Titre officiel et héréditaire des rois de Moorea
Maro ', chef du Nuu, s'avance au milieu de l'assemblée, et dit :
« La joie est en moi depuis le sommet de mon crâné jusqu'à la plante de mes pieds ! Avant ce jour, tourmenté par le souvenir de mes crimes, je ne pouvais fermer mes yeux; je voulais fuir dans lea montagnes pour y vivre seul, ou partir secrètement sur un navire, en abandonnant cette terre où je suis né, et maintenant vous me dites que vous oubliez le passé et que vous n'examinerez que l'avenir! Cette parole nous remplit de reconnaissance et de joie. Nous vous donnons l'assurance que vous n'aurez jamais à vous plaindre de notre conduite à venir ! Aujourd'hui nous faisons partie du protectorat et nous ne l'abandonnerons jamais ! »
Se tournant vers le peuple nouvellement soumis : « Chefs et peuple du Nuu, n'est-ce point votre désir de vivre à jamais sous le protectorat ? S'il en est ainsi, levez la main en témoignage de votre irrévocable engagement. »
D'un mouvement unanime toute l'assemblée lève la main.
Chaque district accepta ensuite, par l'organe de son orateur particulier, la paix et le pardon donnés au nom du roi.
Pendant que cette cérémonie avait lieu, on transportait à bord du Phaëton deux cent cinquante fusils et toutes les munitions des insurgés, remis la veille entre les mains du commandant de Punaavia ^.
Ainsi, dans cette assemblée solennelle, les chefs principaux de l'insurrection, Utomi et Maro, suivis de plus de mille personnes de Punaroo, avaient juré fidélité au gouvernement du Protectorat. Leur acte ne pouvait manquer d'influencer les insurgés de Papenoo, qui, depuis leur défaite du 10 mai 18Zi6, avaient continué à vivre dans le fond de la vallée où les Français les avaient repoussés. Le gouverneur Bruat profita de l'effet produit pour envoyer un messager chargé de sonder les intentions des rebelles. La
1. Maro, après avoir fait une première fois sa soumission au gouvernement du protectorat, était retourné à l'insurrection, où il s'était montré l'un des plus ardents promoteurs de la guerre.
2. Procès-verbal de V Assemblée tenue à Punaavia le 22 décembre 1846, pour recevoir la soumission des insurgés du camp de Punaroo. Pour copie conforme à l'enregistrement des séances des assemblées des chefs indigènes, le secrétaire-archiviste, Boutet. [Annexe n° l à la lettre du gouverneur au ministre, en date du l*"" janvier 18i7.) — J'ai cru devoir citer in extenso ce procès- verbal à cause de sa couleur locale ; il donne une idée de l'éloquence tahitienne et de quelques coutumes curieuses des indigènes.
plupart parurent être prêts à accepter n'importe quelles conditions ; les autres demandèrent le temps de se mieux renseigner sur les derniers événements qui s'étaient passés ailleurs dans l'île; mais tous promirent de faire connaître leur détermination aussitôt qu'ils auraient été éclairés ^
Ce ne fut pas long. Le surlendemain, ils envoyaient des délégués à Papeete, et ceux-ci, dans une entrevue avec les autorités françaises demandaient et obtenaient la paix. Voici comment nous est retracée cette scène mémorable :
Le 24 décembre, à cinq heures et demie, les onze messagers arrivés de Papenoo se sont rendus chez le régent Paraïta, où se trouvaient réunis Ariipea, Ori, chef rallié de Papenoo, Manua, chef de Tiarei, plusieurs chefs de Moorea, le chef Tuahine, récemment soumis lors de la prise du fort de Fautahua, Vaihia, parlant au nom du régent, différents chefs, juges et petits chefs, ainsi qu'une foule nombreuse d'assistants indigènes et européens.
Pohue, messager de Teriitua, a pris la parole au nom de tous les envoyés, et s'adressant au régent, lui a demandé si, avant de lui faire connaître les paroles qu'ils étaient chargés de lui apporter, il ne lui conviendrait pas d'ordonner à Tune des personnes présentes d'invoquer, par une prière, l'assistance divine. Le régent, après avoir répondu aux envoyés qu'ils n'avaient fait que devancer ses intentions parla proposition qu'ils venaient d'émettre, a désigné le chef ïuahine, de la vallée de Fautahua, qui, dans une prière parfaitement appropriée aux circonstances, a rendu grâce à Dieu pour l'accomplissement des derniers événements qui ont si soudainement rendu la paix à de nombreuses populations, et lui a demandé de permettre que l'œuvre de la pacification générale pût être achevée en peu de temps et s'étendît sur toutes les terres de Taïti.
Pohue s'est levé, et après s'être recueilli pendant quelques instants, il a porté la parole de la manière suivante :
« Tunuieaaïte atua (c'est le nom royal des souverains de Taïti sur les districts de Pare et Arue) et vous Temahuetea, régent de ces îles, qui siégez tous deux au-dessus de Tarahoi ! Vous tous, chefs de Taïti et de Moorea (l'orateur désigne successivement tous les chefs de
1. Lettre adressée au ministre de la marine et des colonies par le gouverneur des Établissements français de l'Océanie, Papeete, le 1" janvier
districts par les noms héréditaires qui marquent leur pouvoir), Louis- Philippe, Bruat, et tous les chefs qui sont sous vos ordres, nous voici tous devant vous ! De tous les messagers, aucun n'est resté en arrière ; ceux que leurs infirmités ou leur vieillesse ont empêché de venir nous ont remis leurs noms, et nous parlons pour eux comme pour nousmêmes. Tous les districts de Taïti et de Moorea ont ici leurs représentants (l'orateur énumère les noms consacrés pour désigner les messagers officiels des différents districts qui sont venus avec lui pour représenter ceux qui figurent à l'armée de Papenoo comme chefs de ces districts, et portent les noms attachés à cette dignité), et c'est moi qui vous parle en leur nom. Je viens vous porter une réponse aux paroles que vous nous aA ez envoyées, et par lesquelles vous vous proposiez de cesser la guerre et de recevoir la paix et le gouvernement.
« Cette réponse, la voici : elle est unanime, et c'est pourquoi aucun chef n'a manqué d'envoyer ici son messager; elle est formelle et non plus évasive. Nous désirons tous recevoir la paix. »
Vaihia, orateur du régent, a repris la parole, et après avoir salué les messagers ainsi que les chefs par lesquels ils étaient envoyés, et avoir remercié Dieu de ce qu'ils se rencontraient de nouveau après une aussi longue séparation, a témoigné la satisfaction du régent et de tous les chefs, de ce que les propositions de paix, tant de fois renouvelées, étaient enfin reçues et acceptées d'une manière positive.
L'orateur des messagers s'est levé de nouveau, et, après avoir remercié le régent des paroles bienveillantes qu'il venait de leur faire entendre, il a dit :
« La paix est aujourd'hui notre vif désir ! Nous avons renoncé aux troubles, aux inquiétudes et aux maux de la guerre; donnez-nous donc la paix et le gouvernement; accordez-les nous avec largesse, que j'en puisse remplir le sac que je porte, de manière qu'il déborde de toutes parts, et que, retournant auprès de ceux qui m'ont envoyé, je puisse les répandre sur ma route et les verser en abondance au milieu d'eux. »
Le régent a répondu par l'organe de Vaihia :
« Je suis disposé à satisfaire votre désir aussi pleinement que vous le demandez. Le roi Louis-Philippe et le gouverneur Bruat seront également heureux de vous donner cette paix que vous réclamez aujourd'hui; mais je ne puis me séparer d'eux en cette occasion, en agissant isolément. Je vais informer le gouverneur de votre demande, et dès qu'il m'aura fait connaître sa pensée, je vous donnerai de sa part, et de la mienne, une réponse positive. »
Le gouverneur ayant reçu l'avis du régent, lui a fait savoir qu'il était entièrement disposé à accorder la paix aux insurgés de Papenoo, suivant les conditions qu'ils avaient arrêtées ensemble dans la prévision d'une pareille démarche.
Alors, en ayant reçu l'ordre du régent, Vaihia a remis solennellement la paix et le gouvernement du protectorat aux envoyés. Ceux-ci l'ont reçu dans un morceau d'étoffe étendu à cet effet, et destiné à figurer l'enveloppe dans laquelle ils allaient enfermer tous les biens de la paix ainsi que le gouvernement du protectorat dans lequel ils s'engageaient à vivre désormais, sans jamais faillir à leur parole, et il a noué l'éloffe censée renfermer la paix en la serrant de manière à ce qu'elle ne pût être déliée.
Yaihia, orateur du régent, a de nouveau repris la parole, et s'est adressé comme il suit aux messagers :
« Maintenant que vous avez reçu la paix et le gouvernement du protectorat, et que vous avez promis de ne jamais manquer à vos nouveaux engagements envers ce gouvernement, j'éprouve une grande joie en songeant au bonheur que la tranquillité générale et l'observance unanime des mêmes lois vont répandre sur cette terre. J'ai toutefois une demande à vous faire, afin que ma satisfaction puisse se produire sans arrière-pensée, et qu'aucune inquiétude ne s'élève en moi. Donnez-moi de votre bonne foi un signe tel, qu'il me rassure tout à fait, et témoigne hautement de la vérité de vos paroles. Faites comme le peuple des districts de Ïe-Oropaa et de ïe-Fana-i- Aharai; donnez-moi une partie de vos armes et de vos munitions : elles seront pour moi un gage certain de vos bonnes dispositions ; donnez-moi 450 fusils; donnez-moi votre poudre, et je ne garderai aucune défiance pour l'avenir. »
Les messagers, après s'être concertés un instant, ont chargé celui d'entre eux qui portait la parole de faire connaître leur réponse; celui-ci s'est exprimé en ces termes :
« Nous consentons à ce que vous demandez ; cela ne suscitera point de discussion entre nous; nous avons reçu de nos mandataires le pouvoir de satisfaire à cette condition. »
Vaihia a repris alors :
« C'est bien! Je suis sûr maintenant que vous avez un désir sincère de la paix et que vos paroles ne s'effaceront pas sans laisser de traces. Recevez donc ici la parole du Roi Louis-Philippe, du gouverneur Bruat et du régent; recevez leur parole de pardon et d'oubli; ils vous promettent par ma voix de ne point regarder en arrière, mais seulement en avant. Le temps passé n'est plus; il s'est écoulé, entrai-
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nant avec lui le souvenir de vos fautes, aucun de nous ne veut y songer de nouveau ; l'avenir seul réglera notre destinée, selon que vous serez fidèles à vos engagements ou que vous y manquerez encore.
« Allez en paix ! que votre esprit ne soit point troublé par la crainte : le Roi, le gouverneur et le régent ont tout oublié dans cette journée ; ils ne vous jugeront que sur vos actes ultérieurs ! Allez ! descendez des montagnes et regagnez le rivage : construisez vos maisons longues de 100 pieds, lancez de nouveau vos pirogues à la mer, refaites vos filets et cultivez la terre. Ne vous souvenez point que nous avons été si longtemps séparés; ne formons à l'avenir qu'un seul peuple, soyons unis et travaillons de concert pour le maintien de la paix, l'observation des lois et la prospérité du gouvernement du protectorat, sous lequel nous vivons tous à dater d'aujourd'hui. Recevez de ma main votre bible, vos missionnaires, les lois du gouvernement du protectorat, tous les biens nécessaires pour rétablir parmi nous le bonheur et fermer les plaies ouvertes par la guerre. »
L'orateur des messagers a répondu de la manière suivante :
« Louis-Philippe, Bruat, vous aussi, Paraïta notre régent, je suis heureux et plein de reconnaissance à cause des paroles que vous venez de prononcer. Vous m'avez pardonné, vous oubliez l'étendue de mes fautes et ne voulez me juger que dans l'avenir; c'est bien ! Aucune parole ne pouvait m'être plus agréable et remplir mon cœur de plus de satisfaction. J'avais en effet conservé en moi, jusqu'à ce moment, une vive inquiétude, car je sais combien je me suis montré coupaMe et quelles fautes sont les miennes. Je recevais en tremblant cette paix que vous m'avez accordée ; je craignais votre ressentiment, et maintenant vous me déclarez que vous ne voulez point vous rappeler le passé; je vous en remercie, et je retourne avec joie sur ma terre pour y accomplir les travaux que vous m'avez prescrits. Je vais reconstruire mes maisons, refaire mes filets et lancer mes pirogues; je vais cultiver de nouvelles plantations, et vous jugerez par ma conduite future que je suis revenu de mes erreurs et que l'on peut compter sur ma parole. »
Pee (chef de Moorea), après avoir dit quelques mots en particulier au régent, a pris la parole en ces termes :
« J'ai peu de choses à vous dire : l'orateur du régent vous a fait connaître les paroles qui concernent l'établissement de la paix. Il me reste à prendre congé de vous, puisque vous allez retourner auprès de vos chefs, pour leur faire connaître le résultat de cette assemblée. Allez donc; mais emmenez avec vous Faitia et Tutoia
(titre du chef de Mahina, ïariirii, qui est depuis longtemps dans le parti français, ainsi que les suivants; mais une partie de la population des districts était à l'armée; les insurgés ont nommé à leur place d'autres personnes qui ont pris ces titres et figurent à l'armée comme chefs de ces districts auxquels ils appartiennent) ; Atitioroi (titre du chef de Papenoo), et Manua (titre du chef de Tiarei). Établissez-les sur leurs terres avec leur drapeau (celui du protectorat), et donnez-leur les tributs de fruits qui leur sont dus. Faites-leur manger les fruits de vos montagnes, car ils sont accoutumés à vivre de pain et d'aliments étrangers. »
L'orateur des messagers a répondu : « Cette parole nous est également agréable. Nous prendrons Faitia et Tutoia, Attitioroi et Manua, et nous les établirons sur leurs terres. Nous leur donnerons le massura des montagnes, ainsi que les autres fruits qui croissent dans les vallées, et nous planterons le drapeau du protectorat. »
La séance s'étant terminée après ces paroles, le régent a fait dire aux messagers qu'il désirait les réunir le lendemain dans un banquet préparé à leur intention, et l'assemblée s'est séparée ^
iVinsi se passa l'entrevue des délégués des insurgés de Papenoo avec les autorités françaises et leurs représentants indigènes. Elle amena le désarmement des derniers rebelles et leur reconnaissance du Protectorat français sur Tahiti et Moorea (Eimeo). Cette entrevue fut donc extrêmementféconde.
Le V janvier 1847, les chefs vinrent eux-mêmes à Papeete, suivis d'environ trois cents personnes. Ils apportaient seulement 8li fusils et quelques cartouchières. Le gouverneur Bruatleurfitremarquer que ce n'étaient pas là les conditions de la paix, et qu'ils devaient livrer /|50 fusils et les munitions. Les chefs s'excusèrent; ils avaient, disaient-ils, beaucoup de difficultés à faire rentrer les armes, mais ils promettaient
1. Procès-verbal de la réunion publique dans laquelle les ?nessagers de l'armée de Papenoo ont demandé et reçu la paix. Pour copie conforme à l'enregistrement des séances des assemblées des chefs indigènes, le secrétaire -archiviste, Boutet. {Annexe n° 2 à la lettre du gouverneur au ministre de la marine, en date du 1" janvier 1847.) — Ce second procès-verbal est très long, mais je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de le citer également in extenso à cause de la couleur locale qu'il contient et qui s'y montre peut-être encore plus accusée que dans le premier procès-verbal.
qu'avant le 7 janvier, fête commémorative du rétablissement du Protectorat, tout ce qu'ils avaient serait remis.
Les principaux chefs qui venaient de se soumettre étaient : Farehau, Fanahue, Pisomaï, Taviri etNutere ; la grande cheffesse Be-aru-tua avait envoyé son mari pour la représenter. Les quatre premiers chefs étaient ceux qui, en 18/i3, avaient appelé le peuple à la révolte et dont l'influence avait toujours été la plus considérable sur le mouvement insurrectionnel. Leur soumission et celle des populations auxquelles ils commandaient étaient les dernières que le gouvernement du Protectorat avait à recevoir. Le gouverneur Bruat écrivit à la fin de sa lettre au ministre de la marine les lignes suivantes :
« Je m'estime donc heureux de pouvoir annoncer à Votre Excellence, avant de remettre à mon successeur la mission que je tenais de la confiance du Gouvernement, que les îles Taïti et Moorea sont complètement pacifiées, et que je ne prévois pas de nouveaux troubles pour l'avenir i. »
La guerre de Tahiti était en effet terminée. Les anciens insurgés de Papenoo tinrent leur promesse et livrèrent, avant la date fixée, leurs armes et leurs munitions. Le 7 janvier, la fête commémorative du rétablissement du Protectorat fut célébrée au milieu d'un grand concours d'indigènes et sans le moindre incident pénible. Les naturels, jadis ennemis, ne formaient plus qu'un même peuple et manisfestaient également leur joie. î'ersonne ne prononça le nom de Pomare et celle-ci parut être oubliée.
La reine comprit qu'elle était abandonnée et qu'elle ne pouvait plus, sans danger pour ses intérêts, s'obstiner à faire de Fopposition au régime français. En conséquence elle avertit le gouverneur Bruat qu'elle était disposée à revenir dans le gouvernement du Protectorat. Bruat accueillit avec bienveillance la démarche de Pomare IV, mais il voulut,
1. Le gouverneur des Établissements français de l'Océanie au ministre de la marine et des colonies, lettre du 1" janvier 1847. Voir p. 594, aux Pièces justificatives.
avant de la rétablir à son rang, avoir un entretien avec elle. Une séance privée ayant été convenue, le navire à vapeur le Phaéton vint, le 3 février, prendre la souveraine à l'île Raiatea et l'amena dans la rade de Papetoai à l'île Moorea.
L'entrevue eut lieu le 6 février 1847. Elle se passa dans le temple et fut très courtoise. Le gouverneur avait comme interprète M. Darling, et la reine se servit de l'organe du chef Uata. Bruat dit à Pomare qu'il était vivement satisfait de la voir revenir et lui demanda si elle prenait bien sincèrement l'engagement de s'unir à lui dans un même esprit pour travailler en commun à l'avantage du pays et du gouvernement du Protectorat. La reine répondit qu'elle était positivement déterminée à contribuer de tout son pouvoir à l'établissement définitif et à la prospérité de ce gouvernement; elle termina en disant au gouverneur qu'elle se remettait pleinement entre ses mains avec toute sa famille afin qu'il agît à son égard comme il le jugerait convenable ^. Alors Bruat conduisit Pomare IV au milieu du peuple et prononça les paroles suivantes, par lesquelles la reine était publiquement admise à reprendre son rang dans le gouvernement du Protectorat :
« Vous tous qui êtes ici réunis dans la même enceinte, je vous annonce avec satisfaction que la paix est désormais rétablie d'une manière solide, et que le pays va de nouveau rentrer dans la prospérité. La reine Pomare est arrivée ; elle s'est tout à fait soumise au gouvernement du protectorat, tel qu'il est établi aujourd'hui. Je vous fais donc connaître qu'au nom du Roi Louis-Philippe, je la rétablis dans ses droits et dans son autorité, qu'elle exercera dorénavant sur toutes les terres de ce royaume comme reine reconnue dans le gouvernement du protectorat ^. »
1. Lire p. 597, aux Pièces justificatives, le Compte rendu de Venlrevue de M. le gouverneur, commissaire du Roi, avec la reine Pomare ; à Papeloai (île Moore'a), 'le 6 février 1847.
2. Procès-verbal de la séance publique faisant suite au Compte rendu de Venlrevue de M. le gouverneur, commissaire du Roi, avec la reine Pomare ; à Papeloai [île Moorea), le 6 février 1847. Voir p. 598, aux Pièces justificatives.
Lire p. 599, aux Pièces justificatives, le Rapport adressé, le 7 février 1847,
Le gouverneur Bruat ayant déterminé la reine Pomare IV à rentrer à Papeete, celle-ci retourna dans sa capitale où elle fut reçue avec les honneurs dus à son rang.
La France triomphait, mais son succès était loin d'étre^ complet. Le Protectorat français ne s'étendait que sur Tahiti, Moorea et les Tuamotu: les îles Sous-le-Vent allaient échapper à sa domination. Nous avons vu, en 18/|5, l'amiral anglais Sir G. Seymour prétendre que le Protectorat français n'existait que sur les îles du Vent, c'est-à-dire les îles Tahiti et Moorea (Eimeo) ainsi que sur les îles Tuamotu,, parce que les îles Sous-le-Vent ne relevant pas de la reine Pomare n'avaient pu être comprises dans le traité signé entre cette reine et la France en 18/i2. Après la soumission des Tahitiens, les gouvernements anglais et français discu-
au ministre de la marine et des colonies par M. le contre-amiral Bruat. Papetoai (île Moorea), 7 février 1817.
Le rétablissement de Pomare IV à son rang de souveraine mit fm à la l'égence effective du chef Paraita qui ne fut plus qu'un régent honoraire. A la vérité son action personnelle n'avait jamais été sérieuse, car Paraita se montra toujours l'humble exécuteur des ordres du gouverneur Bruat. En France, personne ne s'était mépris sur le rôle que jouait Paraita, et quelques journaux, parisiens pour la plupart, ne manquèrent pas de s'égayer beaucoup à ses dépens. Un exemple me suffira pour le prouver. Dans son n" du dimanche 15 novembre 1846, le journal le Constiluiionnel publia les lignes suivantes :
« Quelques décorations bien méritées ont été données, à Taïti parexemple. Mais était-il bien sérieux et bien intelligent d'enrôler dans la Légiond'Honneur ce mannequin nommé Paraita, que nous avons honoré du nom de régent, et dont les fonctions et la liste civile consistent principalement dans le monopole du blanchissage? Ne pouvait-on récompenser ses services autrement que par la croix d'honneur ? Voici ce que nous écrivait l'année dernière notre correspondant de Taïti :
« On a établi à Papeïti un mannequin décoré du titre de régent, sous le nom de Paraita. Ce vieux chef touche une pension de 5 à 6.000 fr. Or, comme il est très économe, il a cherché à augmenter son revenu par une petite industrie qui ne laisse pas que d'être fort lucrative. Ce haut et puissant seigneur coule la lessive deux fois par semaine, et profite de sa haute position sociale pour accaparer la clientèle des officiers de la marine royale, à qui il ne manque jamais d'aller rendre visite à leur arrivée en rade; puis, les premiers compliments terminés, il fait un paquet du linge sale de tout l'étatmajor, qu'il emporte chez lui, et qu'il lave ensuite en famille. J'ai eu l'honneur de la lessive, dont le prix est invariablement fixé comme il suit : 5 fr. ou une piastre pour douze pièces indistinctement : — Nota. Vous fournissez le savon ; on ne répond pas des pièces égarées. » — (Ces deux derniers avertissements étaient encore très utiles en l'année 1900. E. C.)
tèrent l'affaire des îles Sous-le-Vent. Depuis la déclaration de Sir G. Seymour, le gouvernement britannique n'avait cessé de réclamer leur indépendance et le gouvernement français, de la refuser, d'ailleurs timidement. La paix rétablie à Tahiti, les Anglais devinrent plus pressants sur la question des îles Sous-le-Vent et ils soutinrent les prétentions des indigènes. Le gouvernement français savait qu'elles étaient erronées, et, pour établir définitivement le bien fondé de ses droits sur ces îles, il demanda à la reine Pomare d'exposer aussi les siens. Mais celle-ci répondit le contraire de ce que l'on attendait d'elle : consultée, elle déclara que les îles Sous-le-Vent ne faisaient pas partie de ses États. Les pasteurs protestants anglais qui se trouvaient là-bas avaient réussi à la convaincre qu'il était de son intérêt d'affirmer que ces îles ne dépendaient pas de sa couronne ; les Révérends, en fins diplomates, voulaient tout simplement ainsi réserver à l'Angleterre un dédommagement dans le cas où celle-ci se serait décidée un jour à changer de politique. Dès lors, le gouvernement français se trouva être en mauvaise posture devant ses adversaires, auxquels la déclaration de la reine Pomare semblait donner raison. Néanmoins il eût certainement continué à soutenir ses droits et persisté dans son refus, sans l'obstination de plus en plus accusée des Anglais. Ceux-ci ne cessaient de protester et ne semblaient pas disposés à céder sur cette affaire. Leur attitude brisa, comme toujours, la résistance du roi Louis-Philippe et de ses ministres, qui voulaient la paix à tout prix. Une correspondance diplomatique s'étant engagée entre les deux cabinets anglais et français, celui-ci finit par se désister de ses prétentions sur les îles Sous-le-Vent, c'est-à-dire sur les îles Huahine, Raiatea-Tahaa et Bora-Bora ainsi que leurs dépendances. Une Déclaration, célèbre depuis, et connue sous le nom de « convention de Jarnac ^ », fut conclue, le
1. Le Comte de Jarnac était ambassadeur de France en Angleterre.
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19 juin 18Zi7, entre les deux gouvernements français et anglais pour garantir Findépendance des îles Sous-le-Vent. Voici ce document :
Déclaration échangée à Londres le 19 Juin 1847, entre la France et la Grande-Bretagne , relativement à l'indépendance des îles de Huahine, Raiatea et Borabora.
S. M. le Roi des Français, et S. M. la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, désirant écarter une cause de discussion entre leurs Gouvernements respectifs, au sujet des îles de l'Océan pacifique désignées ci-après, ont cru devoir s'engager réciproquement :
1° A reconnaître formellement l'indépendance des Iles de Huahine^ Raiatea et Borabora (sous le vent de Tahiti) et des petites îles adjacentes qui dépendent de celles-ci ;
2° A ne jamais prendre possession desdites îles ou d'une ou plusieurs d'entre elles, soit absolument, soit à titre de protectorat ou sous aucune autre forme quelconque;
3° A ne jamais reconnaître qu'un Chef ou Prince régnant à Tahiti puisse en même temps régner sur une ou plusieurs des autres îles susdites; et réciproquement, qu'un Chef ou Prince régnant dans une ou plusieurs de ces dernières puisse régner en même temps à Tahiti; l'indépendance réciproque des îles désignées ci-dessus et de l'île de Tahiti et dépendances étant posée en principe.
Les Soussigués, Ministre Plénipotentiaire de S. M. le Roi des Français près la Cour de Londres et le Principal Secrétaire d'État pour les Affaires Étrangères de S. M. Britannique, munis des pouvoirs nécessaires, déclarent en conséquence par les présentes que leursdites Majestés prennent réciproquement cet engagement.
En foi de quoi, les Soussignés ont signé la présente déclaration et y ont fait apposer le sceau de leurs armes.
Fait double à Londres, le 19 juin de l'an de grâce 1847.
Jarnac. Palmerston.
Les possessions de Pomare IV se trouvaient ainsi coupées en deux et celles qui n'étaient pas sous le Protectorat français, non seulement perdues pour la France, mais aussi pour la reine. En réalité, celle-ci se trouvait jouée par les
Anglais. Elle devait beaucoup regretter dans l'avenir l'abandon de ses droits, mais le mal était fait, et elle fut obligée de subir les conséquences de sa trop grande confiance dans les hommes du Seigneur.
Quelque temps après, à Tahiti, l'exercice du Protectorat français fut déterminé par l'acte suivant :
Convention conclue à Papeete le 5 août 1847, entre la France et la Reine des Iles de la Société, pour régler V exercice du Protectorat.
Convention faite entre S. M. la Reine des Iles de la Société, d'une part, et le capitaine de vaisseau Charles Lavaud, Gouverneur des Possessions Françaises de l'Océanie, Commissaire du Roi auprès de la Reine, agissant au nom de S. M. le Roi des Français, d'autre part.
Entre Nous Soussignés, a été convenu ce qui suit, le cinquième jour du mois d'août 1847.
Art. l^"". — Les îles Ïaïti-Moorea et dépendances forment un seul État, libre et indépendant, sous la dénomination d'//es de la Société. Cet État est placé sous la protection immédiate et exclusive de S. M. le Roi des Français, ses héritiers et successeurs.
Art. 2. — Pour assurer, sans restriction, à S. M. la Reine Pomaré et aux habitants des Iles de la Société, les avantages résultant de la haute protection sous laquelle ils sont placés, ainsi que pour l'exercice des droits inhérents à cette protection, S. M. le Roi des Français a celui d'élever et d'occuper des forteresses et places sur tous les points nécessaires à la défense du pays et d'y tenir garnison.
Art. 3. — L'organisation intérieure des Iles de la Société est réglée avec l'approbation de la puissance protectrice.
Art. 4. — Le Gouvernement civil se compose de la Reine, de l'assemblée des législateurs et du pouvoir judiciaire. Un Commissaire, nommé par le Roi des Français, y représente la puissance protectrice.
Art. 5. — La Reine exerce le pouvoir exécutif.
Art. 6. — L'assemblée des législateurs se compose des chefs et des délégués de chaque district, en nombre fixé par la loi.
Art. 7. — La Reine et le Commissaire du Roi convoquent l'assemblée législative aux époques prévues par la loi.
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Art. 8. — (Cet article règle les formes de la prorogation de l'assemblée législative.)
Art. 9. — La Reine et le Commissaire du Roi ouvrent l'assemblée législative; ils peuvent y assister ou s'y faire représenter; ils prennent la parole lorsqu'ils le jugent nécessaire.
Art. 10. — La nomination des chefs est faite par la Reine et le Commissaire du Roi sur la proposition des Hui-Raatira ' des districts; ceux-ci ne peuvent choisir en dehors de la famille du dernier chef élu; mais si ce chef ne laisse pas de famille, la Reine et le Commissaire du Roi nomment à l'emploi disponible : il doit être pourvu à la vacance dans le délai d'un mois.
Art. 11. — (Cet article stipule que les chefs qui donneraient de justes motifs de plainte contre les prescriptions de la loi, pourront toujours être renvoyés devant les grands juges.)
Art. 12. — La condamnation d'un chef entraîne de droit la déchéance.
Art. 13. — Les délégués à l'assemblée législative sont nommés par les Hui-Raatira des districts.
Art. 14. — Le pouvoir judiciaire se compose de grands juges et déjuges de districts.
Art. 15. — Les grands juges et juges sont nommés par la Reine et le Commissaire du Roi, et sont convoqués par eux aux époques voulues par la loi.
Art. 16. — (Cet article établit que les juges et autres officiers civils qui ne remplissent pas leur devoir, sont révoqués de concert par la Reine et le Commissaire du Roi.)
Art. 17. — Le chef et les juges de chaque district choisissent les Mutoï^ parmi les personnes de bonne conduite : le choix est soumis à l'approbation de la Reine et du Commissaire du Roi.
Art. 18. — Les Imiroa ^ sont nommés par le chef et les juges de chaque district. Les Mutoï, indépendamment de la part prélevée sur le produit des frais d'arrestation que leur accorde la loi, reçoivent une gratification quand il y a lieu d'être satisfait de leur conduite.
Art. 19. — Lors de chaque assemblée des Tohitu ■* à Papeeti, il ■est adressé à la Reine et au Commissaire du Roi un rapport sur ce qui s'est passé dans le trimestre précédent.
Art. 20. — Lorsqu'il y a vacance dans l'une des fonctions d'officier