Cook, premier voyage
y avait à Opoa le célèbre marae d'Oro. Maintenant l'autel est effondré en plusieurs endroits. Composé d'énormes blocs de coraux entassés avec art, il avait environ 10 mètres de long, li de large et 2 et demi de hauteur i. C'était le plus ancien de tous les marae tahitiens. Venaient ensuite les marae de Vaiotaa (Bora-Bora), de Matairea à Maeva (Huahine), de Manuunuu et de Tiva (Huahine), dont il ne subsiste plus que des vestiges, seulement intéressants au point de vue historique. Actuellement il ne reste dans les archipels soumis à la domination française « qu'un seul marae assez bien conservé pour que l'on puisse juger ce qu'étaient l'architecture et la sculpture chez les Polynésiens orientaux : c'est celui que l'on trouve sur une hauteur à Puamau dans l'île Hiva- Oa de l'archipel des Marquises. Là, sur une espèce d'autel composé de gros galets posés à la façon cyclopéenne, sont des Tiki (dieux) taillés dans la pierre ; en arrière de la droite du monument et au-dessus de lui, se dresse l'arbre sacré ; devant, s'étend une grande place : l'ensemble est imposant. Les pierres de l'autel ingénieusement disposées révèlent une certaine science de la construction. Les Tiki^ eux, sont grossièrement taillés : les dieux ont les yeux grands et ronds, le regard fixe, le nez gros, les joues pleines, la bouche largement fendue et les bras collés au corps : l'aspect général est gauche, rude et heurté ; l'inexpérience des ouvriers se montre flagrante; mais il faut se dire aussi que pour exécuter ces travaux, les indigènes n'avaient à leur disposition que des outils faits avec des os, des pierres et
1. A quelque distance d'Opoa se trouve une belle montagne dans laquelle il y a un gouffre. On raconte que ce gouffre fut découvert par un ancien roi de Raiatea, homme d'une rare cruauté. Celui-ci voulut l'explorer et se lit descendre dedans; mais ses sujets lâchèrent les cordes pour se débarrasser de leur tyran. La légende ajoute qu'il vit encore dans ce trou caverneux et qu'il est toujours aussi méchant que par le passé. C'est également dans ce lieu sombre et profond que la mythologie de l'archipel a placé le séjour des âmes après la mort.
Les autres souverains de l'île Raiatea étaient enterrés dans une immense vallée voisine. L'enterrement se faisait durant la nuit, et en secret, par le grand prêtre et deux ou trois simples prêtres : le peuple ignorait ainsi l'endroit précis de la sépulture du monarque.
des coquilles : bref, on ne peut demander mieux à des barbares. L'enceinte de ce marae formait autrefois un afFreux repaire de cannibales; les prêtres et les chefs s'y rendaient pour accomplir leurs atroces sacrifices : complètement abandonnée de nos jours, la luxuriante végétation des tropiques commence à l'envahir. Au bas, dans la vallée, se pressait naguère une population nombreuse : atteinte d'un mal mystérieux, la race se meurt et le sol se couvre de ruines ^ »
Des constructions très différentes, et probablement plus anciennes, se trouvent aussi dans quelques autres îles. On voit dans la vallée d'Hikohei, près de la plage, à Taiohae (île Nuku-Hiva), un curieux groupe de quatre pierres, dont la réunion ne peut être fortuite ni considérée comme l'œuvre de la nature. La plus grande, en grès, de 2 m. 30 de hauteur n'est que dégrossie; les autres, en basalte, sont tellement dégradées qu'il est impossible de savoir si elles ont été travaillées. Les Européens appellent la première « Marchand », du nom du fameux navigateur auquel ils l'attribuent; mais c'est à tort, car celui-ci n'en dit absolument rien. Parmi les kanaques, les uns racontent une légende d'après laquelle cette pierre aurait été apportée en une nuit de l'île Uapu (22 milles) par des fourmis rouges, les autres les croient élevées par des fourmis noires ou par des mouches. En somme, on ne sait pas qui a mis ces pierres en cet endroit, et c'est en vain qu'on a cherché à deviner à quoi elles pouvaient bien servir.
Il existe encore dans l'île Mangareva (Gambier) des débris d'antiques murailles ^ : les blocs ont été travaillés par les
1. A. C. Eugène Caillot, Les Polynésiens orientaux au contact de la civilisation, p. 98 et 99.
2. Dans sa Notice sur les îles Gambier, M. Caret, missionnaire apostolique, s'exprtme en ces termes : « J'ai vu dans une vallée de Mangareva, la plus grande des îles du Groupe Gambier, un monument qui me semble dater de loin : c'est un mur longtemps enfoui dans la terre, et formé d'énormes pungas ou pierres tendres qui croissent {sic) sur le sable, au milieu des flots ; il pouvait avoir six à, sept pieds de haut sur quinze à vingt de longueur. » Annales de la Propagation de la Foi, t. XIV, p. 330 et 831.
mains des hommes et les murs sont maçonnés à l'aide de mortier ; or, les indigènes ignoraient l'usage de la chaux et du ciment à l'arrivée des Européens. Les habitants de l'île déclarent être étrangers à ces constructions et les disent élevées par une race qui les a précédés sur les îles Mangareva, quoiqu'ils y soient eux-mêmes établis depuis six à sept cents ans^
Quelques savants en ont conclu que cette race d'hommes n'appartenait pas à la race polynésienne, parce que l'on ne rencontrait pas d'autres constructions de ce genre dans les îles qu'elle habitait. Mais c'est une grave erreur.
Dans l'île Rapa-iti il y a des constructions analogues, dont quelques-unes avec du mortier, et les indigènes n'ont jamais nié que leurs ancêtres en fussent les auteurs. Si les fortifications que l'on voit encore de nos jours sur les sommets des pics les plus élevés de l'île Rapa-iti sont habituellement composées de pierres sèches-, plusieurs d'entre elles sont parfois faites aussi de pierres bien équarries et polies pesant jusqu'à deux tonnes et réunies par un ciment très dur et très tenace 3.
Les plates-formes de l'île Rapa-nui ou île de Pâques sont bâties avec d'énormes pierres brutes assemblées avec une grande précision, et l'une de ces plates-formes, située à moitié route entre Wimpoo et Utu-iti, a un mur extérieur large de 30 pieds et long de 100 pas ^. Les autels, sur lesquels sont placées des statues, sont formés de pierres taillées dont certaines, parfaitement quadrangulaires, ont les arêtes droites et fines avec des angles de 90 degrés. L'autel de Yinapu a des pierres taillées de 2 m. 50 de long, sur 1 m. 80 de haut, placées les unes sur les autres de manière à former un mur monumental^.
1. P. A. Lesson, Voyage aux lies Mangareva, p. 54, 110 et 111.
2. Jules Garnier, Notes géologiques sur l'Océanie, les iles Tahiti et Râpa. Annales des Mines, 6" série, t. XVII, p. 434.
3. Observations du commodore R. A. Powell, commandant la Topaze en 1867. Annales hydrographiques, t. XXXI, p. 402.
4. Rapport du commandant du navire la Topaze. L'ile de Pâques. Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 539 et 540.
5. Rapport de Don Ignacio L. Pana, capitaine de corvette sur le navire de guerre chilien O'Higghins. L'île de Pâques. Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 120.
Les 80 maisons de l'île de Pâques sont également en pierres taillées, et si beaucoup de ces maisons ont deux ou trois cents ans d'existence, peut-être plus, d'autres, au contraire, sont récentes puisque l'une d'elles, d'après ce que raconte le Père Pioussel, a été élevée par un homme connu de la génération actuelle ^. Ainsi donc des constructions de même caractère existent dans différentes îles habitées par des Polynésiens. Et il en est de même pour les monstrueuses statues de l'île de Pâques. Celles-ci sont taillées dans la pierre; elles ont la forme humaine, avec de grandes oreilles et la tête ornée d'une espèce de couronne. Cependant bon nombre de savants se refusent à croire qu'elles soient dues à la race qui peuple de nos jours l'île de Pâques, parce que, disent-ils, elle est polynésienne, et il n'y a pas de ces statues dans les autres îles qu'elle occupe . Mais ce n'est pas exact encore. On voitdes statues semblables, quoique moins grandes et moins grosses, dans les petites îles qui s'étendent de l'ouest à l'est dans l'Océan Pacifique oriental, aux îles Tubuai, Raivavae et Pitcairn 2, et l'on sait maintenant qu'elles ont été élevées par des Polynésiens. Une tradition de l'île Mangareva le déclare formellement pour l'île Pitcairn ; la voici :
La Mangarévienne Ina découvrit l'île Eiragi ou Eragi (Pitcairn). Une autre Mangarévienne, Toatutea, mariée à Tiniraueriki, vint avec son époux la peupler. Ils eurent deux enfants : Korotatia (garçon) et Vaipaoko (fille). Leurs descendants ont élevé à Eiragi les statues et les marae que l'on y voit encore ^.
En réalité, deux choses seulement n'ont été trouvées que dans l'île de Pâques: les ko-haou-rongorongo, bois d'hibiscus intelligents ou parlants (c'est le nom des tablettes), et les
1. Rapport du commandant du navire la Topaze et Note du contre-amiral F. T. DE Lapelin. L'île de Pâques. Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 538.
2. MoERENHOUT, Voyoçcs aux îles du Grand Océan, t. I,p. 142, et t. II, p. 270.
3. Détail curieux : Toatutea avait été d'abord mariée à Tanekena, roi de Tahiti, dont elle avait eu deux enfants, mais elle l'avait ensuite abandonné, parce qu'il était trop vieux.
poteries. Mais il n'est nullement prouvé que ces tablettes contiennent une écriture hiéroglyphique et phonétique ; il se peut très bien que ce ne soient que des bois mieux sculptés que ceux des autres archipels, et alors les Polynésiens en seraient aussi les créateurs ^ Quant aux poteries, comme tous les Polynésiens, à l'exception de ceux de l'île de Pâques, ignorent encore la manière de les fabriquer, il faut nécessairement admettre qu'elles ont été autrefois introduites dans cette île par des gens d'une autre race qu'eux. Cette race, quelle est-elle ? Sans doute une race noire. Presque toutes les îles de la Polynésie étaient primitivement habitées par la race mélanésienne.
1. C'est là l'opinion de la majorité du monde savant. A mon avis, il faudrait plutôt voir dans ces ko-haou-rongorongo un système d'écriture mnémonique. Il consisterait en figures tracées sur les tablettes de bois dans le but de rappeler le sujet, les principaux faits d'un récit à ceux qui le savent et à les empêcher d'intervertir l'ordre de succession des idées ; il serait par suite à peu près inintelligible, autrement que dans un sens vague, à ceux qui ignorent le récit. C'est dans un système de ce genre (je ne dis pas identique) qu'est reproduit le chant intitulé : Wolum-Olum, la Création, publié par E. G. Squier, dans le Hisiorical and mythological traditions of the Algonquino, p. 6.