‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 49 sur 124 · Id., p · texte numérisé non relu

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vous. Il y a une loi qui vous interdit l'entrée de cette terre, pourquoi y êtes-vous venus ? Retournez à Mangareva. Vous avez fait des présents à la reine qui vous en a fait de son côté ; ne soyez pas obstinés à rester '. »

Effectivement Pomare IV avait donné aux deux prêtres français des présents consistant en une petite provision de tappe, de nourriture et de coquillages. Quand l'orateur eut fini de parler, M. Caret se leva et balbutia en langue tahitienne les paroles suivantes : « Quand nous partîmes de Mangareva , nous ne pensions pas trouver ici une reine, des chefs, ni un peuple qui nous chassassent de leur île. Nous savions que ceux qui vous avaient apporté la parole de Dieu avaient calomnié notre doctrine, et nous avaient chargés de fausses accusations : nous sommes venus justifier la doctrine que nous annonçons. Nous ne savons pas assez votre langue pour vous manifester la vérité maintenant ; attendez que nous la sachions: ne nous renvoyez pas, autrement vous ne saurez jamais distinguer la vérité du mensonge. Cette loi dont vous parlez est si nouvelle, que M. le consul américain, ici présent, et qui devrait la connaître, ne la connaît pas. »

« Alors M. Moerenhout se leva et dit : « Cette loi qui interdit l'entrée de cette terre aux étrangers, si ce n'est le bon plaisir de la reine, est nouvelle et inconnue de moi. » Et se tournant vers M. Pritchard, il lui adressa la parole en anglais, et lui dit : « Monsieur, cette loi est contre le droit des gens, je proteste contre elle ; elle est injurieuse à l'Amérique, pour laquelle j'exerce ici les fonctions de consul. Il peut arriver tous les jours un navire américain, qui amène des passagers ; et sans le savoir, ces hommes ne pourront mettre pied à terre, et seront obligés de retourner dans leur pays aux frais du capitaine ou aux leurs. Une loi semblable devrait être connue des nations du moins, avant de devenir obligatoire ~. »

M. Caret ajoute : « L'assemblée fut dissoute sans qu'aucune

1. Annales delà Propagation de la Foi (janvier 1838, W LVI), t. X, p. 218.

2. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n^LVI), t. X, p. 219.

décision fût prise ; les assistants, les jeunes gens surtout, nous félicitèrent beaucoup ^.. »

Les indigènes hésitaient à expulser les deux prêtres catholiques. Pritchard prit alors une décision énergique : il s'enferma seul avec la reine, et lui dicta une lettre de bannissement contre MM. Caret et Laval. Ces missionnaires allèrent trouver la reine et lui dirent: « ... les Oromeduas, reine, ne sont pas les envoyés de Dieu ; mais nous, nous sommes envoyés de Dieu pour vous faire connaître la vraie parole, et nous vous le prouverons quand nous saurons la langue... » La reine leur parla de retourner à Gambier, sur la goélette qui les avait amenés. Ils répondirent à la souveraine que cette goélette « était trop petite pour lutter contre les vents, qui sont presque toujours contraires^ ».

Le 2 décembre, M. Moerenhout reçut une seconde lettre de M. Pritchard ; et le 7 décembre on avertit les missionnaires catholiques que l'on se préparait à les rembarquer de force sur la goélette qui les avait transportés. Le charpentier Vincent, qui était venu avec eux à Tahiti, devait être aussi chassé. 11 croyait avoir tout droit d'exercer son industrie, parce qu'il avait payé à la reine les 30 piastres exigées par la loi ; mais M. Pritchard n'avait pas ratifié cette acceptation et il lui fit remettre ce même jour ses 30 piastres par un des chefs qui lui étaient dévoués, et lui envoya dire qu'il ne pouvait rester à Tahiti. Les deux prêtres français et le charpentier dressèrent un acte de protestation, dont l'original fut déposé dans les archives du consulat américain, et dont une copie fut envoyée à la reine: « Nous déclarions que nous ne voulions pas aller à Gambier sur la goélette VElina et nous rendions le gouvernement de Taïti, ainsi que le propriétaire et le capitaine de la goélette, responsables envers la France de toute violence qu'on voudrait nous faire. Nous déclarions de plus que, si l'on nous forçait à quitter Taïti

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 183S, n" LVI), t. X, p. 220.

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avant l'arrivée d'un navire de guerre, soit français, soit anglais, soit américain, nous ne voulions point aller ailleurs qu'à Valparaiso ^ » Ainsi s'exprime, dans sa lettre, le Père Caret. 11 ajoute :

« Nous étions persuadés qu'une fois la goélette partie, aucun navire ne voudrait nous prendre par force, et qu'ainsi nous resterions à Taïti, où nous savions que presque toute la population nous désirait, et que nous pourrions enfin la ramènera Dieu; nos ennemis ne l'ignoraient pas non plus, voilà pourquoi ils ne voulaient en aucune manière laisser partir la goélette sans nous. Comme elle devait bientôt remettre à la voile, nous nous enfermâmes dans la maison que M. Moerenhout avait bien voulu nous céder: nous espérions que les droits de l'hospitalité seraient respectés, en considération de la dignité consulaire ; mais nous nous trompions.

« Le 11 décembre, cinq ou six hommes, que tout le peuple appelle les gendarmes de Piritati, se présentèrent à la porte de notre demeure avec des cordes pour nous garrotter; nous refusâmes d'ouvrir. Ils menacèrent de briser la porte, mais ils n'en fireat rien ce jour-là : ils se retirèrent, et quelques minutes après on nous apporta une lettre de la reine qui était à plus de deux lieues de là ! Les femmes de la plage disaient hautement que cette lettre n'était pas de la reine, mais de Piritati, quoiqu'elle fût signée Pomare. Cette lettre était dictée avec une espèce de fureur ; elle est restée au consulat américain. M. Moerenhout nous apprit ce soir que, pendant que les Taïtiens semblaient vouloir refuser de prêter leurs mains à la violence qu'on voulait nous faire, quelqu'un était venu les encourager, en leur disant : « Pourquoi balancer ? on a bien chassé les Prêtres français des îles Sandwich, et il n'en a rien été. »

1. Annales delà Propagation de /a Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 223. — Lire p. 521, 522 et .523, aux Pièces justificatives, cette Protestation.

« Le lendemain 12 décembre, nous célébrâmes la sainte Messe dans le plus grand secret. Un charpentier français, établi à Taïti depuis longtemps, et qui savait tout ce qui se passait, profita du moment où il n'y avait personne autour de la maison, pour nous avertir que les gendarmes de M. Pritchard allaient descendre jusque vers nous par le toit... Nous attendions avec patience ce qui allait arriver. Cependant nous vîmes du mouvement du côté de la mer, et nous aperçûmes un homme, en uniforme militaire, qui se dirigeait vers notre demeure : il était accompagné de cinq ou six autres, qui avaient une natte cordée autour des reins; quelques curieux les suivaient. Nous connûmes alors que le moment était arrivé où nous devions nous préparer à tout événement. Nous fermâmes bien la porte et les croisées, et nous nous retirâmes dans Pappartement le plus secret de la maison, où nous nous mîmes à genoux pour réciter les sept Psaumes de la pénitence. Les soi-disant envoyés de la reine frappent à la porte avec violence, et nous somment d'ouvrir; nous ne répondons rien, continuant de prier, et nous soumettant à tout ce que la Providence permettra. Cependant le toit est soulevé ; une ouverture s'y fait, et ceux qui ont ordre de nous enlever descendent dans notre demeure ; ils sont tout tremblants : ils nous appellent de nouveau, et nous ordonnent de sortir; nous continuons de prier, sans rien répondre. Ils cherchent la clef de la porte, sans la trouver; ils forcent la serrure ; mais il leur fallait encore escalader une cloison pour arriver jusqu'à nous : un d'entre eux le fit, et, étant descendu dans notre appartement, il ouvrit la porte, qui n'était fermée que par un loquet; les autres entrèrent, et nous trouvèrent tous les deux à genoux. Ils nous disent de sortir; nous ne répondons rien. Ils attendent quelques minutes pour reprendre haleine, et mettent la main sur nous. Nous ne voulions pas avoir à nous reprocher un seul pas pour sortir de Taïti, où nous croyions de notre devoir de demeurer. Piritati et ses confrères connaissaient notre

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détermination; voilà pourquoi les ordres étaient précis de nous saisir et de nous porter sur la goélette. On nous traîna tous les deux jusqu'à la porte ; là, les mêmes hommes prirent chacun de nous par les pieds et par la tête et nous transportèrent jusqu'au rivage, où une pirogue nous attendait pour nous conduire à bord de la goélette. Ils évitèrent de passer devant l'autre maison de M. Moerenhout. Celui-ci vint à notre rencontre et nous dit, les larmes aux yeux : « Je ne puis. Messieurs, vous soustraire à la violence qu'on vous fait, parce que je n'ai pas d'armée à ma disposition ; mais on saura un jour que je suis consul des Etats-Unis. » Nous l'embrassâmes et lui témoignâmes notre reconnaissance, puis nous dîmes au peuple : « Voilà celui qui nous a constamment protégés contre les persécutions de ceux qui devraient vous prêcher la charité; nous savons, du reste, que la violence qu'on nous fait ne vient pas de vous. » Quand on nous eut jetés sur la pirogue, nous saluâmes les habitants de Taïti, en leur disant : « Nous savons qu'un très petit nombre d'entre vous nous ont rejetés, et que les autres nous désirent ; nous reviendrons ^ » Ils protestèrent auprès du capitaine Williams Hamilton contre leur embarquement et déclarèrent qu'on leur avait fait violence. Ce capitaine, qui pourtant était le même qui les avait amenés de Gambier, leur répondit : « Je me moque des Français et des Américains ; je suis Anglais, vous êtes à mon bord; mais je ne veux pas courir les mers à cause de vous. Je vous déposerai dans l'île qu'il me plaira, fût-ce sur un rocher sans habitants. N'allez pas croire non plus que je vous mette ailleurs qu'à la cale. » Ils furent mis, en effet, dans ce lieu étroit où ils manquèrent d'être étouffés par le manque d'air. La goélette partit. Arrivés auprès d'une île Basse, à soixante milles environ de Tahiti, les deux prêtres catholiques dirent au capitaine : « Si vous ne voulez pas nous conduire à Gambier, laissez-nous sur cette île. » Ha-

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 223, 224, 225 et 226.

milton répondit qu'il ferait demander si le chef Tati, qui y était alors, voudrait les recevoir. Le capitaine mit une pirogue à la mer et envoya un indigène. Celui-ci revint le lendemain, apportant une réponse qu^il déclara être négative, tandis que le chef Tati, que les missionnaires catholiques virent à leur second voyage à Tahiti, leur assura l'avoir donnée affirmative. Alors MM. Caret et Laval dirent à Hamilton qu'ils voulaient aller directement à Gambier, ou rester à Tahiti, pour attendre une occasion de se rendre à Valparaiso. Mais le capitaine ne voulait pas retourner à Gambier dans la crainte d'y être mal reçu par les habitants, si ceux-ci venaient à apprendre les mauvais traitements qu'il avait fait subir aux deux missionnaires. Cependant il se radoucit et dit aux deux prêtres : « Déclarez-moi par écrit que vous voulez attendre à Taïti un navire pour vous porter à Valparaiso, et je retourne à Taïti porter votre déclaration. Si la reine approuve que vous restiez, je vous déposerai de nouveau à terre; sinon, je mettrai à ma place un autre capitaine qui vous conduira à Gambier : pour moi, je ne veux pas y aller. » MM. Caret et Laval ayant accepté cette proposition^ la goélette vira de bord, et fit de nouveau voile vers Tahiti où elle mouilla le soir même. Hamilton descendit seul à terre plutôt pour chercher un autre capitaine que pour porter la déclaration des deux prêtres catholiques à la reine, car il ne la vit pas. 11 écrivit le lendemain à son second d'amener la goélette à Papara, tandis que lui s'y rendait à cheval par terre. Le navire arriva à Papara le lendemain vendredi 16 décembre vers 10 heures du matin. Un nouveau capitaine vint prendre le commandement de VElisa. Cet homme eut pitié des deux missionnaires catholiques : il les tira de la cale. La goélette appareilla. Le vent fut si favorable durant toute la traversée qu'après quinze jours seulement de navigation, ils parvinrent aux îles Gambier le 31 décembre 1836^.

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 226,. 227,228 et 229.

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Quelques jours après leur retour à Gambier, le vicaire apostolique de TOcéanie orientale jugea à propos d'envoyer de nouveau M, Caret à Tahiti, afin de se rendre de là à Valparaiso pour s'y occuper des affaires de la mission; M. Caret devait être accompagné cette fois d'un autre missionnaire, M. Maigret, qui remplaçait M. Laval i.

Ils partirent de Gambier le 13 janvier 1837, sur le brick américain le Colombo, capitaine Williams : celui-ci ne les accepta à son bord que sur leur déclaration écrite de ne vouloir aller à Tahiti que pour y prendre un passage pour Valparaiso, par le premier navire qu'ils rencontreraient. Après avoir relâché aux îles Kueru, Hao (La Harpe) et Anaa (la Chaîne), ils mouillèrent dans le port de Tahiti le 26 janvier 1837. Ils y restèrent cinq jours et pendant ce temps ne purent descendre une seule fois à terre. La loi rendue contre les missionnaires catholiques existait toujours. Le capitaine eut à ce sujet plusieurs entrevues avec son consul. Tous les deux déclarèrent que MM . Caret et Maigret n'avaient pas l'intention de rester dans Fîle, mais seulement d'y attendre la venue d'un vaisseau qui les mènerait à Valparaiso ; ce fut en vain, on ne les crut pas : « Mais, dit le capitaine, que ferai-je de mes passagers? Je ne puis aller à Valparaiso; ma destination est Boston, peut-être même passerai-je par Manille : voulez-vous que ces Messieurs me suivent? cela n'est pas possible. » — « Qu'ils fassent comme ils voudront, répliqua M. Pritchard, ils ne peuvent venir à terre; la reine et tous les chefs s'y opposent » : et pour le prouver il lui remit une lettre signée effectivement par la reine et les chefs 2.

M. Caret prétend que la reine aurait dit à M. Ringman, lieutenant du Colombo, qu'elle avait signé cette lettre sans connaître ce qu'elle faisait, et comme malgré elle; mais ce missionnaire a pu être trompé, car Pomare IV avait souvent

1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 22& et 230.

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