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LE SOL ET LE CLIMAT DE LA POLYNÉSIE ORIENTALE. — LA RACE

Iles volcaniques. — Richesse de leur flore et pauvreté de leur faune. — Douceur âe la température. — lies coralliennes. — Leurs faibles ressources. — Bouleversements atmosphériques. — lie plutonienne, peu favorisée de la nature. — La population primitive. — Son mélange avec les émigrants de la Malaisie. — Caractères physiques des Polynésiens modernes.

Les archipels soumis à la domination française dans le sud-est de l'Océan Pacifique sont tous, à l'exception des Tuamotu, composés d'îles hérissées de pics et de crêtes d'origine volcanique. Leur formation est due à un soulèvement qui parait avoir été le même pour les archipels des Gambier, des Tubuaï, de la Société et peut-être aussi des Marquises. L'époque de l'apparition de ces archipels ne saurait être absolument déterminée, mais elle doit être vraisemblablement très lointaine sauf pour la dernière éruption qui se produisit à Tahiti et fit surgir le mont Maiao (1.235 m.) que sa forme a fait nommer Diadème par les Français.

Les montagnes que l'on rencontre dans ces iles sont relativement hautes en comparaison du peu d'étendue des terres : Nuka-Hiva des Marquises n'a que 100 kilomètres de circuit et cependant elle s'élève jusqu'à une hauteur de 1.178 mètres; Tahiti a 104.215 hectares de superficie et possède des monts de 2.237 mètres (Orohena), 2.065 mètres (Aorai), 1.800 mètres (Tetufera), 1.694 mètres (Ivirairai), 1.323 mètres (Niu), etc. ;

Mooera a une surface de 13.237 hectares et ses montagnes ont des altitudes de 1.212 mètres (Tohivea), 830 mètres (Rotui), etc. ; Bora-Bora a une étendue d'environ 38 kilomètres carrés et le sommet de sa montagne centrale, le Pic de Pahia, atteint à peu près 800 mètres; Tubuai a une superficie de 12 milles carrés 75 et renferme le mont Taitoa qui a 310 mètres d'élévation; la petite Râpa (Rapa-iti) n'a que 30 à liO kilomètres de pourtour et l'un de ses monts, le Pukunia, est haut de l./i50 mètres ; etc.

Entre les montagnes se trouvent de riantes vallées arrosées par de nombreux ruisseaux limpides. Quant aux lacs, il n'en existe que trois : l'un, sans écoulement, le lac Vai-liiria, est situé à /i32 mètres d'altitude dans Tahiti ; les deux autres, les lacs Temae et Varea, communiquant avec la mer, se trouvent dans l'île Moorea.

Sur le littoral et dans l'intérieur, les diverses îles de la Polynésie sont couvertes d'arbres précieux dont les branches entrelacées forment des voûtes magnifiques, véritables abris contre l'ardeur des rayons du soleil. La végétation est celle des tropiques : le cocotier, le maiore (arbre à pain), le pandanus, le bananier, etc. Le climat est d'une grande douceur : il y règne un printemps perpétuel, plus chaud cependant aux Marquises (33 degrés centigrades) et très tempéré à Râpa (de 22 à 25 degrés) ^ où poussent parfaitement la plupart des légumes et des fruits de l'Europe. Vues de la mer, ces terres présentent un brillant aspect grâce à la verdure qui les couvre entièrement et monte parfois jusqu'au sommet des pics. Les paysages sont vraiment enchanteurs, leurs décors féeriques, et l'admiration exprimée dans les récits des voyageurs n'est certainement pas exagérée ; on ne peut imaginer une nature plus resplendissante : elle tient du rêve.

Les forêts ne sont pas exemptes, toutefois, d'une certaine

]. Les mois de juin, juillet et août sont ceux qui ont la température la plus basse. Pendant la saison froide, le thermomètre descend à 6 heures du matin jusqu'à 7 degrés centigrades.

tristesse, qui provient du, manque d'oiseaux : les gazouillements sont rares et ceux qu'on entend sont dus à quelques timides moineaux importés par les soins de la Métropole. La faune était primitivement assez pauvre ; les indigènes n'avaient que des volailles, des porcs et des chiens, et encore parce qu'ils les avaient transportés avec eux lors de leurs migrations. Les bœufs, les vaches, les moutons et les chevaux ont été introduits dans les archipels par les Européens.

Le soulèvement volcanique qui produisit les archipels des Gambier, des Tubuai, de la Société, et des Marquises, ne fut pas aussi complet dans les parages des îles Paumotu ou Tuamotu, et probablement ce sont les coraux qui, en se formant sur les bords des cirques arrivés presque à fleur d'eau, ont créé ces îles basses si différentes des autres îles de la Polynésie française. Les Tuamotu sont en effet composées de longs récifs très peu élevés au-dessus du niveau de la mer, lesquels entourent des lacs intérieurs nommés lagons d'où l'on tire les huîtres nacrées. Celles-ci représentent la seule richesse de l'archipel, car ses îles sont arides, n'ayant qu'une mince couche de terre végétale, et dépourvues d'eau douce : nul torrent, nulle source ; il n'y a que l'eau de pluie et celle du fruit du cocotier; avant l'introduction de cet arbre, le sol ne produisait que des petites touffes de miki-miki, de guettardia, de tournefortia, de pentacarya, de scœvola, et comme ressources alimentaires les fruits du pandanus et le pourpier. Sans la pêche des nacres, et le cocotier dont ils transforment le fruit en coprah, les indigènes ne pourraient pas encore actuellement subsister ; ils ne parviennent à se procurer les choses les plus nécessaires à la vie que grâce à ce commerce devenu, heureusement pour eux^ assez important.

Et non seulement ces îles sont déshéritées à presque tous les points de vue, mais elles subissent aussi d'effroyables bouleversements : quoique possédant le même climat que les autres archipels de la Polynésie française, elles sont assaillies quelquefois par de terribles typhons accompagnés de raz

de marée qui portent chez elles la désolation et la mort. Le vent et la mer accomplissent alors une véritable œuvre de destruction : ils abattent tout ce qu'ils rencontrent devant eux, navires à l'ancre, églises, cases, cocotiers, etc. ; les habitants et les animaux domestiques essayent en vain de résister ou de se sauver : ils périssent tous noyés par les lames monstrueuses de l'Océan; celles-ci exhument même les restes des morts et les rejettent au loin; enfin l'eau des lagons en se joignant aux flots de la mer achève de balayer le sol : elle n'y laisse que le roc. Telles furent les conséquences des typhons et des raz de marée qui visitèrent quelques îles des Tuamotu à différentes époques, notamment en 1878 et 1906.

Les îles qui sont ainsi dévastées ne restent pas toujours dans cet état : après plus ou moins d'années le roc se recouvre d'un peu de terre arable et la végétation reparaît; quand les cocotiers ont suffisamment repoussé, des habitants des îles voisines viennent se fixer dans les îles dépeuplées, et cellesci reprennent alors leur premier aspect, pour le reperdre vingt ou trente ans plus tard à la suite d'un nouveau cataclysme de la nature.

Vues du large, la plupart des îles Tuamotu se présentent bordées d'une plage de sable fin; à l'intérieur apparaissent des massifs de bois touffus au-dessus desquels se montrent des tiges de cocotiers. Ces îles semblent plutôt riantes que tristes, grâce à la verdure qui les recouvre; mais la mer se brise avec rage sur leurs côtes rocheuses. Le célèbre navigateur de Bougainville avait appelé l'archipel des Paumotu ou Tuamotu, archipel Dangereux. Cette dénomination est exacte; à cause du peu d'élévation des îles, les marins ne les aperçoivent que difficilement, et, pour cette raison, les redoutent beaucoup.

Quant à l'île Rapa-nui ou de Pâques, son origine plutonienne n'est pas douteuse. Sur une superficie de 11.773 hectares se dressent trois volcans nommés Kau, Raraku et Aroï.

Le terrain présente la forme d'un triangle ayant à chaque sommet ou dans les environs un cratère éteint. Le plus important de ces cratères est celui de Kau, situé près du mouillage d'Hanga-roa. Sa profondeur est de 250 mètres et sa base inférieure a plus d'un kilomètre de diamètre. Du côté de la mer le cratère est ébréché jusqu'au tiers de sa hauteur, ce qui ne contribue pas peu à lui donner l'apparence du Golisée de Rome dont il a aussi la forme circulaire.

Tous les cratères de l'île possèdent de grandes cavités que les pluies maintiennent pleines d'eau. Comme il n'y a ni ruisseau, ni torrent, ni source, les indigènes vont puiser leur boisson dans ces citernes naturelles. Ils ont bien creusé quelques puits non loin du rivage, mais ils leur préfèrent l'eau de ces mares.

Le sol est aussi couvert de sombres cavernes.

D'après les naturalistes des expéditions maritimes du dix-huitième siècle l'île serait généralement stérile et nue. Des pierres brunes, noires et rougeâtres la recouvriraient presque entièrement. La seule végétation consisterait en une graminée qui croîtrait par touffes de feuilles si glissantes que l'on ne pourrait marcher dessus sans tomber. On ne rencontrerait pas un arbre véritable sur toute la surface de l'île. Les plus grands arbrisseaux seraient le mûrier à papier, dont les naturels (en cela semblables à ceux de Tahiti) tiraient parti pour la confection des étoffes, une espèce de mimosa au bois rouge, dur et pesant, et quelques tiges à^ Hibiscus populneiis^ bois blanc et cassant ayant une feuille qui ressemble à celle du frêne.

Cependant les insulaires avaient des pirogues. De plus, ils possédaient des plantations de patates, d'ignames, de citrouilles, de bananes, de cannes à sucre et une espèce de morelle.

Les poules étaient le seul animal domestique de l'île.

Mais depuis cette époque une étude plus attentive du sol a révélé qu'il n'était pas si ingrat qu'un examen superficiel

l'avait fait croire. Presque tout le terrain peut être cultivé. Quoique assez ondulé par la présence de douze monticules, il est suffisamment uni pour permettre au bœuf de traîner la charrue. Si l'ile de Pâques était complètement déboisée et dénudée lors des voyages de Cook et de Lapérouse, cela provenait probablement des guerres intestines des naturels, comme on le verra plus loin dans cet ouvrage, et non de l'aridité du sol. A la fin du dix-neuvième siècle, un missionnaire catholique, le Père Montiton mit en terre des noyaux, pépins et graines de divers arbres, arbustes et légumes. Avant de quitter cette île, il eut la satisfaction de voir croître dans les environs d'Hangaroa des eucalyptus, des noyers, des sapins, des boutures de figuier et de pandanus, etc. Il put même manger des pommes de terre qu'il avait introduites dans l'île.

A tout cela il faut ajouter que les moutons, les bœufs et les chevaux importés s'y multiplient parfaitement.

L'île Rapa-nui n'est donc pas aussi stérile qu'on l'a dit autrefois. Mais elle n'est pas non plus riche. Située sous la même latitude que Rapa-iti, elle jouit du même climat tempéré, et celui-ci se trouve trop frais pour que certains arbres puissent y vivre : l'hiver tue le cocotier et l'arbre à pain. En somme elle serait très habitable si elle n'était privée de cours d'eau. Mais elle n'a même pas la moindre source et, pour cette cause, un séjour y sera toujours peu supportable.

La Polynésie orientale était-elle peuplée antérieurement à l'arrivée des émigrants de la Malaisie ? C'est probable. Dans son rapport sur le voyage de Mendana aux Marquises, Queiros s'exprime ainsi qu'il suit: « ... on voit parmi les insulaires, des blancs, des noirs et quelques mulâtres i. » Cook a raconté que quelques années avant son arrivée à Tahiti, il existait encore dans les montagnes, d'après les indigènes,

1. QuEiROS, Mémoires adressés à Don Luis de Velasco, gouverneur du Pérou, et au roi Philippe III, à son retour du voyage de Mendana.

des hommes noirs et sauvages. On a trouvé dans des sépultures anciennes de l'île de Pâques (Rapa-nui), l'île la plus avancée vers l'est dans la direction de l'Amérique, des crânes qui ont toutes les apparences des crânes papous. 11 semble donc en résulter que la plupart des îles de la Polynésie n'étaient pas désertes à l'époque de l'arrivée des émigrants de la Malaisie et qu'elles étaient même peuplées par une race à peau noire, la race mélanésienne.

C'est d'ailleurs ce que démontrent les caractères physiques d'une partie de la population polynésienne actuelle. En effet, pour créer certains Polynésiens, tels qu'ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire avec un teint très foncé, des cheveux très frisés, et des lèvres grosses, il faut admettre qu'il y a eu des croisements plus ou moins importants avec une race noire. La pureté des Marquisiens indique que ces croisements ne durent pas être nombreux chez eux ; mais dans les archipels des Gambier, de la Société, et des Paumotu, surtout dans ce dernier archipel, ce fut différent: les classes inférieures des indigènes accusent une prédominance marquée de sang nègre. Examinons les insulaires des Tuamotu : quoique se rattachant à la race polynésienne ils ont le teint plus foncé que les indigènes des autres archipels, leurs traits sont grossiers et leurs cheveux souvent crépus ; tous ces signes accusent une proportion de sang noir autrement considérable que n'en ont ordinairement les Polynésiens, appartenant cependant eux-mêmes, comme leurs ancêtres les Malaisiens, à une race métisse formée par les mélanges du noir, du jaune et du blanc. Or, nous savons par des légendes que les émigrants malaisiens lors de leur débarquement aux Fidji trouvèrent le sol déjà occupé par des nègres océaniens. Que des Mélanaisiens soient parvenus jusqu'aux Paumotu, rien de surprenante cela et par eux s'expliquerait la forte proportion de sang noir qu'ont les indigènes actuels. Que se passa-t-il aux Paumotu lors de l'invasion malaisienne ? Ici l'histoire reste muette, mais il est peu probable que les deux races aient

vécu en paix, si nous en jugeons par ce qui était survenu aux Fidji où une guerre de couleur éclata, suivie de la défaite et de l'expulsion des nouveaux venus. Ceux-ci furent au contraire victorieux aux Paumotu et parvinrent à s'y maintenir, comme le font supposer les modifications subies par la race. Ils massacrèrent peut-être une partie de la population mâle, conservèrent les femmes, et s'alliant à elles créèrent une nouvelle race mixte. Il importe peu d'ailleurs pour l'étude qui nous occupe que les archipels du sud-est de la Polynésie aient été conquis ou colonisés pacifiquement par les émigrants malaisiens. Ce qu'il y a de certain^ c'est que ceux-ci s'établirent dans ces îles et devinrent ainsi des Polynésiens : je les désignerai donc désormais par ce nom ou par celui de Maori ou Maohi qu'ils donnent à leur race ; ou bien encore par celui de kanaque, dekanaka^ iakata^ kaaka, enana, enata^ taaia ou iangaîa, nom qu'ils se donnaient, et se donnent encore orgueilleusement, et qui signifie homme.

Lorsque les navigateurs européens découvrirent cette partie de rOcéanie, ils y rencontrèrent une race métisse produite par les mélanges du noir, du jaune et du blanc. Hauts de taille et robustes, ces indigènes avaient généralement la peau hâlée, presque blanche, les yeux et les cheveux noirs ; en réalité leur teint n'était pas plus foncé que celui des gens du midi de l'Europe et le sang blanc dominait de beaucoup dans leurs veines^.

A l'époque actuelle, les insulaires sont identiques à leurs

1. Wallis nous raconte même qu'en 1767, à Tahiti, il constata la présence de cheveux roux et blonds sur plusieurs indigènes. A ce sujet, quelques auteurs ont fait la réflexion qu'à cette date il ne pouvait être question de croisements avec les Européens ; cette remarque est très juste. Je n'ai pas ici à rechercher les origines de ces teintes et comme la relation de l'illustre marin ne peut m'étre suspecte, je me borne à la citer, en m'inclinant devant sa déclaration. Il m'est impossible, toutefois, de passer sous silence que pendant mon voyage en Polynésie je n'ai jamais rencontré d'autres indigènes lîionds que ceux qui obtenaient cette couleur à l'aide de moyens artificiels, l'usage de la chaux par exemple; cependant beaucoup de Polynésiens, et presque tous les Tahitiens en particulier, ont maintenant du sang européen dans les veines. Je signale ce fait aux anthropologistes.

ancêtres; il suffit pour en être convaincu de lire les récits que les grands navigateurs nous ont laissés.

C'est ainsi qu'ils nous parlent des différences assez prononcées des nuances de peau entre les populations de certains archipels. Or, ces observations sont encore exactes de nos jours : les Marquisiens, par exemple, quoique vivant dans des îles plus rapprochées de l'Equateur que les Tahitiens, sont moins foncés qu'eux. Néanmoins tous les Polynésiens appartiennent à la même race.

Ils parlent aussi une langue commune. 11 y a des dialectes, sans doute, mais ceux-ci ne diffèrent généralement que par des suppressions ou substitutions de lettres dans certains mots ; une attention tant soit peu soutenue le démontre vite : takata^ kanaka, kaaka, taala, enana^ enata, ne sont que les diverses formes que prend dans les divers dialectes un même substantif qui signifie homme. Un Tahitien peut donc parvenir à se faire comprendre d'un Marquisien, et réciproquement.

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