‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 50 sur 124 · Id., t. X, p. 230, 231 et · texte numérisé non relu

Id., t. X, p. 230, 231 et

recours à cette excuse pour ne pas endosser la responsabilité des actes qui lui étaient reprochés.

La position des deux prêtres français devenait très grave; ils ne savaient comment s'en tirer. Enfin, sur les instances de M. Moerenhout, le capitaine Williams consentit à se détourner de sa route pour conduire MM. Caret et Maigret à Valparaiso, moyennant la somme de 300 piastres (environ 1.600 francs); malgré l'énormité de cette somme, et ne pouvant d'ailleurs faire autrement, les deux missionnaires acceptèrent cette combinaison, à condition qu'ils ne payeraient qu'à Valparaiso. Avant son départ, le capitaine rédigea un acte de protestation par-devant son consul, dans lequel il rendait le gouvernement tahitien responsable de son voyage au Chili 1.

Après quarante-neuf jours de navigation depuis Tahiti, MM. Caret et Maigret arrivèrent à Valparaiso le 22 mars 1837. C'est de là que M. Caret écrivit cette lettre, dont je viens de citer de nombreux passages. A la fin de son récit, il déclare qu'aussitôt après avoir expédié les affaires de la mission il retournera à Gambier, et de là, il l'espère, à Tahiti, « malgré toute la rage de l'hérésie ». Il ajoute encore: « Nous avons dédié cette nouvelle mission à Notre-Dame-de-Foi : il ne sera pas dit que l'erreur triomphera contre la vérité ; l'auguste Marie, que l'Église appelle la destructrice de toutes les hérésies, saura bien l'anéantir à Taïti, où, malgré la corruption des mœurs qui y est à son comble, il y a des âmes vraiment dignes du royaume de Dieu. ^ »

M. Caret ne renouvela pas tout de suite cette tentative d'établissement, car il fut obligé de quitter le Chili pour aller en France, où les événements survenus à Tahiti causaient une grande émotion. Le gouvernement français avait reçu la protestation de MM. Caret, Laval et Vincent, ainsi

: 1. Annales de la Propagation de la Foi (janvier 1838, n° LVI), t. X, p. 233 et 234.

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que les rapports de M. Moerenhout, relatifs à cette affaire. (Ces rapports étaient parvenus par l'intermédiaire du consul général de France à Valparaiso.) Après avoir pris connaissance de ce qui s'était passé, le gouvernement français résolut d'intervenir à Tahiti. Le comte Mole, ministre des affaires étrangères, communiqua les pièces au vice-amiral Rosamel, ministre de la marine, qui, le 10 juin 1837, donna des ordres au capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars pour exiger de la reine de Tahiti « une complète réparation de l'insulte faite à la France en la personne de trois de nos compatriotes ».

Le gouvernement français jugeait qu'en 1836 on avait renvoyé MM. Caret et Laval avec des procédés violents complètement illégitimes. En avait-il été réellement ainsi ? Procédons à un examen rigoureux de la conduite de ces deux prêtres et de celle des autorités tahitiennes. MM. Caret et Laval savaient parfaitement à quoi s'en tenir sur l'accueil qui leur était réservé à Tahiti, le début de la lettre de M. Caret en fait foi ; ils n'ignoraient pas qu'ils auraient à vaincre beaucoup de difficultés pour entrer et surtout pour se maintenir dans cette île et néanmoins ils s'y étaient rendus dans le but avoué d'y supplanter les missionnaires protestants anglais. Or, en 1836, il y avait à Tahiti une loi qui interdisait aux étrangers de résider dans l'île sans le consentement de la reine et des chefs. Cette loi était récente sans doute, puisqu'elle avait été faite pour s'opposer aux tentatives des prêtres catholiques et ceux-ci pouvaient effectivement ne pas la connaître ; mais outre que « personne n'est censé ignorer la loi », MPVl. Caret et Laval avaient refusé de s'y soumettre quand on la leur avait communiquée; de plus, ils s'étaient obstinés à rester à Tahiti, malgré les autorités de cette île qui leur avaient donné plusieurs fois l'ordre d'en sortir. Je n'ai pas à me préoccuper ici d'un cas de conscience, de la question de foi, quelque respectable que soit cette dernière. D'ailleurs MM. Caret et Laval ne pouvaient la revendiquer

pour eux-mêmes qu'en Faccordant aussi à leurs ennemis, c'est-à-dire à Pritchard et aux autres pasteurs protestants.

Les rares auteurs qui se sont occupés de cette affaire ont dit que les Révérends s'étaient abaissés en appelant à leur aide le pouvoir civil, qu'ils n'auraient jamais dû recourir à des moyens violents pour se débarrasser de concurrents redoutables, qu'en résumé, ils auraient dû accepter la discussion avec les Pères. Tout cela est vrai ; mais il faut avouer aussi que les missionnaires protestants anglais auraient été plus que des hommes si, volontairement, ils avaient accepté de voir remettre en question leur œuvre. Souvenons-nous de ce qu'ils avaient souffert pour la faire triompher ! Rappelonsnous leurs misères dans ces îles ! Pendant près de vingt années ils avaient lutté pour y établir la religion de Jésus- Christ. Enfin, après des sacrifices considérables et des travaux inouïs, ils étaient parvenus à convertir la population et à lui donner un vernis de civilisation, ils avaient élevé des temples, ouvert des écoles, fait cesser les guerres, institué des lois et fondé un gouvernement ; et maintenant que leur œuvre était achevée, qu'ils commençaient à en jouir, ils se voyaient subitement menacés de la perdre, par suite de l'arrivée de missionnaires catholiques qui ne visaient à rien moins qu'à les traiter d'imposteurs devant tous les indigènes de Tahiti ! En vérité les missionnaires protestants anglais eussent été vraiment des êtres surnaturels s'ils avaient accepté une telle concurrence sans essayer de l'éviter. Alors, pour se préserver de ce péril, ils avaient appelé à leur aide le pouvoir civil ; ils s'étaient adressés à la reine et aux chefs de l'île, et comme ceux-ci leur étaient dévoués, ils avaient obtenu d'eux la promulgation d'une loi qui interdisait aux étrangers d'entrer à Tahiti sans le consentement de la reine et des chefs. Les missionnaires protestants anglais ayant été à la peine avaient voulu rester à l'honneur : quoi de plus excusable ? Les missionnaires catholiques de n'importe quelle nationalité n'ont du reste jamais agi autrement dans les

pays où ils ont été les maîtres, et si l'on veut que j'en donne une preuve, je citerai les Jésuites au Paraguay, Certes ces façons de procéder de la part des catholiques et des protestants ne sont pas libérales, mais nous ne devons pas nous €11 étonner : depuis quand des hommes religieux ont-ils été libéraux ?

Pour se défendre, les pasteurs protestants avaient donc fait dicter une loi et celle-ci avait été impitoyablement appliquée aux nouveaux venus récalcitrants. Il en a toujours été ainsi dans tous les pays civilisés : les gouvernements ont la faculté d'expulser de leur territoire les étrangers dont ils ont à se plaindre. Ils commencent par les prier de s'en aller de bonne volonté, et si cela ne suffit pas, ils emploient la force pour les faire sortir; si ces derniers sont quelque peu malmenés pendant le trajet, ils n'ont qu'à s'en prendre à euxmêmes : ils n'avaient qu'à obéir aux ordres des autorités. Et voilà précisément quel avait été le cas des Pères Caret et Laval. Ayant refusé de se retirer et de marcher, ils avaient été saisis, portés jusqu'au rivage, et là, mis dans une embarcation. Ces procédés violents, ils se les étaient justement attirés en s'obstinant à résister aux représentants de la loi. Il est impossible de nier que dans cette affaire les deux prêtres catholiques avaient eu absolument tous les torts. Il y a donc lieu, à mon avis, de faire ici quelques réserves pour les réclamations du gouvernement français en faveur de MM. Caret et Laval.

Est-ce à dire qu'une intervention de la France n'était pas devenue nécessaire à Tahiti ? Nullement. Le gouvernement tahitien avait parfaitement le droit d'interdire aux missionnaires catholiques de résider dans son île, mais il ne pouvait agir ainsique contre eux, c'est-à-dire contre une certaine catégorie bien déterminée de personnes, en invoquant la raison d'Etat, ou contre quelques individus isolés en rébellion contre les lois du pays; autrement, il mettait hors la loi tous les citoyens d'une nation, de la France dans l'affaire qui nous occupe, ce

qui constituait un attentat contre le droit des gens et signifiait, par conséquent, une véritable déclarati»n de guerre. Or le gouvernement tahitien avait malheureusement commis cette dernière faute. M. Vincent, ce charpentier qui accompagnait les deux prêtres catholiques, avait subi les mêmes traitements qu'eux. A leur second voyage, MM. Caret et Laval s'étaient présentés en simples particuliers pour attendre la venue d'un navire qui devait les transporter à Valparaiso et le gouvernement tahitien avait refusé de les laisser débarquer, ce qui les privait du moyen de communiquer avec le Chili, ou les condamnait, pour s'y rendre, à payer une somme énorme au capitaine du navire sur lequel ils se trouvaient ; ils avaient été contraints d'accepter cette dernière combinaison. Le gouvernement français ne réclamait que pour ces attentats, mais il y en avait eu bien d'autres, et il en arrivait de nouveaux à chaque instant. La malveillance du gouvernement tahitien à l'égard de la France — la plus importante des nations catholiques, — était si grande qu'un capitaine de barque sous pavillon tahitien, avait quelques mois après, étant à Valparaiso, a refusé d'accorder le passage aux îles Pomotou à un marin français engagé dans la pêche des perles, sous le prétexte que lui-même ne serait peut-être pas reçu à 0-Taïti s'il donnait passage à un catholique ^ ». Le 16 août 1837, la reine Pomare ne voulut pas laisser débarquer un Français nommé Boudu^. Je sais bien que les véritables auteurs de ces actes étaient les missionnaires protestants et surtout leur chef, le Piévérend Pritchard, que l'Angleterre avait nommé consul ; mais le gouvernement tahitien demeurait seul responsable, ou bien il lui fallait convenir alors qu'il n'était pas le maître chez lui, ce qui équivalait à reconnaître qu'il n'existait pas. C'était au fond, la vérité ; il ne subsistait

1. Du Petit-Thouars, Voyage autour du monde sur la frégate « la Vénus », t. II, p. 382.

2. Voir p. 524, aux Pièces justificatives, la lettre de ce Français et la réponse de la reine Pomare.

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que de nom. Les indigènes ne tenaient guère compte des lois. L'archipel de la Société avait pris l'aspect d'un vaste lieu de prostitution et d'ivrognerie dont Papeete (Tahiti) était le centre. A l'exception des pasteurs protestants et de quelques Anglais, les Européens ne s'y trouvaient pas en sûreté ; les indigènes pratiquaient impunément le vol et l'assassinat; ils se querellaient avec les marins et les rouaient de coups. Cette situation devenait intolérable pour les nations civilisées ; elle était incompatible avec l'honneur d'une grande puissance comme la France ; celle-ci devait venger ses citoyens afin qu'à l'avenir ils fussent respectés ; l'envoi d'un navire de guerre français à Tahiti était donc devenu nécessaire.

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