qu'on ne conteste en aucune manière le droit des Français d'exercer l'autorité dans ces îles, concurremment avec la souveraine.
Le consul de S. M. à Taïti recevra l'ordre d'observer de près la conduite des autorités françaises relativement aux missionnaires protestans et à la liberté du culte religieux dont jouissent les sujets anglais dans les îles de la Société. Dans le cas où le gouvernement fran-
çais viendrait à s'écarter de la ligne de conduite qu'il a pris l'engagement solennel de suivre à cet égard envers les sujets anglais, le consul devrait en informer le gouvernement de S. M.
Dans l'état des choses, lord Aberdeen regarde comme indispensable que les bâtimens de guerre de S. M. fassent désormais de plus fréquentes visites aux îles de la Société. Ils tiendront ainsi éveillé, dans les chefs comme dans les naturels de ces contrées, le sentiment de respect qu'ils ont toujours été disposés à accorder au pavillon anglais, et ils maintiendront, par des relations constantes et personnelles, l'influence que le nom et le caractère anglais ont acquise dans cette partie du monde.
Lord Aberdeen à Lord Cowley. (Extrait.)
Foreign-Ôfflce, le 25 août 1843.
Le gouvernement de S. M. n'a pas l'intention de s'opposer, en aucune manière, au nouvel état de choses établi dans les îles de la Société, et il a déjà prévenu l'amirauté de son désir d'accorder, sans difficulté, le salut au pavillon substitué par l'amiral français à l'ancien pavillon de Taïti.
Cependant, en égard aux relations anciennes et amicales qui subsistent entre la Grande-Bretagne et les îles de la Société, depuis leur première découverte par un navigateur anglais, en égard aux bons offices que le gouvernement anglais a promis à ces peuples en diff'érentes occasions, et en raison du fait même de la conversion et de la civilisation de ces îles par les missionnaires anglais, le gouvernement de S. M. se regarde comme entièrement autorisé à intercéder auprès du gouvernement français, afin d'assurer à la Reine infortunée de ces îles toute la liberté compatible avec les restrictions qu'elle s'est imposées, et d'obtenir particulièrement pour elle protection contre le rigoureux traitement auquel elle a été soumise.
Il faut espérer qu'à l'avenir, le gouvernement français mettra un terme à de pareils excès ; la nation française serait la dernière, nous en sommes persuadés, à exercer ou à tolérer une conduite insultante dans un cas semblable.
Quant aux missionnaires anglais des îles de la Société, l'assurance déjà donnée au gouvernement de S. M. par le gouvernement de France sur l'entière liberté dont les missionnaires jouiront dans l'exercice de leurs fonctions religieuses est une garantie suffisante. Ces hommes
estimables jouiront de la liberté qui leur est si solennellement promise.
Le gouvernement de S. M. se regarde comme engagé par toutes les considérations d'honneur national et de justice, à soutenir les missionnaires protestans des îles de la Société ; et il ne saurait admettre que le changement récemment survenu dans ce pays, ait altéré ou affaibli en rien cette obligation. Le gouvernement de S. M. conseillera sans cesse à ces hommes pieux et exemplaires de se soumettre paisiblement à l'ordre de choses établi, et d'exhorter la Reine, ses chefs et ses sujets, à observer la même prudence dans leur conduite; mais le gouvernement de S. M. regardera toujours ces soutiens des doctrines protestantes, comme ayant droit à toute la protection que S. M. peut convenablement leur accorder.
Votre Excellence communiquera cette dépêche à M. Guizot.
M. Guizot au comte de JRohan-Chabot. — (Communiqué au comte d'Aberdeen le 23 septembre.) — (Extrait.)
Paris, le 11 septembre 1843.
J'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , le 21 août,pour me donner connaissance des explications que vous avez eues avec lord Aberdeen au sujet de Taïti. Lord Cowley m'a communiqué, de son côté, une dépêche que lord Aberdeen lui a écrite le 25 sur cette question, et dont vous trouverez ci-joint copie.
Le cabinet de Londres nous renouvelle l'assurance qu'il n'entend pas mettre en question notre établissement dans ce pays; il nous annonce qu'il a donné les ordres nécessaires pour qu'à l'avenir les navires anglais ne fassent pas difficulté d'y saluer le pavillon substitué par M. l'amiral Dupetit-Thouars à l'ancien pavillon du gouvernement local. Ces déclarations sont complètement satisfaisantes.
11 est tout à fait inexact que nos griefs contre le gouvernement de la Reine Pomaré fussent de frivoles prétextes mis en avant pour justifier les exigences qui ont amené sa soumission à l'autorité du Roi, Les vexations exercées par ce gouvernement contre les sujets français, son impuissance à maintenir l'ordre public, les inconvéniens qui en résultaient pour tous les étrangers séjournant ou abordant à Taïti, sont des faits notoires et évidensqui appelaient impérieusement une énergique intervention. L'adhésion donnée par les résidens anglais, par les missionnaires eux-mêmes, aux mesures de notre amiral, ne peuvent laisser aucun doute à cet égard ; je joins ici copie de leurs propres lettres.
Quant aux motifs qui ont déterminé la reine Pomaré à demander le protectorat du Roi, au lieu de nous accorder simplement la satisfaction qui nous était due, et à l'influence qu'ont pu exercer sur elle les mécontentemens et l'attitude menaçante des chefs de l'île, c'est ce que nous n'avons pas à rechercher. Il nous suffit que tout, dans ce qui s'est passé, ait été aussi régulier dans la forme que juste et légitime au fond. Si, depuis, la reine Pomaré, et peut-être même quelques-uns des chefs qui nous avaient appelés, cédant à des suggestions étrangères, ont paru vouloir revenir sur leur consentement, on ne prétendra [sans doute pas que notre politique doive se subordonner à de pareils caprices. Le Roi a accepté le protectorat qu'on lui offrait. Nous avons envoyé les forces nécessaires pour en assurer l'exercice ; nous maintiendrons unétat de choses auquel le gouvernement britannique a déclaré et déclare encore qu'il ne fait aucuneobjection. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'indépendamment de leur fidélité à remplir les engagemens pris envers la ^Reine Pomaré, les autorités françaises la traiteront toujours avec les égards qui lui sont dus.
Tel est, Monsieur, la véritable situation des choses. Quant aux inquiétudes que lord Aberdeen laisse entrevoir par rapport à l'avenir des missionnaires protestans, les explications verbales dans lesquelles vous êtes entré avec lui ne peuvent laisser lieu, pour lui, à aucune inquiétude. Nous pensons, comme lord Aberdeen, que les torts individuels d'un missionnaire ne sauraient avoir pour effet d'enlever à ses confrères les droits qu'ils ont à la protection du gouvernement du Roi. Certainement aussi il reconnaît avec nous que la qualité du missionnaire ne saurait protéger contre une juste sévérité celui qui s'en ferait une arme pour attaquer l'ordre établi, soit par la violence, soit par l'intrigue. Le zèle religieux, même sincère, n'aurait jamais dû, et ne peut en aucun cas, de nos jours, servir de voile, de justification et de sauvegarde à de coupables machinations contre les gouvernemens.
P. S. Vous voudrez bien donner lecture de cette dépêche à lord Aberdeen, et vous voudrez bien lui en laisser copie.
Le comte d' Aberdeen à M. le consul Pritchard. (Extrait.)
Foreign-Office, le 25 septembre 1843.
J'ai reçu votre dépêche du 13 mars dernier, par laquelle vous m'annoncez votre arrivée à Taïti sur le vaisseaii de S. M. la Vindictive.
Vous semblez avoir complètement mal interprété les passages des lettres de M. Canning et de lord Palmerston que vous citez dans votre
dépêche à l'appui du principe d'intervention active, de la part de la Grande-Bretagne, en faveur de la Reine Pomaré contre la France.
Il est évident, par la teneur entière de ces lettres, que le gouvernement de S. M., à cette époque, n'était pas disposé à intervenir activement en faveur de la souveraineté des îles de la Société, bien qu'il lui offrît volontiers la protection et les bons offices qu'il pouvait convenablement lui accorder sans une intervention active. Mais il n'est pas supposable que le gouvernement de S. M., au moment même où il refusait de prendre les îles de la Société sous la protection de la couronne anglaise, pût avoir l'intention de s'engager à interposer ses bons offices en faveur de sa souveraine, de manière à s'exposer à la presque certitude d'une collision avec une puissance européenne.
Le gouvernement de S. M. déplore sincèrement l'aftliction et l'humiliation que la Reine Pomare a souffertes ; il désire même faire tout ce qui sera en son pouvoir pour adoucir sa pénible position; mais malheureusement la lettre par laquelle on sollicitait la protection française a été signée par la Reine de son plein gré et de son propre arbitre. L'accord qui suivit a été également contracté et sanctionné de l'aveu et par le fait même de la Reine.
En conséquence, le gouvernement de S. M., quelque porté qu'il puisse être à regretter la ligne de conduite par laquelle la Reine a été amenée à signer un acte si fatal à son indépendance, n'a plus, après la sanction volontaire et formelle qu'elle lui a donnée, aucun motif légitime et plausible pour s'opposer à la prise et à l'exercice du protectorat par les Français.
Le gouvernement de S. M. n'a donc pas l'intention d'élever aucune difficulté, soit quant à cet exercice d'autorité, soit quant à la légitimité du nouveau pavillon que les Français ont jugé convenable de substituer à l'ancien pavillon taïtien.
Mais le gouvernement de S. M. a la ferme intention de conserver aux missionnaires protestans anglais le droit de jouir d'une liberté entière et illimitée dans l'exercice de leurs fonctions religieuses, et le privilège de soutenir en chaire la vérité des doctrines protestantes contre quiconque les attaquerait.
Le gouvernement de S. M. se propose aussi, quand les occasions s'en présenteront, d'intercéder, dans la mesure convenable, auprès du gouvernement français en faveur de la Reine de Taïti, afin d'obtenir pour elle protection contre un traitement rigoureux, et lui assurer dans son malheur les adoucissemens qui pourraient, jusqu'à un certain point, compenser la perte de son indépendance.
Il serait sage à la Reine Pomaré de se soumettre à la triste posi-
tion que ses propres craintes et les intrigues de quelques-uns de ses chefs lui ont faite. Résister à ceux qui ont pris sur elle les droits de protecteur, ce serait aggraver le malheur de sa position et provoquer un traitement pire encore que celui qu'elle a déjà subi.
En conséquence, vous saisirez toutes les occasions convenables de recommander à la Reine Pomaré cette ligne prudente de conduite ; vous lui donnerez en même temps l'assurance que le gouvernement de S. M., bien qu'il ne puisse intervenir avec autorité en sa faveur, éprouve cependant une grande sympathie pour elle, et ne manquera pas de persister dans les efforts qu'il a faitsjusqu'à présent afin d'adoucir sa position.
Quant aux autorités françaises, vous observerez constamment une extrême prudence et les plus grands égards dans votre conduite envers elles, et vous vous abstiendrez de tout acte et de toute parole qui pourrait faire supposer l'intention d'offenser.
Par-dessus tout, vous aurez soin de n'employer, dans votre conversation avec la Reine ou ses chefs, aucune expression qui puisse les encourager à compter, en aucun temps, sur l'assistance active du gouvernement de S. M. contre les Français. Mais vous ne perdrez, au contraire, aucune occasion d'insister auprès d'eux et des missionnaires protestans sur la nécessité d'imprimer à leur conduite et à leur langage une extrême circonspection, nécessité indispensable dans la situation où ils se trouvent placés.
Vous surveillerez avec une vigilance incessante la conduite des Français à l'égard de nos missionnaires, et vous ne manquerez pas de rapporter minutieusement au gouvernement de S. M. toutes les circonstances qui vous paraîtraient, à cet égard, dignes d'attention.
Le gouvernement de S. M. désire aussi particulièrement que vous recommandiez à tous les commandans des forces navales de S. M. qui pourraient aborder aux îles de la Société, d'observer dans leur conduite avec les autorités françaises toute la modération compatible avec la dignité de la Couronne anglaise et la protection efficace des droits et des intérêts de la Grande-Bretagne.
(N" 4 du Registre.)
Papéiti, 30 janvier 1844.
Monsieur le Capitaine,
Dans un document publié dans l'île, l'ex-Reine promet l'assistance du Gouvernement anglais aux habitans de Taïti ; Pomaré parlant de la frégate anglaise le Dublin dit : our man of war is about to leave for
Oahu, having been sent for by the admirai ; hère is one Utile man of
war which is takingcare of us and one is coming ; do you nol listen
to the person who suggests Ihat we shall not be assisted. Britain will
never cast us away, etc.
Je ne puis croire, Monsieur le capitaine, que ces paroles vous soient
connues ; et dans le cas où elles vous le seraient, je vous prierais de me
dire si vous en acceptez la responsabilité, au nom du Gouvernement
que vous représentez ici.
Signé : Bruat.
A M. le Xieutenant Hunt, commandant le dogre de S. M. B. le Bazilic.
Lettre du commandant du Basilic au Gouverneur.
Ketch de S. M. B. Basilisk.
Papeïti, 30 janvier 1844.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre n° A, en date de ce jour, et je prends la liberté de vous dire que je n'ai absolument aucune connaissance du document public auquel vous faites allusion.
Je vous remercie, Monsieur, de l'opinion que vous exprimez, dans la dernière partie de votre lettre, relativement à l'ignorance où vous me croyez être de l'objet en question.
J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très obéissant
serviteur.
Signé : H. I. Hunt,
Lient' et Com*.
Copie de la déclaration adressée au gouverneur par le Juge Taamu.
(Traduction.)
Je suis complètement coupable puisque j'ai été à bord d'un bâtiment de guerre anglais, sans égard pour ma position comme juge, mais je m'y rendis parce que j'étais très tourmenté par M. Pritchard et j'y fus même avec une grande crainte : craignant de partir à bord du navire, grandes ont été en effet mes craintes.
Signé : Taamu.
Lettre de l'Indien Piapa accusé d' avoir porté la missive de Pomare transcrite plus haut.
(Piapa est détenu à bord.)
A bord du bâtiment de guerre, 16 février.
J'allai dans la matinée et je trouvai Ori debout à la porte qui conduit à la maison; il me dit : portez cette lettre à l'Église. — donnezla moi (dit Piapa en réponse) et il me la donna ; je la pris et la mis sur la chaire de l'Église etensuite je la mis sur l'herbe, puis je la repris et la remis sur la chaire. Tout ce que j'ai à dire c'est que si j'ai agi de la sorte, c'est que mon cœur était plongé dans les ténèbres ; c'était comme une plaisanterie (toute chose propre à faire rire le monde), si mon esprit eût été dans un état de lucidité comme maintenant (il n'en eût pas été ainsi). — Mais ceci est ma parole. Je me repens de mon crime devant vous.
S/^/2e.- Piapa.
Lettre de V Indien Mamoë, Petit chef de Paofai, détenu à bord de l'Embuscade.
Papéiti, le 16 février.
Gouverneur Général,
Paix et santé vous soient en Dieu à jamais.
Je suis bien aise que vous ayez dit que chacun devait avoir le droit de se faire entendre. Voici ce que j'ai à dire: je jure en votre présence que si vous donnez l'ordre de me renvoyer à terre, je ne suivrai point les Anglais ; j'ai depuis longtemps été pour les Français. Mon crime est de n'être pas allé vous rendre mes devoirs; car, pour moi j'avais été depuis longtempsdu parti des Français, mais j'étais honteux de Pomaré (ou j'éprouvais de la honte à cause de Pomaré), mais je ne craindrai plus maintenant, mon cœur était depuis longtemps dévoué aux Français et je leur avais abandonné ma terre. Surveillez -moi dorénavant et saisissez-vous de celui qui commettra du désordre.
Paix et santé vous soient en Dieu
Par Mamoé.
Lettre de Vlndien Mare, ex-orateur de la Reine, et détenu à bord de l'Embuscade.
A bord du bâtiment de guerre, 17 février 1844. Gouverneur général,
Paix et santé à vous et à toute votre famille.
Je suis très content maintenant.
Voici ce que j'ai à vous dire, Gouverneur Général.
J'invoque votre compassion et vous prie de jeter les yeux sur moi. Je suis ici en votre pouvoir, de même que toute ma famille, et je vous supplie d'avoir compassion de moi, et paissé-je n'être jamais exaucé si je méconnais votre indulgence à mon égard. Puisse votre œuvre à Tahiti ainsi que partout ailleurs être bénie de Dieu. — Je ne recommencerai plus car jepense aller quelqu' autre part où je sois àl'abri de tout désappointement.
Paix et santé.
J'ai dit.
Votre serviteur.
Signé : Mare.
â"^^ lettre de Mare.
A bord du bâtiment de guerre, 17 février.
Gouverneur Général,
Paix et santé vous soient en Dieu, cette année, et puissiez vous être toujours protégé par lui.
On m'a donné connaissance de ce qui m'a été écrit.
1. Et maintenant je viens me disculper auprès de vous. La lettre que l'on me fait un crime d'avoir écrite n'a point été conçue par moi, et si je l'ai fait ce n'est que parce que les petits chefs me l'ont commandé, et j'ai été banni à cause de cette lettre. — ce bannissement m'était agréable et je résolus de me rendre à Mooréa pour y rester.
2. Mais M. Pritchard ainsi que le capitaine du petit bâtitaent de guerre anglais me dirent : Ne vous pressez pas de partir ; adressez une pétition, au sujet de la lettre aux mains de Paraïta, et je dis : je n'écrirai plus de peur que mon crime n'en devienne plus grand. Cependant ils m'importunaient encore pour écrire et j'y consentis, mais
je n'obtins pas l'objet de ma demande et l'on ne me répondit point. Je me décidai alors à partir pour Moorea et je pris de l'argent pour acheter un canot — mais Pritchard et le Capitaine anglais me dirent encore de ne pas me presser et d'adresser une pétition au Gouverneur; je dis que je ne m'en souciais guère dans la crainte qu'on ne pensât que j'avais de la répugnance à subir le bannissement et que l'on ne m'envoyât à Maatea. Le Capitaine du bâtiment me dit alors : Quand la police viendra pour s'emparer de vous, venez au bord de la mer et jetez vous à l'eau, je viendrai vous prendre ; je me sentis troublé de ce qu'ils disaient tous deux et je me laissai tromper par leurs paroles artificieuses, car ce n'est point de propos délibéré que j'ai commis ce crime.
Je me repens de ma faute vu que je ne le ferai plus.
Car je suis maintenant hors la loi, je ne puis plus invoquer l'appui du Gouvernement du protectorat et c'est la fourberie des Anglais qui m'a conduit là.
Paix et santé.
Signé : Mare.
Lettre de l'Indien Uave'a détenu à bord de l'Embuscade.
17 février 1844.
Mon Gouverneur et Ami,
Paix et santé vous soient dans le vrai Dieu.
Voici ce que j'ai à dire concernant ce que vous avez prescrit dans la lettre par laquelle vous recommandez de me faire bien savoir que chacun peut s'expliquer et faire entendre sa voix : Mon crime est d'avoir prêté l'oreille à des paroles trompeuses et cédé aux menaces qui m'étaient faites ; c'est pourquoi je suis dans la peine, mon cœur gémit de la faute que j'ai commise. Je vous supplie premièrement de me pardonner mon crime, si cela vous est agréable, — secondement de vouloir bien permettre que je me donne entièrement à vous ainsi que ma famille, même pour vous servir.
J'ai dit.
Paix et santé vous soient en Dieu
par Uavea.
Établissemens français de VOcéanie.
Au nom du Roi des Fra nçais, le gouverneur des possessions françaises au peuple de Taïti :
Faaniri, Kaheahou, Potowai et Feraïtoii ont refusé d'entendre nos
paroles de paix ; en conséquence je les déclare rebelles. Leurs biens seront séquestrés ; huit jours leur seront donnés pour faire leur soumission. Le district qui leur a donné refuge sera frappé d'une contribution fixée selon son importance. Les personnes qui veulent conserver le maintien de la paix et des lois peuvent rester tranquilles sous la protection de la France. La sévérité des lois atteindra le coupable.
Bruat.
Papeete, 17 février 1844.
Papeïti, 19 février 1844.
Monsieur le Capitaine,
Dans la visite que j'ai eu Thonneur de recevoir de vous, liier, vous m'avez donné sur votre conduite des explications telles que je crois devoir vous demander quelques éclaircissements.
Vous convenez avec moi que l'ex-Reine, livrée à elle-même, reviendrait vers nous ; mais vous ajoutez que vous croyez devoir faire tout ce qui dépendra de vous pour empêcher Pomaré de se rapprocher de nous et de contracter de nouveaux engagements avec le Gouvernement français.
Je sais, Monsieur le Capitaine, que lorsque je vous ai demandé si vous m'écririez pareilles choses, vous m'avez répondu non ; je me souviens aussi que vous avez ajouté que vous agissiez sans ordre de votre cabinet et d'après les instructions du capitaine ïucker que vous remplacez. Ainsi votre conversation était en partie privée.
Cependant, je dois vous faire observer que, si telle est la base de votre conduite il n'est pas étonnant que Pomaré ait écrit la lettre que j'ai fait saisir.
Vous m'avez écrit, et je vous crois, que vous ne connaissez pas cette circulaire ; mais le mal est le même puisque c'est sous votre inspiration qu'elle compromet votre gouvernement.
Déjà, malgré votre promesse, qui m'avait fait retirer les gardes chargés d'arrêter les Indiens qui allaient à votre bord et en venaient, les enfants de Pomaré s'y sont rendus et vous les avez gardés craignant, disiez-vous, de les voir massacrés par leur mère si vous tentiez de les renvoyer.
Quelle que soit votre opinion, Monsieur le capitaine, vousne pouvez nier que votre bâtiment n'est plus un lieu d'asile mais un centre d'où partent les intrigues qui peuvent troubler la tranquillité de l'ile. Je vous en préviens à temps, Monsieur, pour que vous n'ayez pas à vous reprocher plus tard les châtiments qui pourraient être encourus par de
malheureux naturels que l'on entraîne à la désobéissance et je vous préviens officiellement, afin que nos deux gouvernemens puissent juger en connaissance de cause de nos conduites respectives.
Le Gouverneur des Établissements français de VOcéanie, ■'■' (Signé) Bruat.
Arrêté para le 20 février.
Au nom du Roi des Français.
Nous gouverneur des possessions françaises dans l'Océanie, au peuple de Taïti : Taviri, Faraou, Pito-Mai et Terai, chefs ayant refusé d'écouter notre parole de paix, nous les déclarons rebelles. En conséquence, leurs biens seront mis sous le séquestre.
Huit jours leur sont accordés pour faire leur soumission. Les districts qui leur donneront asile seront frappés d'une contribution de guerre. Que les hommes amis de la paix et des lois restent tranquilles sous la protection de la France. La sévérité des lois atteindra les coupables.
Signé: Bruat.
3"^" lettre de Mare.
A bord du bâtiment de guerre, 20 février 1844. Au Gouverneur Général,
Paix et santé, puissiez-vous diriger d'une main prospère le Gouvernement à Taïti.
J'ai reçu la lettre et je l'ai lue.
Je suis parfaitement satisfait de ce que vous vous soyez enquis de moi.
Voici ce que j'ai à dire, je vous expose entièrement Torigine de ladite affaire et j'affirme par serment la sincérité de la déposition que je fais dans cette lettre.
Pomaré m'envoya une certaine personne du nom de Manu, je dormais lorsqu'il vint à moi et m'éveilla par ces mots, « debout, Pomaré vous demande pour vous envoyer chez Pritchard ». 11 ne me dit rien de plus. J'allai la même nuit chez Pritchard, et ce fut là que l'on m'informa de ce dont il s'agissait.
Pritchard me dit: c'est l'ordre de Pomaré, allez veiller le pavillon demain et observez bien lorsqu'il sera halé bas (amené) par les Français.
Je restai surpris et je dis: Souffrez que ce ne soit pas moi, mais envoyez chercher Haamateura et chargez-le de ce soin et dispensezm'en ! Uata dit : il faut vraiment que ce soit vous, il (faisant allusion à Haamateura) demeure très loin de Papasa.
Voici les noms des personnes qui ont été choisies cette nuit: — No et Hapono. Ils devaient veiller à la barrière de l'enclos de la Reine et lorsque les Français seraient venus ils devaient dire : « N'y touchez pas, c'est sacré ! » et dans le cas où les Français ne tiendraient pas compte de leurs paroles, ils devaient ne pas insister, se retirer et rester tranquilles. Telles étaient les instructions qu'ils avaient reçues.
Voici maintenant celles qui m'ont été données: vous veillerez au haie bas du pavillon par les soldats et vous direz : « Sujets du glorieux Roi Louis-Philippe, tels sont les ordres de Pomaré, il ne lui sera pas du tout agréable que vous ameniez ce pavillon, car c'est le signe de sa Souveraineté», et s'ils n'y prennent pasgarde, alors désistez vous.
Voici la seconde partie de ce que je devais dire : « Lorsque le pavillon sera amené vous invoquerez la protection du Consul d'Angleterre, en disant « Consul d'Angleterre, j'ai été maltraité, je me mets sous votre sauvegarde, secourez-moi ! »
Et quand je serais retourné j'en aurais informé Pomaré en disant « ce que vous m'avez commandé de faire est terminé ».
Je ne suis point la personne qui ai agi en ennemi, cette personne-là est maintenant à terre ; mais c'est moi qui souffre pour ce qu'a dit un autre.
Voici mes derniers mots : Pritchard en est l'origine (l'auteur) aussi bien que Pomaré et les Capitaines du bâtiment anglais.
J'ai dit, mon maître.
Signé : Mare.
A bord du bâtiment de sa Majesté le Vieich. Basilisk, 21 février 1844.
Monsieur,
J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 19 courant, qui m'est parvenue d'hier.
Vous dites dans le premier paragraphe de votre réponse que je vous ai donné les explications qu'exigeait ma conduite. J'ai l'honneur de répondre à cela que mon intention n'a jamais été de donner aucune
explication de ma conduite. Notre conversation a été entièrement privée.
Permettez-moi, Monsieur, de différer avec vous quant au 2™^ paragraphe de votre lettre où vous dites que je suis tombé d'accord avec vous que si Pomaré était laissée à elle-même elle retournerait vers les Français. J'ai compris que vous vouliez faire entendre par là que si Pomaré était libre de ses mouvements elle se placerait volontairement sous la protection française. Vous savez, Monsieur, que tel n'est pas le cas, puisqu'elle a recherché ma protection de sa propre volonté.
Pour ce qui est d'empêcher Pomaré malgré sa bonne volonté, de contracter de nouveaux engagements avec les Français, je vous ai observé dans ma réponse ce que je vous prie de me permettre de répéter ici, que je considère comme étant de mon devoir d'empêcher Pomaré de souffrir aucune violence. Bien loin de m'opposer à ce que les Chefs en petit nombre dévoués aux intérêts de la France entrassent en pourparler avec elle, lorsque leur députation s'est présentée à mon bord sur une embarcation d'un vaisseau de guerre français je me suis non seulement retiré, mais j'ai fait retirer tout le monde, afin qu'ils pussent converser librement avec Pomaré.
En réponse au troisième paragraphe je dois déclarer que j'ai agi sans instructions précises mais que j'ai fait de mon mieux et de telle sorte que j'espère obtenir l'approbation de mon gouvernement.
Quant au 4'"^ paragraphe j'ai l'honneur de vous faire observer que notre conversation n'a pas été privée sur quelques points seulement de ce qui concerne Pomaré, mais en tout ce qui lui est relatif.
Votre 5™^ paragraphe, Monsieur, m'étonne grandement en ce que vous dites que Pomaré a compromis mon gouvernement dans le document dont vous vous êtes saisi. C'est une chose que je ne puis concevoir. Pomaré a employé les termes nos et nous suivant un usage que je crois invariable, mais que sa lettre ait été écrite sous mon inspiration, c'est ce que je ne crains pas de nier.
Votre sixième paragraphe est tout à fait inexplicable pour moi, l'accusation qu'il contient m'étonne tellement que j'ai seulement à y opposer une dénégation complète. Vous assurez, Monsieur, que sur ma promesse vous avez retiré la garde chargée d'arrêter les Indiens qui se rendraient à bord. Lorsque Pomaré est venue à bord de mon bâtiment pour réclamer ma protection, ainsi qu'elle l'a déclaré, comme j'avais observé un factionnaire qui se promenait devant le navire, j'ai eu l'honneur d'aller vous trouver moi-même et de vous demander, si les parens et la suite de la Reine pouvaient librement venir la visiter et s'en retourner à terre, vous m'avez répondu affirmativement. Mais
o40 HISTOIRE DE LA POLYNÉSIE ORIENTALE
VOUS n'avez retiré aucune garde sur ma promesse. Je n'ai même jamais eu de garde. Seulement un factionnaire continue à être placé en face de mon bâtiment, précisément comme le premier jour. D'après le paragraphe auquel je réponds, vous paraissez convaincu, Monsieur, que les enfants de Pomaré sont venus à bord après leur mère. J'ai l'honneur de vous faire savoir qu'ils sont tous venus ensemble et que depuis lors aucun d'eux n'est descendu à terre. Vous devez vous rappeler que j'ai dit que la Reine Pomaré avait juré de massacrer ses enfants plutôt que de les voir tomber entre les mains des Français ; et je crois qu'assurément elle tiendrait parole.
Je ne puis vous accorder, ainsi que vous le dites dans votre 7"^ paragraphe, que mon bâtiment soit un centre d'intrigues ourdies contre le repos de cette île. Je crois plutôt qu'il ne s'en émane que des dispositions pacifiques et un ardent désir d'inculquer à tous la soumission aux lois établies.
Je vous remercie des avertissements que vous voulez bien me donner ; mais j'ai la conscience de n'avoir rien à me reprocher.
Je désire vivement que nos deux Gouvernements puissent voir dans son vrai jour la conduite que nous avons suivie l'un et l'autre.
J'ai l'honneur etc.
Signé: Henry I. Hunt, Lieutenant et Commandant.
Lettre de Paraïta, chef de Papeïti, démentant des propos attribués à Pomaré, par le capitaine du ketch anglais le Basilisk.
Papéïti, 22 février 1844.
Gouverneur, santé et paix soient à vous.
Je vous fais connaître en détail les faits que je vous ai appris verbalement hier. Lorsque j'ai interrogé Pomaré pour savoir s'il était vrai qu'elle eût dit à bord du petit bâtiment de guerre anglais, que si le gouverneur venait pour porter ses enfants à terre, elle les tuerait. Pomaré a répondu : Qui a dit cela? Quel est dans le monde entier celui qui voudrait tuer ses enfants ? Il n'est qu'un père qui se soit jamais résolu, du moins à ma connaissance, à faire périr son fils c'est Abraham. Pomaré répéta : Qui a dit cela? Je lui dis que le capitaine du petit navire à bord duquel elle était l'avait dit à M. Moerenhout ^
1. Paraïta commet ici une erreur, c'est au Gouverneur et non à M. Moerenhout que le capitaine Hunt a tenu les propos rapportés dans cette lettre.
de qui l'information m'est venue, Tati aussi était présent à la conversation qui a eu lieu entre Pomaré et moi.
Ce sont là toutes les paroles.
Santé et paix à vous, Gouverneur.
Signé : Paraïta.
Copie de l'ordre du commandant particulier, relativement à la mise en état de siège de Papeïti.
Le commandant particulier des Iles de la Société arrête ce qui suit:
Abt. l*"". Jusqu'au retour de S. E. M. le gouverneur, les établissemens de la baie compris entre la pointe des Cocotiers et la caserne de rUranie sont déclarés en état de siège.
Art. 2. Tout résident européen ou indien doit être rentré dans son habitation au coup de canon de retraite, et n'y recevoir personne après cette heure.
Art. 3. Depuis le coup de canon de retraite jusqu'à celui de la diane, les patrouilles commandées par un officier et les rondes de police pourront se faire ouvrir, ou ouvrir de vive force, et visiter en détail toute maison qui leur paraîtra suspecte, ou dans laquelle on soupçonnera une réunion de personnes autres que celles qui habitent la maison.
Art. 4. Au coup de canon de retraite, tous les feux des cases indiennes doivent s'éteindre.
Art. 5. Les embarcations desbâtimens étrangers, à quelque nation qu'ils appartiennent, doivent avoir quitté le rivage au coup de canon de retraite, emmenant avec elles toutes les personnes de leur équipage et tous les passagers descendus à terre dans la journée. 11 est interdit à tout officier, matelot ou passager d'avoir à terre un logement de nuit.
Art. 6. D'un coup de canon à l'autre, les bâtimens étrangers sont prévenus qu'en outre des coups de feu auxquels ils exposeraient leurs hommes, en envoyant un canot à terre, l'équipage serait arrêté et l'embarcation immédiatement sabordée ou détruite.
Art. 7. Si les patrouilles ou rondes de gendarmes trouvent dans les maisons qu'elles visiteront des personnes qui ne les habitent pas, en outre de l'arrestation de ces personnes, de celle du propriétaire, de la confiscation ou de la destruction immédiate de tout vin, alcool, ou autres esprits, les maisons pourront être détruites, et leurs matériaux transportés à la convenance du commandant supérieur, pour construire des corps de garde, magasins ou abris utiles à la garnison.
Art. 8. Soit que l'établissement conserve sa tranquillité ou qu'il vienne à être troublé de nuit par une cause quelconque, il est expressément défendu aux Européens et Indiens de sortir de chez eux ; ceux qui ne se conformeraient pas à cet ordre s'exposeraient à recevoir le feu d'une patrouille.
Art. 9. Les agens de la police indigène qui devront veiller la nuit seront rendus chaque soir, à sept heures, à la caserne de gendarmerie, d'où ils ne sortiront pour leur service qu'avec de la lumière, et accompagnés par un gendarme français.
Art. 10. MM. les employés de l'établissement que leur service ou tout autre motif appellera hors de chez eux après la retraite devront se faire accompagner d'une lumière.
Art. H. Au coup de canon de retraite, toutes les baleinières, canots et pirogues appartenant aux résidens et aux Indiens devront être halés à terre, à dix longueurs d'embarcations au moins de la haute mer ; toute embarcation trouvée à flot après huit heures sera sabordée ou détruite.
Art. 12. Toutes les baleinières, pirogues armées par des Indiens ou en contenant, qui voudront entrer dans la baie ou qui voudront en sortir, devront accoster le stationnement, afin qu'on les visite pour s'assurer qu'elles ne contiennent ni vin, ni alcools, ni munitions de guerre, ni armes, ni rien de suspect.
Art. 13. Les embarcations desbâtimens de guerre français qui voudront venir à terre ou y stationner après la retraite, devront se munir d'une lumière, ainsi que MM. les officiers de la flotte.
Art. 14. Il est défendu aux Européens et Indiens de tirer des coups de fusil ou de faire partir des boîtes, soit de jour, soit de nuit, sur tout l'espace mis en état de siège ; les contrevenants seront immédiatement arrêtés, leurs armes saisies et leurs maisons fouillées.
Papeïti, 2 mars 1844.
Signé: D'Aubigny.
Concernant le prisonnier.
Le chef du département le traitera avec bienveillance et politesse. Les soldats feront le service qui lui sera nécessaire, balaieront sa chambre, feront son lit, tiendront tout propre ; en un mol, tout ce que l'on doit à un prisonnier de distinction sera fait. Le prisonnier aura de la lumière depuis cinq heures du matin jusqu'à huit heures du soir. On éteindra la lumière au coup de canon du soir. A huit heures du matin, on pourra lui envoyer un panier contenant de la
viande, des habits, des objets de toilette, des livres, etc. ; à quatre heures de l'après-midi, on pourra lui envoyer un second panier, et le premier sera renvoyé. Ni étrangers, ni membres de la famille du prisonnier ne pourront communiquer en personne avec lui. Les paniers passeront par les mains des rondes, sous l'inspection du commandant. Toutes les lettres adressées au prisonnier devront passer par les mains et par l'inspection du commandant particulier, qui après les avoir lues et s'être assuré si elles ne contiennent rien de nuisible, les laissera passer. Si les heures fixées pour remettre des objets au prisonnier paraissent convenables, elles resteront les mêmes, sinon elles pourront être changées. On pourra prendre encore d'autres dispositions en s'adressant au commandant particulier. Le sergent qui sera de service ne souffrira point que personne s'approche des blockhaus ; ceux qui s'en approcheraient seront renvoyés. 11 est expressément ordonné au sergent de la prison de ne pas permettre à la personne chargée du panier de monter les escaliers ou de voir le prisonnier, ni de pénétrer dans l'intérieur ou de lui parler à travers les barreaux. Le nommé Lilleur se rendra tous les jours à la prison, à huit heures et à quatre heures, pour s'entendre avec le prisonnier pour ce qu'il pourrait avoir à demander aux personnes chargées du service de la prison.
Autre lettre de Mare.
A bord du navire de guerre, 7 mars 1844. Au grand Gouverneur,
Puissiez vous être sauvé cette année et puissent vos entreprises à Xaïti être heureuses. Que Dieu vous soit en aide.
Ci-incluses sontles déclarations que vous nous avez demandées. Nous vous faisons connaître la vérité.
Lorsque M. Pritchard est arrivé à Taïti, il a pris terre à Bunaria. Pomaré y était, et voici ce qu'il lui dit : me voici avec le Commodore, qui est un homme puissant. Nous sommes venus à votre aide.
Un autre propos a été tenu. Pomaré et les soldats taïtiens vinrent à Paofai et prirent terre. Le dimanche M. Pritchard dit à Pomaré, que bientôt elle serait élevée, et que son pavillon serait arboré à bord.
Le Commodore vint à la demeure de M. Pritchard ; Pomaré s'y rendit aussi, ainsi que les soldats. Sa garde était au complet. Et lorsque Pomaré s'en retourna, les soldats s'en retournèrent également avec
leurs fusils au bras, M. Pritchard ne leur dit pas de retourner dans leurs maisons.
Je ne sais rien de ce qui concerne le renversement du pavillon de Pomaré, mais le quatre novembre, à minuit, Manu vint. Je dormais ; il m'éveilla, je me levai et il me dit de me rendre à la maison de M. Pritchard. Je ne savais ce qu'il voulait dire. Lorsque je fus arrivé M. Pritchard me dit : Allez et gardez le pavillon. Je fus fort étonné.
M. Pritchard, Pomaré et le capitaine du navire de guerre anglais se sont accordés à donner cet ordre, mais c'est M. Pritchard qui en est le principal instigateur. Du reste reportez -vous à ce que je vous ai écrit tout d'abord.
Le pavillon qui a été renversé a été fait par le Commodore et M. Pritchard ; ce sont eux qui ont placé la couronne dans ce pavillon.
M. Pritchard dit encore à Pomaré : si vous allez présenter vos respects au Gouverneur, tout est fini et la Grande-Bretagne ne vous assistera plus.
Signé : Mare.
2" Lettre de Uaeva.
A bord du vaisseau de guerre, 7 mars 1844.
Que Dieu veuille vous sauver !
Ce que je vous déclare est la vérité : les soldats taïtiens se sont rendus à la maison de M. Pritchard avec leurs fusils.
Secondement : M. Pritchard a dit à Pomaré que la Grande-Bretagne viendrait à son aide.
Troisièmement : 11 dit à Mare d'aller et de garder le pavillon ; ce sont les paroles de M. Pritchard, je les ai entendues.
Enfin, le pavillon qui a été renversé, a été fait et élevé par M. Pritchard et le Commodore du navire le Vindictive.
Signé : Uaeva.
Rapport des Indiens Mamoë et Uaeva envoyés par le Gouverneur
au camp des insurgés.
A bord du navire de guerre, 8 mars 1844.
C'est le 8 Mars que la lettre adressée par les chefs d'Ono (c'est ainsi qu'on désigne les six districts de l'Aharoa, situés au N. E. de Taïti) parvint au Gouverneur français des îles de la Société.
Ils disaient à Bruat : ceci est la parole des chefs d'Ono. Ils vous requièrent de vous lever, de vous retirer et de ne pas venir ici, et si vous avez quelque chose h leur communiquer que ce soit par écrit. — Tel fut le motif pour lequel le commodore a envoyé Mamoë et Laeva auprès des chefs d'Ono pour les inviter à se rendre à bord en amis.
En conséquence les envoyés parvinrent jusqu'à Papéïti, ils y trouvèrent le peuple, mais les chefs étaient à Faaone . On ne leur permit pas de les aller trouver et on leur opposa des fusils et des lances.
Paepahu, d'une voix pleine de colère, se moqua d'eux et leur signifia de retourner sur leurs pas. Uaeva dit à la foule qu'elle pouvait tirer sur lui et présenta sa poitrine aux balles.
Mamoë pria qu'on fit connaître aux chefs que lui et son compagnon désiraient les rencontrer en amis pour leur expliquer l'objet de leur visite, car leur mission était d'engager les chefs à voir le commodore. Une personne fut envoyée, et rapporta la réponse de renvoyer Mamoë et Uaeva et de ne pas permettre qu'ils avançassent davantage.
En recevant la réponse des chefs, ceux-ci déclarèrent qu'on leur ferait subir un indigne traitement, et qu'ils ne s'en retourneraient pas mais qu'ils resteraient sur la plage.
Paepahu répondit que les chefs n'avaient pas dit qu'ils se reposassent sur la plage, mais qu'ils s'en retournassent. Cela est très mal.
Mamoë leur dit que s'ils avaient réellement l'intention de faire la
guerre ils la déclarassent sans détour. Têai répondit : cela est vrai, il
est inutile de le cacher, toute pitié à votre égard doit cesser. — Alors
Mamoë leur dit que nous allions retourner et informer notre maître
de ces paroles de guerre.
Signé: Uaeva. Mamoë.
Tous les documens qui précèdent ont été traduits du tahitien par les interprètes du Gouvernement.
Papéïti, le 21 mars 1844.
Monsieur le Commandant,
Signé : Bruat.
Papéïti, 12 mars 1844.
D'après une lettre du Commandant Gordon du bateau à vapeur le Cormoran qui consent à recevoir M. Pritchard vous aurez à lui annoncer qu'il partira sur ce bâtiment et que dès aujourd'hui il est autorisé à recevoir sa famille ; vous voudrez bien, en conséquence, mettre une
embarcation à sa disposition pour les heures qu'il vous fixera. Aucune embarcation étrangère au bord ne sera admise.
En fesant connaître ma décision à M. Pritchard vous lui exprimerez le regret que j'éprouve d'avoir été obligé de m'assurer de sa personne et de lui faire quitter la colonie.
Le Gouverneur ,
Signé: Bruat.
M. Bruat à l'amiral Mackau.
Papeete, 21 mars 184:4:.
Monsieur le ministre,
Les copies de la correspondance que m'a adressée le commandant d'Aubigny pendant mon séjour à Taravau vous feront connaître la nécessité où il s'est trouvé de mettre Papeete en état de siège et d'arrêter M. Pritchard, ex-consul d'Angleterre. Dans l'agitation où se trouvait le pays, cette mesure était nécessaire ; mais je n'ai dû approuver ni la forme ni le motif de cette arrestation. Cependant la gravité des événements était telle, que je ne pouvais revenir sur ce qui avait été fait sans décourager notre parti et raffermir les révoltés.
A mon arrivée, j'ai de suite fait transférer M. Pritchard du blockhaus à bord de la Meurthe , en donnant au commandant Guillevin l'ordre de le recevoir à sa table. Considérant que M. Pritchard n'était plus qu'un simple résident anglais dont l'influence sur l'ex-reine Pomaré et le parti révolté était devenue dangereuse pour la tranquillité de rîle, j'ai écrit au capitaine du Cormoran pour l'encourager à quitter Papeete, où il n'avait aucune mission, et à emmener M. Pritchard, que je promis de mettre à sa disposition dès que le bâtiment quitterait le port.
Au camp de Taravau, 22 mars 1844.
Rapport sur l'Affaire du '2.1 mars, adressé à M. le Commandant de la Corvette l'Embuscade.
Monsieur le Commandant,
J'ai l'honneur de vous adresser le rapport des événements qui ont eu lieu au camp de Taravau dans la journée du 21 mars, en vous priant de vouloir le mettre sous les yeux de M. le Gouverneur.
A 1 heure i/2 de l'après-midi, au moment où l'on allait reprendre les travaux ordinaires , deux coups de fusil partis du mamelon qui s'élève de l'autre côté du ravin sur lequel s'appuie la gorge du fort, furent tirés sur le factionnaire placé à l'entrée de ce fort.
Je fis aussitôt prendre les armes et j'envoyai deux patrouilles l'une de voltigeurs commandée par M. le sous-lieutenant Martin, l'autre de matelots de V Embuscade commandée par M. Audran, élève de 2*"' classe, pour fouiller le mamelon et le fond du ravin.
Lorsque je jugeai que les recherches avaient été poussées assez loin, je fis rappeler les patrouilles par les clairons. M. Martin revint peu de temps après sans avoir rien découvert. 11 n'en fut pas de même de M. Audran, entraîné par un indien dans une embuscade comme je l'appris après , il tomba dans un groupe d'une centaine d'insurgés qui l'accueillit à coups de fusil.
Le petit peloton de matelots riposta de son mieux ; mais force lui fut de céder devant le nombre et rallier le camp par des chemins impraticables et sous le feu des insurgés qui les poursuivirent quelque temps. Je m'estime heureux de n'avoir perdu dans cette lutte inégale, qu'un seul homme , le quartier-Maître Boniftant, atteint d'une balle à la tête.
En entendant la fusillade j'avais fait de nouveau partir M. Martin avec 30 voltigeurs pour protéger la retraite de M. Audran. Le pays est tellement coupé de ravins, de broussailles et de marécages que les deux détachements ne purent se rencontrer. M. Martin dans ses recherches , arriva aux environs du camp indien , mais ayant reçu l'ordre de se défendre sans attaquer, il se replia sur notre camp, et ramena avec lui un matelot du détachement de M. Audran, que nous croyions perdu.
Pour protéger la rentrée des détachements, j'avais fait embusquer un second-maître et dix matelots sur le mamelon d'où étaient partis les premiers coups de fusil. A peine les voltigeurs étaient-ils rentrés que quelques coups de fusil furent tirés sur le mamelon. Des Indiens qui avaient suivi de loin le détachement de M . Martin , échangèrent quelques balles avec les matelots embusqués. Le nommé Pellerin fut blessé à la cuisse et dégagé par le clairon Jarry qui fit feu sur les Indiens. Le feu ne dura point sur ce point. Je fis relever les dix matelots du mamelon par le lieutenant Rebuffat à la tête de 25 voltigeurs.
Pendant ce temps tous les postes avaient été doublés et bien que je ne crusse pas que je serais attaqué dans la soirée, j'avais donné l'ordre à M. Ferré, enseigne de vaisseau, commandant la section de débarquementder£'m6«scac/e, de faire enlever, aussitôt après le sou-
per des hommes, tous les effets de couchage, d'habillement, tous les outils etc., afin de pouvoir m'enfermer avec tout mon monde dans l'intérieur du fort.
Vous savez, Monsieur le Commandant, que les travaux étaient loin d'être terminés, heureusement que j'avais une provision de gabions que je fis remplir avec des hamacs, des matelas et tout ce que l'on put trouver, et l'on put établir des barricades assez grossières sur les points du fort où les travaux n'étaient pas entamés.
A cinq heures moins un quart, pendant que tout le monde soupait, une fusillade bien nourrie s'entama tout autour de nous sur un arc de cercle qui commençait au mamelon et qui venait contourner les faces du fort et la case dite de la Reine où je demeurais avec la Compagnie de débarquement de VEmbuscade que vous veniez de faire compléter par l'envoi de M. d'Ollieules, Enseigne de vaisseau. Cet officier était arrivé avec son monde une heure avant, et avait l'ordre après le souper d'aller relever sur le mamelon M. Rebuffat et ses voltigeurs tandis que M. Ferré avec le restant des matelots devait faire le transport des effets de la case de la Reine au fort.
En cas d'attaque, M. le capitaine Cugner, commandant la compagnie de voltigeurs, devait du haut du parapet protéger les transports.
Au moment où la fusillade commença, M. le Capitaine Cugner s'enferma dans le fort avec ce qu'il avait de voltigeurs. Le lieutenant Rebuffat redescendit du mamelon en tiraillant et vint rejoindre son capitaine. Le poste de voltigeurs composé de 30 hommes se déploya en travaillant sur le bord du ravin pour tirer sur le mamelon. Le voltigeur Standenin fut tué d'une balle à la tête.
J'étais resté avec la Compagnie de débarquement de V Embuscade el une quarantaine de matelots ouvriers nonarmésde fusils. M. d'Ollieules avec sa section se déploya en tirailleurs entre le fort et la case, quelques hommes s'embusquèrent derrière les piliers de la case et pendant que les ouvriers commençaient à disposer les effets pour les enlever, M. Ferré se porta vers le corps de garde de la marine où le feu était très vif. Je m'y dirigeai aussitôt avec l'obusier de montagne. Les Indiens quoique redoutant beaucoup l'artillerie firent bonne contenance et visèrent les servants de la pièce pour éteindre son feu . Heureusement aucun ne fut atteint, mais la pièce porte de nombreuses traces de balles.
Après avoir envoyé quelques coups de mitraille de ce point sur les Indiens, voyant qu'ils commençaient à se replier et que le feu se concentrait davantage sur les faces du fort, j'y envoyai l'obusier, j'y fis rentrer une partie de la compagnie de débarquement et M. Ferré eut
l'ordre de resserrer ses hommes du côté de la case et de commencer le transport des effets sous la protection de ses tirailleurs.
La fusillade continua jusqu'à 7 heures. Elle fut toujours très vive de la part de l'ennemi sur deux points, le mamelon qui nous dominait et les broussailles qui se trouvent du côté de la face droite. On ne put le faire taire qu'avec des obus et de la mitraille. Le feu des voltigeurs fut très intelligent. Embusqués derrière le parapet, abrités par des gabions ou des fascines , ils ne tiraient qu'avec mesure et en ménageant leurs cartouches pour les bonnes occasions.
A 7 heures, M. Ferré terminait le transport des effets, et, au même moment, M. le lieutenant de vaisseau de Marolles, second de VEmbuscade, arrivait du bord avec un convoi de munitions et de vivres qu'il n'escortait qu'avec 12 hommes. Quelques instants plus tôt il prenait par derrière la droite des Indiens.
Une fois tout le monde rentré, je me hâtai de faire fermer l'entrée par une forte barricade , les deux compagnies furent placées à leur poste de combat, prêtes à recevoir vigoureusement une nouvelle attaque si elle devait avoir lieu.
L'ennemi se retira par les broussailles et les hauteurs du côté de la mer et continua à tirailler quoique de loin jusqu'à minuit.
Nous avons trouvé bon appui, Monsieur le Commandant, dans les boulets et les obus qui sont partis de votre bord et qui ont été envoyés dans une direction fort heureuse.
Je ne saurais encore apprécier les pertes éprouvées par les insurgés ; je croirais néanmoins qu'ils ont dû beaucoup souffrir ; on ne saura quelque chose de positif que par des rapports ultérieurs . Leur nombre ne m'est pas non plus connu. Cependant d'après les rapports qui me sont parvenus, et en jugeant d'après la manière dont la fusillade a été entretenue, je croirais volontiers qu'ils étaient au nombre de 400 hommes. Je savais d'ailleurs qu'il y avait au camp 900 Indiens et dans les environs le restant de la population qui montait à 1.500 âmes.
Nos pertes ont été peu considérables , vu l'état de dissémination où nous étions obligés de camper. Elles sont réparties de la manière suivante :
Embuscade. Tué 1. — Bonifiant, quartier-maître. Blessés 4. — Fougue id.
Pellerin, Cornu, matelots, Marius, mousse.
Voltigeurs. Tué 1. — Standenin, voltigeur.
Blessés 3. — Arnaud, sergent, Chantoiscan et Rouquet, voltigeurs.
Tout le monde a fait son devoir, officiers, sous-officiers, Artilleurs, Matelots et soldats, chacun a bien occupé le poste qui lui était dévolu. Je ne veux point cependant terminer ce rapport sans citer les personnes quej'ai remarquées et celles qui m'ont été signalées par les rapports des commandants de détachements.
Embuscade.
M. Ferré, Charles, Hippolyte, Enseigne de vaisseau, a rempli avec courage et intelligence la mission pénible de transporter dans le fort sous le feu des Indiens tous les effets de la case dite de la Reine.
M. Gouptin, chirurgien de 2® classe, détaché momentanément au fort, et dont le zèle ne s'est pas ralenti pendant l'affaire et longtemps après.
Fougue, quartier-maître de manœuvre, blessé.
Cornu, Matelot, blessé.
Jarry, Clairon.
Pied, Matelot.
Compagnie de voltigeurs.
M. Cugner, capitaine, a réglé avec son courage et son talent ordinaire la défense du fort.
M. Martin, sous-lieutenant, a dirigé avec courage et prudence les reconnaissances dont il a été chargé.
Arnaud, sergent, blessé n'a pas quitté son poste.
Chantoiscan, voltigeur, blessé en défendant le camp.
Rouquet, id. id. id.
Nourit et André, voltigeurs en faction à cent pas en dehors du camp, ont soutenu le feu de plusieurs Indiens et ne leur ont cédé le terrain que pas à pas.
Artillerie.
Bussière, sergent, a bien dirigé son détachement et sa pièce. Eldin, caporal, a bien servi sa pièce; homme de grand calme. Maklo, canonnier, id. id.
Je suis avec respect. Monsieur le Commandant , votre très humble et très obéissant serviteur.
Le Capitaine d' État-Major Commandant le camp de Taravaii,
Signé : Mariani.
Arrêté n° 13.
Le gouverneur des Établissements français de l'Océanie,
Le Conseil de Gouvernement entendu.
Arrête ce qui suit :
Article l^'". Il est accordé quatre jours aux étrangers qui se trouvent parmi les insurgés, pour faire leur soumission. Ceux qui seront pris après ce laps de temps seront passés par les armes.
Article 2. Toute personne qui vendra ou fournira des armes, de la poudre ou toutes autres munitions aux Indiens ou aux étrangers qui ne seront pas munis d'une autorisation du Directeur de la police européenne , sera traduite devant un conseil de 'guerre et punie conformément aux prescriptions de Fart. 77 du titre l^"^ du livre 3" du code
pénal.
Fait à Papeiti, le 26 mars 1844.
Signé: Bruat.
Le Gouverneur des Élablissements français de rOcéanie,
Bruat.
Rapport adressé au gouverneur des établissements français de l'Océanie par M. deBréa, chef de bataillon d'infanterie de marine, commandant les troupes de l'expédition.
Papeïti, le 20 avril.
Monsieur le gouverneur,
J'ai l'honneur de vous soumettre le rapport suivant sur le combat de Mahahéna, livré le 17 de ce mois contre les naturels insurgés du N. E. de Taïti.
Le débarquement des troupes de l'expédition dont vous avez bien voulu me confier le commandement ne s'est effectué qu'au milieu des plus grandes difficultés. La mer était fort mauvaise, et la plage, d'un accès difficile. Aussi avons-nous eu à déplorer quelques accidents : des embarcations ont été renversées, des soldats et des marins sont tombés à la mer , un d'entre eux même a été noyé . Mais les difficultés mêmes de ce débarquement ont mis en relief le courage et le dévouement de plusieurs braves matelots, qui ont travaillé avec une ardeur et une abnégation dignes des plus grands éloges, pendant toute la
durée de l'opération , qui s'est prolongée depuis 6 heures du matin jusqu'à 11 heures. M. Malmanche, lieutenant de vaisseau, chef d'étatmajor, a présidé aux travaux de ce périlleux débarquement, et les a constamment dirigés avec beaucoup de sagesse et de sang-froid.
Comme vous le savez, monsieur le gouverneur, la plage où l'on débarquait, distante à peine de 2 kilomètres du camp des insurgés , est dominée par une hauteur dont l'occupation était urgente pour nous, puisqu'elle pouvait devenir, pour l'ennemi, une position d'où il aurait pu nous inquiéter considérablement. Aussi je me suis empressé de faire occuper cette position dès qu'il y a eu assez de monde de débarqué ; et la première section de la compagnie de voltigeurs s'y est déployée en tirailleurs, sous les ordres de M. le capitaine Cugnet. En même temps, les avenues de droite et de gauche de la plage étaient gardées à cent cinquante pas ea avant par des postes qui devaient nous garantir de toute surprise et nous permettre d'achever le débarquementen toute sécurité.
Ces dispositions venaient d'être prises quand un fort parti ennemi parut sur la crête de la montagne opposée à celle que les voltigeurs venaient d'occuper. Les indigènes paraissaient vouloir emporter la position ou la tourner, pour venir battre la plage ; mais prévenu à temps, je fis soutenir les voltigeurs par un détachement de tirailleurs de /' Uranie, aux ordres de M. Lejeune, enseigne de vaisseau, et l'ennemi fut contenu.
Vers 9 heures, M. Nicolaï, capitaine-major, ayant été envoyé, par votre ordre, faire une reconnaissance sur les hauteurs où se trouvaient nos tirailleurs, je profitai des renseignements topographiques recueillis par cet officier, dont le talent vous est connu, pour faire parvenir à MM. Cugnet et Lejeune des instructions plus étendues sur la manière dont ils devaient manœuvrer pourprotéger le flancdela colonne, quand elle se mettrait en marche.
La fusillade commença à s'engager entre nos tirailleurs et les Indiens à 9 heures 1/2 ; elle dura, presque sans interruption, jusqu'au soir , s'affaiblissant par intervalle et reprenant de la vivacité alternativement. Les balles arrivaient souvent jusque sur la plage, sans toutefois nous inquiéter beaucoup.
Enfin, à 11 heures, le débarquement étant achevé, la colonne fut formée et se mit en marche vers le camp, M. le gouverneur en tête.
Les instructions des tirailleurs étaient de se conformer autant que possible, au mouvement progressif de la colonne vers le camp, pour la protéger par l'occupation des hauteurs, et prévenir ainsi toute attaque du flanc : c'est ce qui a été très-heureusement exécuté.
Au moment où la colonne s'engageait dans le sentier qui perce les broussailles épaisses de la plaine renfermée entre la mer et le pied de la montagne, un voltigeur vint me prévenir que M. le capitaine Cugnet, se trouvant malade, rentrait à bord du Phaéton, abandonnant le commandement de la première section de voltigeurs à M . le souslieutenant Martin.
A mesure que nous avancions, la petite plaine formant vallée entre la montagne et la mer s'élargissait sensiblement, et le fourré devenait de plus en plus épais : notre marche était nécessairement lente. Les difficultés du terrain retardaient les deux obusiers que traînait l'artillerie ; je fis alors éclairer nos flancs parune double lignede tirailleurs, dont l'une longeait la plaine à notre droite, tandis que l'autre s'étendait, du côté opposé, jusqu'à la naissance du versant de la montagne. Nous arrivâmes ainsi à l'extrémité du petit bois qui débouche sur la place découverte de la baie de Mahahéna ; et là je fis faire, d'après vos ordres, une petite halte pour attendre le résultat des investigations des éclaireurs. En ce moment un trait d'audace, exécuté avec bonheur, vint exciter l'enthousiasme général : un habitant du pays, attaché à notre suite, venait d'enlever le pavillon des insurgés au haut du mamelon où il flottait. La colonne s'est alors ébranlée aux cris de Vive le Roi ! et nous sommes arrivés à portée de fusil de la première redoute, dont on apercevait le profil derrière les goyaviers.
L'engagement a commencé alors par une fusillade très- vive. Nous avions à notre gauche ces goyaviers touffus, qui s'étendaient jusqu'à la montagne, dont la cime n'était pas encore occupée par les voltigeurs, ceux-ci ne gagnant du terrain que pas à pas, et en combattant toujours. J'ordonnai alors à M. Goût, lieutenant de vaisseau, commandant la compagnie de débarquement de la frégate VUranicAe pénétrer dans le taillis pour le fouiller jusqu'à l'extrême gauche et prendre l'ennemi à revers, de manière à venir se joindre à la colonne que je devais faire avancer le long de la plage.
Cet officier s'est acquitté de cette mission importante avec un courage et une sagacité dignes des plus grands éloges. M. Domezon, enseigne de vaisseau, à la tête d'un détachement de 30 hommes, venait d'occuper, par mon ordre, le mamelon opposé à celui du drapeau, où la fusillade a aussitôt commencé.
Toutes nos sûretés étant ainsi prises sur la gauche, nous pouvions alors avec confiance diriger nos efforts sur la redoute et nous porter en avant : c'est ce qui a été exécuté, tout en soutenant le feu, qui était toujours très-vif. On s'est avancé graduellement jusqu'à hauteur du retranchement ; là s'est engagé une lutte opiniâtre : on tirait de très-
5o4f HISTOIRE DE LA POLYNÉSIE ORIENTALE
près ; la fusillade se prolongeait depuis trois quarts d'heure sans produire de résultat décisif, bien qu'elle fût meurtrière départ et d'autre ; car déjà, dans nos rangs, deux officiers étaient frappés mortellement ainsi que plusieurs marins et soldats. 11 fallait frapper un coup décisif. C'est alors, monsieur le gouverneur, que vous m'avez ordonné de faire avancer à la baïonnette. J'ai fait battre la charge immédiatement, et nos soldats se sont précipités avec la plus grande intrépidité.
En ce moment, le sergent-major d'artillerie qui avait pris le commandement des pièces à la mort de M. Seignette, sous-lieutenant, était parvenu à en placer une sur un point qui longeait la direction des fossés intérieurs ; quelques décharges à mitraille ont produit un effet très-meurtrier, et nous sommes demeurés maîtres de la redoute. \ous m'avez aussitôt ordonné d'attaquer la seconde sans retard : les défenseurs de celle-ci s'étaient accrus de tous ceux qui s'étaient échappés de la première. Nous avons été encore accueillis par un feu de mousqueterie très-vif, auquel se joignaient des décharges d'artillerie assez fréquentes . Nous avions affaire à un ennemi très- supérieur eu nombre, et la fusillade allait encore se prolonger, lorsque, d'après vos ordres, j'ai fait de nouveau battre la charge pour enlever la position à la baïonnette . Tout le monde s'est précipité aussi valeureusement que la première fois, mais la résistance a été opiniâtre et désespérée ; des luttes se sont engagées corps à corps. Comme moi alors , monsieur le gouverneur, vous avez pu voir autour de vous une foule de traits de courage qui ont décidé de la prise de cette seconde redoute, en brisant les efforts et la rage des insurgés, qui ont rempli les fossés de leurs cadavres.
Il restait encore à l'ennemi une troisième redoute . Vous avez jugé, monsieur le gouverneur, qu'il fallait s'y porter immédiatement sans laisser un moment de relâche aux Indiens ; c'est ce qui a été exécuté sur-le-champ.
De la part de nos combattants, l'attaque a été aussi impétueuse que les précédentes ; mais la résistance des naturels n'a été ni aussi longue ni aussi vigoureuse . En effet , tandis que quelques-uns se faisaient tuer dans leurs fossés, les autres, démoralisés par la promptitude et la vigueur de nos attaques successives , se sont échappés en grand nombre dans les fourrés qui s'élèvent de l'autre côté de la rivière qui forme la limite de l'arrière de leur camp, nos balles les ayant poursuivis pendant quelques instants.
Enfin, après quatre heures et demie de combat, nous sommes demeurés entièrement maîtres du champ de bataille , qui a été parcouru en tous sens. On s'est emparé des fusils, tromblons, lances et
PIECES JUSTIFICATIVES OOO
autres armes que l'on voyait épars de tous côtés : ce qui n'a pu être emporté a été brisé ; l'artillerie de chaque redoute a été enclouée et démontée.
On a compté plus de 100 cadavres dans les fossés à l'intérieur des retranchements.
La lutte entre les tirailleurs cessait en même temps. Nous triomphions sur tous les points, et partout l'ennemi nous abandonnait le terrain, fuyant vers la montagne et les profondeurs de la vallée, à travers les fourrés les plus épais.
A 4 heures 1/2 du soir tout était fini : 450 hommes en avaient défait près de 900, bien retranchés et fortifiés.
Le résultat de cette journée a été décisif, et notre triomphe complet ; mais il a été acheté par des pertes bien sensibles, qui attestent l'acharnement du combat.
Nous avons eu 16 morts et 52 blessés. En [ce moment, 5 d'entre ces derniers ont succombé à leurs blessures. Parmi les morts, on compte 2 officiers.
Voici de quelle manière sont réparties ces pertes :
Morts.
Blessés.
Morts.
Blessés.
Blessés.
Frégate l'Uranie.
Ouartier-maître 1 ) ,
Matelots 3 )
M. Colondre, élève de P® classe. ... 1
Sous-officiers (2™^^ maîtres) 3
Quartiers-maîtres 3 "^
Fourrier 1
Matelots 14
Frégate La Charte.
Quartier-maître ^ \ r
Matelots 3 "* i
/ 14 M. Debry, elevede l'"'^ classe i ]
Quartier-maître 1 v 10
Matelots 8 ]
Corvette la Meurthe.
Quartier-maître 1
Matelots 2
Bateau à vapeur le Phaéton,
Mort. — M. de Nansouty, enseigne de vaisseau. ... 1 )
^, , l Sous-officier (2^ maître) 1)^C^
Blesses. ^^ . , . o 1 3 \
I Matelots 2 j '
Artillerie de la marine
(M. Seignette, sous-lieutenant ^ I / )
I Artilleurs 3) \ i\
Blessés ^^P°'^^ 1 (
liiesses. j ^j.tiiie^^j.g 6 j ^ ^
Infanterie de marine (petit état-major).
^, , ( Caporal sapeur 1 ) ^
Blesses. \ r, , \ ^
l Sapeur 1 )
26"® compagnie.
Mort. — Sergent i ]
Blessés. — Soldats 3 j
7® compagnie de voltigeurs.
Morts. — Voltigeurs ^ )
Blessés. — Voltigeurs 2 j
Total général 68
Tout le monde a bien fait son devoir au combat de Mahahéna. Le feu des navires embossés dans la rade a été d'un puissant effet. Le Phaéton, commandé par M. Maissin, a protégé principalement la plage de débarquement en envoyant plusieurs obus et paquets de mitraille qui empêchaient l'ennemi de déboucher par la vallée de gauche sur nos derrières.
La frégate VUranie., commandée par M. Bonard, a foudroyé le camp des insurgés toute la matinée, et a continué à envoyer ses bordées sur le champ de bataille, tant qu'elle n'a pas été masquée par la colonne, ce qui nous a été d'un puissant secours.
Quelques coups de canon, partis fort à propos de la goélette la
Clémentine, commandée par M. Boyer, enseignede vaisseau, et d'une chaloupe canonnière qui longeait la plage, ont également fort inquiété l'ennemi.
Bien que la conduite de tous les combattants ait été digne d'éloges, il en est qui se sont fait distinguer par des traits de valeur qui méritent une mention particulière ; ainsi :
Frégate VUranie. — M. Jean-Pierre Goût, lieutenant de vaisseau de 2® classe, commandant la compagnie de débarquement de VUranie. Cet officier a dirigé son détachement avec une vigueur et un discernement qui ont puissamment contribué à l'heureuse issue delà journée.
M. Laurent-Joseph Lejeune, enseigne auxiliaire , a donné plusieurs fois à son détachement l'exemple du plus grand courage en se précipitant l'un des premiers sur les retranchements.
M . Léopold-Germain Doniezon , enseigne de vaisseau , a bien dirigé son détachement, et a exécuté avec courage et précision les instructions que je lui ai données.
M. Jean-Nicolas-Eugène Vesco, chirurgien de 2® classe, a montré beaucoup de zèle et de dévouement dans les soins qu'il a prodigués à nos blessés.
M. Alexandre Colondre, élève de l'"'' classe, blessé.
M. Charles-Ernest Clappier, élève de 1""® classe, est arrivé le premier sur la seconde redoute .
Jean-Armand Smolders, capitaine d'armes de f® classe.
Guillaume-Marie Colobert, 2' maître de manœuvre, de l""^ classe, blessé.
Charles-Jean-Baptiste Mourré, fourrier de 2® classe.
Thomas-Jacques-François Mallet, sergent d'armes.
Joseph-Victor Bonnis, matelot de l""^ classe, blessé.
Pierre Laugat , matelot de 3® classe . Ce dernier s'est distingué au débarquement, où il a sauvé deux hommes tombés à la mer, et à l'attaque des redoutes, en se précipitant toujours l'un des premiers.
Frégate la Charte. — M. Prosper Harel, enseigne de vaisseau, a bien dirigé son détachement.
M. Eugène-Désiré Debry, élève de 2^ classe, atteint de trois balles, au moment où il se portait bravement, avec M. Goût, lieutenant devaisseau, à l'extrême gauche, pour prendre l'ennemi à revers.
M. Sylvain-Joseph-Julien- Victor Morel, élève de 1"^® classe, toujours au premier rang.
Nicolas-Marie Cual, 2® maître canonnier de 1'^'' classe.
Jean Mallegol, matelot de 3'' classe.
Jean-François Gourvès, quartier-maître, blessé.
Détachement de la corvette la Meurthe. — M. Léon- Victor Bouchant, enseigne de vaisseau, a bien conduit son détachement.
Alexandre -Marie Guérin, 2'^ maître voilier de l"^** classe, toujours un des premiers à courir sur les redoutes.
Pierre Lemaistre, quartier-maître blessé.
Détachement du Phaéton. — Charles -Théodore Sue, fourrier de 3° classe, toujours au premier rang.
Pierre Second, matelot de 3" classe, blessé.
Détachement de l'Embuscade . — Joseph-Marie Demoy, 2'' maître de l""^ classe, s'est distingué au débarcadère, où il a dirigé l'embarquement des blessés.
Jean-Marie Thouamet, matelot de 2" classe, a tenu une conduite admirable également au débarcadère ; il s'est dévoué plusieurs fois, et a retiré de l'eau plusieurs soldats et marins qui étaient tombés parla grosse mer.
Détachement d'artillerie de marine. — Joseph -François, sergentmajor, a pris le commandement de l'artillerie après la mort de son lieutenant, et l'a bien dirigée.
Jules-Frédéric Costy, sergent, toujours à son poste.
Etienne - François Lévêque, caporal, militaire d'une grande intrépidité.
Etienne Hermaize, 2'' canonnier, qui a voulu continuer à servir sa pièce, quoique atteint de deux balles.
Jean-Pierre Fabre, 2" canonnier, blessé grièvement. Infanterie de marine.
État-major. — M. NicolaïDompartio, capitaine-major, officier d'ordonnance, s'est constamment montré aux endroits les plus dangereux, pour transmettre les ordres de M. le gouverneur.
M. Edouard -Auguste Perrault, capitaine adjudant- major, a commandé la réserve et pris de sages dispositions pour soutenir les points qui auraient eu besoin de secours.
Petit état-major. — Eugène Baumard, adjudant sous-officier, a traversé, à diverses reprises, la ligne des feux, pour aller transmettre mes ordres aux différents chefs de détachements.
Louis-Jean Loubère, sergent de grenadiers, porte-étendart, a toujours montré le drapeau, sous le feu de l'ennemi, avec un sang-froid qui a été généralement remarqué.
Jean-Philippe Diétrich, caporal-sapeur, blessé à la garde du drapeau.
26'' compagnie. — M. Frédéric-Henri Ladrière, lieutenant, a trèsbien dirigé la 2'^ section de cette compagnie.
Charles Aubertin, fusilier, s'est élancé deux fois dans la deuxième redoute, et a combattu Fennemi corps à corps.
Célestin Viennet, fusilier; quoique blessé grièvement, il n'a pas cessé de tirer sur l'ennemi.
1" compagnie de Volligeurs . — M. Philibert -Marie Martin, souslieutenant, appelé au commandement de la l""^ section de voltigeurs, par l'absence de son capitaine, a enlevé deux positions à l'ennemi dans les mornes, et a conduit ses tirailleurs, pendant toute la journée, avec beaucoup de courage et de sang-froid.
Jacques Briand, sergent, s'est maintenu avec 12 voltigeurs, contre des forces supérieures, sur un mamelon dont l'abandon pouvaitcompromettre le reste de la compagnie ; pendant toute la journée, il a montré beaucoup de courage et de discernement.
Jean-Baptiste Desmarels, voltigeur, a fait preuve de beaucoup d'intrépidité sur le mamelon du drapeau , où il a été atteint de deux balles.
Jacques Chevalier, clairon, s'est élancé un des premiers sur la deuxième redoute , en sonnant la charge, et en encourageant ses camarades à le suivre ; il a tué lui-même un Indien qui cherchait à atteindre M. le gouverneur,
Jules-Joseph Bigand, voltigeur, blessé.
Je termine, Monsieur le gouverneur, en vous priant de solliciter pour les braves dont les noms sont désignés ci-dessus, les récompenses dont ils se sont rendus dignes.
Le Commandant des troupes de Vexpédition, M. DE Bréa.
Rapport sur le combat de Mahahena [le 17 avril 1844), adressé à M. le ministre de la marine par M. Bruat, gouverneur des établissements français de l'Océanie.
Papeïti, le 22 avril 1844.
Monsieur le ministre,
J'ai eu l'honneur de vous faire connaître, par mon rapport du 22 mars, que les insurgés s'étaient réfugiés à Mahahena. Les renseignemens qui me sont parvenus depuis par des agens sûrs m'ont
appris que leur nombre s'augmentait considérablement ; on le faisait même monter jusqu'à quinze cents combattans : ce chiffre me parut exagéré ; néanmoins les retranchemens qu'ils élevaient sur une largeur de 1.800 mètres me prouvaient qu'ils étaient fort nombreux.
Je ne négligeai aucun moyen pour conserver la paix ; des personnes influentes s'adressèrent aux chefs , en leur faisant connaître que ceux qui avaient été cités à comparaître n'avaient qu'à venir faire leur soumission à Papeïti, pour être amnistiés. Ils parurent d'abord disposés à nous revenir ; les chefs de notre parti leur envoyèrent alors une députa tion qui fut bien accueillie ; mais la femme chef Teritoua, qui est toujours à la tête de l'opposition , finit par déclarer au nom de tous qu'elle n'acceptait aucun arrangement et que le rassemblement ne se dissoudrait pas. Les gens de Taïarabou seuls parurent vouloir persister à séparer leur cause de celle des insurgés.
Les missionnaires anglais, avec mon autorisation, tentèrent une dernière démarche qui échoua encore complètement.
Il me fut dès lors démontré qu'il était d'une nécessité absolue de profiter de la présence de la Charte pour frapper un coup qui pût prouver aux naturels que non seulement nous n'avions rien à craindre de leurs tentatives contre nos établissemens, mais que nous pouvions les atteindre dans les positions qu'eux mêmes avaient choisies et fortifiées.
M. Mallet, commandant de l'Embuscade, reçut l'ordre de m'expédier par la Clémentine, la 2° section des voltigeurs en garnison à Taravaoa , et 25 hommes de son équipage . Je pris toutes mes dispositions pour partir dès le moment où j'apprendrais que la goélette qui devait porter ce renfort avait atteint Mahahena. Cet avis m'arriva dans la nuit du 11 au 12, et, le 13 au soir, le Phaéton prit l'Uranie à la remorque, et, profitant du calme, je fis route avec cesbâtimens pour Mahahena. Des vents violens et contraires s'étant élevés dans la nuit, rUranie et la goélette la Clémentine, qui nous avaient gagnés, continuèrent à forcer de voiles pour s'élever au vent. Je pris avec le Phaéton le mouillage de Matavaï, me plaçant ainsi entre les insurgés et Papeïti. Le dimanche 14, le vent s'étant modéré, je partis dans la nuit, ayant pris en renfort la section de Voltigeurs embarquée sur la Clémentine, et le lundi 15, je mouillai à Mahahena. La frégate ne put rallier que le mardi 16, et vint prendre très hardiment son mouillage à 350 mètres, en face de la petite baie où je voulais opérer le débarquement.
Le 17, à cinq heures un quart du matin, toutes les troupes et les marins furent réunis à bord du Phaéton, et au point du jour, le dé-
barquement, dirigé par M. Malmanche, lieutenant de vaisseau, mon chef d'état-major, commença sur la plage AS défendue naturellement par la pointe abrupte d'une montagne dont les approches étaient battues par rUranie et le Phaéton. Une centaine d'hommes furent jetés à terre. La section de voltigeurs s'établit sur la hauteur B ; attaquée, elle repoussa l'ennemi, qui lâcha pied, après avoir eu quelques tués et blessés.
La mer, qui déjà était mauvaise, le devint encore davantage ; le débarquement ne put se continuer qu'avec des baleinières ; et, malgré toutes ces précautions, deux embarcations furent mises à la côte. Un homme fut noyé, et nous eûmes beaucoup de cartouches mouillées ; maisgrâceau dévouement de plusieurshommesde VUranie eiàeVEmbuscade, qui souvent coururent le danger d'être écrasés ou noyés, et à la bonne direction donnée par M. Malmanche, tout le monde fut à terre à dix heures, et les pertes furent réparées.
Je me trouvai avec deux obusiers de montagne, 45 hommes d'artillerie,248 marins détachés de lUranie, de la Charte, de V Embuscade, de la Meurt he et du Phae'ton, et 148 hommes d'infanterie, le tout s'élevant à 441 hommes ; 13 hommes de l'Embuscade ne purent débarquer à temps, la Clémentine étant arrivée sur rade trop tard.
D'après les nombreux avis que j'avais reçus, je savais que les insurgés devaient concentrer leurs efforts dans les retranchemens qu'ils avaient creusés, et qu'ils croyaient d'autant plus inexpugnables, qu'un millier d'hommes les garnissaient et les défendaient.
Ces retranchemens consistaient en trois fossés de 6 à 7 pieds de profondeur, creusés parallèlement à la mer sur une longueur de 1.800 mètres, et défendus du feu des bâtimens par un glacis. Ils étaient recouverts par une toiture horizontale en bourahau (bois du pays) qui rendait les combattans invisibles, en leur donnant la facilité d'ajuster les assaillans, et de les atteindre à peu près à bout portant. Il est vrai que, la position une fois ^tournée, la retraite devenait impossible.
D'après ces données, je traçai ainsi mon plan d'attaque : M. Dollieule, avec la section de FEmbuscade, dut couvrir nos derrières ; M. Domezon devait s'emparer de la crête D, qui dominait la hauteur où était le pavillon dont la section de voltigeurs, commandée par M. Martin, devait s'emparer. L'autre section devait alors nous rejoindre. M. Goût, lieutenant de vaisseau, avait ordre, avec la compagnie de rUranie, de tourner les redoutes, en plaçant ses hommes en tirail-