Ce meurtre fut involontaire de leur port
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virent à coups de fusil et les poussèrent jusqu'à la montagne, où déjà ils avaient dirigé leurs morts et leurs blessés. On trouva toutefois neuf cadavres qu'ils n'avaient pas eu le temps d'enlever. Les pertes françaises furent de trois tués et dix-sept blessés. Les Français bivouaquèrent sur le champ de bataille. Le lendemain, 30 juin, ils se rendirent à ^lahuna. Mais à leur approche les insurgés quittèrent leurs cases et prirent la fuite vers la montagne. A 1 heure de l'après-midi les Français étaient de retour à Hapape. Le Phaélon reçut à son bord les troupes de l'expédition et celles-ci débarquèrent à Papeete à cinq heures du soir^.
Cette prompte rentrée était due aux nouvelles alarmantes que le gouverneur avait reçues du commandant particulier de Papeete. Voici ce qui s'était passé. Les insurgés du district de Punavia avec des révoltés de l'île Eimeo avaient menacé Papeete par l'ouest. Ils avaient tenté d'assaillir le camp de rUranie, situé en cet endroit; mais ayant trouvé les Français prêts à les repousser, ils s'étaient retirés sans les attaquer. Le capitaine de corvette Bonard avait voulu châtier les rebelles de leur audace, et dans la nuit du 29 au 30 juin 18/|/i, vers dix heures du soir, il était parti de Papeete avec une partie de l'équipage de VUranie (150 hommes) dans la direction de Faa, du côté opposé à celui où le gouverneiir se trouvait alors. Le capitaine Bonard avait espéré surprendre les insurgés durant leur premier sommeil. Mais les premiers rangs des Français étaient à peine arrivés près du ruisseau qu'il s'était fait une grande rumeur dans le camp des rebelles et Pavant-garde française avait été reçue par une vive fusillade partant de l'enclos. Les marins français l'avaient enlevé à la baïonnette et les insurgés s'étaient dispersés. Gomme il
1. Rapport sur le combat de Hapapé adressé à M. le gouverneur des établissements français de l'Océanie, par M. le chef de bataillon de Bréa, commandant les troupes expéditionnaires, Papéïti, 2 juillet 1844. — Rapportadressé au ministre de la marine par M. Bruat, gouverneur des établissements français de l'Océanie. Papeïti, le 8 juillet 1844. Voir p. 568 et 571, aux Pièces justificatives, ces deux rapports.
aurait été très dangereux d'aller les chercher la nuit dans les broussailles, les Français s'étaient remis en marche sur Faa, emportant leurs blessés et leurs armes, l'arrière-garde s'arrétant de temps à autre pour contenir l'ennemi dans le cas où il eût eu l'intention de se reformer et d'attaquer. L'affaire près de Faa avait coûté aux Français cinq morts et neuf blessés. Les pertes des insurgés avaient été évaluées à trois cents hommes ^.
C'était en somme un insuccès, et craignant de voir l'ennemi en profiter, le commandant d'Aubigny avait écrit au gouverneur de revenir en toute hâte. Voyant Papeete dégarnie de troupes, les indigènes paisibles et les étrangers européens avaient été pris de panique. Les indigènes s'étaient retirés sur l'îlot Motu-Uta, au milieu de la rade et les Européens avaient fait transporter leurs effets et des marchandises à bord des navires. Les habitants s'attendaient à être massacrés d'un moment à l'autre. Ce jour-là 30 juin, les insurgés mirent le feu à la Mission catholique, pour venger la mort du missionnaire protestant qui venait d'être tué accidentellement. L'incendie commença vers quatre heures du soir et dura jusqu'au matin. La chapelle et le reste furent brûlés le jour suivant. Les vases et les linges sacrés, les livres du Père Caret, ses manuscrits, ses travaux sur la langue de Tahiti et des Marquises, tout fut pillé et livré aux flammes 2.
Avec sa fermeté habituelle, le gouverneur s'occupa d'abord de rassurer la population; ensuite il prit ses dispositions pour repousser l'ennemi dans le cas où celui-ci ferait un retour offensif. Mais les craintes des Français étaient momentanément superflues : les insurgés avaient été tellement
1. Rapport sur le combat de Faâa, adressé à M. le commandant particulier de Taïti, par M. Bonard, capitaine de corvette, commandant de TUranie, 1" juillet 1844. Voir p. 566, aux Pièces justificatives.
2. Lettre du P. François d'Assise Caret, Prêtre de la Société de Picpus et Préfet apostolique de l'Océanie orientale, à Mgr l'Archevêque de Calcédoine, supérieur de la même Société. Mission de Notre-Dame-de-Foi, à Tahiti, le 7 juillet 1844. Annales de la Propagation de la Foi, t. XVII, p. 1.58, 159 et 160.
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stupéfaits des deux défaites précédentes que leur hardiesse était encore une fois tombée et qu'ils ne songeaient pas à renouveler leur tentative sur la capitale.
Quelques jours s'écoulèrent, et, l'ennemi ne se représentant pas, la population de Papeete redevint calme. Les Français, le premier moment d'émotion passé, avaient repris confiance dans leurs forces. Ils étaient d'ailleurs pleins d'espoir dans l'appui delà métropole, persuadés que des renforts importants allaient arriver et que ceux-ci leur permettraient de terminer promptement la guerre. Tel était leur état d'âme lorsque le 12 juillet une frégate anglaise, le Carys ford^ieta. l'ancre à Papeete, apportant entre autres nouvelles celle que le gouvernement du roi Louis-Philippe avait désavoué les derniers actes de Dupetit-Thouars et refusé de ratifier la prise de possession de Tahiti. Cette nouvelle produisit un effet désastreux sur le moral des Français ; ils perdirent courage et s'écrièrent : «Voilà donc le fruit d'héroïques efforts ! Voilà ce que nous a valu le sang dont cent dix-sept de nos soldats ont arrosé cette terre M » Il faut avouer qu'il y avait en effet réellement de quoi décourager les gens les plus résolus. L'acte du roi Louis-Philippe et de ses ministres était d'une maladresse extrême, car il n'arrangeait rien, et bien plus, il ne faisait que créer de nouvelles difficultés. Le gouvernement français avait considéré que la prise de possession de Tahiti serait une charge plus onéreuse qu'avantageuse pour la France; il s'était dit que Dupetit-Thouars, après avoir légitimement et largement profité des fautes de la reine Pomare, s'était ensuite laissé entraîner par son zèle patriotique à abuser de ce qu'elle n'avait ni armées ni canons pour lui prendre, sans motifs suffisants, ses Etats héréditaires. Mais, puisque la chose était faite, il fallait tout de même la ratifier, car autrement on jetait le discrédit sur les représentants de la France, et, chose plus sérieuse, l'on en-
1. D'après une lettre écrite à Papeete, le 14 juillet 1844, et publiée à Paris, le mardi 31 décembre de la même année, par le journal le Constitutionnel.
courageait la rébellion, ce qui amenait une foule de complications : en un mot, il fallait imiter le gouverneur Bruat, qui, tout en désapprouvant l'arrestation de Pritchard, avait cru cependant devoir l'accepter et la maintenir, afin de ne pas aggraver la position des Français et de leurs partisans. C'est ce que malheureusement n'avaient pas compris le roi Louis-Philippe et ses ministres, et ceci nous démontre une fois encore qu'on ne devrait jamais confier l'administration de pays lointains à des hommes qui ne les connaissent pas et par suite sont incapables de comprendre les caractères intellectuels de leurs habitants. Pour ces derniers, la moindre concession politique est une preuve de faiblesse ; ils n'ont aucune idée de ce que l'âme aryenne nomme la générosité : pour eux, celle-ci signifie la peur. Et c'est ce dont les Français qui se trouvaient alors à Tahiti se rendirent parfaitement compte : ils prévirent les fâcheuses conséquences qu'allait engendrer le désaveu de la prise de possession des États de la reine Pomare, c'est-à-dire une guerre longue et coûteuse. Aussi, dans leur juste colère, officiers, fonctionnaires, soldats, marins et colons ne cachèrent-ils pas leur mépris pour les hommes « qui gouvernaient de loin les colonies )). Pendant quelques jours, à Papeete, le désaveu de Dupetit-Thouars fut le sujet de toutes les conversations des Français et ceux-ci ne manquèrent pas de flétrir énergiquement la conduite de leur roi et de ses ministres. En revanche, les Anglais s'empressèrent, avec leur tact habituel, de témoigner publiquement leur satisfaction, en manifestant partout dans la capitale une joie insolente.
Quoique la nouvelle ne fiit pas officielle, le gouverneur Bruat fît une démarche auprès de Pomare IV en lui rendant la qualité de reine, supprimée depuis le 6 novembre iSliS. Mais, comme il fallait s'y attendre, cette démarche exalta l'orgueil de l'ex-souveraine et celle-ci refusa avec hauteur tout accommodement : elle répondit qu'elle ne voulait point du Protectorat de la France, et que le gouverneur n'était
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plus pour elle que le commodore Bruat, commandant la frégate l'Uranie ; qu'elle allait prévenir les insurgés de cesser de combattre, car, avant trois mois, les puissances européennes l'auraîent rétablie dans ses droits, sans avoir besoin pour cela de recourir aux armes.
En effet, dans une lettre datée du 12 juillet, elle recommanda au peuple de Tahiti de ne faire aucun mal aux Français en attendant que des nouvelles de France fussent arrivées, et jusqu'à son retour, car elle s'en allait à bord d'un navire anglais à Bora-Bora pour y faire ses couches.
Pomare IV devait toujours rester à Papeete, le gouverneur Bruat ayant signifié au commandant du ketch anglais que le gouvernement français considérerait comme un acte d'hostilité le débarquement de l'ex-reine sur un point quelconque des lies de la Société; mais la nouvelle que le roi Louis-Philippe avait refusé de ratifier la déchéance de Pomare IV amena Bruat à laisser librement partir celle-ci pour l'île Bora-Bora ^
1. A cette époque, un journaliste de Papeete publiait sur cette souveraine les lignes suivantes :
« Pomare, cette reine dont on a tant parlé en France, est assez haute de stature pour une femme, mais elle est fort grosse et massive; de très beaux yeux cependant la relèvent. Elle a eu beaucoup d'enfants, sept, je crois; quatre seulement existent, trois garçons et une fille. Elle habitait une grande et belle case, occupée aujourd'hui par le gouverneur. Cette case est dans une jolie position, au milieu et en arrière du village de Papeïti. Mais, toutes les fois qu'elle le pouvait, elle courait dans une grande case non fermée, assise sur un monceau de pierres et située à l'O. de la baie, au bord de la mer. C'était le lieu de ses plaisirs, de ses Houpas-Houpas.
« La première fois que j'ai vu Pomare, je ne me serais pas douté qu'elle fût la reine de ces lieux. Elle était vêtue absolument de la même manière et des mêmes étoffes de coton que les Taïliennes les plus vulgaires. Ses jambes, ses pieds étaient nus. Dans ce pays, rien ne distinguait le chef souverain de ses sujets. Pomare avait donc conservé le goût de la liberté en tout, partout et pour tout. Vêtue d'une simple chemise, elle allait avec les autres femmes à bord des navires baleiniers qui mouillaient à Papeïti, et, toute la journée, elle se baignait sans distinction avec elles. On la reconnaissait pourtant à une suite nombreuse de princesses, de dames d'honneur et de courtisanes qui l'accompagnent toujours.
« Quelques Anglais, à la tête desquels était M. Pritchard, missionnaire et agent consulaire de la Grande-Bretagne, choqués de cette manière d'être de la reine, et voulant la dominer, tentèrent près d'elle tous les moyens qui pouvaient les conduire à leur but, et surtout l'intimidation; ils réussirent. Dès ce moment, ils la comblèrent de présents; mais ils lui imposèrent l'obli-
Le samedi 3 août ISlik, un brick sarde, VEridano, mouilla en rade de Papeete. 11 apportait à Bruat une dépêche officielle du gouvernement français, une lettre autographe de Louis-Philippe à Pomare IV et des présents de ce roi pour la reine. La dépêche disait au gouverneur Bruat que, Sa Majesté n'ayant pas trouvé suffisants les motifs qui avaient déterminé l'amiral Dupetit-Thouars à transformer le Protectorat des îles de la Société en une prise de possession, celle-ci devait être considérée comme non avenue.
Quoique profondément attristé de la décision du roi et de ses ministres, le gouverneur se conforma à leurs instructions. Pomare IV se trouvait alors dans l'île Raiatea-Tahaa. Le Phaéloii y fut envoyé avec le lieutenant de vaisseau Maissin, accompagné du missionnaire Orsmond, pour appuyer sa démarche auprès de la reine et tâcher de la décider à revenir à Tahiti. Mais à l'approche de ce navire, Pomare IV abandonna sa résidence pour aller se cacher dans une vallée de l'île. M, Maissin essaya vainement de parvenir jusqu'à la souveraine; il lui écrivit trois lettres et n'obtint aucune réponse. L'éloignementet le silence de Pomare IV laissaient deviner quelles étaient ses intentions : ne pas écouter les paroles des Français, quelles qu'elles fussent. Après toutes ces tentatives, il ne pouvait rester le moindre doute sur la résolution irrévocable qu'avait prise la reine de ne communiquer en aucune manière avec les autorités françaises. Le Phaéton quitta donc Raiatea le 30 août et rentra à Papeete le 3 septembre.
gation d'agir en reine européenne, voulurent qu'elle s'habillât à l'anglaise, qu'elle mît des bas et des souliers, que l'accès de la case royale fût rendu difficile, que ses sujets ne l'abordassent qu'avec humilité, et loi'squ'ils se retiraient d'auprès d'elle, qu'ils marchassent à reculons.
« Pomare n'osait pas se révolter, contre les exigences de ses dominateurs, et elle souffrait horriblement de cette contrainte. Pour se soustraire à eux, elle employait toutes les ruses. On l'a vue, à bord des navires où elle se présentait en reine, demander la permission d'ôter ses bas et ses souliers. Un restaurateur français, nommé Bremond, établi ici depuis 10 ans, recevait fréquemment ses visites. Pour arriver chez lui sans être aperçue, elle traversait un large ruisseau bourbeux, et elle entrait par une porte de derrière. Chaque fois qu'elle était surprise, elle était sévèrement gourmandée. »
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Voilà quel était le résultat de la politique de sentiment du roi Louis-Philippe et de ses ministres : la reine Pomare repoussait hautainement leurs avances et le gouverneur Bruat ne pouvait la châtier de son insolence, puisqu'il était chargé au contraire de la rétablir sur le trône; en somme la dignité de la France se trouvait abaissée.
La position du gouverneur était fort embarrassante; il ne savait que faire pour sortir de cette situation qui paraissait sans issue. Lié par les ordres qu'il avait reçus, il n'osait proclamer une seconde fois la déchéance de Pomare IV, ce qui pourtant paraissait être la seule solution compatible avec la puissance de la France, et néanmoins il était obligé de terminer cette affaire. Après bien des hésitations, qu'explique son orgueil patriotique blessé, le gouverneur résolut de tenter une dernière démarche pour engager la reine à reprendre possession de sa souveraineté sous la protection du gouvernement français.
Le Phaélon partit le 29 décembre, ayant à son bord le capitaine de corvette Hanet De Cléry, l'enseigne de vaisseau De Carpegna et l'interprète du gouvernement Darling. Le navire arriva à Raiatea-Tahaa le lendemain 30, au matin. Mais cette nouvelle démarche ne fut pas plus heureuse que la précédente. La reine ne répondit rien à une première lettre envoyée par le capitaine De Cléry ; celui-ci en expédia une seconde accompagnée d'un pli de l'amiral Hamelin; le messager revint et rendit compte ainsi qu'il suit de sa commission : « Pomare a lu les lettres que je lui ai portées, et elle m'a dit ensuite qu'elle ne viendrait pas à Tahiti, et qu'elle n'écouterait les propositions de l'amiral français qu'en présence de l'amiral anglais. » Le capitaine De Cléry comprit qu'il ne convenait plus d'insister; il quitta Raiatea et retourna à Tahiti.
Alors le gouverneur Bruat envoya dans cette île plusieurs courriers porteurs d'une missive par laquelle il engageait les chefs à venir à Papeete pour aviser aux moyens d'admi-
2i6 HISTOIRE DE LA POLYNÉSIE ORIENTALE
nistrer le pays sans le secours de Pomare IV et pour assister en même temps à la réinstallation du pavillon du Protectorat, qui devait avoir lieu prochainement. Cette convocation fut accueillie avec empressement par un grand nombre de chefs et ceux-ci se rendirent dans la capitale.
Le 7 janvier 18/i5, à 6 heures du matin, le gouverneur Bruat passa les troupes en revue; à 8 heures le pavillon français fut hissé sur les établissements, les forts, les navires, etc. , et salué de vingt et un coups de canon ; à 10 heures il y eut des courses, puis un long défilé d'indigènes des deux sexes en costumes de fête; à 11 h. 1/2 les chefs se réunirent au palais du gouvernement afin de trouver une solution à la situation que créait l'attitude de Pomare IV.
Le gouverneur Bruat était présent à cette séance. Parmi les grands-chefs on remarquait : Tati, chef de Papara; Hitoti, chef et grand-juge; Paraita, chef de Papeete; Pee, chef de Taiarapu; Arato, chef de Papenoo; Mare, orateur du Roi. Ceux-ci furent mis au courant des tentatives infructueuses faites par le gouverneur pour décider la reine à reprendre possession de sa souveraineté sous la protection de la France. La situation qui en résultait fut exposée et examinée. La proposition du choix d'un nouveau roi n'ayant pas paru plaire aux chefs, on leur offrit la nomination d'un régent. Ils l'agréèrent et nommèrent Paraita. Alors Mare donna lecture d'un document par lequel les grands -chefs et six grandsjuges demandaient que Paraita, qui avait déjà rempli les fonctions de régent, fût installé de nouveau dans cette dignité. Le gouverneur Bruat, commissaire du Roi, déclara que le Protectorat était définitivement rétabli, et qu'il acceptait Paraita pour régent.
A midi, le pavillon du Protectorat fut arboré en haut du mât placé au palais du gouvernement, devant la demeure du régent, au grand mât des navires et salué de vingt et un coups de canon. Après quoi, il y eut des réjouissances, banquet, chants indigènes et divers jeux qui remplirent le
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reste de la journée ; à huit heures un feu d'artifice fut tiré, €t la soirée se termina par un bal présidé par Madame Bruat.
Le gouverneur espérait peut-être que la nomination d'un régent ramènerait la reine à de meilleures dispositions; mais Pomare IV resta inébranlable dans sa détermination de ne pas accepter la protection de la P>ance. Toutefois la trêve tacite existant entre les rebelles et les Français continua de durer. Le gouverneur profita de ce répit pour se consacrer entièrement à l'administration intérieure de Tîle. C'est à cette époque que fut commencée la construction de plusieurs édifices utiles : on bâtit des casernes, un hôpital, quelques magasins, etc. Tous ces travaux ne s'accomplirent pas, il est vrai, sans difficultés, car outre que les matériaux étaient rares, la main-d'œuvre indigène manquait ; il fallut recourir aux soldats pour avoir des ouvriers et des maçons ; enfin, grâce à leur dévouement, on parvint à élever des bâtiments si solides que la plupart sont encore debout aujourd'hui.
Cependant la reine Pomare ne s'était pas bornée à réfuser de traiter avec les Français et de recevoir la lettre et les présents du roi Louis-Philippe : elle avait commis en même temps un acte d'hostilité envers la France, en appelant près d'elle, à Raiatea, les principaux chefs des îles Sous-le-Vent, accompagnés d'hommes armés ; elle avait aussi écrit aux ■chefs de Tahiti assemblés dans les camps de Punavia et de Papenoo pour les engager à rester armés et à ne pas se disperser ; enfin l'île Raiatea avait été le théâtre de violences commises contre les naturels qui avaient accepté le pavillon du Protectorat, et quelques habitants de cette île, sous les ordres de Terii-Taria, étaient allés à l'île Huahine dansle but de renverser celui qui y avait été arboré. Le gouvernement du Protectorat ne pouvait tolérer pendant plus longtemps de pareilles provocations sans y répondre : le 15 avril 18Zi5, à Papeete, le gouverneur Bruat, avec l'avis et l'approbation du
conseil du gouvernement, rendit un décret par lequel il déclarait, pour les motifs énoncés plus haut, l'île Raiatea en état de blocus.
Le Phaéion j fut envoyé et se mit à croiser devant les côtes. Le 2Zi avril, la Charte fit voile de Papeete pour les îles Sous-le-Vent. Cette frégate promena le pavillon tricolore devant les îles Huahine, Raiatea et Bora-Bora, où elle jeta l'ancre le 26, au soir. Le commandant de la Charte ayant fait mettre une embarcation à la mer pour communiquer avec le Phaéion, les kanaques crurent que les Français voulaient débarquer, et, pour protester, exécutèrent une décharge d'armes à feu, puis s'enfuirent précipitamment dans l'intérieur de l'île. L'embarcation revint à bord et la Charte continua sa route. En somme, cette croisière fut une simple démonstration navale, en attendant un acte plus sérieux.
Le gouverneur Bruat continuait de s'occuper d'administration intérieure. En mai 18/i5, une assemblée de chefs et de juges des îles Tahiti et Moorea (Eimeo) tint à Papeete une session législative, afin de réformer ou de changer les lois dont l'esprit et les dispositions étaient en désaccord avec le nouveau gouvernement, c'est-à-dire avec le Protectorat français. Ces lois locales, ayant été instituées à Tahiti, en 1842, sous l'inspiration et avec la participation des missionnaires protestants anglais, ne pouvaient plus subsister ainsi sous le régime des autorités françaises; on les modifia donc^ ou l'on en créa d'autres quand il fut impossible de les arranger.
La dernière séance de cette session eut lieu le 8 mai. Le gouverneur Bruat et le régent Paraita étaient présents. Les chefs leur demandèrent de les congédier d'après les anciennes coutumes, c'est-à-dire en les confirmant dans l'autorité dont ils étaient investis et en leur remettant la paix.
Taamu fut chargé d'adresser le discours d'adieu aux chefs et juges.
Après avoir remis le pouvoir et la paix à tous les chefs de
Moorea et de la grande presqu'île de Tahiti, il dit à ceux de Taiarapu :
(( Vous du Te-ava-taï, vous le reste du gouvernement de l'un de nos anciens rois, de Veiatua et de son descendant Temataiapo, reprenez votre autorité et acceptez la paix que je vous offre ; prenez-la et offrezla au peuple, qui l'acceptera avec d'autant plus de plaisir, que vous lui parlerez au nom de ceux qui l'ont si longtemps gouverné. »
Arahu, de Moorea, et Pehuehue, de Taiarapu, exprimèrent leur satisfaction de voir, après tant d'années d'oubli, restaurer le nom des anciens rois de Taiarapu, le nom de Veiatua.
Tati s'avança au milieu de l'assemblée et prononça ces paroles : « Louis-Philippe, Bruat, et vous, notre régent, bien ! très bien ! Ce que vous venez de faire est un acte de justice qui sera senti de tous ! Depuis longtemps le peuple de Taiarapu, écrasé par une famille qui abusait du droit de conquête, et qui voulait effacer jusqu'au souvenir de ses anciens rivaux, n'osait plus prononcer le nom de ses rois ; on n'entendait plus dans les assemblées, que les noms de Te-arii-na-vaha-roa (le roi à la grande bouche) et de Tetua-nui-haa-maru-rai (le grand dieu de la voûte céleste), qui étaient ceux de nos vainqueurs '. Aujourd'hui, celui de Veiatua, l'ancien roi de la péninsule, celui de Te-mata-iapo, dont moi, Pehuehue, Tavini et d'autres sommes les descendants, viennent d'être proclamés de nouveau ! A ces noms, il me semble voir nos ancêtres se relever de leurs tombeaux pour s'unir à nous et entrer sous le gouvernement de Louis-Philippe, qui vient de rétablir les droits de leur famille !
1. Un officier français, M. Ribourt, a laissé quelques renseignements sur les anciens noms royaux des Pomare ; les voici :
« Les membres de la famille des Pomare, chefs principaux autrefois de plusieurs districts, portaient alors des noms qui sont restés ceux des chefs encore aujourd'hui ; mais qui, cependant, sont toujours plus particulièrement réservés à la reine, quand elle se trouve sur les lieux; ces noms, que l'on peut appeler royaux, sont : dans le Porionuu (Pai^e et Arue), Tunieaaite tua.
A Mahina, Tiipa ;
A Haururu, Te Tupuai o te rai ou Teriivanaa i te rai;
A Faaa, Teriivaeatua;
Dans le Manotahi en Teoropaa, Tetuanuie maruai te rai;
Dans le Manorua en Teoropaa, Tevahi tuai Patea;
A Papara, Teriirere i tooa o te rai;
A Papeari, Teariinui o Taïti.
Dans la presqu'île :
« A Vairao, Teahahuiri fenua; A Mataoae et à Teahupoo, Teriinarahaoroa ;
« Bien ! très bien ! Vous les anciennes familles de ces îles, réjouissezvous et unissez-vous à moi pour rendre grâce à Louis-Philippe, qui nous rend à la fois nos noms, nos familles et nos droits ! »
D'autres indigènes parlèrent encore sur ce sujet. L'un d'eux, un vieillard nommé Anani, ancien haerepo (promeneur de nuit), prononça un discours qui par son genre d'éloquence rappelait l'ancien langage de Tahiti, déjà presque perdu à cette époque.
Voici comment cet orateur s'exprima :
« Oui, te haere e amuite hiiehue, à présent je puis manger le huehue ^ ; car je puis mourir, j'ai enteadu de nouveau le nom de nos rois ! J'ai vu se relever cet ancien pilier qui pendant si longtemps, fut le plus ferme appui de cette terre. Tour à tour je les ai a^us mourir, nos rois, et ils étaient en terre sous le poids de trois générations de Jeurs vainqueurs !
« Depuis longtemps ce nom était pour moi comme le erura moetiin ^, l'oiseau qui dort toujours au loin sur les vagues ; eïta e pania tearii^ eita vaiie iae mai, epohe a 'u, si mon roi n'avait été réta-
« A Faahiti et à Tautira, Tetuanuihaamarurai.
« Les districts dont les noms ne figurent pas ici, sont ceux qui étaient indépendants autrefois de la famille des Pomare. » (État de l'île Taïti pendant les années 1847, 1848, par M. Ribourt, capitaine d'état-major. Revue coloniale, année 1850).
Un autre officier français, M. de Bovis, a donné sur les anciens noms royaux des chefs tahitiens les explications suivantes :
« Le nom royal des Pomare fut au début de leur puissance : « Te tau nui eaae i te Atua. »
« Traduisez
« Oui stat ingens nitens ad Deum. »
M. de Bovis se borne d'abord à fournir ce seul renseignement; mais plus loin, à la fin de son ouvrage, il dit ceci, en parlant des principaux chefs de l'archipel de Tahiti :
« Tous ces chefs avaient des noms qui impliquaient leur souveraineté, et qui ne changeaient jamais avec les personnes. Tels sont les noms de Teriimaevarua (le prince deux fois béni), de Mai (douleur), Tefaaora (guérisseur), pour Borabora et Tahaa. Pour Raiatea ; Tamatoa (race d'arbres de fer), Teriinuihohonumahana (le grand roi haut comme le soleil). Pour Huahine : Teriilaria (le roi oreille, ou le roi à l'ouïe fine), et Tehururahi (le grand caractère ou la grande figure). Pour Taiarapu : Vehiatua (idole divine). Pour le Porionuu, district patronymique des Pomare: Teluanuieaaitealua, exi>ression que nous avons déjà citée. Enfin plusieurs autres, dont il nous serait impossible de traduire quelques-uns, parce que les indigènes eux-mêmes n'en savent plus la signification, et qui, du reste, sont sans importance. « (État de la Société tahitienne à l'arrivée des Européens, par M. de Bovis, lieutenant de vaisseau. Revue coloniale, année 1855.)