‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 72 sur 124 · Krusenstern (A.-J. de), Voyage autour du monde · texte numérisé non relu

Krusenstern (A.-J. de), Voyage autour du monde

et en avait adopté les mœurs et la langue. Porter profita de cette rencontre pour le prendre comme interprète auprès de Keata-Nui, le roi de Taiohae, qu'avait déjà connu Krusenstern. Ce roi, si robuste autrefois, était devenu un vieillard abruti par le kava^ sorte de boisson enivrante que fabriquaient les naturels. Keata-Nui pria Porter de le protéger contre les tribus des vallées de Nuka-Hiva qui à cette époque étaient toutes en guerre les unes contre les autres, et notamment, contre ses voisins les Hapa qui menaçaient d'anéantir les Taii, le peuple dont il était le chef. Porter consentit à intervenir, d'abord comme médiateur, ensuite comme allié si ses offres étaient repoussées.

Il commença par construire sur la plage, non loin de ses navires, un petit camp retranché qu'il arma de plusieurs canons. Après, il entra en pourparlers avec les Hapa. Ceuxci répondirent dédaigneusement à ses propositions ; ils détruisirent et incendièrent les arbres à pain et Porter dut se résigner à employer la force. Les Américains, aidés des Taii, placèrent un canon sur une montagne proche et, le lendemain, quarante fusiliers, après un combat assez vif, délogèrent les Hapa de leurs montagnes et prirent leur fort. La tribu, voyant qu'elle avait le dessous, demanda la paix. Porter l'accorda, à la condition que les Hapa donneraient chaque semaine un certain nombre de cochons et de fruits pour la nourriture des troupes. Les autres tribus, frappées de terreur, se soumirent aussi, sauf la plus redoutable, celle des Taï-Pii, qui traita les autres de lâches.

Avant de réduire ces opiniâtres adversaires. Porter se consolida dans son fort et voulut fonder une ville. Grâce au concours des indigènes qui travaillèrent à la construction des habitations, la petite cité fut vite achevée. Elle reçut le nom de Madisonville.

En raison de tous ces délais, l'insolence des Taï-Pii allait toujours croissante. Porter se décida enfin à agir. 11 se rendit dans la baie des Taï-Pii avec un navire, cinq chaloupes,

dix pirogues, et 5.000 hommes de troupes alliées. La bataille fut longue et les Taï-Pii firent preuve de la plus grande constance. Abrités derrière des arbres et des broussailles, ils tinrent ferme sous des grêles de balles, et les Américains durent se rembarquer sans avoir pu les chasser de leurs positions. On conçoit sans peine l'orgueil qu'ils ressentirent de ce succès passager : ils se proclamèrent vainqueurs. Porter comprit que c'en était fait de son prestige s'il ne venait promptement à bout d'eux. Il entreprit donc de les attaquer par terre, chose devant laquelle il avait reculé comme trop dangereuse pour la vie de ses hommes. A la tête de 200 soldats, il les assaillit et les refoula dans leur village. Acculés, les indigènes se défendirent désespérément ; une terrible fusillade les balaya, leurs cases furent prises, saccagées et brûlées. Cette fois, c'était bien la fin ; les Taï-Pii s'avouèrent vaincus et sollicitèrent la paix. Elle fut des plus dures pour eux : non seulement ils furent obligés, comme les autres tribus, d'approvisionner chaque semaine les Américains, mais ils payèrent en plus une contribution de guerre de quatre cents cochons.

Tous ces événements ne s'étaient pas passés sans pertes du côté des Américains ; un fils de Porter, nommé William, avait même été tué d'un coup de feu sur la plage de Taiohae et son lieutenant avait eu une jambe fracassée d'un coup de fronde. Mais ces pertes étaient compensées par la domination incontestée des Américains sur l'île : Porter s'en trouvait le seid maître. Il aurait dû alors s'occuper d'organiser sa conquête et s'y fixer. Peut-être qu'ainsi Nuka-Hiva serait devenue une colonie de l'Union. Au lieu de rester, Porter se contenta de laisser aux soins du lieutenant Gamble trois des bâtiments qu'il avait capturés et, avec ses navires et ses hommes, il repartit le 10 décembre. Il commettait de la sorte une seconde faute : il disséminait ses forces. L'heure des revers avait sonné pour les Américains. Le 28 mars 181/i, VEssex fut attaqué et pris par deux frégates anglaises. Porter

parvint néanmoins à s'échapper dans une embarcation et même à rentrer à New-York, où ses compatriotes l'accueil^lirent en héros. Gamble, lui, subit toutes les infortunes. A l'instigation du déserteur Wilson, les insulaires refusèrent bientôt de payer le tribut ; l'équipage se révolta et s'enfuit avec le pavillon anglais. N'ayant plus que deux vaisseaux et dix hommes, Gamble brûla un de ses bâtiments et se rendit avec l'autre aux îles Sandwich. Là, les Anglais s'emparèrent du navire et de ceux qui le montaient. 11 était resté quelques Américains au fort Madison ; les indigènes les exterminèrent, et Madisonville, devenue solitaire, ne tarda pas à tomber en ruines. La végétation en recouvrit plus tard les vestiges et si bien qu'aujourd'hui l'on ne saurait même plus les retrouver.

Vers 1828, de nouveaux missionnaires protestants arrivèrent à Nuka-Hiva; mais ils ne réussirent pas mieux que ceux qui étaient venus en 1797 et durent comme eux s'en aller après quelque temps de séjour.

En 1833, d'autres essais tentés par des missionnaires protestants aboutirent aux mêmes insuccès. Une méthode qui notamment avait beaucoup contribué à assurer la conversion des habitants de l'île Tahiti fut au contraire, en 1833, la cause de l'échec des évangélistes aux îles Marquises, à Nuka-Hiva. Le pasteur anglais ou américain avait souvent sa femme avec lui et celle-ci par sa douceur etsa bonté avait rendu les plus grands services à la Réforme. En vivant au contact des femmes indigènes et en pénétrant dans leur intimité, l'épouse du missionnaire était parvenue à en amener quelques-unes à la foi chrétienne et leur conversion avait souvent entraîné celle de leurs maris et de leurs enfants. Les Révérends avaient cru pouvoir procéder ainsi aux îles Marquises, mais les indigènes, gens primitifs et cruels, ne respectèrent pas les femmes blanches : ils les brutalisèrent et les violèrent avec des raffinements inouïs jusque sous les yeux de leurs époux. Les Ré-

vérends et leurs femmes n'entendaient pas pousser le dévouement évangélique jusque-là. Ils abandonnèrent définitivement cet archipel inhospitalier.

Les îles Marquises étaient alors renommées entre toutes par leur insécurité. Les indigènes se faisaient constamment la guerre et mangeaient leurs prisonniers. On devine par là combien la vie devait être terrible dans ces pays. Il fallait réellement de l'héroïsme pour aller vivre au milieu de tels sauvages.

C'est ce dont firent preuve, on doit le reconnaître, les missionnaires catholiques de 1838 à 18/i2. Les premiers missionnaires de cette confession qui vinrent aux îles Marquises furent les Pères Desvaulx et Borgella. Ils y arrivèrent le 6 août 1838 et se fixèrent à Vaitahu dans l'île Tauata. Les seconds furent les Pères Gracia, Fournier et Guilmard. Le 9 février 1839, ils débarquèrent dans la baie de Taiohae (île Nuka-Hiva), où ils s'établirent. Plus tard, le Père Caret et d'autres missionnaires s'installèrent dans la baie de Hakahau (île Ua-Pu). Tous se mirent à l'œuvre sans se laisser rebuter par les nombreuses difficultés du début d'un établissement chez des barbares. En effet les Pères étaient obligés de tout créer. Sur le terrain concédé par un chef, ils durent d'abord élever leurs maisons ou plutôt leurs cases ^ Celles-ci différant complètement des demeures européennes, les prêtres catholiques se trouvèrent dénués des connaissances nécessaires à leur construction. Un maître était absolument indispensable : ils le trouvèrent en distribuant adroitement des petits cadeaux à bon marché auxquels les indigènes attribuaient une grande valeur. Néanmoins les Pères furent réduits à se faire charpentiers, maçons, nienui-

1. Il n'y eut que les Pères Gracia, Fournier, et Guilmard qui, plus heureux que leurs autres confrères, trouvèrent à acheter une petite hutte qu'allait abandonner un matelot américain ; ils en payèrent le prix au chef propriétaire du terrain sur lequel elle s'élevait, et purent ainsi se loger sans fatigues. Mais là se borna leur situation privilégiée, et, pour tout le reste, ils rencontrèrent les mêmes difficultés.

siers, charrons, etc. Les meubles furent remplacés par des malles et des boîtes, et le lit par une natte placée sur des roseaux pour atténuer la dureté du plancher. Quant à la nourriture, il était inutile d'essayer de se la procurer chez les habitants trop fainéants pour travailler au delà de leurs besoins personnels. Chaque missionnaire alla donc pêcher et chasser ou cueillir des racines et quelques fruits sauvages afin d'assurer sa subsistance. La cuisine se faisait à la kanaque, c'est-à-dire en plein air sur trois pierres réunies en trépied pour cuire le fruit de l'arbre à pain avec, à côté, un trou en terre servant de four sauvage, où se pratiquait sous la pierre brûlante la cuisson des viandes et autres comestibles. Ce qui leur donna le plus de mal, ce fut l'étude de la langue polynésienne, parce qu'ils ne possédaient pas de livres et qu'ils ne voulaient pas se servir comme professeurs des bandits qui infestaient les îles. Recourant à la pantomime, les Pères désignaient un endroit ou un objet pour en savoir le nom qu'ils s'empressaient aussitôt de transcrire sur un carnet ; puis ils groupaient les mots et ne négligeaient aucune occasion d'entendre converser les indigènes. Les missionnaires parvinrent ainsi, après bien du travail, il est vrai, à former un petit recueil de mots, puis à parler la langue de l'archipel.

Ils étaient d'un dévouement admirable et, n'oubliant jamais le but qu'ils visaient, ils ne reculaient devant aucun danger pour l'atteindre. Ils vivaient au jour le jour au milieu de brutes qui souvent les insultaient et les maltraitaient et auxquelles cependant ils osaient prêcher la religion chrétienne. La guerre existait toujours sur quelque point de ces îles et chaque jour il y avait une nouvelle victime prise par un parti ou par l'autre, puis étranglée ou transpercée, découpée par morceaux, mise au four kanaque avec des porcs, enfin dévorée en grande cérémonie par les chefs, les guerriers et les prêtres des idoles, à qui elle avait été d'abord offerte. Les femmes et les enfants n'étaient pas ad-

mis à manger de la chair humaine, ce qui ne les empêchait pas parfois de servir de nourriture, quoique moins souvent que les hommes.

Les Marquisiens ne mangeaient pas ordinairement leurs victimes crues, et le Père Mathias Gracia n'en cite qu'un seul exemple. Celui-ci se passa le 2h octobre 1839. Ce jourlà, les Hapa célébraient une fête pour laquelle il leur fallait une victime, et suivant l'usage, ils la cherchaient chez leurs ennemis. La journée s'écoula sans qu'ils pussent la trouver; mais le soir, un indigène se laissa surprendre sur le rivage : le malheureux fut vite tué, et comme il était trop tard pour le faire cuire, avec les cérémonies prescrites, il fut dévoré cru ^.

Voilà quelles étaient les horreurs dont les Pères se trouvaient être les témoins forcés, et qu'ils ne pouvaient même pas tenter d'empêcher, car ils étaient arrêtés durant ces guerres par un tapu rigoureux qui défendait sous peine de mort aux indigènes d'écouter des paroles contraires à celles de la religion actuellement en vigueur chez eux.

Les missionnaires catholiques furent plusieurs fois dans une situation excessivement critique. Le roi Temoana ayant formé le projet de réunir par la force toutes les tribus sous son autorité, il s'ensuivit une guerre terrible qui dura six mois et mit la population de Taiohae à deux doigts de sa perte. Les infirmes de cette baie se firent transporter dans des antres de rochers et, jour et nuit, les guerriers gardèrent les endroits par lesquels les ennemis pouvaient descendre du haut des montagnes. Une habitation qui avait été donnée aux Pères dans une baie voisine fut brûlée, et leur enclos ainsi que leur maison de Taiohae servit pendant quelque temps d'arsenal à un parti de cannibales. Le Père Mathias Gracia raconte que, le premier jour de l'an 18/i0, ses confrères et lui s'embrassèrent, croyant que ce serait le dernier de leur vie. Enfin le 5 mai, un navire de guerre français, le Pylade,

Page 1