Le P. MathiasG"", Lettres sur les lies Marquises, p
ii44 HISTOIRE DE LA POLYNESIE ORIENTALE
En somme, l'on peut dire que, jusqu'à cette époque, la propagande des missionnaires catholiques fut à peu près inutile. J'ajouterai que ceux-ci ne se faisaient aucune illusion sur la valeur des résultats qu'ils avaient obtenus. Ils n'étaient même pas sans inquiétude sur l'avenir réservé à leur tâche lorsque tout à coup un événement auquel ils étaient bien loin de s'attendre vint leur donner un secours moral dont ils surent habilement se servir.
Depuis longtemps le commerce français, et surtout les pêcheurs de baleines, avaient besoin d'un point de relâche et d'appui dans l'Océan Pacifique. Les îles Marquises semblaient au gouvernement du roi Louis-Philippe le lieu le plus favorable pour y fonder un établissement offrant abri et protection aux Français qui se trouvaient dans ces parages. Le 20 décembre 18/il, la frégate la Reine Blanche^ montée par le contre-amiral Dupetit-Thouars et commandée par le capitaine de vaisseau Alix^, était partie du port de Brest. Elle avait touché à Rio-Janeiro le 19 janvier 18/i2, puis à Valparaiso qu'elle quitta le 20 mars. Le lendemain, le contreamiral, par un ordre du jour annonça à l'état-major et aux marins qu'il était chargé d'une expédition ayant pour but la prise de possession, au nom de la France, de l'archipel des Marquises pour laquelle il comptait sur le concours de tous.
Dans les instructions secrètes données à Paris le 15 octobre 1841 par le ministre secrétaire d'État de la Marine et des Colonies amiral Duperré au contre-amiral Dupetit-Thouars, commandant la station navale du roi dans les mers du sud, il était dit ce qui suit :
« Les habitants de ces îles, parmi lesquels résident depuis plusieurs années des missionnaires français n'opposeront sans doute aucun obstacle sérieux à notre établissement. Une attitude ferme au début doit assurer notre souveraineté : des procédés humains et généreux envers les chefs et les populations achèveront de la consolider.
« Vous jugerez, sur les lieux, des moyens d'établir cette souveraineté, soit qu'elle doive être acquise par des concessions et des présents, ou obtenue par la force.
« Dans tous les cas, notre domination devra être confirmée par des traités avec les chefs, et constatée par un acte authentique dressé par triplicata dont deux expéditions seront adressées au Ministre de la Marine qui en enverra une au Ministre des affaires étrangères et la 3^™^ sera réservée par le commandant de la Station jusqu'à son retour en France où il en fera remise au Ministre de la Marine. »
Le 26 avril, dans l'après-midi, la terre fut aperçue ; le 27, l'on communiqua avec les habitants de Fatu-Hiva, et le 28, à 5 heures du soir, la frégate mouilla dans la baie de Vaitahu (Tauata). Le chef le plus puissant de cette île, le roi lotete, déjà connu de l'amiral, vint le lendemain lui faire visite. Les indigènes avaient, environ quatre mois auparavant, maltraité et dépouillé de leurs vêtements des naufragés d'une baleinière américaine et, depuis cette affaire, ils craignaient des représailles de la part du gouvernement des Etats-Unis, lotete demanda à Dupetit-Thouars de le protéger et de débarquer une partie de son équipage et des canons de la frégate. Le Père François de Paule Baudichon, préfet apostolique de la Mission, servait d'interprète. Dupetit-Thouars répondit qu'il y consentirait si lotete voulait reconnaître la souveraineté de S. M. Louis-Philippe et prendre le pavillon français, lotete accepta avec empressement ces propositions et convint avec Dupetit-Thouars que la déclaration de la prise de possession aurait lieu le l'''" mai 18/i2.
Ce jour-là, à dix heures, l'amiral accompagné de son étatmajor et d'une garde de soixante hommes, descendit à terre et, en présence du roi lotete, des principaux chefs, et d'une foule d'indigènes, il déclara prendre possession, au nom du roi Louis-Philippe et de la France, de l'île Tauata et du groupe sud-est des îles Marquises. Le pavillon fut hissé, puis salué de trois décharges de mousqueterie et d'une salve
de vingt et un coups de canon. L'amiral et son état-major se rendirent ensuite chez le roi où l'acte de reconnaissance de la souveraineté de S. M. Louis- Philippe et de prise de possession fut immédiatement signé ^ Il était rédigé en ces termes :
Déclaration dressée le 1*^'' mai 1842, pour la prise de possession de l'île Ta/mata et du groupe Sud-Est des îles Marquises.
Nous, Abel Dupetit-Tliouars, Contre-Amiral, Commandeur de la Légion-d'honneur et commandant en chef de la station navale de l'Océan Pacifique, déclarons à tous présens et à venir qu'en vertu des ordres du Roi et sur la demande réitérée des principaux chefs de l'île Tahuata nous en prenons possession, ainsi que toutes les Iles du groupe Sud-Est des Marquises qui en dépendent.
En conséquence, nous ordonnons que notre pavillon national y soit arboré et qu'une garde soit placée sur l'Ile pour en assurer la protection.
Fait à la baie de Vaïtahu, Ile de Tahuata, le premier mai 1842, en présence des chefs principaux qui, avec nous, ont signé la déclaration ci-dessus.
A. Dupetit-Thouars O'Yotete
Alix. E. Halley. F. de P. Baudichon, p. m"" 0. Maheono
BOURLA.
La précédente déclaration suffisait pour assurer à la France la possession de tout le groupe sud-est des îles Marquises. Cependant Dupetit-Thouars crut plus prudent d'annexer spécialement l'île Hivaoa. En conséquence il partit pour cette île après avoir laissé un fort poste militaire à Vaitahu. Il n'eut aucune peine à obtenir ce qu'il désirait, ainsi que le prouve la pièce suivante :
1. Rapport de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le Ministre de la Marine et des Colonies sur la navigation de la frégate la Reine Blanche, après son départ de Valparaiso et sur la prise de possession de l'archipel des îles Marquises. Baie de Taiohae, frégate a Reine Blanche, le 18 juin 1842.
Déclaration dressée le o mai 1842, par les chefs de Vile Hivaua, pour la reconnaissance de la souveraineté de la France.
Nous, les chefs principaux de l'île Hivava (la Dominique), déclarons à tous présents et à venir, que nous reconnaissons la souveraineté de S. M. Louis-Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié; ses amis seront nos amis et ses ennemis nos ennemis. Nous demandons à prendre le pavillon Français et que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre île.
Fait à la baie d'Anamonoa, 5 mai 1842 en présence de M. le Contre- Amiral Dupetit-ïhouars, Commandeur de la Légion d'Honneur et commandant en chef de la station de l'Océan Pacifique; de M. le capitaine de corvette Halley, commandant supérieur du groupe Sud- Est des Marquises et de M. Radiguet, secrétaire de l'amiral, qui, avec nous ont signé la reconnaissance de la souveraineté pleine entière que, de notre libre arbitre, nous faisons en ce moment.
PoKE. ToHETUHA. A. Dupetit-Thouars. E. Halley. Max. Radiguet. Dupéhu.
Ensuite l'amiral revint à l'île Tauata. Les Français s'occupèrent de créer un sérieux établissement dans la baie de Vaitaliu afin de se mettre à l'abri d'un coup de main. Ils accomplirent des travaux d'installation et de défense, puis emmagasinèrent des vivres et des munitions de guerre. Le commandement supérieur de ces îles avait été donné au capitaine de corvette Halley, ayant sous ses ordres deux autres officiers, un chirurgien et la 1^'® section de la 120^°^*^ compagnie. On était alors à la fin du mois de mai. L'établissement s'administrant maintenant par lui-même, la frégate appareilla pour l'île Nuka-Hiva.
Le 31 mai, à dix heures du matin, la Reine Blanche mouilla dans la baie de Taiohae, où elle avait rendez-vous avec d'autres vaisseaux de la division ; mais ceux-ci n'étaient pas encore arrivés. Sur la demande de Dupetit-Thouars, Temoana, roi de Taiohae, vint tout de suite à bord de la fré-
gâte. L'amiral causa quelques instants avec lui, par Tintermédiaire du Père François de Paule Baudichon. Temoana raconta qu'il était en guerre avec la tribu des Taoia et que celle-ci venait même de lui enlever sa femme par surprise. Il paraissait sentir plus vivement son infortune conjugale que ne le sentent ordinairement les naturels de la Polynésie. Dupetit-Thouars suivit la même ligne de conduite qu'à Vaitahu : il profita de la situation dans laquelle se trouvait le jeune roi de Taiohae. 11 lui proposa de reconnaître la souveraineté du roi des Français et lui promit, s'il y consentait, de mettre une garnison dans sa baie, de forcer la tribu des Taoia à faire la paix et à lui rendre sa femme. Temoana s'empressa d'accepter les propositions de l'amiral. 11 fut alors convenu que celui-ci enverrait chercher les chefs principaux des Taoia pendant que Temoana rassemblerait les chefs alliés de Taiohae.
En effet, un canot de la frégate fut expédié aux chefs des Taoia pour les inviter à venir faire la paix sous la médiation de Dupetit-Thouars. Ils accueillirent bien cette démarche et se rendirent immédiatement à bord de la Reine Blanche^ où Temoana et les principaux chefs des Teii vinrent également. L'entrevue se passa en présence de l'amiral, dans la salle du conseil de la frégate. Après s'être mutuellement accablés de reproches, les deux partis consentirent enfin à conclure la paix; de plus, les Taoia s'engagèrent à renvoyer à Temoana son épouse, qu'ils déclaraient d'ailleurs n'avoir pas été enlevée, mais simplement s'être enfuie d'elle-même. Alors Temoana proposa aux autres chefs l'établissement des Français dans le pays. Chose étrange, cette proposition fut reçue avec enthousiasme. Aussitôt on rédigea l'acte de reconnaissance de la souveraineté sur ces îles de Louis-Philippe, roi des Français, et chacun des chefs se laissa diriger la main pour signer^. Voici cet acte :
1. D'après un témoin oculaire, Max Radiguet. Les derniers sauvages, Souvenirs de l'occupation française aux îles Marquises, p. 91.
Déclaration des chefs de Vîle Nukahiva, du 31 mai 1842. pour la reconnaissance de la souveraineté française.
Nous, le roi O'Temoana et les chefs principaux de Tîle Nukahiva, déclarons à tous présens et à venir, que nous reconnaissons la souveraineté de S. M. Louis-Philippe, roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié.
Nous demandons à prendre le pavillon Français et à ce que le roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre île.
Fait à la baie de Taïohae, le 31 mai 1842, en présence de M. le Contre-Amiral Abel Dupetit-Thouars, Commandeur de la Légiond'Honneur, commandant en chef de la station de l'Océan Pacifique; de M. Nicolas- Aimé Alix, capitaine de vaisseau, chevalier de la Légiond'Honneur, commandant la frégate la Beine-Blanche; de M. Jean- Benoît-Amédée Collet, capitaine de corvette, chevalier de la Légiond'Honneur, commandant supérieur du groupe du nord-ouest des Marquises, et de M. Laurent -Joseph Bourla, commissaire de la division navale de l'Océan Pacifique, qui, avec nous, ont signé la reconnaissance de la souveraineté pleine et entière que de notre libre arbitre nous faisons en ce moment.
A. Dupetit-Thouars. Alix. Collet. Bourla. F. ue P. Baudichon. O'Temoana. O'Temocci. O'Tumée. O'Moki. O'Tahutete. O'Pikitoka.
Sur ce, l'assemblée des chefs se sépara et se donna rendezvous au lendemain matin, jour où devait avoir lieu la Déclaration de prise de possession.
Ce jour-là, Temoana céda à la France, par un acte authentique, le mont Tuhiva, pour y construire un fort, et toute la baie, pour y fonder les établissements que cette nation jugerait lui être utiles ; l'acte fut rédigé ainsi qu'il suit :
Acte pour la Cession à la France du mont Tuhiva, en date du l""" Juin 1842.
En conséquence de la reconnaissance que j'ai faite de la souveraineté de S. M. Louis-Philippe, roi des Français, je cède à la France en
toute propriété le mamelon ïuhiva pour y construire un fort, et toute la baie de Hakapehi, située dans le sud, y compris le premier pli des montagnes qui la terminent dans l'est et vers le sud, pour y faire des établissements militaires ou autres.
Baie de Taïohae, le l'^'" juin 1842.
O'Temoana.
Nous, soussigné, Abel Dupetit-Thouars, Contre-Amiral, Commandeur de la Légion-d'Honneur, et commandant en chef de la station de l'Océan Pacifique, déclarons accepter, au nom du Roi et de la France, la cession faite par le Roi O'Temoana du mont Tuhiva et de la baie de Hakapehi pour y fonder les établissemens Français.
A bord de la frégate la Reine Blanche, le 1«'' juin 1842.
A. Dupetit-Thouars.
Le roi demanda avec instance un pavillon tricolore, afin de l'arborer sur sa case lorsque les couleurs françaises seraient déployées sur le mont Tuhiva ^ ; il lui en fut remis un immédiatement.
Le 1"' juin 18/i2-, à dix heures, le contre-amiral Dupetit- Thouars et son état-major se rendirent à terre, où le roi Temoana et les principaux chefs de la baie, ceux des Taoia et des Hapa vinrent se joindre à eux. Arrivés sur le mont Tuhiva, ils y furent reçus par le capitaine de corvette Collet.
1. Rapport de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le Ministre de la Marine et des Colonies sur la navigation de la frégate la Reine Blanche, après son départ de Valparaiso et sur la prise de possession de l'archipel des îles Marquises. Baie de Taiohae, frégate la Reine Blanche, \e 18 juin 1842.
2. Dans son rapport en date du 18 juin 1842, le contre-amiral Dupetit- Thouars donne la date du 2 juin 1842 comme étant celle de la « Déclaration de prise de possession, au nom de la France, de Nuku-ftiva et des îles du groupe nord-ouest qui en dépendent ». C'est une erreur, et depuis, elle a été reproduite par tous les écrivains; elle existe même sur les livres officiels publiés par le gouvernement français. La Déclaration de prise de possession au nom de la France, du groupe nord-ouest des îles Marquises a été faite le 1«'' juin 1842, ainsi que le prouve l'acte officiel que je cite après ce paragraphe. Et ce n'est pas la seule erreur (lue Dupetit-Thouars commet dans son rapport : il dit aussi que « l'acte de reconnaissance de la souveraineté de Louis-Philippe, roi des Français », fut signé le 1" juin 1842 ; or, c'est le 31 mai 1842 qu'eut lieu la signature de cet acte : la pièce officielle que l'on vient de lire en est la preuve.
Le contre-amiral Dupetit-Thouars fit ouvrir un ban, puis prononça, au nom du roi Louis-Philippe, la déclaration de prise de possession par la France de l'île Nuku-Hiva et des îles du groupe nord-ouest qui en dépendent i. Le drapeau français fut hissé sur-le-champ, et salué des cris trois fois répétés de Vive le roi! Vive la France! pendant que retentissaient la fanfare des cuivres, les décharges de mousqueterie et la canonnade de la frégate la Reine-Blanche. La cérémonie terminée, l'acte authentique de la prise de possession fut dressé et signé par tous les chefs. 11 était rédigé de la manière suivante :
Déclaration de prise de possession, au nom de la France, du groupe du Nord-Ouest des îles Marquises, le i^'' juin 1842.
Nous, Abel Dupetit-Thouars, Contre-Amiral, Commandeur de la Légion-d'Honneur et commandant en chef de la station navale de l'Océan Pacifique, déclarons à tous présents et à venir, qu'en vertu des ordres du Roi et de son Gouvernement, sur la demande formelle du Roi et des principaux chefs de l'île Nukahiva, nous en prenons possession, ainsi que de toutes les îles du groupe du nord-ouest des Marquises qui en dépendent.
En conséquence, nous ordonnons que notre pavillon national soit arboré et qu'une garde soit placée sur l'île Nukahiva pour en assurer la protection.
Fait à la baie deTaiohae, île de Nukahiva, le P'' juin 1842, en présence du Roi O'Temoana et des chefs principaux.
O'Temoana. O'PuiiTOKA. A. Dupetit-Thouars, Alix. Collet. Bourla.
Le même jour, les tentes des Français furent dressées dans la baie de Hakapehi, au pied du mont Tuhiva, où devait être placé un fort dont Dupetit-Thouars ordonna la construction et auquel il donna le nom de Collet, en commémoration du
1. Rapport de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le Ministre de la Marine et des Colonies sur la navigation de la frégate la Reine Blanche, après son dépai"t de Valparaiso et sur la prise de possession de l'archipel des îles Marquises. Baie de Taiohae, frégate la Reine Blanche, le 18 juin 1842.
contre-amiral de ce nom, père du capitaine de corvette Collet, destiné à le fonder et à le commander, ainsi que le groupe nord-ouest des îles Marquises i.
Le A juin, la corvette la Triomphante mouilla dans la rade de Taiohae. Le 7 du même mois, le Jules-César arriva et les deux corvettes la Boussole et V Embuscade suivirent de près. Ces navires apportaient les uns, des troupes, les autres, des vivres pour le personnel des deux établissements. Une partie des troupes renforça la garnison de Taiohae et la Triomphante reçut l'ordre de partir le 11, pour aller à Vaitahu porter un détachement de canonniers et d'ouvriers d'artillerie de marine destinés à servir sous le commandement de M. Halley. Elle devait également y ramener le supérieur de la Mission catholique établie dans cette île, le Père François de Paule Baudichon.
Le 9 juin, Dupetit-Thouars, accompagné de ce missionnaire et du roi Temoana, se rendit à la baie d'Hakapehi chez les chefs des Taoia, qui, malgré le traité conclu, retenaient toujours la femme du roi de Taiohae. Le pavillon français flottait sur la case du vieux chef Maheatete. Celui-ci, ses collègues et la population accueillirent bien leurs visiteurs. De distance en distance, il y avait des cases où on les invita à s'arrêter et où on leur offrit des cocos. Dans une de ces cases ils trouvèrent Taheiaoco, la femme de Temoana. Dupetit-Thouars l'engagea à le suivre ainsi que ses compagnons lorsqu'ils s'en iraient ; la reine le promit d'abord, puis un indigène la fît rétracter; quelques instants après, le contreamiral renouvela son conseil et y joignit plusieurs présents; mais elle persista dans son refus; une troisième tentative, un peu plus tard, n'eut pas plus de succès. Alors le Père François de Paule Baudichon s'approcha d'elle, lui parla, et
l. Rappoi't de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le Ministre de la Marine et des Colonies sur la navigation de la frégate la Reine Blanche, après son départ de Valparaiso et sur la prise de possession de l'archipel des îles Marquises. Baie de Taiohae, frégate la Reine Blanche, le 18 juin 1842.
parvint enfin à la décider à revenir avec son mari. Taheiaoco se leva et, suivie de Temoana, de Dupetit-Thouars et du Père Baudichon, elle reprit le chemin de la plage, tandis que les indigènes manifestaient leur joie de cette réconciliation par mille démonstrations étranges. En effet cet événement pouvait être estimé très heureux, si, comme Dupetit-Thouars Tespérait, il consolidait la paix entre les Taoia et les Teii^.
Le contre-amiral Dupetit-Thouars avait ordonné à la corvette la Triomphante de se rendre à l'île Ua-Pu afin de l'annexer spécialement. Le il juin, la corvette appareilla, et, le 12, elle mouilla dans la baie d'Hakahau. Après s'être entendus, le commandant français et les chefs indigènes signèrent ce c[ui suit :
Déclaration des chefs deVîle Hapou, du i'2juin 1842, /îOHr la reconnaissance de la souveraineté française.
Nous, le Roi O'Heato et les chefs principaux de File Hapou, déclarons à tous présens et à venir, que nous reconnaissons la souveraineté de S. M. Louis-Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié.
Nous demandons à prendre le pavillon Français, et à ce que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre île.
Fait à la baie d'Hakahau, le 12 juin 1842, en présence de M. Eugène Béchon, officier commandant la corvette la Triomphante et du révérend père François de Paule, supérieur de la mission Française des îles Marquises, qui, avec nous, ont signé la reconnaissance de la souveraineté pleine et entière que de notre libre arbitre nous faisons en
ce moment.
O'Heato. E. Béchon. F. de P. Baudichon, prêtre miss. sup. Postel.
Vu et approuvé : Le contre-amiral, commandant en chef la station navale de France dans l'Océan Pacifique.
A. Dupetit-Thouars.
1. Rapport de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars à M. le Ministre de la Marine et des Colonies sur la navigation de la frégate la Reine Blanche, après son départ de Valparaiso et sur la prise de possession de l'archipel des îles Marquises. Baie de Taiohae, frégate la Reine Blanche, le 18 juin 1842.
Le 25 juin, l'amiral voulut annoncer au ministre de la marine et des colonies l'heureuse issue de l'entreprise dont il était chargé ; il lui écrivit ceci :
Monsieur le ministre, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que la prise de possession, au nom du Roi et de la France, des deux groupes qui forment l'archipel des îles Marquises, est aujourd'hui heureusement effectuée.
La reconnaissance de la souveraineté de S. M. Louis-Philippe P"" a été obtenue par les voies de conciliation et de persuasion, et, conformément à vos ordres, elle a été confirmée par des actes authentiques dressés en triple expédition. J'en adresse une ci-jointe à Votre Excellence; je ferai parvenir la seconde, qu'elle m'a demandée par la frégate la Thétis.
Je joins encore à ces pièces officielles le rapport très-circonstancié, de la navigation de la frégate la Reine Blanche, depuis son départ de Valparaiso, et celui de toutes les transactions qui ont eu lieu pour la reconnaissance de la souveraineté du Roi et pour la prise de possession de l'archipel des Marquises. Votre Excellence recevra également, avec ces divers documens, un rouleau renfermant les vues trèsexactes des deux baies où nous sommes établis et le plan du poste de Vaitahu.
Je suis, etc..
Baie de Taiohae, frégate la Reine- Blanche, 25 juin 1842.
A. Dupetit-Thouars.
Les déclarations des l*"" mai et l^"" juin 1842 assuraient à la France la possession des groupes Sud-Est et Nord-Ouest des îles Marquises ; mais, pour éviter des contestations, chaque île fut toujours spécialement annexée. Le 3 août 1842, on dressa l'acte suivant, pour la cession à la France de l'île Roa- Huga :
Acte dressé le 3 août 1842 à Hoagata, pour la cession à la France de rtle de Roa-Huga.
Nous, le roi Téaïtoua et les chefs principaux de l'île Roa-Huga, déclarons à tous présens et à venir que nous reconnaissons la souve-
raineté de S. M. Louis-Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié.
Nous demandons à prendre le pavillon Français et à ce que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre île.
Fait à la baie de Hoagata le 3 août 1842, en présence de MM. Dollieule, Jacques Philémon, Ferré (Charles), Enseignes de Vaisseau, et Le Callenec (Pierre), Chirurgien.
Teâitoua. Teeipou. Tocoai. Noha. Itrehili. Le commandant de l'Embuscade, J. Mallet. Ch. Dollieule. Ch. Ferré. J. Philémon. P. Le Callenec, Chirurgien.
Cependant les Français continuaient de travailler à l'établissement qu'ils voulaient fonder. On exploitait les roches environnantes, l'on coupait des arbres et ces matériaux étaient portés à bras d'hommes. Les marins et les soldats élevaient un magasin aux vivres et creusaient dans le roc une poudrière. L'on avait bâti un four à pain et un four à chaux; le corail des grèves fournissait le calcaire. Des constructions commençaient à s'élever dans la plaine d'Hakapehi, et le mont Tuhiva se couronnait d'une ligne de murailles. A l'intérieur du fort Collet, était creusé un puits très profond, fournissant de l'eau douce en abondance. Les travaux durèrent à peu près deux mois. Lorsqu'ils furent terminés, les troupes abandonnèrent le camp et occupèrent le fort, où l'on avait placé sept canons. Celles-ci se trouvant en sûreté, le contre-amiral jugea qu'il pouvait maintenant s'éloigner; la Reine-Blanche leva l'ancre et repartit pour l'île Tauata.
La prise de possession de l'archipel des Marquises avait eu lieu sans difficultés. Plusieurs semaines s'étaient écoulées depuis, et la paix continuait à régner. Elle ne devait pas malheureusement durer longtemps. A Vaitahu (Tauata), le chef lotete avait fini par mieux comprendre ce que signifiait l'acte qu'il avait signé. La présence continuelle des Français dans sa vallée, leurs allures, leurs travaux de fortifica-
tien lui avaient appris que ses protecteurs n'étaient en réalité que des maîtres. 11 se rendit compte alors de l'abaissement dans lequel il était tombé et la tristesse le gagna. A celle-ci succéda bientôt la colère et, quoiqu'il n'eût pas à se plaindre des Français qui faisaient d'ailleurs tous leurs efforts pour ne pas le froisser, il voulut les fuir ; en conséquence il alla demeurer dans une case qu'il possédait au fond de la vallée, vers la montagne. Beaucoup d'habitants de la baie s'empressèrent aussi d'agir comme leur roi et celle-ci devint presque déserte. Le commandant particulier de l'île, M. Halley, fit tout ce qu'il put pour ramener le vieux roi et calmer son irritation; mais celui-ci resta insensible à ces bons procédés. 11 répétait sans cesse que les Français étaient les maîtres, et que le véritable roi de l'île c'était Halley et non pas lotete. Un jour il dit à un indigène : « Combien veux-tu de chefs ? » Bref, il était visible que cette situation ne pouvait se prolonger sans amener une catastrophe.
Sur ces entrefaites, la Reine-Blanche arriva le 20 août. Mis au courant des faits, l'amiral pria lotete de revenir dans la baie et d'y renvoyer la population. Celui-ci répondit qu'étant malade il ne pouvait quitter la montagne et qu'il avait déjà ordonné aux indigènes de retourner au rivage. Dupetit-Thouars ne fut pas dupe de cette réponse : il répliqua que si dans huit jours le roi et ses sujets n'étaient pas revenus, il considérerait comme rompue l'amitié que celui-ci avait conclue avec les Français.
Le 24 août, ces derniers procédèrent à l'annexion de l'île Fatu-Hiva. Voici les deux actes qui furent dressés pour cette prise de possession :
Acte dressé le 24 août 1842, à Anavaré , pour la cession à la France de Vîle Fatuiva.
Nous, le Roi et les chefs principaux de l'Ile Fatuiva {la Madeleine) déclarons à tous présens et à venir que nous reconnaissons la souve-
raineté de S. M. Louis- Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié.
Nous demandons à prendre le pavillon Français et à ce que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre lie.
Fait à la baie d'Anavaré le 24 août 1842, en présence des chefs principaux qui, avec nous, ont signé la déclaration ci-dessus :
Opi. Théiaioo. Tuoi. E. Halley. L. Cugny. C. Prouchet.
Acte dressé le 24 août 1842, à Homoa, pour la cession à la France de l'île Fatuiva.
Nous, le Roi et les chefs principaux de l'île Fatuiva {la Madeleine) déclarons à tous présens et à venir que nous reconnaissons la souveraineté de Sa Majesté Louis-Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié.
Nous demandons à prendre le pavillon Français et à ce que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre Ile.
Fait à la baie de Homoa, île Fatuiva, le 24 août 1842, en présence des chefs principaux qui, avec nous, ont signé la déclaration ci-dessus :
O'Aïtetouha. Batipou. Peton. Toutia. Yékeohoua-Ou. Alix. A. Perin. E. Reine. Max. Radiguet.
Quelques jours après, le 30 août 1842, les Français conclurent aussi un traité avec les chefs de la baie d'Atiheo ; il était rédigé en ces termes :
Traité conclu le 30 aoiXt 1842, entre la France et les chefs de la baie d'Atihéo.
Nous, chefs de la baie d'Atihéo, déclarons à tous présents et à venir que nous reconnaissons la souveraineté de S. M. Louis-Philippe, Roi des Français; nous lui promettons fidélité et amitié ; nous demandons à prendre le pavillon Français et que le Roi veuille bien nous accorder une garnison pour la protection de notre pavillon commun et de notre baie.
Fait en présence de MM. Collet, commandant supérieur du groupe
N.-O. des Marquises; Touques, capitaine delà 15« compagnie d'infanterie de marine; Vrignaud, enseigne de vaisseau, commandant la 2' section de la 120^ compagnie; Rohr, lieutenant d'artillerie, commandant le détachement d'artillerie à Taiohae, où nous nous sommes transportés.
Fort Collet, le 30 août 1842.
Le Commandant en chef de la
Le chef de la baie de Atiheo, station de VOcéan Pacifique,
Opia-Ai-Nai. Collet. M'" A. Dupetit-Thouars.
FouQUES. Vrignaud. Rohr.
Cependant plus de huit jours s'étaient écoulés et aucun indigène n'était revenu à la baie de Vaitahu (Tauata). Alors une assemblée générale de chefs fut convoquée et, en sa présence, l'on prononça la déchéance du roi ; après quoi, les chefs reçurent l'ordre d'en élire un autre immédiatement. Us nommèrent Maheono, puis allèrent signifier à lotete sa déposition. Celui-ci se contenta de répondre qu'il savait que depuis longtemps il n'était plus roi.
Il avait bien ses raisons pour n'être pas ému outre mesure de cette décision. Il n'ignorait pas que la population lui était extrêmement attachée et qu'il pouvait même compter sur son concours dans les cas les plus graves. C'est ce dont le commandant particulier s'aperçut aussi bientôt. La situation ne fut en rien modifiée et il se trouva encore plus embarrassé qu'auparavant, surtout depuis le départ de Dupetit-Thouars. Pour tâcher de sortir de cette situation, il fit rappeler de l'île Hiva-Oa, où il se trouvait exilé, un frère d'Iotete ainsi que ses partisans, une quarantaine de guerriers. Le commandant particulier espérait de la sorte se créer des alliés fidèles. De plus, il prit la décision de chasser lotete de sa vallée s'il n'y ramenait pas immédiatement son peuple. Cette décision fut communiquée aux indigènes.
Le 16 septembre, Taheia, la fille du roi déchu, vint, suivie de femmes, supplier M. Halley de le laisser vivre en simple
particulier dans la demeure qu'il avait choisie. Après avoir parlé au nom de son père, la jeune fille réitéra sa demande au nom de toute la tribu. Mais M. Halley ne se laissa pas toucher par cette démarche et il déclara qu'il donnait vingtquatre heures à la population de Vaitahu pour se soumettre. Alors Taheia se retira avec son cortège de femmes et retourna communiquer au peuple l'ultimatum de M. Halley.
Le lendemain, un indigène se présentait devant le commandant particulier et lui disait qu'il était envoyé parla tribu pour lui faire savoir que celle-ci refusait d'abandonner lotele et qu'elle était décidée à mourir plutôt qu'à se séparer de son roi. « Eh bien! la guerre, alors », riposta M. Halley. L'envoyé ne répliqua rien; il quitta brusquement les lieux et se dirigea vers la montagne.
C'était le 17 septembre 18A2. L'expédition se mit aussitôt en marche. Elle était composée de trois colonnes : la première, commandée par le lieutenant de vaisseau De Ladebat; la seconde, sous les ordres du capitaine d'infanterie de marine Gugnet; la troisième, commandée par le capitaine de corvette Halley. Les Français prirent un sentier qui descendait d'abord, traversait ensuite un terrain limité par un ruisseau couvert d'une végétation luxuriante, remontait enfin en se tordant et devenait assez étroit pour empêcher deux hommes d'y passer de front. Le lieutenant de vaisseau De Ladebat se tenait en tête de sa colonne, qui cheminait sur une file entre un talus et un fossé naturel au-dessus duquel se montraient des cimes de roseaux. Arrivé à un endroit où le sentier formait un coude sur lequel s'élevait deux ou trois cocotiers, M. De Ladebat se trouva subitement en présence, à trente pas du fossé, d'ouvrages fortifiés par les indigènes. Il y avait là un petit mur en pierres sèches où l'on avait pratiqué des meurtrières et un second mur derrière lequel se voyaient une case et un hangar construits sur une plate-forme et entourés d'arbres. Une voix cria du retranchement ce seul mot : « Tapu! » M. De Ladebat
épaula un fusil de chasse qu'il portait et tira les deux coups. Les indigènes firent feu à leur tour et le lieutenant de vaisseau, atteint de deux balles dans la tête, tomba sur le sol avec cinq marias qui se trouvaient blessés. Une partie de la colonne revint sur ses pas tandis que l'autre se cachait dans des buissons d'où elle se mit à échanger des coups de fusil avec les kanaques. Prévenu de ce malheureux début de combat, le capitaine de corvette Halley s'élança vers le lieu où gisaient l'officier et les cinq matelots. Arrivé au tournant, il s'abrita derrière un cocotier pour examiner la position de l'ennemi; mais, à un moment où il donnait un ordre, il commit l'imprudence de se montrer. Aussitôt plusieurs coups de feu retentirent et M. Halley^ frappé d'une balle en plein front, s'affaissa au pied du cocotier. Le commandant du Bucéphale, M. Laferrière, avait suivi l'expédition en amateur. 11 se mit à la tête de la colonne Ladebat et, après une attaque assez vive, il parvint à dominer le retranchement des indigènes et à les chasser de leur position. Ceux-ci s'enfuirent par des défilés inconnus des Français, qui, pour ce motif, ne purent les poursuivre longtemps.
Les Français comprirent qu'il leur fallait changer de tactique s'ils ne voulaient pas perdre beaucoup de monde dans des lieux qu'ils connaissaient à peine. Le lendemain, trente hommes de la 1 6*^"® compagnie occupèrent une petite montagne qui séparait les deux baies ; un poste avancé, sous les ordres du lieutenant Fossey, se plaça à la lisière d'un bois situé près du fort; une pièce de huit domina le ravin du côté de Vaitahu. Puis on attendit les kanaques au lieu d'aller les chercher.
Ceux-ci parurent vers huit heures du matin; mais ce ne fut qu'un peu plus tard qu'ils attaquèrent les retranchements français en s'établissant sur une crête qui dominait la petite montagne. Il y eut alors un combat assez vif dans lequel les indigènes perdirent plusieurs des leurs et qui coûta aux Français deux blessés. Vers midi, l'enseigne de vaisseau
Prouhet et des hommes du Bucéphale étant parvenus à se rapprocher des crêtes, les indigènes durent reculer vers les sommets d'Hanamihae. Ils firent cependant bonne contenance et blessèrent un marin. Le Bucéphale envoya des boulets dans cette direction. Dans l'après-midi, l'élève de 2ème classe Gérin Roze eut le front labouré d'une balle, tandis qu'il s'occupait avec M. Prouhet de terminer le tracé d'un épaulement destiné à protéger les hommes durant la nuit. A huit heures du soir, les kanaques ouvrirent le feu sur tous les points occupés par les Français. Seuls, ceux de la petite montagne ripostèrent afin de ne pas dépenser inutilement des munitions. Les naturels avaient un vieux canon et un obusier de montagne ^ et deux fois leurs boulets atteignirent les retranchements français. Toutefois ces pièces ne tirèrent pas longtemps. Le commandant Laferrière fît placer sur la petite montagne un obusier de douze et, au lever du soleil, on dirigea le tir sur la batterie des indigènes, que ceux-ci abandonnèrent aussitôt. Néanmoins ils continuèrent à tirailler, mais sans se montrer.
L'insurrection paraissant devoir se prolonger, il était plus prudent de demander des secours à Taiohae. Afin de ne pas priver la garnison de Vaitahu de l'appui du Bucéphale, le second du navire, M. Prouhet, dix matelots et deux quartiersmaîtres montèrent, la nuit arrivée, dans une simple chaloupe et, sans s'inquiéter des dangers qu'offrait ainsi une telle traversée, ils firent voile pour l'île Nuka-Hiva.
A Vaitahu, rien ne troubla le repos des Français jusqu'à quatre heures du matin. Ensuite les indigènes recommencèrent à tirer sur tous les points du camp et de la redoute de la petite montagne. Tout à coup ils se présentèrent en masse ; ils avaient rampé jusque-là pour mieux se dissimuler. Ce fut le second maître Castra qui donna l'alarme et, avec les factionnaires obligés de rétrograder,
1. Servis, à ce qu'ils dirent plus tard, paraît-il, par des déserteurs anglais et américains.
soutint le premier choc. Quelques marins parvinrent à chasser des kanaques d'un endroit où ceux-ci tiraient dans la petite redoute. Ses défenseurs n'en restèrent pas moins dans une position excessivement critique. Plusieurs d'entre eux furent blessés. Les naturels étaient tellement nombreux que les hommes de la redoute se trouvaient assaillis de toutes parts. Ils luttaient désespérément et faisaient des décharges terribles pour repousser l'ennemi. Enfin, le jour se levant, une section de renfort put sortir du camp et se porter au secours de la redoute. Il était temps. Le sous-lieutenant Fossey et ses hommes s'y trouvaient tellement pressés par Pennemî qu'ils exécutaient une charge à la baïonnette quand la section de renfort arriva. Celle-ci les imita et, sous cette double impulsion, les kanaques furent précipités sur les versants d'Hanamihae et de la mer, puis chassés de la crête de la petite montagne. Ils prirent alors la fuite dans les bois de la vallée. Mais là ils reçurent une décharge générale et de la mitraille du Bacéphale, ce qui acheva de les disperser. Leurs pertes étaient sérieuses, aussi bien en morts qu'en blessés; néanmoins il fut impossible d'en fixer exactement le chiffre, car, suivant leur coutume, ils les avaient presque tous emportés. Jamais les naturels n'avaient réuni d'aussi grandes forces ; ils l'avouèrent plus tard et déclarèrent qu'ils ne comprenaient pas comment ils n'avaient pu réussir à vaincre les Français.
Ce fut en réalité le dernier combat important livré à Vaitahu. Il n'y eut plus ensuite que des escarmouches. Le 21 septembre, les kanaques essayèrent de descendre dans la vallée; ils en furent repoussés par les canons du Bucéphale. Des pirogues tentèrent aussi de traverser la baie pour aller à Hapatoni; mais des embarcations françaises les en empêchèrent. Le 22, les naturels attaquèrent encore le camp et blessèrent un homme ; ils furent obligés de se replier et de se borner à continuer de loin une inutile fusillade. Le 23, à midi, la Boussole jeta l'ancre dans la baie de Vaitahu, où
elle débarqua des renforts et des vivres. Alors les indigènes semblèrent découragés ; ils cessèrent leur feu. Cependant, le 2Zi, on les vit passer sur les crêtes qui mènent aux baies d'Hapatoni et d'Hanatetena et, vers dix heures, ils exécutèrent une fusillade générale. Après quoi, ils ne tirèrent plus un seul coup de fusil; ils disparurent et ne revinrent plus. Le silence recommença à régner à Vaitahu et dans les environs.
Suivant le Père Baudichon, la guerre était terminée ; les naturels devaient désirer la paix. 11 offrit d'aller lui-même s'en assurer auprès d'eux. Le commandant Laferrière accepta et mit à sa disposition une baleinière de la Boussole sous les ordres de l'enseigne de vaisseau Desnoyers. Celle-ci partit et ramena au bout de quelques heures Maheono, sa femme, et deux autres chefs. Une réunion de commandants eut lieu à bord de la Boussole et finalement la paix fut accordée aux indigènes aux conditions suivantes : cession en toute propriété au gouvernement français des baies, vallées, versants et montagnes de Vaitahu, Hanamihae et Hanapoo, ainsi que tout ce qu'elles renfermaient ; expulsion d'iotete de toutes les vallées de l'île Tauata, avec permission néanmoins de vivre dans la baie d'Hapatoni; nouvelle nomination de Maheono comme chef suprême de Tauata; mais celuici viendrait le lendemain à midi faire au nom de la population acte de soumission au commandant français. Maheono et ceux qui l'accompagnaient retournèrent immédiatement aviser leurs compatriotes des conditions de la paix.
Le 23 septembre, à l'heure fixée, Maheono, suivi de sa femme et d'autres indigènes, arriva à Vaitahu, où il accomplit en présence du commandant français ce que celui-ci avait exigé de lui et de son peuple. Ensuite M. Laferrière dit aux naturels qu'il recevait au nom du roi des Français leurs serments de soumission et d'obéissance, leur accordait la paix aux conditions stipulées et leur promettait l'amitié des Français tant qu'ils observeraient exactement le
traité conclu. Sur ces dernières paroles, les deux partis se séparèrent. La Boussole leva l'ancre et vogua pour Nuka-Hiva.
L'insurrection était enfin terminée; mais cela n'avait pas été sans des pertes cruelles : le combat ou plutôt les combats de Vaitahu avaient coûté aux Français vingt-six hommes, . dont un capitaine de corvette, un lieutenant de vaisseau et vingt-quatre marins et soldats K
Pendant que la guerre ensanglantait l'île Tauata, la paix continuait de régner dans l'île Nuka-Hiva. Le 26 septembre, la Boussole revint au mouillage de Taiohae. Les événements de Vaitahu ayant été connus des indigènes, les chefs Temoana, Nieitu et Pakoko vinrent proposer au commandant particulier de les faire transporter à Tauata avec cent Teii pour y faire la guerre aux habitants. Celui-ci remercia les chefs et leur dit que, si le chef français qui était là le voulait, il avait assez de forces pour battre toute l'île.
Le contre-amiral Dupetit-Thouars avait donné au capitaine de corvette Collet, avec ses instructions, l'ordre de commandement du groupe nord-ouest des Marquises, par conséquent de Taiohae. M. Collet était un officier distingué, qui savait être à la fois juste et ferme. Tout en s'occupant de ses devoirs militaires, il ne négligeait aucune occasion d'étudier les coutumes et les mœurs des naturels. Doué d'un
1. Rapport de M. le capitaine de corvette Vrignaud, commandant la Boussole, stationnée aux îles Marquises.
Il existe à Vaitahu un cimetière dans lequel se trouvent deux pierres qui portent les inscriptions suivantes :
Ci-gît
Michel Edouard Halley
capitaine de corvette
OFFICIER DE LA LÉGION d'hONNEUR
Fondateur de la colonie de Vaitahu Mort au champ d'honneur le 17 septembre 1842.
Ici reposent
Les corps des Marins et Militaires
Morts au combat du 17 septembre 1842.
D'après les dates de ces deux inscriptions tombales, le combat de Vaitahu aurait donc eu lieu le 17 septembre 1842, et non pas le 18, ainsi que le déclarent plusieurs publications officielles.
esprit observateur, il a laissé sur ceux-ci des notes qui, à part quelques illusions inévitables à l'époque où il écrivait, sont très exactes. Pour cette raison je vais en citer plusieurs passages :
« Les insulaires de cet archipel, jadis anthropophages, ont mis un terme à ces coutumes abominables et je pense bien qu'à Noukahiva nous avons été les derniers témoins de ces atrocités. Trois jours après notre arrivée, un Taiipis vint au village d'Avao, situé dans la montagne demander aux Taiis, s'ils allaient laisser des étrangers s'établir dans l'île et s'ils n'allaient pas prendre leurs poudres et leurs armes. Un coup de casse-téte qui le tua, fut la réponse faite à sa provocation. Il s'en suivit un repas de vieillards qui nous cachèrent longtemps cet acte de cannibalisme que j'ai fini par apprendre plus tard, et que j'ai approfondi avec certitude m'étant fait présenter les os de ce malheureux.
« On jugerait bien mal ces indigènes, si d'après cela on les croyait méchants. Quant à moi, j'ai trop de preuves du contraire, pour ne pas affirmer qu^il ne fallait que leur montrer toute l'horreur de cet usage barbare pour y mettre fin et si, à de longs intervalles, ils ont eu quelques crimes à se reprocher envers les étrangers, j'ai la presque certitude qu'ils n'ont été qu'une représaille ou qu'ils y ont été poussés par des déserteurs qui sont parmi eux. Le fond de leur caractère est doux et patient; ils sont grands, forts, agiles à étonner, courageux, d'une intelligence bien plus grande que celle des Africains et supérieure à celle des paysans de plusieurs de nos départements; mais ils sont d'une versatilité surprenante; c'est dans mon opinion et dans celle de beaucoup de voyageurs, la plus belle race d'hommes des îles de la mer du sud; mais un inconvénient bien grand et qui balance une foule de qualités dont la nature les a doués, c'est que n'ayant ni le besoin ni l'habitude du travail, ils sont très paresseux.
« La première difficulté qui se présentera, sera de rendre laborieux des gens qui de tout temps, ont passé leur existence dans l'oisiveté la plus complète... C'est donc avec une persévérance peu gênante d'abord qu'il conviendra de les captiver, jusqu'à ce qu'Usaient reconnu que l'ouvrage trouve une compensation dans le gain qu'il procure. Alors, je ne doute pas qu'on ne parvienne à un résultat, surtout chez les jeunes gens plus enclins à la nouveauté^. »
Le commandement du capitaine Collet à Taiohae dura un peu plus d'un an et, pendant ce temps, il n'y eut aucun conflit avec les indigènes. Le 17 avril 18/|3, le capitaine de vaisseau Bruat avait été nommé, par une ordonnance royale, gouverneur des Établissements français de l'Océanie. Il arriva le 16 septembre, à Taiohae, sur la frégate VUranie. Le 17, il prit officiellement le service Le 18, le capitaine Collet remit au chef de bataillon d'artillerie de marine Favereau les archives de la colonie.
En 18/i/i, les Français furent obligés de châtier les Hapa, habitants de la baie du Contrôleur (île Nuka-Hiva). Le 29 juillet, ceux-ci subirent une défaite, sans éprouver, il est vrai, de grandes pertes ; les Français n'eurent aucun mort.
L'année 1845 fut marquée par l'exécution de Pakoko^, chef des guerriers de la vallée d'Avao à Nuka-Hiva.
Pakoko n'était qu'un parvenu : il était né dans la plus basse classe du peuple; mais par sa bravoure et sa cruauté, il était devenu le plus influent de tous les chefs des Teii. La cause de sa condamnation à mort constitue Fun des épisodes les plus sombres de l'histoire de l'archipel des Marquises.
Dans le courant du mois de décembre 18/i/i, le nouveau
1. Rapport sur les îles Marquises adressé le l^"" août 1844 à M. le ministre de la marine par M. le capitaine de corvette Collet.
2. C'est-à-dire: Le Grand (sous-entendu : tueur ou mangeur); ainsi nommé parce qu'il était le plus grand anthropophage de l'île.
commandant particulier de Taiohae, M. Amalric, chef de bataillon d'artillerie de marine, de concert avec le roi Temoana, avait, dans l'intérêt de la morale, interdit aux femmes indigènes de se rendre à bord des navires en rade, sous peine de deux jours de prison. En apprenant cette défense, le chef Pakoko tint des propos insolents sur le compte de M. Amalric et autorisa les femmes de ses vallées à communiquer en plein jour avec les baleiniers. Le 22 janvier 1845, vingt de ces femmes furent saisies, comme étant en contravention avec la défense du commandant particulier, et conduites en prison. Parmi elles, se trouvait la fille de Pakoko. Celui-ci ressentit une telle colère de la voir enfermée qu'il résolut de se venger. Aussitôt une sourde agitation se manifesta parmi les kanaques de sa tribu et, le 28 janvier, cinq soldats français^ qui avaient eu l'imprudence de s'avancer au delà de la limite qu'on leur avait défendu de franchir, furent massacrés par ces indigènes à l'instigation de leur chef.
Le commandant particulier fit marcher des troupes contre cette tribu ; beaucoup de kanaques furent tués, les autres, dispersés et poursuivis dans les montagnes. Toutefois Pakoko n'avait pas été pris. Le 28 février, il envoya au commandant un kanaque. Celui-ci était chargé de justifier la conduite du chef et de demander pour lui la permission de se présenter au fort Collet. M. Amalric répondit que la tête de Pakoko était mise à prix et que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de se rendre à discrétion. Le lendemain, Pakoko arriva au fort, où M. Amalric le reçut en présence du roi Temoana, du chef Veketu, et de trois autres petits chefs convoqués par l'officier français. Ce dernier rappela à Pakoko les actes violents accomplis par ses ordres; celui-ci nia toute participation à ces actes et en rejeta la responsabilité sur ses parents et ses partisans qui avaient agi de leur propre initiative. Le commandant particulier fit conduire Pakoko en prison et décida de le faire juger par une com-
mission militaire, ainsi que trois des treize kanaques qui avaient assassiné les cinq soldats français ^.
Le 18 mars, la composition de la commission militaire fut arrêtée de la façon suivante : M. Amalric, président, deux capitaines, quatre lieutenants et un sous-lieutenant; un commis de marine servait de secrétaire.
Le lendemain 19, la commission militaire se réunit. Six soldats d'infanterie de marine furent entendus comme témoins à charge. Pakoko nia absolument tous les faits qui lui étaient reprochés, prétendant que le meurtre des Français avait été consommé à son insu par ses parents, qui avaient ainsi voulu laver la lâche faite à sa fille'^. Oehitu et Ulta avouèrent avoir participé au meurtre des soldats français, mais ils déclarèrent formellement avoir agi par l'ordre de Pakoko et ils ajoutèrent que depuis longtemps celui-ci se préparait même à la guerre. Tupeu confirma cette dernière déclaration et se justifia en fournissant un alibi.
Les accusés furent emmenés et la commission militaire délibéra. Elle condamna Pakoko à mort, Oehitu et Ulta, à la déportation perpétuelle; Tupeu fut acquitté. Quant aux kanaques contumaces, la commission en présence des charges qui pesaient sur eux, les reconnut également coupables d'avoir assassiné ou trempé dans l'assassinat des Français et les condamna à la peine de mort. Elle décida que le jugement serait lu aux accusés en présence des troupes et qu'il serait exécuté dans les quarante-huit heures.
En conséquence, le 21 mars, Pakoko fut conduit sur la lisière de la vallée d'Avao. Quelques moments avant d'être fusillé, il confessa à plusieurs reprises que c'était bien lui qui avait ordonné le massacre des cinq soldats et que les Français étaient justes ainsi que le commandant 3. Sur le
1. Rapport du chef de bataillon Amalric, en date du 2 avril 1845.
2. Ceci nous prouve, une fois de plus, que la morale n'est pas immuable, comme se Timaginent beaucoup d'esprits étroits, mais qu'au contraire elle varie suivant les pays ainsi que les façons de l'interpréter.
3. Rapport du chef de bataillon Amalric, en date du 2 avril 1845.
terrain d'exécution, il fut calme et presque fier; il refusa de se laisser bander les yeux, jeta un dernier regard sur les massifs de la vallée, puis attendit le feu des soldats français. La décharge eut lieu et Pakoko tomba frappé de dix balles. Sa mort produisit un effet salutaire : elle inspira aux indigènes la crainte et le respect des Français *.
Malheureusement le délaissement des deux colonies de Vaitahu et de Taiohae commençait déjà ; les événements de l'archipel de la Société absorbaient toutes les forces que le gouvernement français possédait dans l'Océanie orientale. Il envoya à Tahiti presque toute la garnison de Vaitahu et son matériel. En 1847, cet endroit fut même complètement abandonné. En 18/i8, il y eut une réduction du personnel de Taiohae et ce qui en restait fut expédié l'année suivante à Tahiti.
En 1851, l'Assemblée nationale ayant désigné l'ile Nuka- Hiva comme pays de déportation pour les insurgés, Taiohae reprit alors un peu d'importance. Les marins de l'Artémise et de la Moselle réparèrent le fort Collet et l'on y enferma les déportés Hode, Gende et Longo-Masino. Quant à la maison du commandant particulier, au pavillon des officiers, et au magasin général, ils ne nécessitèrent aucun travail : ils étaient complètement intacts. Deux blockhaus défendirent les hauteurs voisines, et un navire stationna dans la baie. La garnison se composa d'une compagnie d'infanterie, de dix ouvriers d'artillerie et de douze gendarmes. Un capitaine de frégate commanda ce nouvel établissement. Mais celui-ci ne dura pas longtemps. En 1854, les déportés furent graciés et ils quittèrent la colonie. Aussitôt les autorités ordonnèrent la démolition des blockhaus et, lentement, l'évacuation com-
1. Le 18 mars 1845, le chef de bataillon Amalric avait aussi fait fusiller un kanaque nommé Oko que la voix publique, confirmée par les déclarations formelles des deux chefs principaux des vallées d'Avao et de Pakiu, déclarait coupable de nombreux empoisonnements.
mença. La garnison fut d'abord diminuée, puis peu à peu réduite à n'être plus que de vingt soldats, leur officier, quatre gendarmes, deux ouvriers d'artillerie, un chirurgien et un agent des subsistances; tel était, en 1855, le poste d'Hakapehi dans la baie de Taiohae, que commandait en chef le lieutenant de vaisseau de la goélette stationnaire, sur laquelle se trouvait une vingtaine d'hommes d'équipage^.
Le 27 août 1857, une frégate française fut obligée de débarquer une compagnie pour châtier des guerriers de la tribu des Taïpi-Vaï, qui, le 22 août, avaient tenté d'enlever sur le territoire de la Mission deux jeunes filles hapa qu'ils voulaient sacrifier aux dieux. Les Français attaquèrent cette tribu, la chassèrent de son village et ravagèrent sa vallée. Mais cette expédition n'eut pas le résultat qu'on espérait : les Taïpi-Vaï ne demandèrent pas la paix et préparèrent, au contraire, leur revanche. Voyant cela, les missionnaires se dévouèrent : ils allèrent trouver leurs ennemis dans leur camp et les engagèrent à se soumettre aux autorités françaises. Les Taïpi-Vaï finirent par céder aux instances des Pères, et le 7 septembre, ils renoncèrent à la lutte et remirent leurs armes.
Durant l'année 1859, l'œuvre de la Mission faillit être ruinée par les agissements d'une prêtresse des idoles, cheffesse de la puissante peuplade des Taioa, dans la vallée d'Hakaui (Nuka-Hiva). Cette femme nourrissait une haine profonde contre la nouvelle religion introduite par les Blancs et elle ne cessait d'exciter ses sujets contre les missionnaires et leurs adeptes. Après avoir longtemps déclamé contre ces derniers, elle passa des paroles aux actes : le chef Matio et ses gens furent chassés de leurs terres et elle donna l'ordre de tuer tous les chefs de Taiohae. Mgr Dordillon et le roi Temoana se rendirent auprès d'elle pour essayer de la ramener à de meilleurs sentiments ; mais ils se heurtèrent à