Ancien nom de l'ile Moorea
Après être resté six semaines dans cette île, Cook fit lever l'ancre, et la Résolution partit de l'archipel de la Société.
On ne sait pas avec certitude quelle fut l'issue de l'expédition préparée par Pomare P*", aux mois d'avril et mai, contre l'île d'Eimeo. La version la plus accréditée est que les gens de cette île se défendirent si bien que l'entreprise fut abandonnée et que la flotte revint à Tahiti.
11 est vraisemblable qu'à cette époque Pomare P' se trouvait déjà marié, peut-être même depuis plusieurs années ; comme il se peut aussi (car on ne sait au juste), qu'il ne se soit marié qu'une ou deux années après. Pomare P' épousa Hidia, sœur de Motuaro, et celle-ci lui donna un enfant qui fut immédiatement étouffé, ainsi que l'exigeait la loi de la société des Arioi dont Pomare P'" était membre. Cet infanticide prolongeait d'ailleurs le règne du monarque, qui eût été obligé d'abdiquer en faveur de l'enfant s'il lui avait laissé la vie.
A la fin de Tannée, les Tahitiens reçurent, pour la seconde fois, la visite des Espagnols. La frégate Aguila, commandée par Don Domingo Bœnechea, et le paquebot Jupiter, partis du Callao le 20 septembre 177Zi, mouillèrent définitivement dans le port de Tautira ^ (presqu'île de Taiarapu) le 27 novembre, à deux heures du soir. Plus de cent pirogues se rassemblèrent autour de la frégate, et, dans peu de temps, il y eut une quantité énorme de gens. Immédiatement après le mouillage arrivèrent à bord l'arii de cette péninsule, Veiatua II et To-tu de Tahiti. Le commandant les fit entrer dans sa cabine, ainsi que les principaux habitants de leur suite. Alors il leur dit, avec le concours de l'interprète, le but de son arrivée, qui était de construire une maison dans leur île pour la faire occuper par deux missionnaires, religieux de l'ordre de Saint- François, les Pères F. Geromino Clota et Narciso Gonzales, accompagnés du soldat interprète, lesquels allaient s'établir là pour les instruire de la vraie religion. On leur demanda
1. Ce nom est écrit Ojatutira, dans la relation des Espagnols.
s'il leur convenait de laisser bâtir la case, s'ils donneraient le terrain nécessaire pour sa construction et s'ils promettaient de bien traiter les deux religieux et l'interprète. Veiatua II et Pomare P'" répondirent oui avec une joie inexprimable, promettant de donner les hommes et toutes les choses nécessaires pour construire la case et préparer le terrain qu'on trouverait le plus convenable.
En effet, le lendemain, un terrain fut cédé par Opo, femme du chef Titorea et mère du grand-chef Veiatua 11. Ce terrain était situé sur la plage, à peu de distance du port, placé à l'ouest, et près d'une rivière qui sortait d'une vallée que l'on voyait en face. A côté de ce terrain, se trouvait la case du grand-chef Veiatua, car celui-ci résidait en cet endroit. Les Espagnols coupèrent des arbres, après lui en avoir demandé la permission, et commencèrent la construction de la maison.
Pendant l'accomplissement de ce travail, les missionnaires allèrent voir le marae de Veiatua, qu'ils nomment imaray dans leur récit. D'après eux, c'était le lieu où se trouvaient enterrés les membres de la famille de ce chef. Près de Vimaray était la case d'un indigène qu'on appelait épure. « L'espace entre cette case et Vimaray, disent les Pères, est recouvert d'un dallage, au milieu duquel est fixé un poteau surmonté d'une table rectangulaire, où l'épure dépose des bananes, des vivres, des branches d'arbres et diverses plantes, et adresse on ne sait quelles prières à Teatua, leur dieu^, pour l'apaiser. Nous vîmes aussi de l'autre côté de Yima- Tay trois poteaux assez hauts et bien travaillés. Sur le plus grand des trois étaient cinq femmes nues grossièrement sculptées; sur les autres se trouvaient des têtes et des portions de corps paraissant représenter des hommes. A côté de notre case, vers le nord, s'élevait un autre imaray, et au sud, à la distance d'un quadra., un autre encore. Dans les
1. Atua veut dire simplement dieu ; ce n'est pas un nom propre.
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deux il y avait une case d'epwre; on y voyait aussi des estrades pour recevoir des régimes de bananes.
« Le même jour, l'eri (arii) d'un district vint se plaindre à bord de ce que les marins chargés de faire de l'herbe pour le bétail, la coupaient tout contre un itnaray^ et mangeaient les fruits consacrés à Teatua (dieu), ce qui avait attiré la colère de cette divinité sur les habitants du district et fait naître une quantité de maladies dans le pays, causant la mort de trois ou quatre notables, et, entre autres, de l'eri Pajairiro (Pahiiriro titre des rois de Pueu). Telle est l'origine de la superstition chez les barbares : un événement très naturel est attribué à des causes surnaturelles. Les imposteurs s'emparent de ce penchant, et leur inculquent l'idolâtrie et les idées les plus absurdes. 11 régnait, en effet, une épidémie de fièvre catarrhale dans ce district, dont beaucoup de personnes moururent ; mais elle avait sa source dans l'imprudence de ces indigènes, qui venaient à bord de la frégate à toute heure du jour, ne tenant compte ni du soleil ni de la pluie, contrairement à leurs habitudes ; car d'ordinaire ils ne sortaient jamais de leurs cases un jour de pluie ou de bruine, pas même pour se procurer des vivres. En outre, ils ont la coutume de se baigner régulièrement au coucher du soleil, alors même qu'ils sont gravement malades, ce qui cause la mort de beaucoup. Bien que cette épidémie fût très explicable, nous n'avons pu les persuader, qu'elle provenait de leurs désordres et non de la colère de Teatua (dieu), comme ils le croyaient. Le commandant, pour les tranquilliser, défendit de couper de l'herbe dans le voisinage d'un imaray, et de manger les fruits qui s'y trouvaient déposés. »
Certes, ce n'était pas parce que les Espagnols avaient coupé de l'herbe auprès d'un marae et y avaient pris des fruits que les indigènes avaient été frappés d'une épidémie; néanmoins ceux-ci n'avaient probablement pas tort d'attribuer cette épidémie aux étrangers. Depuis que les Européens étaient apparus dans ces îles, les Polynésiens avaient été
atteints de maladies qu'ils ne connaissaient pas auparavant. C'était toujours après le départ des Européens que ces maladies éclataient et faisaient des ravages parmi la population. Il est à présumer qu'à cette époque de longues traversées, les équipages, soumis à de dures fatigues, étaient peu souvent en bon état de santé et qu'ils portaient en eux des germes morbides qu'ils transmettaient aux insulaires pendant leurs relâches. Cette fois-ci une épidémie éclatait durant le séjour même des Espagnols : il est donc vraisemblable que ces derniers en devaient être la cause, La longue agonie delà race polynésienne était déjà commencée.
Cependant les charpentiers espagnols continuaient le montage de la maison. Le 31 décembre 177/i, on y déposa des vivres et les deux missionnaires y passèrent la journée pour les garder. Ils y restèrent aussi la nuit. Le travail avançait rapidement. On avait d'abord essayé de bâtir les piliers en tapias (murs en glaise), mais ils se fendaient, et il avait fallu adopter le genre de construction des insulaires.
Le premier jour de l'an 1775, les Espagnols plantèrent une croix en terre, hissèrent le pavillon de leur nation et proclamèrent trois fois le roi d'Espagne Charles 111.
Le 5 janvier, des insulaires, en grand nombre, visitèrent la maison des Pères.
«. A h heures du soir, le même jour, dit la narration espagnole, tous les officiers et les missionnaires réunis dans la maison sur la convocation du commandant, invitèrent les principaux eries et les Indiens notables à venir pour procéder à l'installation de l'établissement. On leur demanda s'il leur était agréable que les missionnaires et l'interprète restassent dans l'île ; ils répondirent unanimement par l'affirmative, les deux principaux caciques Otu et Vegiatua promettant spontanément de les protéger et de les défendre contre toute insulte de la part des habitants de l'île, de contribuer à leur subsistance, et, dans le cas de manque de vivres, de leur fournir tous les comestibles nécessaires... On leur fit expli-
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quer par l'intermédiaire d'un interprète la grandeur de notre souverain, son dessein de les favoriser et de les instruire pour qu'ils deviennent supérieurs à tous les autres insulaires de ces mers; on leur offrit, en son nom royal, comme on y était autorisé par les instructions^, de leur fournir du fer, de les défendre contre leurs ennemis ; et on les assura que des navires de SaMajestéles visiteraient fréquemment, s'ils remplissaient avec fidélité les engagements qu'ils prenaient. Ils furent unanimes dans leur consentement, et déclarèrent à haute voix qu'ils reconnaissaient Sa Majesté pour roi d'Otaheti et de toutes leurs terres, chacune des clauses de cette convention leur plaisant extrêmement. Tout ce qui se passa dans cette séance a été constaté dans un procès-verbal formel, légalisé par le commissaire (contador) de la frégate. Don Pedro Freyre y Andrade. »
Cette scène, telle que nous la raconte un des missionnaires, est bien singulière et peut paraître, à bon droit, suspecte. Les chefs polynésiens ont toujours été très jaloux de leur pouvoir, et, sujets, comme maîtres, tiennent à leurs terres. 11 est donc inadmissible qu'ils y aient ainsi renoncé spontanément, sans y être contraints par une circonstance, et celle-ci n'ayant pas existé, il reste évident que les indigènes ne comprirent pas du tout ce qu'on leur demandait, ou s'ils y comprirent quelque chose, y répondirent avec leur légèreté habituelle, dont le résultat est qu'ils ne tiennent jamais aucun de leurs engagements. Quoi qu'il en soit, il résulte de ce dernier extrait, que les Espagnols prenaient possession de Tahiti et qu'ils comptaient en assimiler les habitants au moyen du Christianisme prêché par deux missionnaires catholiques. Nous allons voir quel fut le résultat de cette tentative de colonisation et de conversion.
Les missionnaires commencèrent à subir mille tracasseries, et chose plus grave, Thomas, le Tahitien chrétien, apostasia et les quitta. Leur douleur fut grande en voyant
cette âme perdue pour le Christ et sa religion, car cet indigène leur aurait été d'un grand secours pour les aider à la propager. De plus, il devint leur ennemi. Les déboires des Pères continuèrent. Les sauvages faisaient tant de bruit autour de leur demeure qu'ils ne pouvaient plus rien entendre. Puis on les vola. La première fois, on leur restitua une partie des objets qu'on leur avait pris; mais il n'en fut pas de même dans la suite. Les vols recommencèrent, et les chefs et les chefFesses s'en rendirent complices. Les Pères se trouvaient dans une situation très pénible au milieu de cette multitude de sauvages qui ne cessaient d'assiéger leur case durant la majeure partie du jour. Une grande foule composée de personnes de tout âge et de tout sexe venait les provoquer. La relation du missionnaire donne une triste idée de ces scènes. « Du dehors de la clôture, les uns nous appelaient ^«ar/ro, ce qui veut dire voleurs [ladrones] ; neneva, ce qui veut dire fous, imbéciles ; porejo, ce qui signifie une coquille, mais entre eux, se prend pour les parties sexuelles; ces injures étaient accompagnées des gestes les plus obscènes, D'autres nous appelaient jar/w/r/, ce qui veut dire vieux {viej'o) . Ce sont les termes que nous pouvions comprendre. Ils en proféraient d'autres aussi obscènes et aussi insultants sans doute, mais nous en ignorions la signification. Les femmes riaient aux éclats ; les enfants les imitaient. Bien entendu, nous ne leur répondions pas. Cela dura plus d'une demi-heure ; après quoi ils rentrèrent dans leurs cases. »
Quelque temps après, Don Domingo Bœnechea, commandant de la frégate, tomba gravement malade. Le 26 janvier 1775, à k heures et demie du soir, il mourut. Le jour suivant, l'enterrement eut lieu. On inhuma le corps vis-àvis de la maison, au pied de la croix qui avait été plantée en signe de prise de possession. Après la cérémonie, les Espagnols retournèrent à bord et le paquebot s'apprêta à mettre à la voile aussitôt que la frégate aurait appareillé.
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Sur leur demande, deux indigènes furent admis à accompagner à Lima les Espagnols ; l'un s'appelait Paloro : il connaissait parfaitement toutes les îles situées à l'est et c'est ce qui le fit accepter par les Espagnols; l'autre, nommé Barharua, était un des principaux indigènes de Raiatea ^ et cousin de l'o-tu, sur les instances duquel il fut agréé. Les Espagnols donnèrent aux naturels une provision de toutes les graines et les plantes les plus utiles que produit le Pérou et plusieurs outils en fer propres à l'agriculture. Le 28 janvier 1775, à 11 heures et demie, les vaisseaux espagnols levèrent l'ancre et partirent de Tahiti. Les deux missionnaires, deux indigènes néophytes Thomas Pauto et Manuel Amat, un soldat interprète et un matelot restèrent dans cette Île2.
Les Pères Glota et Gonzalez se mirent à l'œuvre ; mais ils ne rencontrèrent partout que de l'opposition et ne parvinrent pas à convertir un seul indigène. Ils furent successivement dévalisés de tout ce qu'ils possédaient et durent essuyer continuellement des avanies. A différentes reprises ils furent les témoins forcés de sacrifices humains; ils essayèrent d'intervenir, mais ils ne furent pas écoutés. Bref, ils endurèrent tellement d'insultes et virent tant d'horreurs qu'ils finirent par se décourager.
Le 6 août, Veiatua II mourut très jeune, et, le 16 octobre, on proclama arii de Taiarapu son frère Natapua, enfant de neuf à dix ans. Celui-ci prit à son avènement le nom de Veiatua, comme les souverains qui l'avaient précédé.
Le 2 novembre, la frégate Agiiila revint et mouilla dans le port de Tautira. Le capitaine Don Cayetano de Langava annonça aux missionnaires qu'il apportait des vivres pour les personnes qui étaient restées à Tahiti. Mais les Pères