D'après le Missionary register
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particulières. Huahine, Raiatea-Tahaa et Bora-Bora possédèrent alors des codes très différents. Je ne parlerai que d'un seul, celui de Raiatea, à cause de sa sévérité et de son étrangeté. L'article II infligeait la peine de mort à l'individu coupable de blasphème et d'idolâtrie ; l'article IV déclarait que les cochons égarés n'ayant point de marques indiquant leur propriétaire devenaient le bien des principaux chefs ou de la caisse des missionnaires; l'article XXV condamnait les vagabonds incorrigibles à être fouettés publiquement'.
Quelques années après avoir été promulgués tous ces codes reçurent de notables augmentations.
Les pasteurs pouvaient donner des lois aux îles parce qu'ils étaient les plus aptes à les rédiger, mais ils auraient dû dans leurs codes rester sur le terrain civil et s'abstenir d'y parler de religion. En mélangeant à dessein le spirituel et le temporel, ils fabriquèrent des codes théocratiques avec toutes leurs conséquences, c'est-à-dire la confusion perpétuelle des affaires divines et des affaires humaines et l'intervention constante dans la politique des prétendus représentants de Dieu sur la terre, les pasteurs.
Les missionnaires ont protesté souvent contre cette accusation, et l'histoire dans son impartialité doit enregistrer leurs déclarations. Pour n'en citer qu'une, le Révérend J. Williams, l'un des plus anciens missionnaires de l'archipel de la Société, dans un discours qu'à son retour en Angleterre il fit à l'assemblée générale de la Société des missions de Londres le 12 mai 1835, après avoir raconté la conversion des habitants de Tahaa et Raiatea, prononçait ces paroles : «... On nous a reproché d'avoir eu recours au pouvoir civil pour établir et soutenir le christianisme. Je nie le fait. Jamais nous n'avons profité d'autre chose dans ce but que de l'influence de l'exemple des chefs. On ne saurait trouver dans le code entier des lois des naturels un seul article qui déclare que
1. D'après P. Lesson, Voyage autour du monde sur la corvette « la Coquille », t. I, p. 437 à 442.
la religion chrétienne est la religion de l'île; la seule chose que nous ayons cru devoir recommander par des lois, est la cessation de tout travail le jour de repos. Mais ce que nous n'avons pas voulu faire, nous, les chefs eux-mêmes l'ont fait. . . »
Il me semble cependant que la protestation des pasteurs ne peut résister à un examen sérieux. Les phrases du Révérend Williams, malgré les correctifs, qui y sont introduits, finissent par se retourner contre lui et ses confrères. Les missionnaires n'ont pas voulu se mettre en évidence, voilà tout. Soyons larges : en admettant qu'ils n'aient pas écrit les articles des Codes qui favorisent leur religion et leurs personnes, ils ont inspiré incontestablement les cerveaux qui ont proposé les lois et guidé les mains qui les ont signées : la meilleure preuve en est qu'ils ont toujours lutté pour qu'elles fussent observées. Ils ne peuvent donc en rejeter la paternité et doivent en supporter la responsabilité.
A partir de la victoire de Pomare II, leur ambition se montre clairement. On les voit continuellement s'immiscer dans la direction des affaires du pays. Au lieu de se borner à donner des conseils privés en se tenant soigneusement à l'écart de la vie publique, ils s'empressent de se rendre dans les assemblées, soulevant des discussions interminables et se faisant remarquer par la violence de leurs discours. Ces procédés refroidirent souvent les indigènes à leur égard, mais, contenus par la main de fer de Pomare II, ses sujets courbèrent la tête et se résignèrent. La nouvelle religion amena des modifications dans les mœurs des insulaires et quelque chose de la tristesse de notre Moyen-âge se répandit sur la vie jusque-là si gaie de ce peuple primitif. Adieu les iipa-upa et les orgies ; il n'y eut plus de ces fêtes bruyantes qui faisaient les délices de cette population enfantine et les indigènes allèrent au prêche le dimanche par la crainte d'une punition consistant presque toujours à travailler aux routes.
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Malheureusement la nouvelle morale n'existait qu'à la surface chez les habitants, comme tout ce qui est en général le résultat de la contrainte, et si l'on ne peut que louer les bonnes intentions des missionnaires pour relever la dignité des naturels, on se voit obligé, en revanche, de déplorer leurs façons de procéder.
Après avoir tant favorisé la religion chrétienne, Pomare II ne pouvait plus retarder son baptême. Il le reçut enfin le dimanche 16 mai 1819, et ce fut le pasteur Bicknell qui le lui donna, en présence de quatre mille indigènes.
Le monarque voulut montrer que les lois devaient être respectées. Le 25 octobre, il fit pendre à un cocotier deux hommes du district d'Attahuru, les nommés Papahia et Horopae qui s'étaient rendus coupables de complot contre le gouvernement. En août 1821, deux autres naturels nommés Pori et Mariri furent encore mis à mort pour avoir essayé d'assassiner le roi.
Pomare II était alors à l'apogée de sa puissance. Il régnait sur tout l'archipel de la Société. Véritable autocrate de Tahiti et d'Eimeo, il était suzerain des îles Sous-le-Vent et des Tuamotu ; celles-ci lui payaient un tribut, A certains égards il était digne du rang suprême. Bien doué et travailleur pour un homme de sa race, il tenait alternativement le sceptre et la plume; il avait composé un recueil de mots tahitiens et traduit une partie de la Bible. Ce dernier ouvrage aurait été écrit, dit-on, dans le petit îlot Motu-Uta, oasis placée au milieu de récifs entourés par la mer et située en face de Papeete. Pomare II y avait fait construire un belvédère où il aimait à se retirer.
Cependant le roi approchait du terme de sa carrière. Depuis quelques années il s'était mis à boire outre mesure des liqueurs fortes et il s'enivrait tous les jours ^. Bref il fit tant d'excès que ceux-ci le conduisirent prématurément au tom-
1. D'après Dumont D'Urville, Voyage pittoresque autour du monde, t. I, p. 561.
beau. Ce fut le 7 décembre ou le 17 novembre 1821 i, à Eimeo, que le Constantin tahitien expira à l'âge de trenteneuf ou quarante-deux ans.
Son fils, âgé seulement d'un an, fut proclamé roi sous le nom de Pomare IIP. La mère de cet enfant était Teremoemoe, fille de Tamatoa, roi de Raiatea. Le peuple la nomma régente, mais elle abdiqua cette fonction en faveur de sa sœur Pomare- Vahiné et celle-ci gouverna durant la minorité de son neveu.
Cette femme était douée d'un caractère extrêmement énergique. Elle le montra surtout vis-à-vis des missionnaires. Ceux-ci voulurent l'amener à partager leurs idées politiques : ils ne purent y réussir ; elle leur signifia qu'elle ne se laisserait pas diriger par eux. Celte déclaration les consterna. Ils désiraient déjà l'annexion des îles de la Société à l'Angleterre ; ils durent attendre.
Au mois de décembre 1822, Aimata, fille de Pomare II et d'une sœur de sa femme, épousa Tapoa, dit Pomare-Aburalii, petit-fils du conquérant célèbre qui avait jadis soumis les îles Sous-le-Vent. Tapoa, dit Pomare-Abu-rahi, était prince de Tahaa ; quant à Aimata, elle ne possédait qu'un seul district et nul ne pouvait prévoir qu'elle serait un jour la reine Pomare IV de Tahiti. Cette princesse pouvait avoir alors douze ans ; le prince n'avait guère plus de seize ans. Le mariage eut lieu à Huahine, île située entre les possessions des deux époux. La plus grande pompe fut déployée en cette circonstance et une garde armée accompagna le cor-
1. EUis (Polynesianresearches, t. II, p. 524), et Lesson {Voyage autour du monde sur la corvette « la Coquille », t. I, p. 247), disent que Pomai'e II mourut le 7 décembre 1821 ; mais plus loin p. 423, Lesson place la mort de ce roi au 17 novembre 1821. Quelle est la véritable date? J'incline pour la première, parce que Lesson la cite d'après les éphémérides rédigées en langue tahitienne et traduites par les missionnaires anglais établis dans lîle.
2. L'annuaire des Établissements français de l'Océanie, publié par ordre du gouvernement, fait régner Pomare III dès 1804, c'est-à-dire seize ans avant sa naissance.
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tège princier. La cérémonie se passa dans la chapelle protestante où les Révérends BarfFet Ellis unirent les jeunes époux en présence de la famille royale, des amis du prince, des grands-chefs, et de la foule du peuple.
Vers cette époque il y eut, un instant, une diminution de piété chez les indigènes, mais elle ne dura pas. Les jeunes gens essayèrent aussi de faire revivre d'anciennes coutumes, principalement le tatouage, autrefois très pratiqué par leurs ancêtres : toutes ces tentatives échouèrent.
Le rôle des missionnaires allait sans cesse grandissant, non sans rencontrer parfois une certaine opposition, s'il faut en juger par le fait suivant. Un parlement avait été créé à Tahiti pour y discuter les intérêts politiques et commerciaux du pays. Cette année-là (1823), plusieurs questions furent soumises à l'assemblée populaire, composée de quatre mille personnes environ. On proposa d'abord d'établir une capitation annuelle de cinq bambous d'huile par homme, puis on traita des impôts qui devaient être perçus pour le roi et pour les missionnaires. La capitation, les impôts pour le roi furent acceptés, mais la subvention aux missionnaires, ajournée par les Révérends eux-mêmes, qui prévoyaient un refusa Ils pouvaient d'ailleurs attendre et même se passer de ces subsides. Ils s'étaient beaucoup occupés de négoce et leurs affaires avaient en général pleinement prospéré. Certains d'entre eux avaient réalisé de belles fortunes ; à Tahiti notamment, les maisons les plus confortables étaient celles des hommes du Seigneur. Tels quels, leur prestige n'en demeurait pas moins considérable : ils étaient au spirituel les véritables arbitres des îles.
Des changements remarquables étaient en effet survenus dans la population. Non seulement l'idolâtrie avait complètement disparu, mais tous les habitants professaient la religion chrétienne. Beaucoup de naturels savaient lire et écrire et
1. D'après Dumont D'Urville, Voyage pittoresque autour du monde, t. I,, p. 562 et 563.
possédaient des livres religieux traduits dans leur langue, imprimés à Tahiti ou dans une autre île. On avait élevé des temples et les indigènes se rendaient au prêche deux fois par semaine.
A Papaoa, il y avait un temple long de sept cents pieds. Les insulaires s'y acheminaient en bon ordre, marchant sur deux files et observant un parfait silence. Arrivés dans l'édifice, ils se rangeaient suivant leur district, les hommes séparés des femmes et la famille royale confondue avec les autres personnes ^ Le coup d'œil était vraiment curieux, pour ne pas dire comique. Certains des assistants n'avaient pour tout vêtement qu'un uniforme anglais ou un habit noir ne leur couvrant que le haut du corps : c'étaient les plus enviés ; d'autres ne possédaient qu'un pantalon ou un gilet. Quant aux femmes, leur unique costume consistait en une chemise d'homme avec un petit chapeau européen orné de fleurs naturelles. Personne, pas même le roi, ne portait de bas ni de souliers 2. (11 n'est pas inutile de constater que de nos jours les Polynésiens vont encore pieds nus.)
Le service commençait à dix heures. 11 débutait par un hymne que les fidèles chantaient en chœur ; ensuite venait la lecture de plusieurs pages des Actes des Apôtres ; la cérémonie se terminait par un discours du Piévérend. Cette sombre existence faisait un fâcheux contraste avec la riante verdure de Tahiti et le caractère autrefois si exubérant de ses habitants, mais de cela les missionnaires ne se souciaient nullement : intransigeants, ils ne songeaient qu'à leur œuvre et se félicitaient de la voir triompher.
Cependant, loin d'être entièrement transformés, les naturels ne l'étaient que superficiellement. Ils continuaient à se livrer aux mêmes vices. Les hommes ne cessaient de s'adonner à l'ivrognerie ; seulement ils se cachaient. Les femmes mon-
1. D'après Dumont D'Urville, Voyage pittoresque autour du monde, t. I, p. 562.