‹ Histoire de la Polynésie orientaleChapitre 75 sur 124 · H. JouAN, Archipel des Marquises, p · texte numérisé non relu

H. JouAN, Archipel des Marquises, p

une volonté de fer et durent se résigner à s'en remettre au sort des armes. Ce fut alors une véritable guerre sainte: à la voix de leur prêtresse, les païens de la vallée d'Hakaui se levèrent contre les chrétiens de la baie de Taiohae; de nombreux combats ensanglantèrent l'île. Les deux partis eurent tour à tour des succès et des revers. Dans un combat livré le 27 mars, le roi Temoana montra, dit-on, le plus brillant courage : il resta continuellement à la tête de ses guerriers, malgré les balles qui pleuvaient autour de lui. La guerre fut longue, car des deux côtés on cherchait plutôt à se surprendre qu'à s'aborder franchement. De temps en temps les païens se jetaient sur les domaines des chrétiens, pillaient leurs cases, les incendiaient et repartaient aussitôt chez eux. Mais ]e23 septembre 1859, un navire français arriva de Tahiti pour rétablir l'ordre à Nuka-Hiva. La présence de cette force en imposa aux belligérants. Après quelques négociations, la paixfutenfm conclue, le 27 septembre, entre les différents chefs d'Hakaui et de Taiohae. L'île redevint calme. Plusieurs jours s'écoulèrent. Les peuplades semblaient définitivement réconciliées. Alors M. de Kermel et le lieutenant Lebleu jugèrent qu'ils pouvaient sans crainte s'éloigner de Nuka-Hiva. Le 8 octobre, leur navire leva l'ancre et repartit pour Tahiti.

En effet, païens et chrétiens tinrent leurs engagements ; aucun trouble n'éclata dans l'île Nuka-Hiva. Cependant les Taioa ne s'étaient pas convertis. Ce ne fut que plusieurs mois plus tard qu'ils passèrent au Christianisme. Voici comment. En février 1860, une corvette de guerre française la Thisbé mouilla dans la baie de Taiohae. Son commandant, M. de Cintré, voulut aller voir cette redoutable peuplade des Taioa dont il avait entendu souvent parler au cours de son voyage en Océanie. Un jour, il se rendit avec Mgr Dordillon et le Père Dominique dans l'antre qu'elle habitait. Celle-ci les reçut très bien. On les amena sur la place publique et, là, des Taioa se mirent à jouer du tambour et à chanter des uta. La cérémonie achevée, la fameuse prêtresse païenne,

auteur de tant de maux, déclara aux missionnaires qu'elle et son peuple voulaient maintenant embrasser la religion chrétienne. M. de Cintré félicita la prêtresse de sa détermination; les Pères exprimèrent leur satisfaction. Après quoi, les visiteurs prirent congé des Taioa et retournèrent à Taiohae.

Les missionnaires catholiques s'empressèrent de profiter de ces bonnes dispositions ; ils se prodiguèrent, et en peu de temps la peuplade des Taioa fut suffisamment instruite pour recevoir le baptême. Sa conversion amena celle de beaucoup d'autres kanaques qui, jusque-là, s'étaient montrés hostiles à la nouvelle religion. Bientôt la majorité de la population de l'île Nuka-Hiva fut catholique. Les Pères se crurent définitivement victorieux.

Ils se trompaient ; ils bénéficiaient surtout de l'ascendant que donne le pouvoir militaire. Depuis l'annexion des îles Marquises à la France, les indigènes s'étaient montrés d'une façon générale moins hostiles à leurs enseignements ; cependant, à Tauata et à Fatu-Hiva, les Pères avaient échoué complètement et avaient été contraints de quitter momentanément ces deux îles. Dans les îles Nuka-Hiva, Ua-Pu et Hiva-Oa, où étaient établies les trois Missions catholiques, elles n'avaient réussi que dans les deux premières à obtenir un nombre honorable de conversions.

Mais la plupart de celles-ci n'étaient que superficielles, et souvent les Pères avaient la douleur de voir leurs néophytes retourner à l'idolâtrie. D'ailleurs, païens ou chrétiens, tous les indigènes continuaient à mener la même vie que par le passé. Ils étaient toujours aussi paresseux, ivrognes, voleurs, menteurs et débauchés. L'arrivée de chaque navire étranger était signalée par les mêmes scènes de prostitution que jadis : les épouses et les filles des kanaques se rendaient à bord se livrer au premier venu afin de récolter des piastres, qu'elles remettaient intégralement à leurs maris ou à leurs pères, et ceux-ci ne leur en laissaient presque rien. 7\u fond, les Marquisiens n'avaient donc pas changé.

Le 12 septembre 1863, le roi Temoana mourut d'une pleurésie \ Il avait reçu le baptême en 1853 ~. Depuis il n'avait cessé de protéger la religion chrétienne. Les missionnaires catholiques le regrettèrent beaucoup. Cependant il ne devait l'autorité dont il jouissait qu'à l'appui des Français, car, avant leur arrivée, il y avait à Nuka-Hiva plusieurs chefs beaucoup plus puissants que lui.

Tandis que le roi mourait, son peuple gisait à terre frappé par un terrible fléau. La petite vérole avait éclaté dans l'île. Voici comment. Vers le mois de décembre 1862, des pirates péruviens avaient enlevé dans les divers archipelsde la Polynésie orientale un grand nombre d'indigènes qu'ils avaient ensuite transportés au Pérou et vendus comme esclaves. Sur les réclamations du gouvernement français, le gouvernement péruvien avait ordonné le rapatriement de ces malheureux. Le 21 août 1863, le navire le Diamant mouillait dans la baie de Taiohae (Nuka-Hiva). Il ramenait plusieurs indigènes enlevés par surprise. Mais, durant la traversée du Callao à Taiohae, la variole s'était déclarée à bord et les indigènes l'avaient attrapée. La plupart étaient morts en route ; les autres furent débarqués à terre, malgré les protestations du résident. Alors le fléau se répandit dans l'île avec une rapidité inouïe et toute la population fut atteinte, à l'exception de la reine Vaekehu (la veuve de Temoana) et de ses deux filles. Les habitants de l'île Ua-Pu furent aussi contaminés, le germe de la maladie leur ayant été apporté par une embarcation, quelques jours après l'arrivée du Diamant. Décrire les scènes qui se passèrent serait, paraît-il, impossible. Les soins manquaient, et les malades se baignaient pour apaiser la fièvre qui les dévorait ! La Mission catholique se prodigua avec un dévouement absolu. Pères et Frères rivalisèrent de zèle. Le Frère Florent Forgeot se fit remarquer par sonabné-

1. A la naissance de ce roi, cinq naturels avaient été sacrifiés pour faciliter la délivrance de sa mère.

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