‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 5 sur 124 · Id · texte numérisé non relu

Id

« Les dieux de Mangareva, écrit le Père Caret *, étaient sans nombre et se divisaient en deux classes opposées, les bons et les mauvais génies. Les uns et les autres avaient des attributs spéciaux. Tiki était adoré comme père du genre humain; Tea avait créé l'eau, le vent et le soleil; 7'« était l'auteur du maiore ou fruit à pain; Ro-ngo entr'ouvrait les nuages et versait des flots de pluie sur les champs altérés ; Tairi faisait gronder le tonnerre ; Arikitenou^ roi de l'Océan, veillait à la conservation des nombreuses familles de poissons qui peuplent son empire, et favorisait les pièges des pêcheurs qui l'avaient invoqué ; A-nghi dirigeait les orages et causait la disette par son souffle brûlant ou par ses fureurs dévastatrices ; Mapitoiti, le plus malfaisant des génies, était le dieu de la mort ; je viens d'envoyer en France le bâton dont il se servait, disaient nos pauvres idolâtres, pour assommer les hommes : en un mot là, comme dans l'ancien paganisme, les principaux phénomènes de la nature étaient divinisés et se transformaient en bons ou mauvais esprits, selon qu'ils exprimaient l'espérance ou la crainte.

« La foi aux récompenses et aux peines d'une autre vie faisait aussi partie du symbole religieux des habitants de Gambier. Ils avaient leur Po-Kino ou Enfer, qu'ils se représentaient tantôt comme une fournaise ardente, tantôt comme un bourbier, d'où nul ne peut sortir une fois qu'il a eu le malheur de glisser sur la pente de l'abîme fangeux. Leur Po-Porohi ou Paradis était le séjour des dieux bons : c'était, comme les Champs-Elysées du paganisme, une région souterraine éclairée par un astre aussi pâle que la lune. A la mort d'un insulaire, sa famille célébrait un tirau ou fête funèbre qui dégénérait toujours en orgie. 11 y en avait de plus ou moins solennels, selon le rang et la dignité du défunt : le tirau des To-ngoitis ou nobles se prolongeait

1. Notice sur les îles Gambier, par M. Caret, missionnaire apostolique. Annales de la Propagation de la Foi, t. XIV, p. 330, 882, 833, 334 et 385.

quelquefois par des réjouissances jusqu'au dix-septième jour. Si les parents manquaient à l'accomplissement de ce devoir, l'ombre du mort était condamnée à errer de montagne en montagne, de précipice en précipice, jusqu'à ce qu'elle tombât pour jamais dans les gouffres du Po-Kino ; mais avec les honneurs dont j'ai parlé, toute âme s'envolait sans délai au Po-Porolu.

« Il était d'usage de mêler aux funérailles d'un chef l'éloge de sa bravoure et le récit de ses exploits. Voici un fragment de chant funèbre que le peuple redisait, avant l'arrivée des missionnaires, sur la tombe de ses plus illustres guerriers : il n'a rien de bien remarquable ; mais il peut faire apprécier la poésie nationale d'un peuple encore peu connu:

« Le soleil a passé derrière la colline ; les ombres ont succédé au jour. Lumière, que tu tardes à revenir ! Tu es aussi lente à reparaître que le poisson attendu par le pêcheur qui a jeté son hameçon dans la mer.

«Elle commence à briller sur les hauteurs de l'île; éveillé par ses feux, le papillon s'égaye sur les sentiers; il vole, en se jouant, de la mer aux montagnes. »

« Dans ce chant se trouve une longue liste des chefs morts, dont un insulaire récite les noms, tandis que le peuple répond en gémissant : « Un tel n'est plus ; la lumière est à tous. »

« Comme ces cérémonies avaient toutes un caractère religieux, elles étaient toujours présidées par des prêtres i. »

Lorsque les Polynésiens se sentaient atteints d'une maladie grave, ils recouraient au sorcier ou à la sorcière, afin d'extirper, disaient-ils, le mauvais esprit qui s'était perfidement glissé dans leur corps. Pour rétablir leur santé, des chefs n'hésitaient pas à faire immoler trois ou quatre victimes humaines : ils espéraient ainsi fléchir le dieu qui les avait frappés. Cependant les malades qui ne guérissaient pas attendaient avec calme leur heure dernière, car, s'ils aimaient

1. Notice sur les îles Gambier, par M. Caret, missionnaire apostolique. Annales de la Propagation de la Foi, t. XIV, p. 330, 332, 333, 334 et 335.

la vie, ils ne craignaient pas la mort. Celle-ci épouvantait si peu les naturels, que les Marquisiens faisaient fabriquer leur cercueil de leur vivant et le gardaient chez eux en attendant le moment d'y être étendus. Les usages funéraires abondaient dans les différents archipels de l'Océan Pacifique oriental. Ordinairement, on laissait le cadavre se décomposer; mais, quelquefois, il était vidé et subissait une préparation afin de pouvoir être conservé. Il était enseveli au pied des arbres ou dans une caverne, ou bien encore placé sur une espèce de table, dans une hutte qui lui servait de tombeau : c'était, le plus souvent, la maison même du décédé. Aux îles Marquises, le cadavre d'un chef était apporté à sa femme et celle-ci le gardait vingt-cinq ou trente jours, dans sa demeure. Durant ce temps-là, elle enlevait avec ses doigts la peau du mort, à mesure qu'elle se détachait. C'était, paraît-il, afin d'effacer le tatouage, parce qu'il fallait que le corps du défunt fût sans tache pour être admis à vivre sur la terre de la déesse Upu et à se baigner dans son lac. Cette opération terminée, les femmes de la tribu venaient le pleurer : elles se rassemblaient près de la case qui devait lui servir de tombeau, et, là, elles se livraient à des lamentations, qu'elles interrompaient de temps en temps pour rire, causer, boire et manger, ou bien exécuter, complètement nues, des danses obscènes et d'autres actes immondes devant la porte du mort. Il se passait alors des scènes ignobles, et telles qu'on n'en peut rencontrer seulement que chez des sauvages. Cela durait ainsi plusieurs jours; puis on procédait aux funérailles du chef. Celles-ci s'accomplissaient avec un grand concours de peuple, au bruit des tambours et des conques marines. Le corps, mis en bière, était transporté dans ladite case, où on le plaçait sur des pieux à la hauteur du toit, et l'on suspendait près du mort, pour sa nourriture, du poisson, des cocos et des morceaux de porc rôti, renfermés dans le creux d'un tronc d'arbre ficelé avec des filaments de coco. Ensuite chacun se retirait de cette case, tantôt fermée tout à fait,

tantôt demi-ouverte. Les provisions ne tardaient pas à tomber en pourriture; mais on les renouvelait jusqu'à ce que les chairs du mort fussent séparées des os; après quoi, la case était définitivement abandonnée . Au bout d'une lune , on célébrait une commémoration et, dix lunes plus tard, un anniversaire appelé maii. Celui-ci consistait en festins qui duraient huit ou quinze jours, ou un mois, suivant la qualité du mort et la richesse de ses parents. Quant à l'indigène de la dernière classe du peuple, il était simplement mis en terre et sa famille se dispensait de presque toutes ces cérémonies.

Dans les religions des divers archipels il y avait un culte public. Les temples étaient en plein air et se nommaient marae : ils se composaient d'un mur d'enceinte et d'un autel sur lequel étaient placées des idoles grossièrement taillées dans le bois ou le roc. Nul profane ne pouvait franchir le seuil de ces marae car ils étaient taboues (je donnerai plus loin l'explication de ce mot); ils étaient interdits également aux femmes. On y faisait des offrandes ainsi que des sacrifices : hommes, femmes et enfants servaient parfois de victimes ; les captifs y étaient tués. Au temps de Cook, les sacrifices humains étaient devenus très rares et l'anthropophagie avait complètement disparu à Tahiti; l'immolation des prisonniers était au contraire une coutume toujours en vigueur aux îles Marquises et donnait lieu à de sauvages cérémonies qui se terminaient par des repas de cannibales. Chaque marae était desservi par un grand prêtre assisté de simples prêtres.

A Tahiti, les Arioi formaient une association moitié religieuse moitié laïque, fondée par Oro : la prostitution des deux sexes y était obligatoire et l'infanticide ordonné. Les chefs ne prenaient pas part cependant à ces odieuses débauches et parmi eux se trouvaient de véritables savants possédant à fond l'histoire de leur race : comme ils ne connaissaient pas l'écriture, ils apprenaient les légendes par cœur et mot à mot. Les Arioi célébraient des mystères : seuls les initiés y participaient, car les cérémonies étaient secrètes.

La cause de Fexistence des Arioi doit être probablement la trop grande densité de population pour la superficie des îles : il fallait absolument enrayer les naissances; de là le meurtre forcé des enfants.

Il existait chez tous les Polynésiens une institution fameuse nommée tabu (ou plutôt tapa d'après la prononciation indigène). Le tabou était, en somme, la consécration d'un être ou d'une chose : l'individu, l'animal ou l'objet revêtus de ce caractère devenaient inviolables et personne ne pouvait plus y toucher : ses effets étaient temporaires ou définitifs. Les prêtres et les chefs en usaient largement : ils tabouaient leurs propriétés afin de s'en assurer la tranquille possession. Les sépultures étaient généralement tabouées. Le tabou avait souvent une grande utilité en empêchant la population d'accomplir certains actes contraires à son intérêt : c'est ainsi, par exemple, qu'on l'imposait sur les terres quelque temps avant la récolte. Enfin (que l'on me passe ce détail), les femmes étaient tabouées pendant leurs couches. La violation du tabou entraînait ordinairement la peine de mort pour le coupable.

En réalité, les Polynésiens étaient plutôt superstitieux que religieux, car une fois certaines pratiques accomplies, ils se livraient sans frein à toutes leurs passions.

Pour ce qui concerne les arts et les monuments, les Polynésiens en étaient à ce que l'on appelle l'âge de la pierre polie. Néanmoins ils savaient détacher, tailler et joindre de gros blocs de pierre. Cook nous parle du marae d'Oberea à Tahiti, à l'intérieur duquel s'élevait une pyramide de onze gradins superposés en retrait : la hauteur de cette dernière était d'environ 13 mètres et sa base avait plus de 80 mètres de long sur à peu près 28 mètres de large ^. D'après les dessins qui en ont été faits, elle ressemblait à celle de Sakkâra en Egypte. Il est fâcheux pour la science qu'on l'ait détruite. Dans l'île Raiatea, l'île sainte de l'archipel de la Société, il

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