Tubaï, de Forster
vait en ce moment-là très malade; mais les chefs d'Attahuru subsistaient et restaient menaçants à son égard. Bligh crut devoir suivre la même politique que Gook : il déclara que Pomare se trouvait sous la protection des Anglais, et lui fournit quelques armes à feu pour assurer sa supériorité sur ses adversaires, en cas de guerre. De plus, il ajouta qu'il reviendrait à Tahiti et châtierait ceux qui auraient, pendant son absence, offensé les gens de Pare et de Matavai. Le Bounly leva l'ancre le 5 avril 1789.
L'amitié des Européens rendit à Pomare P'' une partie de son prestige et les partisans du régent redevinrent nombreux. Bientôt une révolution éclata dans l'île Eimeo. Tareamudoa fut chassé et Motuaro rentra en possession du pouvoir. Le chef déchu trouva un asile à Tahiti, chez le grand-chef de Papara, qui l'accueillit bien, probablement par calcul ; Temare, parvenu à l'âge d'homme, semblait maintenant vouloir revendiquer la couronne dont on l'avait dépossédé.
Sur ce, reparut le Bounty. La majorité de l'équipage s'était révoltée contre son capitaine et l'avait abandonné en pleine mer dans une chaloupe avec les marins qui lui étaient restés fidèles. Les mutins tentaient, en ce moment, de s'établir à l'île Tubuai ^ d'où ils venaient, par nécessité, chercher des interprètes à Tahiti. Ils se gardèrent bien de dire la vérité aux habitants : ils leur brodèrent un conte. Bligh avait, disaient-ils, rencontré une île fertile et s'y était arrêté avec les autres hommes de l'équipage, afin d'y créer un établissement; il les envoyait sur le navire pour se procurer des insulaires de bonne volonté ainsi que les choses nécessaires à cette entreprise. Les Tahitiens ne se doutèrent pas qu'on les trompait; ils donnèrent aux Anglais tout ce qu'ils demandaient, et ceux-ci, satisfaits, repartirent.
Le 22 septembre 1789, les révoltés du Bounty reparurent
1. Je n'ai pas à faire ici le récit de leurs aventures dans cette île; on le trouvera dans l'Histoire de l'Archipel des Tubuai, au chapitre IV de la deuxième partie de cet ouvrage.
l'archipel de la société 87
encore à Tahiti. Ils avaient échoué dans leur tentative d'établissement à Tubuai et ils avaient décidé de retourner à Tahiti. C'est en vain que leur lieutenant Christian leur prédit les châtiments qui ne manqueraient pas de les atteindre s'ils commettaient l'imprudence de se fixer dans cette île, la plupart d'entre eux s'obstinèrent dans leur résolution. L'accueil qu'ils reçurent des indigènes ne les y encouragea d'ailleurs que trop. Ceux-ci leur donnèrent des terres à Matavai et à Pare et les chefs se disputèrent leur amitié. Comme toujours, Pomare V ne fut pas en retard : il multiplia ses démonstrations et ses dons. Il réussit ainsi à s'attacher tous ces Anglais, sauf deux, Churchill et Thompson, que Veiatua III, grandchef de Taiarapu parvint à gagner. Le premier allait avoir une singulière destinée.
Ce n'était pas un simple marin que Churchill : il avait été capitaine d'armes sur le navire le Bouniy. Veiatua III lui prodigua sa confiance, et le fit même son iaio, c'est-à-dire son ami intime. Jusque-là rien d'extraordinaire, car presque tous les Européens avaient leur taio parmi les indigènes. Mais ce qu'il advint de plus sérieux et d'absolument anormal dans les usages polynésiens, où un étranger n'était pas admis à la possession du sol, c'est que Veiatua III qui mourut jeune et sans héritiers directs, désigna , au moment d'expirer, pour lui succéder dans la grande-chefferie de Taiarapu, cet Européen, son taio Churchill. Chose étrange, ce choix fut ratifié par les autres chefs de la presqu'île, et Churchill commença à régner sous le nom de Veiatua IV ^. Pomare P"" n'apprit pas sans une profonde stupeur cet acte inouï qui menaçait de détruire son plan de domination sur l'île entière ; il crut alors que son rêve ne se réaliserait jamais plus. En effet, que fût-il arrivé si Churchill eût affermi son autorité sur Taiarapu et fondé une dynastie en se mariant avec la fille d'un des principaux chefs de l'île ? Très probablement l'unité tahitienne