‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 59 sur 124 · Nouveau nom de l'île Eimeo · texte numérisé non relu

Nouveau nom de l'île Eimeo

2. Rapport sur les combats de Papenoo et de Punavia (10 et 30 mai 1846) adressé au ministre de la marine et des colonies par le gouverneur des Etablissements français de l'Océanie, Papeili, le 3 juin 1846. Voir p. 588, aux Pièces justificatives.

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ils avaient en quantité de la poudre et des balles, ainsi que le prouvaient les incessants coups de fusil qu'ils tiraient dans les escarmouches. Quoique très supérieurs en nombre aux Français, ils ne parvenaient pas à les expulser, ni même à les vaincre, faute de discipline et de connaissances militaires. Les opérations traînaient donc en longueur, et il ne pouvait en être autrement, le Gouvernement français n'envoyant que très peu de renforts.

Cela ne l'empêchait pas de manifester de plus en plus son mécontentement de la façon dont les affaires de Tahiti étaient conduites. Au début du Protectorat, il avait cru à une occupation facile, puis à une guerre d'une courte durée; maintenant que celle-ci se prolongeait, il s'en prenait à ses officiers, les accusant de l'avoir mal renseigné et jetant un doute sur leur capacité. Les hostilités continuant, après tant de combats, la mauvaise humeur du roi Louis-Philippe et de ses ministres avait fini par éclater : le rappel du gouverneur Bruat avait été décidé. Néanmoins, comme il était impossible de nier le dévouement de l'illustre officier de marine, on l'avait nommé contre-amiral, tout en lui donnant un successeur dans le Gouvernement des Établissements français de l'Océanie et dans le Commissariat du Pioi près la Pieine des Iles de la Société. Par une ordonnance royale en date du 6 septembre 18Zi6, le capitaine de vaisseau Lavaud avait était nommé à ces fonctions, et celui-ci était parti de Rrest, sur la frégate la Sirène, le M\ novembre, afin de rejoindre son poste. Bruat n'ignorait pas les propos amers tenus contre lui, mais il ne s'en troublait pas et poursuivait ses travaux avec cette tranquillité d'âme que donne la satisfaction du devoir accompli. D'avoir l'honneur de terminer la guerre de Tahiti, il ne l'espérait même plus en présence de Pobstination du roi et de ses ministres à n'envoyer que des renforts insuffisants, et malgré cela, il n'en continuait pas moins de s'occuper avec zèle de la petite armée confiée à ses soins et de profiter de toutes les occasions de nuire à l'ennemi.

Le jour approchait cependant où tant d'abnégation et de persévérance allaient être enfin récompensées. On était alors au mois de décembre I8/16. Environ mille deux cents Tahitiens insurgés s'étaient réfugiés à quelques kilomètres de Papeete, au fond de la vallée de Fautahua, et s'y étaient retranchés sur un pâté de montagnes à pic de tous côtés. Pour s'y rendre, on prend un petit sentier qui passe à travers de hautes herbes et longe les sinuosités d'un ruisseau limpide coulant sur des roches disséminées. Au début, la route n'est que fatigante à cause des détours ; puis elle devient difficile et à certains endroits dangereuse, par suite de son étroitesse; le torrent se resserre alors entre des montagnes de granit et la berge n'existe plus. Au bout, à droite, se trouve une gracieuse cascade qui tombe d'une grande hauteur. Il faut remonter encore par une espèce d'escalier en spirale excessivement raide pour arriver au plateau incliné qui domine la vallée et l'endroit d'où se jette la cascade. Les Tahiti ens insurgés s'étaient fixés sur ce plateau formant terrasse et y avaient établi des retranchements au-dessus desquels ne s'élevait qu'un seul pic presque vertical. Les rebelles croyaient ce dernier inaccessible pour des Européens, car eux-mêmes éprouvaient de grosses difficultés à le gravir. Ce lieu de défense était en effet admirablement choisi, et si bien, que depuis cette affaire les autorités françaises ont cru devoir le désigner pour servir de refuge aux troupes, au cas où un ennemi quelconque viendrait à s'emparer de Papeete. La position des insurgés était donc redoutable et même imprenable de front. Quant à la tourner, il semblait que cela fût impossible, le pic qui se dressait au-dessus d'elle étant trop vertical. Néanmoins si l'on parvenait à monter dessus, c'en était fait des rebelles : ceux-ci se trouveraient pris alors sous la menace d'un feu plongeant, et sans pouvoir s'y dérober par la ressource d'une retraite puisqu'ils auraient à dos une muraille droite élevée de 2 ou 300 mètres et devant eux l'entrée de la vallée obstruée par le gros des forces fran-

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çaises. Toute la difficulté consistait donc à escalader cette muraille, et c'est ce dont désespéraient les Français, quand un Maori, nommé Mairoto ou Maroto, originaire de l'île Râpa, se présenta devant le gouverneur Bruat et lui dit qu'autrefois, lorsqu'il chassait le pliaétoni,il avait souvent parcouru dans tous les sens la vallée de Fautahua, et que, la connaissant dans tous ses moindres recoins, il s'offrait à mener des soldats par un passage connu de lui seul jusque sur la muraille qui dominait le camp des insurgés. L'offre de Mairoto fut d'abord accueillie avec défiance, car les Français n'avaient déjà été que trop de fois victimes de trahison de la part des indigènes ; mais après avoir plusieurs fois questionné cet homme, Ton finit par acquérir la conviction qu'il parlait loyalement et l'on eut confiance en lui. Le gouverneur Bruat se détermina à tenter l'aventure. 11 confia le commandement d'une petite armée au capitaine de corvette Bonard et lui ordonna de se rendre avec ses troupes dans la vallée de Fautahua pour en chasser les insurgés.

Le capitaine Bonard partit ayant sous ses ordres deux colonnes composées de l'artillerie, de la 3^""® compagnie de débarquement de VUranie^ de la compagnie de voltigeurs et de la 31«'"^ compagnie du 1®'" régiment d'infanterie de marine; à ces troupes s'étaient joints aussi des Tahitiens alliés, commandés par le chef Tariirii.

Ces auxiliaires allèrent se poster au pied d'un piton à pic et se cachèrent dans des fourrés ; les Français s'échelonnèrent €t se retranchèrent de manière à se porter mutuellement secours ainsi qu'à leurs alliés. L'entrée de la vallée se trouvait donc fermée sans que l'ennemi en eût encore le moindre soupçon.

Il fallait à présent tourner la position des rebelles. Mairoto était allé voir si le passage dont il s'était autrefois servi existait toujours et s'il n'était pas connu des insurgés et par

1. Oiseau très recherché à cause de son plumage qui servait de parure ■aux chefs tahitiens.

conséquent gardé par ceux-ci. Cet homme ne revint que le soir, à cinq heures, et complètement exténué de fatigue. II était parvenu jusqu'au-dessus du piton dominant les retranchements de l'ennemi et sans être aperçu de celui-ci. Il ne restait donc plus qu'à commencer l'escalade; mais, comme la nuit tombait, le capitaine Bonard remit l'entreprise au lendemain.

En attendant, il fit avancer les troupes jusqu'en vue du fort,, car il importait peu maintenant que leur présence fût connue des insurgés. Le commandant Masset avec la Si^"^^ compagnie en avant-garde intercepta les passages ; la S^™'^ compagnie de rUranie, les voltigeurs et l'artillerie suivirent. Ensuite chaque détachement se retrancha et bivouaqua.

Le campement installé, le capitaine Bonard fît demander à chaque compagnie des hommes de bonne volonté pour la périlleuse ascension du lendemain. Les dangers qu'elle offrait et les privations qu'il fallait endurer ne furent pas cachés, et cependant les volontaires se présentèrent en si grand nombre qu'on fut obligé de faire un choix.

Le 17 décembre, au matin, les hommes désignés, commandés par le second maître Bernaud, partirent rejoindre le chef Tariirii, qui avait vingt-cinq indigènes avec lui, ce qui, avec un civil, le charpentier Henriot, formait un total de soixantedeux hommes.

Les soldats laissèrent au pied de la montagne leurs sacs, et leurs habits; prenant seulement leurs fusils et des cartouches, ces braves montèrent tout nus sur le roc vif. Après des peines inouïes ils parvinrent à se hisser au-dessus de la montagne. 11 était alors onze heures du matin.

Pendant que ces volontaires accomplissaient leur ascension,, le commandant Masset avec la 31^"*® compagnie et les voltigeurs feignait une attaque sérieuse contre le fort des insurgés afin d'occuper leur attention, et cette ruse réussissait si bien que ceux-ci ne cessaient de lancer des avalanches de pierres du haut de la montagne.

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La S^'"' compagnie de VUranie prit alors le chemin des volontaires et rendit praticable leur route pour la compagnie des voltigeurs. 11 fallut presque toute la journée pour accomplir ce travail. Dans l'après-midi, M. Brue, avec une section de rUranie, fut envoyé pour renforcer les voltigeurs.

Des cordes et des échelles en cordes furent attachées aux plantes qui sortaient des fissures des roches et toute la colonne se mit en devoir de prendre ce chemin. Or le pic avait à peu près 600 mètres d'élévation et, sur ces 600 mètres, 150 devaient être faits en se hissant à force de bras, les pieds appuyés sur les roches nues ou quelques touffes de jonc ! 11 fallait une audace véritablement incroyable pour oser tenter une pareille entreprise.

Après un repos indispensable, les volontaires s'avancèrent sur les hauteurs qui dominaient Tennemi. Le commandant Masset l'occupait alors entièrement. Le fusil en bandoulière, à cheval sur des crêtes de montagne, un précipice des deux côtés, les volontaires accomplirent ainsi une partie du trajet, puis, malgré leur horrible fatigue, ils enlevèrent avec ardeur la position, renversèrent en un instant le pavillon tahitien, et couchant en joue les insurgés, ils leur dirent de mettre bas les armes en leur promettant la vie sauve. Pas un d'eux n'osa tirer ; la plupart se rendirent et les autres prirent la fuite; mais ces derniers ne purent échapper, car ils étaient cernés et manquaient de vivres : ils furent obligés de revenir exténués se remettre entre les mains des Français.

Le commandant Masset, voyant que le pavillon tahitien était abattu, fît sonner afin de savoir si les troupes étaient maîtresses des hauteurs. Le clairon des volontaires ayant répondu à cet appel, la colonne s'élança aux cris de Vive le Roi ! et tous les insurgés, épouvantés, se mirent à fuir. Le commandant Masset entra, s'empara des autres hauteurs et poussa la compagnie de voltigeurs jusqu'au mont Diadème, que les gens de Punavia voulaient disputer aux Français. Se

voyant devancés, les renforts ennemis se retirèrent sans tirer un coup de fusil.

Telle fut la prise du fort de Fautahua, laquelle constitue l'une des plus belles pages de l'histoire coloniale de la France. Cette difficile expédition militaire fut probablement celle qui coûta le moins de sang et de larmes. En effet les Français n'avaient eu aucune mort d'homme à déplorer; un seul avait été fortement contusionné par une pierre. Quant aux insurgés, quelques-uns d'entre eux seulement, en se sauvant, étaient tombés dans les précipices. Enfin il n'y avait pas eu le moindre acte d'inhumanité à regretter, et, chose admirable, les vainqueurs avaient partagé leurs rations avec les vaincus *. Jamais action d'éclat n'avait été peut-être accomplie d'une façon aussi pure : le capitaine Bonard, ses officiers, ses marins et ses soldats s'étaient couverts de gloire et d'honneur.

Du sommet du Diadème les Français découvraient les insurgés du camp et de la vallée de Punaroo, laquelle se relie avec celle de Fautahua. Malgré les difficultés du terrain et la saison des pluies, le gouverneur Bruat fit concentrer dans les montagnes ce qu'il fallait de troupes et de vivres pour descendre dans la vallée de Punaroo.

Toutefois, sachant que les insurgés étaient dans l'effroi, le gouverneur envoya vers eux un prisonnier, le principal chef de Fautahua, pour leur demander ce qu'ils avaient l'intention de faire et leur signifier qu'en cas de soumission de leurpart, ils devraient remettre 250 fusils. Les insurgés ne donnèrent d'abord qu'une réponse évasive. Alors le gouverneur Bruat renvoya le messager pour leur dire que, si le lendemain à midi les armes n'étaient pas livrées, les Français attaqueraient le camp.

Les insurgés auraient peut-être bien voulu résister encore,

1. Rapport adressé au gouverneur Bruat par M. Bonard, capitaine de corvette, commandant la colonne expéditionnaire, Fautahua, 21 décembi^e 1846. Voir p. 591, aux Pièces justificatives.

mais ils ne le pouvaient pas : sans défenses sur leurs derrières et bloqués par devant par les troupes françaises de Punavia, qui s'étaient placées dans la vallée pour leur couper la retraite, ils se trouvaient ainsi cernés dans une gorge dont les deux extrémités étaient fermées ; donc ils capitulèrent, livrèrent leurs armes et leurs munitions au commandant des troupes, et se soumirent au gouvernement du Protectorat française

Le lendemain, 22 décembre, le gouverneur Bruat se rendit à Punavia et y reçut la soumission officielle des insurgés du camp de Punaroo. Celle-ci nous a été racontée de la façon suivante :

A dix heures et demie du matin, le Phaëlon mouilla devant Punaavia. Il avait à bord le contre-amiral gouverneur, son état-major, le régent Paraïta, les principaux chefs indiens fidèles au protectorat. A onze heures, tout le monde était à terre; le cortège se forma immédiatement et se rendit dans le temple, où se trouvaient déjà les chefs de l'insurrection et la plus grande partie de la population de Punaroo, nouvellement soumise.

Après la prière d'usage, l'orateur d'Utaia, ïaiora, se leva et dit : « Louis-Philippe ! Bruat ! régent ! et vous tous, officiers et chefs, qui vivez sous le gouvernement du protectorat ! nous voici, nous les chefs, les Huiraatiras, jeunes et vieux, forts et faibles, femmes et enfants, nous voici tous en votre présence ! Nous entrons tous aujourd'hui dans le gouvernement du protectorat, dont nous ne nous séparerons jamais. Nous voici tous entre vos mains ; vous pouvez nous détruire ou nous sauver ; mais écoutez notre prière : donneznous la paix et recevez-nous dans le gouvernement du protectorat. »

Arahu, orateur du gouvernement à Moorea, répondit, au nom du gouverneur, commissaire du roi et du régent : « Que le Seigneur répande sur vous tous sa bénédiction ! Salut à vous, chefs et peuple des deux districts du Te Oropaa dans le Nuu ^, chefs et peuple de Te Fana i Ahurai dans le Nuu, chefs et peuple de Moorea dans le Nuu,

1. Lettre adressée au ministre de la marine et des colonies par le contreamiral Bruat, gouverneur des Établissements français de l'Océanie, commissaire du Roi près la Reine des îles de la Société, Papeete, le 1" janvier

2. Nuu, expression qui ne peut être exactement traduite, mais qui pourrait se rendre par armée, réunion belligérante, camps.

chefs et peuple du Teva dans le Nuu ! Voici les paroles de S. M. Louis- Philippe, du gouverneur Bruat, du régent, et de tous les chefs dans le gouvernement du protectorat ! Nous sommes très satisfaits que vous désiriez la paix et que vous vous remettiez entièrement entre les mains du gouverneur pour n'en plus sortir! Voici la paix, prenezla ! Voici l'Évangile et les missionnaires, recevez-les ! Voici les lois de cette terre, observez-les ! Voici encore les pirogues, les filets de pêche, les plantations et les fruits; prenez tous ces biens, allez sur vos terres, refaites vos maisons, vos entourages, et observez les lois ! » Pendant ce discours, l'orateur d'Utaia s'est levé, et tenant une pièce d'étofTe étendue vers l'orateur du protectorat, il semble recevoir tous les biens dont l'énumération a été faite. Puis il replie avec soin l'étoffe comme si elle contenait quelque chose de précieux. Et, reprenant la parole avec émotion : « Louis-Philippe, Bruat, régent, vous tous gens d'autorité dans le protectorat ! grandes sont notre satisfaction et notre gratitude : cette paix que je tiens là dans une étoffe, nous ne la laisserons point échapper, nous ne nous séparerons jamais d'elle. Nous recevons avec reconnaissance l'Évangile, les missionnaires et les lois ! Nous irons en paix sur nos terres, nous referons nos maisons de dix brasses, nous tresserons nos filets, et nous observerons les lois ! » Se tournant vers le peuple du camp de Punaroo : « Punua te rai tua\ chefs et peuple des huit districts de Moorea dans le Nuu, voici votre portion de la paix qu'on vient de nous accorder en ce jour, voici l'Évangile, les missionnaires et les lois ! Allez sur vos terres, cultivez-les, faites vos maisons, tressez vos filets et conservez les lois ! Te arii vae aliia, chefs et peuple du Te Faua iahiirai dans le Nuu! Te arii rerei Togo rai, chefs etpeuple du Te va iuta dans le Nuu ! Pohutetaa et Tetoofa, chefs et peuple de Te ora paa dans le Nuu ! voici votre portion de la paix et des biens qu'elle amène; prenez et allez en jouir à l'ombre des lois et du protectorat! »

Arahu reprend la parole au nom du gouverneur et du régent : « Chefs et peuple de Te Orapaa, du Te va iuta, de Te Faua Ahurai et de Moorea dans le Nuu, voici le bien que je vous apporte : le gouverneur et le régent vous pardonnent toutes vos fautes passées au noin de Sa Majesté Louis-Philippe. Ils considéreront votre conduite dans l'avenir, et ils espèrent que Taïti ne formera plus qu'un parti comme il ne forme qu'un peuple ! Que la paix et la tranquillité couvrent ces îles ! »

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