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Annales de la Propagation de la Foi, t. VIII, p

en demandiez l'autorisation aux missionnaires et aux chefs ; s'ils y consentent, je n'ai point d'objection à faire ^ » Huit jours après, les chefs et les pasteurs protestants tinrent un grand conseil, auquel le catéchiste irlandais fut invité à assister. Celui-ci y entendit bien des choses pénibles pour lui et la cause qu'il représentait ; néanmoins plusieurs chefs et en particulier un des premiers juges de l'île parlèrent en faveur des missionnaires catholiques. On demanda à M. Murphy s'il avait des lettres de recommandation ; il répondit que non. Cependant les pasteurs protestants avaient envoyé un homme colporter partout un portrait de M""" Rouchouze, et ils le montraient en criant : « C'est là le Dieu des catholiques. » Lorsque le Frère Murphy vit cette manœuvre, il quitta l'assemblée. Après son départ les chefs délibérèrent entre eux; et le lendemain , deux chefs et un juge vinrent à bord pour dire à M. Murphy qu'on lui accordait la permission de débarquer et que les missionnaires catholiques pouvaient venir-. Alors il descendit à terre et s'occupa de prendre les renseignements nécessaires à l'établissement d'une Mission. Son enquête terminée, il voulut continuer son voyage ; mais il fut obligé d'attendre un mois le départ du vaisseau qui devait le transporter aux îles Sandwich. Il profita de ce séjour forcé pour compléter ses informations, et, le 25 juin 1835^ il envoya de Papeete une lettre à JM""" Rouchouze afin de l'avertir de tout ce qui s'était passé. Colomban Murphy partit de Tahiti le 29 juillet suivant, et parvint sans encombre à Honolulu (île Hawaii, des Sandwich), le 21 août, à midi. De cet endroit il écrivit au même prélat une seconde lettre qui débute ainsi qu'il suit :

Monseigneur, Depuis que je vous ai écrit d'0-Taïti, j'ai vu plusieurs chefs qui

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n" LVI), t. X, p. 204.

2, Annales de la Propagation de la Fo/ (janvier 1838, n" LVIj, t. X, p. 204 et

m'ont assuré qu'ils verraient avec plaisir Votre Grandeur dans ces îles . Cependant les calvinistes ont beaucoup de partisans . Je crois que, si vous y alliez, vous seriez reçu plutôt que tout autre, et que vous trouveriez sur-le-champ un pied-à-terre. Pour la réception d'un étranger à 0-ïaïti, il faut que la reine et les chefs se réunissent pour décider s'il doit rester ou non. On peut encore être reçu d'une autre manière, c'est lorsque quelque chef vous donne des terres pour bâtir une maison. Si vous prenez le parti de vous rendre dans ces îles, je crois que vous ferez bien de vous y présenter comme Évêque, parce qu'à 0-Taïti on a une grande idée des Missionnaires de Gambier, et en particulier de Votre Grandeur ^.

Les missionnaires catholiques furent ainsi fixés sur les dispositions des Tahitiens à leur égard ; à part quelques chefs curieux de faire connaissance avec les Pères plutôt qu'avec leur doctrine, la masse des indigènes ne désirait pas changer de religion. C'est ce que comprirent fort bien les missionnaires catholiques ; néanmoins ils persévérèrent dans leur dessein. Le vicaire apostolique de l'Océanie Orientale chargea deux prêtres français, MM. Caret et Laval, de tenter l'entreprise.

M. François d'Assise Caret, vice-préfet apostolique, a raconté dans une lettre de Valparaiso (Chili), datée du 12 avril 1837 et adressée au rédacteur des Annales de la Propagation de la Foi, les incidents de sa tentative sur Tahiti. Cette lettre est aussi intéressante que longue ; je m'en vais en citer les passages les plus importants et je résumerai les autres.

Au commencement de sa lettre, l'auteur s'exprime ainsi qu'il suit : « Après de mûres réflexions, nous pensâmes qu'il fallait aller directement à Taïti, centre de la Polynésie australe. Nous n'ignorions pas les difficultés que nous aurions à surmonter pour y entrer et surtout pour nous y maintenir, mais nous voulions obéir à notre conscience qui nous fait un devoir de visiter toutes les terres que le saint-siège a confiées

1. Annales de la Propagation de la Foi (novembre 1836, n^ XLIX), t. IX, p. 188 et 189.

à nos soins. Nous ne devons pas craindre les obstacles quels qu'ils soient, ni même compter sur le succès ; le Ciel ne l'exige pas de nous, il veut seulement que nous fassions ce qui est en notre pouvoir i. »

MM. Caret et Laval s'embarquèrent sur une petite goélette du port de 10 tonneaux seulement ; elle était commandée par le capitaine Williams Hamilton. Ce fut le 6 novembre 1836 qu'ils mirent à la voile. Ils relâchèrent à l'île Anaa (La Chaîne) et le 20 novembre, ils mouillèrent devant l'une des pointes de Taiarapu (Tahiti). Ils descendirent à terre sur la pirogue d'un Suédois qui demeurait en ce lieu. Écoutons le récit du Père Caret :

« Nous eûmes bien raison de faire diligence ; car, à peine avions-nous débarqué, qu'un des chefs de l'endroit se rendit à bord de la goélette pour ordonner qu'on eût à reprendre le large, sans mettre les passagers à terre : mais nous y étions déjà, et nous avions donné le salut de la paix à cette île, en partie idolâtre et en partie hérétique.

« C'était un autre brick, qui nous avait refusé le passage, qui avait fait prendre ces mesures contre nous : étant sorti de Gambier le même jour que notre petite barque, il était arrivé depuis plusieurs jours, avait averti M. Pritchard, le ministre méthodiste du port, que nous étions en route pour venir ; et à cette nouvelle, celui-ci avait réuni tous ses confrères. La reine et tous les chefs avaient été convoqués à une assemblée générale : là MM. les méthodistes avaient fait conclure qu'on devait établir des gardes-côtes sur tous les points de l'île, avec ordre d'empêcher, à quelque prix que ce fût, la petite goélette qui nous portait de venir jeter l'ancre 2, »

Les chefs ordonnèrent au capitaine de rembarquer ses passagers; celui-ci répondit que les chefs devaient s'adresser aux intéressés et non à lui, ce qu'ils firent en effet ; mais les deux

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 207.

2. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n" LVI), t. X, p. 209.

l'archipel de la société 153

prêtres répliquèrent : « Nous n'irons pas à bord ; nous sommes à terre, nous y resterons. Nous ne sommes point des malfaiteurs. Nous sommes venus ici pour rendre visite à votre reine, et nous voulons la voir^. » Les chefs n'insistèrent plus et les laissèrent tranquilles.

Pour éviter de se rembarquer, MM. Caret et Laval décidèrent de se rendre par terre àPapeete. Ils se mirent en route. La nuit approchant, un Tahitien, nommé Maiota, leur donna à manger et les fit coucher dans sa demeure. Le lendemain, des curieux arrivèrent en grand nombre : « presque tous vinrent avec quelques livres de la Bible sous le bras- ».

Les deux missionnaires continuèrent leur route malgré la chaleur et marchèrent jusqu'au soir. Ils demandèrent l'hospitalité dans une case indig-ène : on la leur accorda. Ils en profitèrent pour faire le catéchisme aux enfants. Les deux prêtres français repartirent le lendemain et forcèrent leur marche afin de pouvoir arriver à Papeete avant la nuit. Ce trajet est raconté par M. Caret de la manière suivante :

« Tout le long du chemin la foule se pressait sur notre passage ; car le bruit de notre arrivée nous devançait toujours. « Vous êtes les Missionnaires de Mangareva», nous demandait-on? Nous répondions affirmativement, en ajoutant que nous étions Prêtres français. — « Est-ce que vous n'avez point de femme ? Est-ce que vous ne faites point le commerce ? — Nous n'avons point de femme, les vrais Missionnaires n'en ont point. Ils ne doivent penser qu'à aimer Dieu et faire le bonheur des hommes. Nous ne faisons point le commerce, parce que Jésus-Christ ni ses Apôtres ne l'ont point fait. » Ces pauvres Taïtiens, qui ont toujours la Bible à la main, sentaient très bien que nous disions vrai, et ils nous ajoutaient : « Mais nos Oromeduas ^ ont des femmes, et font le

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 210.

3. C'est ainsi qu'ils appellent les missionnaires méthodistes. (Note des Annales.)

commerce tous les jours : ils ne sont pas bons ; ils nous vendent tout, livres, prières, sacrements... Un petit S.Mathieu, 3 bambous d'huile ; un petit S. Marc, li bambous d'huile K Nos montagnes sont couvertes de leurs vaches ; ils sont très riches, et ne nous aiment pas ; ils nous chassent de leurs maisons quand nous y entrons. Ils ne vous aiment pas non plus vous autres ; ils vous haïssent beaucoup ; ils nous ont dit que vous étiez très méchants, qu'il ne fallait pas vous laisser venir à terre ~. »

Cependant les deux missionnaires catholiques marchaient toujours en écoutant tout ce qu'on leur disait. Une femme d'un certain âge, qui paraissait avoir pitié d'eux, leur dit : « Les Oromeduas d'ici savent que vous êtes à terre ; ils sont furieux, surtout Piritati (c'était ainsi que les indigènes appelaient Pritchard) ; il est allé trouver la reine, il veut qu'elle vous chasse sans miséricorde. — Nous ne sommes point venus, répondirent les deux prêtres français, pour faire du mal, mais pour faire du bien, à la reine, aux chefs et à tout le peuple. Que Piritati et les autres Oromeduas nous haïssent; pour nous, nous ne les haïssons pas , mais nous ne les craignons pas non plus, parce que nous sommes les envoyés de Dieu ^. »

Enfin ils arrivèrent à Papeete. Ils se rendirent directement à la maison du consul américain, pour lequel ils avaient une lettre de recommandation de la part de M^"" Rouchouze. Ce consul américain était un négociant belge, nommé Moerenhout, fixé à Tahiti depuis le 15 mars 1829. Cet homme aimait beaucoup les Français; il reçut avec de grands égards les deux missionnaires catholiques auxquels il offrit sa maison et sa table ; ceux-ci acceptèrent.

1. Ces bibles devraient être données gratuitement, d'après les conventionsfaites par les sociétés bibliques ; mais les agents de ces sociétés d'erreur ne sont pas fort scrupuleux observateurs de ces conventions. (Note des Annales.)

2. Annales de la Propagation de la Fo/ (janvier 1838, n" LVI), t. X, p. 212 et

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