Revue coloniale, t. X, p. 126 à
cours ne manquent pas chez les Polynésiens de cette époque et même de l'époque actuelle. Toutefois, je ne saurais prolonger ces citations déjà trop longues. Le résultat de cette discussion, qui continua encore quelque temps, fut que la loi sur les boissons fut tout de même adoptée, et bien inutilement d'ailleurs, car les Tahitiens n'en tinrent nul compte et restèrent aussi ivrognes que par le passé.
En somme, ils ne changèrent guère au contact des Européens, si ce n'est qu'ils cessèrent d'être belliqueux; encore ce dernier changement fut-il plutôt forcé que volontaire. Cependant cette année-là (1852), ils se révoltèrent contre Pomare IV et proclamèrent la république. Mais celle-ci fut éphémère; le gouvernement du Protectorat français réprima l'insurrection et rétablit la reine sur son trône . Ce furent enfin les derniers troubles . Depuis lors la paix régna aux îles du Vent.
Malheureusement il n'en fut pas de même aux îles Sousle-Vent où les indigènes étaient redevenus indépendants, ainsi que nous l'avons déjà vu. Ils finirent par faire mauvais usage de leur liberté, et non pas une fois, mais plusieurs. Les querelles publiques et privées recommencèrent, et, à maintes reprises, la plupart de ces îles furent tour à tour le théâtre de funestes révolutions pendant lesquelles les populations traversèrent des périodes d'anarchie complète.
Après quelques troubles préliminaires, les hostilités commencèrent à Huahine. Entre toutes les îles Sous-le-Vent, cette île était celle dont l'histoire se liait le plus aux fastes de Tahiti et de Moorea. Des différents débris de la monarchie de Pomare II, c'était celui qui était le plus resté fidèle à la cause de la famille de ce monarque et, plus d'une fois, la vieille reine Teriitaria, sœur de Tamatoa II, roi de Raiatea, et tante de Pomare Vahiné, avait conduit ellemême ses troupes au combat contre les rebelles de Tahiti. Maintenant la reine Pomare IV ne pouvait pas venir lui rendre le même service, puisqu'elle se trouvait sous la
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dépendance du gouvernement français, et Teriitaria, qui se trouvait sans postérité, voyait une grande partie de son peuple révolté contre elle afin de la détrôner au profit de Tehuru rahi, l'un de ses neveux. Toutefois l'âge n'avait pas abattu son courage. Le 18 mars ISôZi, elle attaqua vivement son rival ; elle lança ses partisans sur trois colonnes et ceux-ci partirent, brûlant toutes les cases qui se trouvaient sur leur passage. Ils s'avancèrent ainsi jusqu'à Haeretere, Tatehau et l'église, positions qu'ils occupèrent et où eurent lieu des engagements très vifs. Repoussés avec perte sur toute la ligne par les gens de Tehuru rahi , ils battirent en retraite en se repliant de case en case jusqu'à la demeure de Teriitaria. La reine de Huahine fit un dernier efFort, puis elle tomba au pouvoir de son adversaire ; alors la déroute fut complète et celui-ci resta maître du champ de bataille. On y trouva sept morts et vingt blessés. Le lendemain, le parti vaincu se soumit sans conditions. Teriitaria et sa famille furent obligés de s'enfuir en exil. Cette vieille reine, que les balles avaient respectée dans tant de batailles, alla terminer obscurément ses jours auprès de sa sœur Teremoemoe et de sa nièce Pomare lY.
Au mois de juillet 185/i, ou un peu avant, une épidémie terrible fit d'aflreux ravages à Tahiti. La rougeole, accompagnée de dysenterie suivie d'inflammation de poitrine, décima une partie de la population : 800 Tahitiens moururent. Le vieux chef de Papara, Tati, fut atteint par l'épidémie . C'était un homme d'une taille et d'une force musculaire remarquables ; il était âgé de quatre-vingts ans. Son agonie fut longue; il expira le 16 juillet 1854. Le gouverneur assistait à ses derniers moments. Tati avait vu Cook ; il avait été témoin des événements curieux des temps barbares ; il se souvenait des sacrifices humains et des guerres incessantes qui avaient ensanglanté les rivages de Tahiti. Ami de Pomare II, il en avait favorisé l'élévation, même à son propre détriment. Il avait été le premier promoteur du
Protectorat de la France. Enfin il avait été brave au combat, éloquent dans les assemblées, prudent et habile au conseil. L'île vit en lui disparaître l'une des plus grandes figures de son histoire. Il mourut emportant les regrets de toute la population.
Au mois de novembre 185/1, de nouveaux troubles éclatèrent à Raiatea-Tahaa. Un chef du nom de Teamo, qui s'était déjà compromis deux ans auparavant dans les affaires d'Hitiaa, et qui, plus tard, avait contribué à renverser le roi Tamatoa, fut soupçonné de préparer un soulèvement contre Temarii, le nouveau roi de Raiatea. Surpris et attaqué, le '14 novembre, avec tout son parti, par les gens de Temarii, il leur résista pendant près de cinq heures. Sept de ses partisans furent tués ainsi que sa femme ; les autres s'enfuirent et dix d'entre eux, Teamo en tête, se réfugièrent à bord de la goélette du Protectorat la Joséphine^ où ils trouvèrent un asile sûr. Du côté de Temarii, il y eut trois hommes tués et un quatrième mourut de ses blessures. Un autre chef, Haumani, qui soutenait le mouvement de Teamo dans l'île Tahaa, capitula devant ses adversaires trop nombreux.
Les vainqueurs réclamèrent les fuyards au capitaine de la Joséphine. Mais celui-ci, soutenu par le consul d'Angleterre, ne consentit à livrer les hommes qui s'étaient réfugiés à son bord qu'à la condition que leur vie serait respectée. Un nommé Paoa soufflait la vengeance. Les missionnaires anglais intervinrent et l'on finit par obtenir la promesse que les fuyards auraient la vie sauve.
Ceux-ci passèrent en jugement. On demanda à Teamo s'il avait voulu s'aftranchir de l'autorité de Temarii, comme roi, et il répondit oui, sans hésiter. On lui posa alors cette question : « Qui donc est ton roi ? » 11 resta silencieux. On lui répéta quatre fois cette question; mais il persévéra dans son silence. Toutefois, pressé davantage, il dit: « Puisque Tamatoa s'est conduit avec modération à mon égard, je le reconnais pour mon roi. » 11 fallut se contenter de cette réponse.
Quelques indigènes prétendirent que son véritable projet était de renverser Temarii pour régner à sa place. Tous les révoltés furent condamnés au bannissement. Le 17 novembre, ils arrivèrent à Papeete sur la goélette qui leur avait servi d'asile.
Dans la suite, il y eut encore d'autres troubles, et c'était immanquable dans une île qui possédait des partisans de deux souverains pour une seule couronne. L'avènement d'un jeune fils de la reine de Tahiti au trône deRaiatea, ne rendit même que pour peu de temps le calme à ce malheureux pays. Le vieux roi Tamatoa IV avait adopté le prince Tamatoa, fils de la reine Pomare IV, bien qu'il eut plusieurs enfants de son épouse légitime. Mais celle-ci se trouvait être une femme du peuple, et, suivant les usages polynésiens, les enfants d'un homme très noble et d'une femme de caste inférieure passaient après l'enfant adoptif s'il était d'une noblesse plus pure qu'eux, tant du côté du père que du côté de la mère, les liens d'adoption ayant autant d'importance que ceux du sang. Le 12 mars 1857, le Styx quitta la rade de Papeete faisant voile vers les îles Sous-le-Vent. 11 avait à son bord, accompagnée de sa famille et d'une suite nombreuse, la reine Pomare IV, qui se rendait à Raiatea pour assister au couronnement de son jeune fils Tamatoa.
Le 18 août, au matin, M. Vallès, officier d'ordonnance du comte Pouget, commissaire impérial, partit pour le représenter aux fêtes du couronnement du nouveau roi de Raiatea. La goélette V Hydrographe, d'abord, l'aviso à vapeur le Milan, ensuite, vinrent donner à ces fêtes un aspect un peu plus grandiose. Cette arrivée fut heureuse ; de grandes inimitiés existaient entre les anciens et les nouveaux pouvoirs, et l'on s'attendait à des luttes sanglantes pour le jour du couronnement : la présence du pavillon français maintint l'ordre et le calme pendant la durée de cette fête nationale.
Le 19 août 1857, à 1 heure de l'après-midi, le cortège
partit de la résidence royale pour se rendre au temple. Il marchait dans l'ordre suivant :
Le capitaine Vallès, comme représentant du gouverneur français de Tahiti, et M. Chisholm, agissant comme consul de S. M. B., ces deux personnages précédés des pavillons de leur nation; les résidents français, anglais, américains, etc.;
Ariipeu, portant le code ; xA.riitahia, l'épée de TEtat; le Révérend John Barff, la Bible; Moheannu, le sceptre; Haapua, l'huile sainte; le Révérend Charles BarfF, ministre officiant;
Le roi, marchant sous un dais porté par six hommes, ayant à chaque côté, six gardes armés de lances, et l'épée au bras;
Les familles royales, les principaux gouverneurs, les chef& subordonnés, les juges et officiers du gouvernement, les enfants, la masse du peuple.
Dans le temple, un trône d'une structure simple et en même temps élégante avait été préparé. L'arrangement de& tentures ainsi que le goût des costumes des familles royales étonnaient un peu, mais s'expliquaient par suite qu'ils étaient dus à des mains de dames françaises.
Le Révérend C. Barfî présenta Tamatoa au peuple, et lui demanda s'il l'acceptait comme roi. Tapoa répondit au nom du peuple de Raiatea et de Tahaa : « Telle est la volonté unanime. »
Ces paroles furent ensuite confirmées par un levé de mainsrépété trois fois.
Maheanu donna lecture d'un cantique fait pour cette circonstance par le peuple de Tahaa, qui le chanta lui-même. Maheanu dit ensuite le 72^""^ Psaume et appela la bénédiction de Dieu sur l'assemblée.
Napario donna un autre cantique qui fut chanté par le& gens de la reine Pomare.
Le Révérend John Barfî prononça un discours tiré de ces mots de SalomoU;, proverbes XVI, 12, « parce que la justice est l'affermissement du trône ». Ce discours remarquablement beau et dit avec chaletir, produisit une vive sensation.
Ariipeu monta sur le trône et présenta le code à Tamatoa en lui adressant ces paroles : « Tamatoa, voulez-vous diriger le gouvernement de ces îles selon le code que je vous présente dans ce moment ? » Tapoa répondit au nom du roi : « Oui, et que Dieu me soit en aide. »
Arii utahia présenta l'épée à Tamatoa et dit : « Je vous présente cette épée comme signe que le pouvoir suprême des îles de Raiatea et de Tahaa vous est remis; voulez-vous la porter pour inspirer la terreur aux méchants et pour protéger ceux qui marchent suivant la loi et Dieu ? » Tapoa répondit au nom du roi : « Oui, et que Dieu me soit en aide. »
Le Révérend John BarfF présenta la Bible au roi en lui disant : « Je vous présente ce livre, le livre de Dieu qui m'a inspiré les paroles que je vous ai adressées en ce jour. Consentez-vous à le prendre pour votre guide, comme règle de votre conduite privée et comme un directeur dans votre vie publique, il peut vous offrir le bonheur maintenant et une couronne de gloire après. » Tapoa répondit au nom du roi : « Oui, et que Dieu me soit en aide. »
Alors le Révérend Charles Barff versa l'huile sur la tête et les mains du roi. « Tamatoa V, s'écria -t- il, au nom de Jéhovah, je vous sacre roi de Raiatea et de Tahaa; que le Saint-Esprit descende dans votre cœur, et vous inspire la sagesse de David et de Salomon; que la loi de Dieu soit toujours votre guide, et sa bénédiction restera à tout jamais sur vous et sur votre peuple. »
Les gens de Bora-Bora chantèrent un hymne composé par eux-mêmes, pendant que Tamatoa recevait le sceptre des mains de Maheanuu, et une salve de vingt et un coups de canon annonça le moment où le Révérend C. Barff plaça la couronne sur la tête du roi.
Ensuite plusieurs discours furent prononcés. Le capitaine Vallès, représentant du gouvernement français de Tahiti, et M. Chisolm, consul d'Angleterre, félicitèrent la reine Pomare IV, et son fils, le roi Tamatoa V auquel ils expri-
nièrent le désir que son règne fût long, calme et prospère. Le roi répondit par l'organe de Tapoa qui remercia les deux représentants des gouvernements français et anglais pour l'honneur que leur présence faisait rejaillir sur le peuple de Raiatea.
Tapoa fit chanter un cantique d'action de grâces par l'assemblée entière. 11 pria pour le roi, pour le peuple, pour la famille royale de Tahiti et appela la bénédiction du Tout- Puissant sur la France et l'Angleterre.
Enfin un membre de la famille royale se leva et cria à trois reprises : ^i Dieu sauve le roi ! » A chaque cri, le peuple répondit « Amen ». Les Français, les Anglais, les Tahitiens, les Sandwichiens, etc., qui se trouvaient là, répétèrent le même vœu, auquel la population répondit toujours « Amen ». Ainsi se termina la cérémonie. Le roi et son cortège reprirent le chemin de la résidence royale. Pendant tout le trajet les différents groupes du cortège crièrent continuellement avec une énergie croissante : « Maeva e arii ! » (Elevé le roi !), paroles que dans les anciens temps on clamait dans les mêmes circonstances, et qui ne cessèrent que lorsque les indigènes eurent la voix tellement faussée et déchirée qu'elle fut réduite à une impuissance presque complète. Ce jour mémorable s'acheva au milieu des danses et des chants océaniens.
Cependant Tamatoa V ne régna pas longtemps tranquille. En 1858, des troubles éclatèrent encore à Piaiatea-Tahaa. Les partis en vinrent aux mains et de nombreuses victimes succombèrent. Un commerçant français, qui résidait à Tahaa depuis cinq ans, fut entièrement pillé par les habitants en armes de Piaiatea. Le gouverneur des Établissements français de rOcéanie dut exiger des chefs de Raiatea une réparation complète. 11 ne lui était pas donné de pouvoir arrêter l'efFusion de sang, puisque d'après la convention passée avec l'Angleterre, la France s'engageait à respecter l'indépendance des îles Sous-le-Vent et par conséquent de Raiatea- Tahaa; il chercha donc seulement à diminuer l'étendue du
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mal. Aux termes de Fart. 5 de l'Acte de Protectorat, et en vertu de l'art. 7 de l'Ordonnance du 28 avril 1843, il interdit à tout indigène des Etats du Protectorat de se rendre à Raiatea jusqu'à l'entière pacification de cette île et déclara que des peines sévères seraient appliquées aux coupables (2 janvier 1859). Mais la pacification n'arriva pas et la guerre civile continua, implacable et atroce; il n'y eut plus de sécurité dans l'île et celle-ci fut plongée dans une anarchie continuelle.
11 n'y avait, en somme, de calmes, aux îles Sous-le-Vent, que les naturels de Bora-Bora. Ils vivaient en paix sous l'autorité de leur roi Tapoa, l'ancien prince détrôné de Tahaa, ex-époux de la reine Pomare IV.
Dans le premier semestre de l'année 1860, ce monarque fut enlevé par une mort prématurée à la vénération de ses sujets. Ses dernières volontés, qu'avait sanctionnées le vote de la nation, désignaient pour le remplacer sur le trône, son enfant d'adoption, la princesse Teriimaevarua, fille de Pomare IV. On avisa immédiatement la famille royale de Tahiti et l'on s'occupa ensuite des préparatifs du couronnement.
Environ deux mois après, le 26 juillet 1860, la goélette la Manu Paia emportait vers les îles Sous-le-Vent la reine Pomare IV, le prince Ariifaite, son mari, deux de leurs enfants et leur suite composée de Tahitiens des deux sexes. Le terme du voyage était Bora-Bora, où la famille royale allait assister au couronnement de Teriimaevarua. La traversée fut heureuse et, après une courte relâche à Raiatea, où régnait son second fils Tamatoa V, la reine Pomare IV débarqua à Bora-Bora, le 30 juillet, vers les onze heures du soir.
Le lendemain matin, les reines et les familles royales se mirent en route pour accomplir un pieux pèlerinage au tombeau du roi. Sous les cocotiers du rivage, non loin de la case royale, s'élevait un petit monument sous lequel était exposée la dépouille mortelle de Tapoa, petit-fils et dernier descen-
dant (l'un conquérant illustre. Des plantes aromatiques, des résines odoriférantes, employées suivant certaines recettes indigènes, avaient permis de soustraire aux horribles lois de la décomposition le corps du souverain. 11 était là, couché sur un lit de parade, revêtu du manteau royal et le visage découvert. Chaque jour son peuple, qui bénissait sa mémoire, pouvait contempler le visage du défunt roi. Enfin, la reine Pomare, jetant un dernier regard sur celui qui avait été et son premier époux, et le père d'adoption de sa fille, donna d'une voix émue le signal du retour, et tous reprirent silencieusement le chemin de la demeure royale.
Le couronnement de Teriimaevarua eut lieu le 3 août 1860. Je ne décrirai pas la cérémonie parce qu'elle fut pareille à celle du sacre du roi Tamatoa V de Raiatea et que j'ai déjà donné celle-ci. Je ne dirai rien non plus des fêtes qui suivirent : elles se passèrent conformément aux usages en vigueur chez les Polynésiens orientaux.
Les différentes îles Sous-le-Vent se trouvaient donc maintenant gouvernées chacune par un membre de la famille royale de Tahiti. Sans doute il eût mieux valu que toutes fussent placées sous le même sceptre et que celui-ci fût le même qu'aux îles du Vent, sur lesquelles régnait la reine Pomare IV avec la protection du gouvernement français. Mais cela ne pouvait se faire alors puisque la France et l'Angleterre s'étaient engagées dans leur Déclaration du 19 juin 1847, art. 3 : « A ne jamais reconnaître qu'un chef ou prince régnant à Taïti pût en même temps régner sur une ou plusieurs autres îles susdites (Buahine, Raiatea etBora-Bora); et réciproquement, qu'un chef ou prince régnant dans une ou plusieurs de ces dernières, pût régner en même temps à Taïti ; l'indépendance réciproque des îles désignées cidessus, et de l'île de Taïti et dépendances, étant posée en principe. » D'ailleurs les indigènes des îles Sous-le-Vent tenaient beaucoup à leur indépendance et les missionnaires protestants anglais les engageaient sans cesse à la mainte-
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nir. Les Révérends anglais croyaient que le gouvernement français soutenait les prêtres catholiques et ils ne voulaient pas à cause de cela que les indigènes fussent soumis à son Protectorat, dans la crainte de les voir un jour abjurer la doctrine protestante.
Il me faut ici abandonner un instant les événements politiques de l'archipel pour m'occuper d'examiner l'instruction et l'éducation des indigènes sous le gfouvernement français. Je remonterai à l'époque de l'établissement du Protectorat.
A Tahiti, la loi obligeait les jeunes indigènes à fréquenter les écoles jusqu'à l'âge de quatorze ans ou jusqu'à ce qu'ils eussent appris à lire et à écrire; l'enseignement y était donné en langue tahitienne par des pasteurs de leur race. Au lieu de décider qu'à l'avenir la classe se ferait en français, on maintint cette loi telle quelle lors de la révision du code tahitien en 1845 et en 18/i8. On ne s'en tint pas là, et la loi du 7 décembre 1855 confirma dans leurs fonctions d'instituteurs les ministres élus par les habitants, autorisant en plus les chefs de district à donner un suppléant au pasteur. L'instruction des jeunes kanaques se faisait au moyen de livres imprimés en tahitien, soit à Londres, soit à Tahiti. Ces livres n'étaient pas fort nombreux et ne renfermaient que des notions rudimentaires : un syllabaire, un petit livre de lecture, un traité élémentaire d'arithmétique , un autre de géographie étaient les seuls ouvrages scientifiques. En revanche l'Ecriture Sainte était abondamment développée, ainsi que tout ce qui touche à la religion.
La bibliothèque scolaire des pasteurs protestants était, il faut l'avouer, très inférieure à celle des prêtres catholiques,^ qui venaient de publier une grammaire et des dictionnaires tahitien-français etfrançais-tahitien. Néanmoins les ouvrages des catholiques ne furent pas admis à circuler dans les écoles. Ils ne comprenaient cependant aucune œuvre de polémique, tandis que toutes les publications soi-disant religieuses des
protestants renfermaient presque autant de politique que de religion. On devine facilement que dans ces écrits les catholiques devaient être fortement maltraités. C'était, dirat-on, le droit des pasteurs d'en parler ainsi ; c'est possible, mais leurs façons de faire se retournaient contre la France. Le protestantisme, s'étant introduit avec les Anglais était qualifié par ce peuple-enfant de « religion anglaise », comme le catholicisme, implanté par les Français, était désigné sous le nom de « religion française » . Dire du mal des catholiques était donc dire du mal des Français, et lorsque les ministres protestants déchargeaient leur haine contre les prêtres catholiques, une confusion regrettable se faisait dans la cervelle barbare des indigènes ; ceux-ci considéraient alors comme ennemis tous les Français. La connaissance de notre langue eût certainement permis aux insulaires de se mieux renseigner là-dessus ; ils auraient peut-être compris que la politique peut entièrement se séparer de la religion et quelle difFérence existe entre un laïque et un ecclésiastique. Mais les missionnaires des deux cultes ont toujours fait ce qu'ils ont pu pour empêcher la propagation de la langue française dans la Polynésie, et sur cette question ils sont aussi coupables les uns que les autres. Il n'est pas à souhaiter, suivant eux, que l'indigène parle français : « La connaissance de notre langue amènerait celle de nos idées et par celles-ci la perte de ses sentiments religieux^. »
Les pasteurs anglicans se méfiaient évidemment de la neutralité des prêtres catholiques. Ils les jugeaient d'après euxmêmes et en cela avaient complètement raison. Deux décrets, l'un du 7 novembre 1857 et l'autre du 2 décembre 1860, avaient permis l'ouverture à Papeete de deux écoles primaires, l'une pour les filles dirigée par les Sœurs de Saint- Joseph de Cluny, l'autre pour les garçons sous la direction des Frères de Ploërmel. Les instances et l'influence du clergé
1. Voilà ce qui me fut dit avec une franchise presque brutale par plusieurs missionnaires protestants et catholiques pendant mon voyage en Océanie.
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catholique sur les ministres de la Métropole étaient pour beaucoup dans ces autorisations motivées officiellement par l'accroissement du nombre des Français. Un autre établissement fut ensuite ouvert dans le district de Mataiea le 30 mars 1864. Ces écoles eurent beaucoup de succès au début : la reine encourageait ses sujets à les fréquenter sans distinction de religion. Une ordonnance en date du 30 octobre 1862 avait aussi modifié la législation antérieure des écoles publiques. Il était dit dans le nouveau texte :
« Ap.t. 1"^ L'enseignement de la langue française est obligatoire dans les écoles de district des Etats du protectorat, au même titre que celui de la langue tahitienne. » Et pour assurer l'application de cet article on devait exiger un brevet de capacité pour les candidats à l'emploi d'instituteur ou d'institutrice de district : pour obtenir ce diplôme il fallait savoir au moins parler français. On était donc en très bonne voie au point de vue des intérêts français, et ce texte devait être présenté à la première réunion de l'Assemblée législative tahitienne, lorsqu'une nouvelle ordonnance datée du 23 mars 1865 annula celle du 30 octobre 1862, remettant par là en vigueur la loi du 7 novembre 1855 ; ce retour en arrière était fait sur la demande de la reine, conseillée par les pasteurs protestants anglais et français.
A partir de 1862, nous voyons en effet apparaître les pasteurs protestants français, qui peu à peu remplaceront leurs collègues anglais. Nous allons avoir à nous occuper beaucoup de ces nouveaux venus, car les indigènes restèrent fidèles au culte réformé et les prêtres catholiques n'obtinrent que de rares conversions : tout en acceptant la domination française, les Tahitiens ne modifièrent pas leur croyance.
Les pasteurs protestants français continuèrent l'œuvre de leurs prédécesseurs et suivirent la même ligne de conduite qu'eux. Sans doute ils n'allèrent pas comme les pasteurs anglais réclamer l'appui de l'Angleterre puisqu'ils étaient français, mais en maintenant l'état de choses existant ils favo-
risèrent forcément rinfluence étrangère, soit anglaise, soit américaine.
La législation tahitienne pouvait être parfaitement modifiée sans nuire pour cela au culte réformé et des pasteurs français pouvaient et devaient même arriver à obtenir des indigènes la suppression de ce que les pasteurs anglais y avaient introduit de contraire à nos intérêts.
Le traité du Protectorat nous imposait le maintien des lois du pays ; eux seuls, par leur influence spirituelle, pouvaient déterminer la nation à les changer. Craignèrent-ils toujours d'être supplantés par des rivaux catholiques ou laïques et de voir leur prestige diminuer ? En ce cas c'est leur seule excuse, s'il peut toutefois y en avoir une à faire passer des intérêts privés avant ceux de la patrie. Ils n'en restent pas moins responsables de ce que les indigènes ne parlent pas encore le français à l'heure actuelle.
Voulant faire concurrence aux écoles fondées à Papeete par les catholiques, les missionnaires protestants y créèrent aussi des « Ecoles françaises indigènes », pour les deux sexes. La direction en fut confiée le 6 juin 1866 à un pasteur nouvellement arrivé dans la colonie.
Celui-ci se nommait Charles Viénot. C'était un homme remarquablement doué, mais ayant surtout le génie de l'intrigue. 11 allait être pendant plus de trente ans l'un des personnages les plus puissants de l'archipel de la Société.
Ses premiers pas sont très discrets. En véritable diplomate, il commence par bien connaître son terrain, avant d'opérer. La confiance de la reine ne lui est pas difficile à obtenir, car Pomare voit en lui le ministre de son culte. Fort de sa protection, il se lance et débute par un véritable coup de maître : en 1873 \ il réunit sous la direction du chef de la Mission protestante toutes les églises tahitiennes, jusque-là indépendantes. Encouragé par le succès, il ne néglige au-
1. Ariifaite, l'époux de la reine et le plus bel homme du royaume, mourut cette année-là.
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CLine occasion d'intervenir dans les affaires administratives, trouvant continuellement un prétexte pour y donner son avis sans qu'on le lui demande. Souvent, il est vrai, il se fait remettre à sa place, mais il ne se décourage pas, dissimule et recommence. Il se mêle de la politique et s'introduit aussi dans la vie privée de la famille royale. Il ne saurait en effet se désintéresser des alliances princières : si un autre allait supplanter son influence auj)rès du futur roi, que deviendrait-il ? Aussi favorise-t-il de tout son pouvoir le mariage de l'héritier du trône Ariiaue avec Mlle Joana Marau Salmon, d'origine anglaise, et toute sympathique à cette nation. Par la femme on tient ordinairement l'époux; mais l'union consacrée le 28 janvier 1875 est de courte durée et de ce côté il essuie un échec complet.
En novembre 1877 le gouvernement français dans un but patriotique essaya encore d'annuler de fait la loi du 7 décembre 1855, tout en sauvant les apparences. Il laissa les ministres du culte réformé instituteurs titulaires et les seconda par des instituteurs ou institutrices suppléants, qui étaient en réalité les seuls à enseigner dans les écoles. Ayant peur de perdre leur prestige, les pasteurs intriguèrent auprès de la Métropole et après bien des démarches obtinrent en 1879 du ministère de la marine et des colonies que l'instruction fût dirigée conformément à la religion de la majorité du pays.
La classe continuait à se faire en tahitien puisque les seuls maîtres capables d'enseigner le français n'auraient pu être choisis que parmi les missionnaires catholiques et que les Révérends ne voulaient pas de cette collaboration. Les indigènes, en général, désiraient cependant apprendre notre langue ainsi que le prouvent les réclamations qu'ils firent plusieurs fois à ce sujet. Le gouvernement répondit qu'il lui était impossible de faire venir de France des instituteurs à cause du modeste budget dont il disposait. A quoi les indigènes répliquèrent par l'offre d'accepter pour maîtres les missionnaires catholiques, ne redoutant pas les effets de leur
propagande sur leurs enfants : « Au besoin, ajoutaient-ils, nous les surveillerons. » L'administration fit la sourde oreille, les ordres du ministère étaient là . Les protestants avaient dès cette époque à Paris de hautes personnalités politiques de leur religion qui les protégeaient et dont ils savaient admirablement se servir.
Ils le montrèrent bien en 1882-1883; durant ces années, ils exécutèrent une manœuvre des plus remarquables. Les écoles publiques de Papeete dirigées par les Frères de Ploërmel et les Sœurs de Saint-Joseph de Gluny ayant été laïcisées, un personnel laïque venu de France remplaça les religieux et religieuses : mais au bout de quelque temps on s'aperçut que le plus grand nombre de ces instituteurs et institutrices appartenaient à la religion réformée.
Les écoles des Frères et des Sœurs subsistèrent pourtant encore sous le nom « d'Écoles libres » et conservèrent la majeure partie de leurs élèves, dont presque la moitié était protestante. Ajoutons aussi qu'elles furent toujours plus prospères que les écoles protestantes fondées au même endroit pour leur faire concurrence. La véritable cause de ce succès, le seul réel qu'aient obtenu les catholiques dans cette île, vient de ce que l'instruction qu'ils donnaient était infiniment supérieure à ce qu'enseignaient les protestants : chez ces derniers on s'en tenait aux vieux livres imprimés en tahitien au début de la conversion des kanaques : en 1882 seulement, parut le vocabulaire français-tahitien par M. le pasteur Vernier. Il y avait longtemps que les catholiques avaient imprimé des dictionnaires français-tahitien et tahitien-français.
Maintenant que j'ai épuisé à peu près tout ce qu'il y avait à dire au sujet de l'enseignement dans ce pays, je reviens aux événements politiques et je remonte à l'année 1877.
Après une courte maladie, la reine Pomare IV meurt le 17 septembre 1877, à sept heures du matin, en sa maison de Papeete. Elle était dans la soixante-cinquième année de
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son âge et avait régné un peu plus d'un demi-siècle sur l'île de Tahiti et ses dépendances.
Les obsèques de la reine eurent lieu le 22 septembre, au milieu d'un grand concours de peuple. Le convoi funèbre partit de Papeete pour Papaoa ^ à 5 h. Zi5 m. du matin. Le trajet s'effectua entièrement à pied pour tout le monde. Le deuil était conduit par l'amiral commandant en chef et le prince héritier Ariiaue. Les honneurs militaires d'usage furent rendus par les compagnies de débarquement de la division navale et les troupes de la garnison française. Le temps, qui avait été pluvieux une partie de la nuit, se maintint au beau pendant toute la durée de la cérémonie^.
Ce funeste événement mit aussitôt en émoi la Mission protestante. En effet, l'heure est grave pour elle : le fils de la défunte reine, Ariiaue, va monter sur le trône et l'ascendant que les pasteurs comptaient exercer sur lui par l'intermédiaire de sa femme Marau est nul, puisque le couple vit séparé. M. Viénot et les autres Révérends cherchent une ingénieuse combinaison pour parer au danger et rétablir leurs affaires. Ils trouvent que Marau est de sang mêlé; de nationalité anglo-saxonne par son père, elle descend par sa mère de la famille la plus illustre de l'île avant l'avènement des Pomare. Une substitution de dynastie serait donc possible avec l'appui des indigènes et cette substitution conserverait aux pasteurs leur pouvoir : ceux-ci gouverneraient sous le nom de la nouvelle reine. Les districts sont alors travaillés dans ce but et bientôt une opposition se dessine, grandissant sans cesse chaque jour : un mouvement va se manifester en faveur de Marau.
Le contre-amiral Serre gouvernait alors provisoirement nos Établissements d'Océanie. C'était un homme intelligent; il vit tout de suite le chaos qu'allait engendrer ce chan-