‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 4 sur 124 · LES POLYNÉSIENS ORIENTAUX AVANT L'INGÉRENCE DES EUROPÉENS · texte numérisé non relu

LES POLYNÉSIENS ORIENTAUX AVANT L'INGÉRENCE DES EUROPÉENS

Les différentes organisations politiques. — Fréquence et sauvagerie des guerres. — Aptitude des Polynésiens à la navigation. — Mœurs et coutumes. — La religion et le culte; le tabou. — Les arts et les monuments.

A l'arrivée des premiers Européens, les gouvernements différaient beaucoup dans les archipels du sud-est de l'Océan Pacifique. Les Paumotu n'avaient guère que des chefs de tribus jouissant d'un pouvoir contesté; les Marquises et les îles de la Société, au contraire, possédaient de véritables rois dont l'autorité était tantôt absolue, tantôt tempérée par la féodalité constituée par les chefs de districts, véritables vassaux faisant souvent la guerre à leur suzerain. Ces rois et chefs prétendaient descendre des dieux et tenir d'eux leur pouvoir, ce qui leur donnait aussi la puissance spirituelle. Néanmoins ils ne l'exerçaient pas en général : ils la laissaient aux prêtres, lesquels vivaient presque toujours en bonne intelligence avec eux. Le peuple se contentait ordinairement d'obéir ; mais dans les temps critiques les rois et les chefs se voyaient parfois obligés de compter avec lui ou tout au moins avec les classes élevées.

La hiérarchie sociale était composée de trois classes. A Tahiti, il y avait les Arii, princes, les Raaiira, propriétaires fonciers, et les Manahune, gens du peuple. Ces derniers ne possédaient rien et servaient de serfs aux autres, sans cepen-

dant être maltraités par eux; leur servitude était, en somme, très supportable.

En Polynésie, la propriété était héréditaire et indivisible; on vendait et l'on cédait rarement des terres ; la guerre, seule, pouvait vous exproprier.

Les Polynésiens étaient essentiellement guerriers. Ils avaient comme armes des frondes, des lances, des cassetêtes, des massues d'un bois très dur, des poignards en os et des haches faites d'une pierre attachée par des cordes à un manche en bois. La fabrication de ces haches devait leur demander beaucoup d'efforts, car ils ne disposaient pour les tailler et les polir que de coquillages et de cailloux. Les indigènes connaissaient aussi l'arc et les flèches, mais sauf aux Gambier et à Pâques, ils ne s'en servaient que pour s'amuser.

Les indigènes savaient élever des fortifications : celles-ci se composaient presque toujours de fossés et de palissades. Il y en avait d'importantes dans l'île Nuka-Hiva de l'archipel des Marquises, mais les plus formidables se trouvaient dans l'île Rapa-iti dont les sommets étaient couronnés par des forts en pierres sèches à terrasses superposées dominées ellesmêmes par des tours. On en peut voir encore les ruines aujourd'hui.

Les peuplades se faisaient des guerres terribles mais ne se livraient de batailles rangées que pour s'emparer d'une baie : elles l'attaquaient alors par terre et par mer. Les combats d'embuscade, où la ruse jouait le principal rôle, étaient bien plus fréquents. Malheur aux prisonniers! Ils étaient impitoyablement immolés en l'honneur des dieux. Aux îles Marquises ainsi qu'aux Tuamotu, on les mangeait même. Dans les îles-du-Vent et les îles-sous-le-Vent, le cannibalisme avait disparu au moment de la venue des Européens ; toutefois les captifs étaient égorgés. Lorsque la lutte aboutissait à l'envahissement d'un village, les vainqueurs massacraient les femmes et les enfants, pillaient et brûlaient les

cases, abattaient jusqu'aux arbres et ravageaient les campagnes. C'est ainsi que les populations des îles Eiao et Hatutu des Marquises furent exterminées vers 1838 par la tribu des Taï-Pii de la côte nord de Nuka-Hiva. Ces anthropophages dévastèrent tellement ces îles qu'ils n'y laissèrent que des cochons sauvages ^. Maintenant encore, elles sont inhabitées. Aux Marquises, d'ailleurs, la sauvagerie était devenue si implacable que plusieurs tribus ne pouvaient plus y vivre : ce n'était que guerres perpétuelles, suivies d'exécutions continuelles de prisonniers. Dans certaines vallées, par crainte d'une surprise des tribus ennemies, la moitié des indigènes passait les nuits à veiller pendant que l'autre dormait ~. On comprend facilement que, dans ces conditions, des tribus faibles aient accueilli avec bienveillance l'arrivée des Français.

Les Polynésiens excellaient surtout dans l'art de la navigation grâce à leurs pirogues étroites et longues rendues insubmersibles au moyen d'un balancier; elles étaient creusées dans des troncs d'arbres et marchaient soit à la rame soit à la voile. Ils en avaient même d'assez grandes pouvant contenir ordinairement cinquante personnes et les liaient deux par deux pour mieux lutter contre les vagues. Ces doubles pirogues leur servaient surtout à la guerre. Ils étaient et sont restés de hardis marins. De nos jours ils disent encore : « La mer, voilà notre affaire. »

C'est qu'ils y puisaient leur nourriture. Les naturels vivaient surtout de poissons et de fruits, rarement de viandes.

Ils s'habillaient légèrement : leur vêtement consistait en une pièce d'étofTe qui couvrait le corps de la ceinture au dessous du genou. Ils se paraient de fleurs, de plumes et de coquilles. Le tatouage était pratiqué dans toutes les îles, à l'exception de Râpa : il constituait l'armoirie des insulaires

1. D'après le P. Mathias G..., Lettres sur les îles Marquises.

2. C'est du moins ce qui m'a été affirmé par les rares vieillards que j'ai pu interroger pendant mon séjour là-bas.

et la finesse de ses dessins révélait souvent le talent d'un véritable artiste.

Les Polynésiens habitaient à quelque distance du rivage par crainte d'une surprise des tribus ennemies. Leurs cases construites en bois et en feuilles de différents arbres étaient plus longues que larges et recouvertes d'un toit incliné des deux côtés ; elles n'avaient qu'une porte et celle-ci était très basse.

En temps de paix, leurs occupations se limitaient à la pêche et à la récolte des fruits indispensables à leur subsistance. Ils faisaient aussi des plantations : mais leurs travaux n'étaient jamais longs ni suivis et leur existence s'écoulait ordinairement dans l'oisiveté.

Les distractions des indigènes étaient la musique et la danse qu'ils aimaient passionnément : ils chantaient et dansaient d'ailleurs d'une façon remarquable. Les peuplades se donnaient des fêtes, où le Kava (liqueur enivrante) coulait à grands flots et la prostitution s'étalait avec un effroyable cynisme. Ces réjouissances, dégénéraient souvent en rixes.

Quant aux mœurs, elles étaient excessivement licencieuses. L'union conjugale existait bien, il est vrai, mais les couples n'en respectaient pas les liens. La condition de la femme était inférieure à celle de l'homme : l'épouse servait le mari et ne pouvait manger avec lui; devenue veuve, elle n'acquérait pas pour cela sa liberté et (singulière analogie avec les usages de l'Hindoustan) elle tombait sous la dépendance de son fils. En revanche, le mari perdait son autorité et ses biens à la naissance de son enfant Celui-ci prenait alors possession de l'autorité et de la fortune, que le père se bornait à gérer pendant la minorité de son rejeton. Le roi de Tahiti, lui-même, était soumis à cette étrange loi : aussitôt qu'il avait un fils, il était obligé d'abdiquer en sa faveur et sa royauté se changeait en régence. Une autre coutume non moins curieuse et très répandue voulait que l'adoption se substituât à la paternité : le père et la mère ne gardaient pas

leur enfant et l'échangeaient contre un autre, leur neveu ou leur nièce par exemple. Les parents chérissaient particulièrement ces enfants de convention.

Comme religion, les Polynésiens pratiquaient le polythéisme : ils avaient une multitude de dieux, qu'ils divisaient en dieux supérieurs et dieux inférieurs. Le plus ancien et le premier des dieux supérieurs se nommait Taaroa, Tanaoa, Tagaroa, Tangaroa, Tagaloa, Tanaloa ou Kanaloa, selon les différents dialectes. 11 correspondait au Jupiter des Grecs et des Romains : c'était le père de tous les autres dieux. On l'adorait partout en Polynésie. Les orero (espèces de bardes de l'ancienne religion) proclamaient la gloire de ce dieu en termes magnifiques dans un chant célèbre dont voici un fragment :

« Il était : Taaroa était son nom ; il se tenait dans le vide. Point de terre, point de ciel, point d'hommes. Taaroa appelle, mais rien ne lui répond, et, seul existant, il se change en l'univers. Les pivots sont Taaroa, les rochers sont Taaroa, les sables sont Taaroa. |G'est ainsi que lui-même s'est nommé. Taaroa est la clarté, il est le germe, il est la base ; il est l'incorruptible, le fort qui créa l'univers, l'univers grand et sacré, qui n'est que la coquille de Taaroa ; c'est lui qui le met en mouvement et en fait l'harmonie ^. »

Cependant le dieu Tu était peut-être plus ancien que le dieu Taaora. A Tahiti, ses fonctions n'étaient pas bien définies, mais il passait ordinairement pour le dieu de la guerre ; à Mangareva, il régnait sur les autres dieux ; aux Paumotu, c'était aussi le dieu de la guerre, et il en était de même à Nuuhiva. Mais, à l'arrivée des Européens, il était oublié dans presque toutes les îles ; on l'avait remplacé par un autre dieu ou bien on lui avait donné des collègues.

Les mythologies des archipels étaient nombreuses et compliquées : les donner toutes ici serait trop long, et même

1. MoERENHOUT, Voyciges aux îles du Grand Océan, t. I, p. 419, 420 et 421.

impossible pour plusieurs d'entre elles sur lesquelles on ne possède que des renseignements rares ou contradictoires ; je vais seulement exposer sommairement les plus intéressantes.

Au-dessous de Taaroa, le premier dieu des Tahitiens, il y avait Horo ou Oro, son fils aîné, qui était le souverain du monde. Tane, dieu de la guerre et des enfers, était le frère d'Horo. Puis venaient : Raa, le dieu-soleil ; Tauteni, Temearoo, Tuuivahiau ^, etc. De tous ces dieux, Oro était le plus adoré.

Dans la mythologie tahitienne, il y avait sept cieux où demeuraient les dieux supérieurs. Les autres divinités habitaient les eaux, les forêts, les montagnes. Après ces dieux inférieurs venaient les dieux Termes : on les appelait Tii.

Pour représenter leurs dieux, les Polynésiens sculptaient grossièrement dans le bois ou la pierre une figure humaine. Ils avaient aussi des idoles en bois et en pierre représentant des oiseaux ou des poissons, surtout des poissons, car ceuxci étaient leur principale nourriture. La légende raconte que les anciens indigènes transportaient en cérémonie ces idoles au bord de la mer, et qu'alors chaque espèce de poissons s'approchait de son dieu, ce qui permettait de faire des pêches abondantes ! . . . Les plus vénérés de ces dieux-poissons étaient le requin et le thon.

11 n'y avait pas de démons dans la religion tahitienne.

Les indigènes croyaient à l'immortalité de l'âme et aux revenants. x4près la mort, l'âme allait habiter une région éloignée et souterraine nommée Havaiki. La société d'outretombe comprenait plusieurs classes dans lesquelles on était admis suivant le rang que l'on avait occupé sur la terre. Avant d'y être introduites, les âmes devaient subir un jugement : reconnues coupables, elles étaient condamnées à avoir la chair grattée sur tous les os, et cela par trois fois^ ! Ensuite, leurs fautes étant ainsi expiées, elles entraient dans les

1. De Bovis, Étal de la Sociélé tahitienne à l'arrivée des Européens.

2. MoERENHOUT, Voyages aux îles du Grand Océan, t. I, p. 433.

classes dues à la situation qu'elles avaient possédée durant leur vie. Mais ces âmes revenaient parfois de VHàvaiki pour troubler les vivants ; ceux-ci les appelaient tupapau c'està-dire revenants, et redoutaient beaucoup de les voir apparaître.

Aux îles Marquises, les dieux les plus importants étaient Tetoo et Tiki. Tetoo appartenait à la première catégorie de dieux, et Tiki, seulement à la seconde. Cependant celuici était sans contredit le plus illustre de tous les dieux marquisiens. Ses adorateurs racontaient que, bien qu'ayant eu une mère, il était l'auteur de tout ce qui existait et que tous les hommes étaient ses descendants. Ils ajoutaient qu'il avait autrefois parlé aux habitants de cet archipel. Parmi les dieux secondaires se trouvait Mane qui avait sorti la terre de la mer : un jour, il péchait à la ligne ; tout à coup il vit, au lieu d'un poisson, une grande terre suspendue à son hameçon. Mais cet exploit était plus souvent attribué à Tiki. Les principaux dieux malfaisants étaient : Hanake, qui infligeait des maux de reins et des rhumatismes ; Tutepoa, qui faisait tomber du haut des arbres ; Tapareko, qui punissait les pécheurs de requin ; Hakanaii, qui exigeait des victimes humaines ; Tavita, qui régnait aux enfers; Aavehu, qui favorisait les criminels.

Les Marquisiens distinguaient l'esprit de la matière ; ils croyaient que la mort n'était que la séparation de l'âme avec le corps. Ils ne savaient pas, disaient-ils, d'où venait celleci ; mais ils pouvaient sûrement dire où elle allait. Elle se rendait d'abord sur le sommet du mont Kiukiu : c'était là que devaient se rassembler les âmes pour accomplir leur destinée d'outre-tombe. Quand il y en avait beaucoup, la mer s'entr'ouvrait, et elles tombaient sur une terre merveilleuse où il n'existait que des plaisirs. Cette terre était couverte de beaux arbres qui portaient des fruits exquis; elle renfermait un joli lac dont les eaux étaient immuablement calmes et de couleur bleue. La déesse Upu régnait sur ce paradis, et elle

ne permettait d'y habiter et de jouir de ses délices qu'à ceux qui, de leur vivant, n'avaient pas été méchants, avaient commandé à d'autres hommes et avaient possédé de grandes richesses, surtout des petits cochons. Les kikino (hommes de rien) n'étaient pas admis à entrer dans ce lieu enchanteur ; ils allaient dans une terre sombre , n'ayant que des eaux bourbeuses, et où jamais ne pénétrait un rayon de soleil. Néanmoins, toutes les âmes ne demeuraient pas dans ces lieux éternellement; après y être restées un temps considérable, elles retournaient donner la vie à d'autres corps i. Les Marquisiens croyaient donc à la métempsycose et les étoiles filantes étaient pour eux des manifestations des déplacements des âmes.

Dans l'archipel des Tuamotu, les dieux étaient : Tauruhua, Kainuku, Puniavia, Ruanuku, Tuteaotea, Tumakinokino, Tohutika^ Rua, Fatonga, Tu, Teati-Tu, Teati-Rongo, Teati-Tane, Tama-tuuhau, Tama-arikitahi, Tavaka, Ruafatu, Mahinui, Temoana, Taihia, Tamatea, Honga, Marerekonganga, Rua, Kaiatua, Mutuaiuta, Mapu, Mahanga, Koaroa, Okea, Tahuka.

La cosmogonie des indigènes de cet archipel ne manquait pas d'originalité. En voici quelques fragments :

Tane résolut de se frayer un passage à travers la capote du ciel. Pour ce travail il se fit aider par ses gens. Tamaru commença à entamer à coups de pierres la croûte du firmament ; Tagaroa l'amollit avec un feu ardent ; Tane, lui-même, prit de grosses pierres, fit une large trouée dans la voûte céleste, et, par elle, se précipita sur la terre. Les Atiru (esprits célestes et puissants) soulevèrent le firmament avec leur dos; ils rélevèrent plus haut, jusqu'à la hauteur de leurs bras et montant les uns sur les autres, ils arrivèrent à le mettre en place. Alors les Pigau le creusèrent ; les Tope l'inondèrent ; les Titi le clouèrent ; les Pepe le rabotèrent ; les Moho le balayèrent,

1. Lettre du R. P. Amable à Mgr l'archevêque de Chalcédoine. Annales de la Propagation de la Foi, t. XIX, p. 23 et 24.

en laissant toutefois, sur l'ordre de Tane, une partie des copeaux que l'on voit encore aujourd'hui sous la forme de nuages*.

Mâui, génie puissant et mauvais, pécha, du fond de la mer, Tahiti, appelée encore Havaïki. Ce Màui est le Josué polynésien. « Sa mère n'ayant pas le temps de cuire convenablement sa nourriture avant le coucher du soleil, il alla guetter celui-ci à l'orifice du trou par lequel il semble sortir chaque matin ; après bien des tentatives inutiles, il parvint enfin à le surprendre, et l'ayant attaché au bout d'une ficelle, il put dès lors modérer à son gré la rapidité de sa course-. »

Pour les naturels de ces îles la Terre se nommait Fakahotufenua. Le premier homme créé était Magamaga. Néanmoins le premier homme connu paraît avoir été Tiki (image), spontanément né du sable de la mer, suivant les uns, ou sorti yivant d'un caillou, d'après ce que disent les autres. C'est lui qui forma d'un amas de sable, Vahuone (amas de sable), la première femme, dont il fit sa compagne et son épouse. Il en eut une fille, Hina, dont il s'éprit plus tard. « Leurs rapports ayant été découverts par Vahuone, Hina, de honte se sauva dans la lune, où l'on voit encore sa figure, et Tiki, de dépit, se donna la mort qui est passée avec son péché à toute sa postérité ^. »

Aux îles Gambier, s'il faut en croire les traditions des naturels, Tiki et Inaone étaient leurs premiers parents. Cependant là, comme dans les autres archipels, Tiki passait généralement pour un dieu qui avait tiré la terre du sein des eaux au moyen d'un hameçon. Toutes les statues d'idoles portaient le nom de ce puissant pêcheur, et les insulaires des Gambier comme ceux des Marquises venaient se prosterner devant elles.

1. Le R. P. Albert Montiton, Les Poraotous (sic). Traditions et coutumes. Les Missions catholiques, t. VL P- 342 et 343.

2. Le R. P. Albert Montiton, Les Poraotous {sic). Traditions et coutumes. Les Missions catholiques, t. VI, p. 342 et 343.

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