‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 12 sur 124 · De Bougainville, Voyage autour du monde, p. 187 et · texte numérisé non relu

De Bougainville, Voyage autour du monde, p. 187 et

l'archipel de la société 59

aperçue. Une foule de pirogues se trouvaient près d'eux. Les insulaires, parmi lesquels on remarquait quelques jolies femmes, avaient apporté des vivres frais, des poules et des pigeons. La nuit du 5 se passa encore à louvoyer et le 6, dans la matinée, les vaisseaux français mouillèrent dans une rade. « A mesure que nous avions approché la terre, dit Bougainville, les insulaires avaient environné les navires. L'affluence des pirogues fut si grande autour des vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de la foule et du bruit. Tous venaient en criant tayo, qui veut dire ami, et en nous donnant mille témoignages d'amitié ; tous demandaient des clous et des pendans d'oreilles. Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas pour l'agrément de la figure au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles, qui les accompagnaient, leur avaient ôté la pagne {sic) dont ordinairement elles s'enveloppent. Elles nous firent d'abord, de leurs pirogues, des agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrait quelque embarras... Les hommes, plus simples ou plus libres, s'énoncèrent bientôt clairement. Ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire connaissance avec elle. Je le demande; comment retenir au travail, au milieu d'un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n'avaient point vu de femmes ? Malgré toutes les précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille qui vint sur le gaillard d'arrière se placer à une des écoutilles qui sont audessus du cabestan ; cette écoutille était ouverte pour donner de l'air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment une pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous, telle que Vénus se fit voir au berger Phrygien. Elle en avait la forme céleste. Matelots et soldats s'empressaient pour

parvenir à l'écoutille, et jamais cabestan ne fut viré avec une pareille activité^. »

J'ai tenu à citer ces passages de la relation de Bougainville parce qu'ils donnent en peu de lignes une idée de Tahiti et des mœurs de ses habitants à cette époque. Le séjour des Français n'ayant eu aucune influence sur la politique intérieure du pays, je n'en parlerai pas. A part quelques vols que commirent des naturels, et un meurtre dont se rendirent coupables des soldats français, les relations furent généralement bonnes ; en somme, les Français reçurent un accueil très hospitalier. Le 15 avril 1768, à six heures du matin, Bougainville partit de Tahiti.

Voyons maintenant quel était l'état politique de l'île. Vairaatoa et Hapai régnaient sur le nord et sur l'est, Tutaa, sur l'ouest de la grande péninsule ; le sud était placé sous la régence d'Amo pendant la minorité de son fils Temare ; quant à la presqu'île de Taiarapu, elle appartenait entièrement au grand-chef Veiatua, quoique celui-ci fut nominalement vassal de l'arii-rahi (roi) -,

Mais la défaite que Wallis avait infligée à Amo avait eu pour conséquence d'abaisser le pouvoir de celui-ci. Tutaa et Veiatua résolurent de profiter de son affaiblissement, le premier, poLir s'emparer de la régence, le second, pour se rendre complètement indépendant. Ils conclurent une alliance

Page 1