Découverte par Cook en
archipel ! les naturels montaient à l'abordage et pillaient le bâtiment après avoir massacré l'équipage et les passagers, hommes, femmes et enfants; les cadavres de ces infortunés étaient ensuite dépecés, rôtis et mangés. D'ailleurs les Tuamotiotes s'entre-dévoraient tous les jours, et plus encore que les Marquisiens ; le sol des Tuamotu est si pauvre ! avant la plantation du cocotier, qui n'y fut introduit que vers le milieu du dix-huitième siècle, les seules ressources alimentaires provenant du sol étaient les fruits du pandanus et le pourpier; la seule boisson était l'eau de pluie, car il n'y a pas la moindre source dans l'archipel. Celui-ci n'est favorisé que par l'existence des huîtres perlières et, comme le commerce était nul autrefois dans ces îles, leurs habitants éprouvaient beaucoup de difficultés à y subsister.
Voici comment la légende indigène raconte la formation des îles Tuamotu :
Dans le lointain des âges, Tekurai te Atua (le dieu Tekurai) résolut de donner des preuves incontestables de sa toutepuissance. Il déchaîna une trombe formidable qui remua rOcéan jusqu'aux plus grandes profondeurs; les flots, soulevés en tourbillons, entraînèrent le sable qui, s'amoncelant en certains endroits, forma peu à peu des îles à lacs intérieurs.
La légende ajoute que Tekurai te Atua, ayant fait d'Anaa la capitale de ses Etats, rendit cette île inabordable à tout navire en utilisant des génies qui lui étaient soumis; il leur faisait prendre la forme d'oiseaux, et ceux-ci, battant les vagues de leurs ailes, déchaînaient dans ces parages d'épouvantables tempêtes.
Un guerrier de l'île Takume, nommé Mapu, osa pourtant les attaquer; à coups de balles de fronde, il leur cassa les ailes, calma ainsi la mer et put débarquer dans l'île, dont la côte devint désormais facilement accessible.
Alors commença une série d'invasions, de guerres sanglantes, où les habitudes d'anthropophagie des indigènes se
donnèrent libre cours. La plupart de ces événements sont fort obscurs. Les traditions rapportent qu'une expédition contre Anaa entreprise par les guerriers de Fakarava, de Kaukura, et de Rairoa, sous le commandement du chef Turiono, subit une défaite complète : les vaincus furent dévorés et leurs pirogues, brûlées.
Plus tard, un chef de Huahine, nommé Tanerau, débarqué à la tête de ses guerriers dans le district de Tuuhora pendant l'absence de Maengatuaira, chef d'Anaa, parvint à se faire reconnaître comme chef de l'île par une partie des habitants, et il infligea une sanglante défaite au frère de Maengatuaira et à ceux qui lui étaient restés fidèles. Mais Maengatuaira fut prévenu par son frère qui, prisonnier, et sur le point d'être mangé, avait pu s'évader et le rejoindre dans l'île Takapoto. Réunissant à la hâte les guerriers de Takapoto et ceux de l'île voisine Takaroa, Maengatuaira revint à Anaa, où il prit une revanche éclatante : les guerriers de Huahine furent tous massacrés, ainsi que les indigènes d'Anaa qui avaient pris leur parti.
Après cette guerre, les habitants d'Anaa soumirent à leur domination la plupart des Tuamotu du nord et du nordouest, et conquirent, à l'est, toutes les îles situées entre Anaa et Hao. Une partie de la population se réfugia à Tahiti.
Des chefs d'Anaa vinrent dans cette île réclamer les fugitifs; mais le roi Pomare 11 refusa de les livrer et interdit à leurs ennemis devenir les poursuivre dans son royaume. 11 leur donna même quelques terres dans son district et, plus tard, lorsque les haines furent apaisées, ils purent, par son entremise, retourner tranquillement dans leur pays. Toutes ces guerres avaient eu lieu de 1800 à 1815.
Les îles occidentales des Tuamotu avaient toujours été en relatioQs avec l'île Tahiti. Conquises par Pomare I", celui-ci leur avait imposé un tribut et tiré d'elles des guerriers pour sa garde personnelle. Cependant, après leur démarche, les
chefs d'Anaa se retirèrent librement chez eux et,jusqu'enl817, ils restèrent maîtres de presque toutes les îles des Tuamotu. Ce ne fut qu'à cette époque que, frappés de la puissance de Pomare II, ils se soumirent à lui '. Ce roi résolut alors d'établir la religion chrétienne dans leurs îles. Cette année-là, il envoya un catéchiste protestant dans l'île Anaa et le Christianisme pénétra ensuite peu à peu dans les autres îles de l'archipel. En 1822, l'idolâtrie n'existait plus àFakarava; en 4826, les îles occidentales étaient devenues chrétiennes. Ces conversions furent dues à des chrétiens indigènes, car les missionnaires protestants anglais ne firent que visiter de temps en temps les Tuamotu afin d'y organiser le culte réformé. Les néophytes des îles de l'ouest entreprirent alors de convertir les autres îles restées païennes. Ils y parvinrent pour les îles Makatea, Hao et Pinaki. La religion protestante se trouvait ainsi fixée dans la majorité des îles. En 1842, au moment où la France établissait son Protectorat sur Tahiti et, par conséquent, sur les Tuamotu, qui dépendaient de cette île, il y avait quatre stations : celles d'Anaa, de Fakarava, d'Arutua, et de Kaukura-. Mais tout à coup, en 18Z|5^ un disciple mormon de Brigham Young, l'Américain Groward, vint prêcher sa religion dans l'île Anaa et réussit à y fonder une secte. Ensuite d'autres missionnaires mormons se répandirent dans les différentes îles et y firent de nombreux adeptes. Les indigènes se jetaient avec empressement dans cette religion qui leur paraissait plus vraie. Dès lors le protestantisme perdit presque tous ses fidèles, ses temples, et ses écoles.
Cet état de choses dura quelques années, puis les missionnaires catholiques, ayant réussi à établir leur religion dans l'archipel des Gambier, résolurent aussi de se rendre dans l'archipel des Tuamotu. Autrefois des naturels de cet archipel
1. MoERENHOUT, Voyagcs aux îles du Grand Océan, t. II, p. 372.
2. BuRGKHARDT et Grundemann, Les Missions évangéliques, Océanie, t. IV, p. 168 et 169.
étaient venus attaquer le peuple de Mangareva et le Père Laval avait travaillé à les mettre en paix. Il avait eu aussi le bonheur de baptiser dans l'île Aukena un jeune insulaire des Tuamotu, nommé Makipotero (Pierre Maki). Ce jeune homme avait appris le dialecte de Mangareva et pouvait ainsi servir d'interprète en même temps que de bon catéchiste. Le Père Laval, et son second le Père Fouqué, se l'adjoignirent, avec un autre naturel nommé Piaphaël. Tous partirent pour les Tuamotu — ou plutôt Pomotu, comme l'on disait alors. D'autres missionnaires catholiques devaient suivre.
Les Pères Honoré Laval et Clair Fouqué arrivèrent en vue de l'île Faaite le 19 mai 18/i9^ N'osant d'abord descendre à- Anaa (La Chaîne), boulevard du Mormonisme dans cet archipel, les missionnaires catholiques allèrent à Fakarava, île divisée en deux districts ; ce fut dans celui de Tetamanu qu'ils commencèrent la Mission. Ils eurent bien des difficultés d'abord, mais ils finirent par en triompher. Ils formèrent une petite chrétienté qui compta près de cent cinquante néophytes. Encouragés par ce résultat, les Pères vinrent alors à Anaa ouvrir une Mission au milieu d'une colonie pénitentiaire, composée de naturels qui avaient massacré l'équipage d'un navire marchand. L'entreprise était délicate et cependant elle réussit. Beaucoup de ces indigènes se convertirent, reçurent le baptême et, rentrant ensuite dans leurs îles natales, y portèrent la confession catholique. Ces conversions furent-elles favorisées par les autorités françaises qui gouvernaient les Tuamotu ? On l'a prétendu ; mais rien ne le prouve. Tout porte à croire, plutôt, que le gouvernement du Protectorat observa, dans cet archipel, une stricte neutralité religieuse.
Les adeptes des autres religions ne pouvaient voir d'un bon œil les succès des missionnaires catholiques. Ils se bor-
1. Lettre du R. P. Laval, prêtre de la Société de Picpus, à Mgr l'archevêque de Calcédoine, Supérieur de la môme congrégation, Tahiti, 16 mai 1849. Annales de la Propagation de la Foi, t. XXIII, p. 398.
nèrent d'abord à faire de l'opposition aux Pères; puis, voyant que celle-ci ne suffisait pas, ils recoururent à la persécution. Cette dernière prit des caractères de violence inconnus jusqu'alors, et la Mission catholique eut ses confesseurs et presque ses martyrs. A la fin du mois d'octobre 1852, après avoir odieusement massacré à Anaa un brigadier de gendarmerie et assailli deux missionnaires qui ne s'échappèrent que par une espèce de miracle (l'un d'eux le Père Clair fut même grièvement blessé) i, une bande de farouches Tuamotiotes tint un long mois entre la vie et la mort, assiégés dans un misérable camp, presque sans forces et sans vivres, le Père Montiton et les autres catholiques. Ces malheureux durent rester dans cette position terrible jusqu'au 1^'' décembre, jour où un bâtiment vint les arracher à la vengeance dont les menaçaient les insulaires révoltés.
Ceux-ci se crurent pour toujours les maîtres de l'île. C'était une erreur. Au bout de quelque temps la police française arriva : les assassins furent arrêtés, jugés, condamnés, emprisonnés ou pendus. Plus tard, les Pères revinrent et, courageusement, recommencèrent leur œuvre qui, d'ailleurs, n'était pas entièrement détruite. A Fakarava, par exemple, ils retrouvèrent un petit nombre d'indigènes qui leur étaient restés fidèles. Néanmoins tout était pour ainsi dire à refaire en l'année 1854. Les Pères reprirent donc leur propagande et combattirent le mormonisme, le paganisme et le protestantisme. Ils apprirent aux indigènes à dire des prières, à exécuter des processions et des pèlerinages, à construire des églises. Des peuplades entières furent baptisées, confessées et mariées. La tâche était lourde pour quelques missionnaires seulement; mais ils travaillèrent tant et si longtemps qu'ils réussirent tout de même à implanter le catholicisme dans les îles de l'Ouest.
En l'année 1860, l'île Fakahina fut le théâtre d'événements
1. Rapport de mer rédigé par le capitaine E. Redé et adressé au consul. San Francisco, le 14 avril 1853, à bord du navire Hannah.
tragiques. Les chefs Tepaiaha, de l'île Fakarava, Tuata, de l'île Taenga, Taumata ou Tamuta, de l'île Nihiru, Mahiri, de l'île Makemo, Tehei, de l'île Tepoto, et un habitant de l'île Reao nommé Tahoro périrent cruellement, le 20 septembre, à 6 h. du matin, dans l'île Fakahina, victimes de leur confiance dans des hommes de leur race, mais qui se trouvaient encore à l'état sauvage. Les traîtres habitants de cette île assassinèrent de la manière la plus odieuse ces naturels qui accompagnaient le régent Paiore ^ dans son voyage d'exploration.
La nouvelle de cette tragédie n'arriva que tardivement à Tahiti, vers la fin de novembre. Le gouvernement du Protectorat ne pouvait laisser impuni un pareil acte de barbarie. Après s'être concerté avec la reine des îles de la Société et dépendances, M. E. G. de la Richerie, commandant des Établissements français de l'Océanie, commissaire impérial, déclara, dans une proclamation datée de Papeete , le 1®"" décembre 1860, qu'une corvette à vapeur, le Cassini, sous le commandement de M. Lejeune, capitaine de frégate, irait parcourir incessamment plusieurs îles des Tuamotu, et que ce navire prendrait le plus possible de guerriers de cet archipel pour punir les barbares habitants de l'île Fakahina.
En effet, cette expédition eut lieu. Le Cassini se rendit aux Tuamotu, visita différentes îles de cet archipel (Fakarava, Kauehi, etc.), y prit 300 volontaires indigènes et les débarqua dans l'île Fakahina. Les recommandations suivantes leur avaient été faites : « Dans cette expédition, vous devrez surtout vous attacher à faire ressortir les qualités que vous avez reçues des peuples civilisés. La passion de la vengeance ne devra pas vous dominer ; vous ne chercherez qu'à faire des prisonniers afin qu'ils soient jugés conformément aux
1. Paiore était alors régent de l'archipel des Tuamotu, grand-chef d'Anaa, chef de Kauehi, et de plusieurs autres îles. Paiore descendait des anciens rois d'Anaa. C'était un indigène instruit : il savait parfaitement se servir de cartes; il était cité comme le meilleur navigateur de l'archipel.
lois ^ » Mais il y avait peu d'années que ces volontaires indigènes étaient à demi civilisés ; leurs défauts primitifs se réveillèrent dans la chaleur de l'action : ils tuèrent cinq ou six sauvages de Fakahina. Une partie de la population s'enfuit; vingt habitants furent capturés. L'expédition terminée, le Cassini revint à Tahiti; il mouilla dans la rade de Papeete le 15 janvier 1861. Les prisonniers faits à l'île Fakahina furent remis au commissaire impérial, le soir même de leur arrivée. Les chefs des Tuamotu accomplirent cette remise avec pompe, au milieu d'un grand concours de monde accouru de tous côtés pour voir ces insulaires vraiment sauvages dans leurs mines et dans leurs manières.
Les prisonniers comparurent devant la Haute Cour tahitienne, ou plutôt indienne comme on disait en ce temps-là. Voici le jugement qu'elle rendit dans sa séance du 22 janvier 1861 :
Les indiens Maruake, ïeaono, Matava, ïuani, Paca, Tiifarina, Teahu, Tefakahira, Kamake Marere, Niururu, Tunarua, Tu, Tetohu, Maua, Mereu, Aroa, Teariki, Maui et Keha, de l'île Fakahina, accusés d'avoir massacré les indiens Tepaiaha, chef du district de Teahatea, île Fakarava, Tuata, chef de l'île Taenga, Tamuta, chef de l'île Nihiru, Mahiri, de l'île Makemo, Tehei, de l'île Tatakoto, et Tahoro, de l'île Reaô, massacre qui a eu lieu le ±0 septembre 1860, comparaissent devant le tribunal ;
Vu l'insuffisance de preuves;
Considérant qu'une partie des habitants de l'île Fakahina a disparu lors de l'expédition dans cette île et n'a pu comparaître devant le tribunal des Toohitus ;
Yu l'obscurité qui existe dans cette affaire par l'absence de ces hommes;
La cour des Toohitus met ces prisonniers à la disposition de la Reine et du Commandant, Commissaire Impérial, qui jugeront ce qu'il faut faire.
1. Proclamation de M. E. G. de la Richerie, Commandant des Etablissements français de l'Océanie, Commissaire aux îles de la Société, aux Chefs et aux autres membres des Conseils des districts des Tuamotus (sic), Papeete, le 1" décembre 1860.
Nous retrouverons plus loin ces prisonniers; revenons aux travaux des missionnaires catholiques.
Ils augmentaient sans cesse. Le succès couronnait les efforts des Pères. Les hérétiques avaient décidément le dessous. Bientôt les missionnaires pénétrèrent dans des îles de l'Est. Là ils eurent beaucoup de mal : les habitants étaient encore entièrement sauvages et il fallut plusieurs années pour obtenir des conversions. Peu à peu, cependant, les naturels de quelques îles finirent par écouter les enseignements des missionnaires catholiques et ceux-ci purent leur administrer le baptême.
Vers 1869, le mormonisme se mourait dans l'île Anaa; il ne subsistait plus que chez quelques vieux endurcis. A Fagatau, l'une des îles de l'Est, où régnait naguère l'anthropophagie, les habitants avaient embrassé le catholicisme. Ils étaient, paraît-il, d'une simplicité véritablement incroyable. Voyant le catéchiste lire, ils lui demandèrent si son livre lui parlait; pour eux, ajoutaient-ils, ils n'entendaient rien. Ils le questionnèrent aussi pour savoir si une hache, un couteau, etc., avaient un père et une mère^. Les Polynésiens ne possèdent pas ordinairement une pareille dose de simplicité; ils sont au contraire très intelligents; l'ignorance des habitants de Fagatau était sûrement exceptionnelle.
Les nouvelles croyances catholiques des indigènes étaientelles plus profondes que les précédentes, mormonnes ou protestantes ? x4ssurément non, et il ne pouvait en être autrement, puisqu'ils étaient encore des barbares. De temps en temps ils apostasiaient pour retourner à leur ancien culte ou en adopter un nouveau; puis ils revenaient au catholicisme ou restaient sans religion. D'ailleurs, convertis ou non, ils continuaient à mener la même vie que par le passé.
1. Lettre du R. P. Germain Fierens, de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, au R. P. Clair Fouqué, de la même Congrégation. Ile d'Anaa (La Chaîne), 28 juin 187L Annales de la Propagation de la Foi, t. XLIV, p. 127 et 128.
Ils s'adonnaient à l'ivrognerie, à la débauche; ils pratiquaient le vol, et parfois l'assassinat. Leurs victimes n'étaient pas, il est vrai, toujours très intéressantes. C'étaient le plus souvent des aventuriers européens ou américains, qui venaient dans cet archipel pour s'y procurer des huîtres à nacre ou faire la traite. Ils exploitaient largement l'ignorance des naturels, et, quand ceux-ci étaient devenus moins naïfs, ils recouraient à la ruse; ou bien ils enlevaient de force de malheureux sauvages qu'ils allaient vendre ensuite dans d'autres îles ou sur les côtes de l'Amérique du Sud, au Pérou, par exemple, à de riches propriétaires qui les contraignaient à travailler dans leurs domaines. Cependant, il faut le reconnaître, des gens pacifiques et honnêtes étaient aussi bien volés, attaqués et assassinés que d'autres. Aucun voyageur ne pouvait passer dans ces îles sans y être volé, plus ou moins suivant son imprudence. Si celui-ci possédait une malle, il devait coucher, non à côté, mais dessus; sinon, à son réveil, il ne trouvait ni argent, ni habits, ni riz, ni café, tant les indigènes étaient voleurs. Ils ne manquaient pas non plus, quoique plus rarement qu'autrefois, d'exercer la piraterie, quand une bonne occasion s'en présentait. Un navire faisait-il naufrage sur la côte d'une île ? aussitôt les kanaques le pillaient, après en avoir massacré l'équipage. Dans les îles de l'Est, celui-ci était en plus dépecé, rôti au four, et mangé. A part quelques-unes, les îles de l'Est de l'archipel n'avaient pas encore été visitées, ou très peu, par les missionnaires; elles étaient en pleine sauvagerie et par conséquent très redoutées.
En 1869, le Père Fierens avait baptisé la population de Takoto et une partie de celle de Napuka. Dans un voyage antérieur, le Père Montiton avait seulement touché à cette île pour y rapatrier un indigène et son fils.
Les insulaires de Takoto étaient renommés par leur sauvagerie et leur cruauté. Ils avaient les yeux hagards, un front ridé et recouvert d'une longue chevelure. Ils vivaient
dans les bois et délaissaient leurs enfants et leurs parents infirmes ^
Les noix de coco, le poisson et les œufs de tortue composaient leur régime alimentaire. Ils n'avaient pour se couvrir que des ceintures de feuilles de pandanus et se trouvaient presque nus. Leurs huttes étaient faites de feuillage et avaient la forme d'un pain de sucre; on ne pouvait y entrer qu'en rampant.
De tous côtés, le Père Fierens rencontra, au milieu des broussailles, des marae^ autels païens en plein air. Ils étaient généralement faits d'amas de pierres disposés avec plus ou moins de symétrie; cependant plusieurs consistaient en une seule grande pierre de trois ou quatre mètres de hauteur. Ces marae étaient garnis de petites boîtes ressemblant à des cercueils et renfermant des cheveux des ancêtres ou des plumes d'oiseaux rares. Le tout était recouvert de feuilles de pandanus et de plumes d'oiseaux de mer. On y voyait peu d'idoles en bois. Les marae étaient entourés de débris de poissons, de squelettes d'animaux, et parfois de couronnes composées des crânes et des ossements des victimes humaines immolées principalement dans les guerres. Les habitants attribuaient à leurs dieux une grande puissance et tous les jours ils venaient leur offrir en sacrifice leur meilleure nourriture. Chaque jour aussi, le prêtre, la lance en main, priait à haute voix et, craintivement, le peuple se tenait à distance.
Les hommes mangeaient une partie des fruits offerts en sacrifice; mais les femmes ne pouvaient participer aux cérémonies du culte ni approcher des autels et il leur était également interdit de manger les offrandes faites aux Dieux, ainsi que les plats de choix, tortues, gros poissons, etc.
A Napuka, les femmes étaient encore moins vêtues que
1. Lettre du R. P. Germain Fierens au T. R. P. Général de la Congrégation des Sacrés-Cœurs à Paris. Anaa, 26 août 1873. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLVI, p. 385.
celles de Takoto et les enfants jusqu'à l'âge de douze à quatorze ans n'avaient aucune espèce de vêtements
Les naturels de Napuka ressemblaient plutôt à des animaux qu'à des créatures humaines. Ils couchaient sur la terre nue. La femme était dans la situation la plus dure : elle travaillait sans cesse; l'homme se bornait à aller à la pêche. Le sort de la femme, déjà si déplorable, était encore aggravé par la polygamie. 11 y avait des hommes qui possédaient quatre, cinq et même dix femmes.
Près de la moitié de la population de Napuka était sous là domination d'un certain nombre de tyrans qui accaparaient la terre; l'autre moitié allait chercher sa nourriture où elle pouvait. Malheur à la famille de l'homme qui mourait ! les plus forts la dépossédaient de tout ce qui lui appartenait et la réduisaient en esclavage '-. La violence et la brutalité régnaient en maîtresses. Aussi dans les temps de disette, les enfants n'osaient plus sortir, de peur d'être tués et dévorés.
Cependant ces insulaires avaient des idoles et des marae (autels) et ils rendaient un culte superstitieux à la chevelure de leurs ancêtres. Un chemin conduisait au marae principal. Le Père Fierens s'y rendit et vit des boîtes en forme de cercueil, dans lesquelles les âmes de leurs aïeux se transformaient en dieux (maïtu). Non loin, sous un arbre aux branches déployées et feuillues, se trouvaient des têtes et des carapaces de tortues, posées sur de longs piquets et, à côté, d'énormes débris de poissons, de squelettes d'oiseaux, et les fours qui servaient aux sacrifices"^.
En 1870, le Père Montiton résolut d'entreprendre une longue tournée apostolique dans les îles des Tuamotu. Le 2 février, il s'embarqua à Tahiti sur le Vatican, petite goé-
1. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLIV, p. 132. (Lettre déjà citée.)
2. Lettre du R. P. Germain Fierens de la Congrégation des Sacrés-Cœurs, missionnaire dans le vicariat de Tahiti au T. R. P. Bousquet, supérieur général de la Congrégation. Napuka, le 1" septembre 1878. Annales de la Propagation de la Foi, t. Ll, p. 461.
3. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLIV, p. 133. (Lettre déjà citée.)
lette de dix-huit à vingt tonneaux que Mgr Jaussen avait achetée, de compagnie avec trois catéchistes des Tuamotu. Le Père Montiton visita successivement la plupart des îles. Je ne raconterai pas toutes ses pérégrinations, car cela m'entraînerait trop loin; je me bornerai à résumer les plus importantes, afin de montrer quel est le genre de vie du missionnaire dans ces régions lointaines de FOcéan Pacifique oriental, et, lorsque j'arriverai au dénouement des événements tragiques de Fakahina, je céderai la parole au pacificateur de cette île.
La première relâche du Père Montiton fut Anaa. Ensuite il se rendit à Raroia, où il passa huit jours à catéchiser et à baptiser la petite chrétienté qui se maintenait au milieu des Mormons.
11 resta également huit jours à Takume. Il venait y chercher, sur leur demande réitérée, pour les rapatrier dans leur île, des insulaires de Fakahina, qui désiraient s'affranchir de l'espèce d'esclavage où ils étaient retenus. Mais les Mormons de Takume, ne voulant pas perdre des coreligionnaires et surtout des serviteurs utiles, employèrent menaces et promesses pour les retenir; la moitié de ceux-ci se laissèrent intimider, de sorte que le Père Montiton ne put en rapatrier qu'une vingtaine.
Suivant ce missionnaire, les naturels des îles Amanu, Vaitahi, et Akiaki se distinguaient par une stature svelte et élancée, un regard enflammé, dur, sauvage, une physionomie excessivement mobile, une prétention follement orgueilleuse, et un grand fanatisme mormon.
Après avoir demeuré huit mois dans l'île Takoto, qu'il déclare être relativement riche en cocotiers, le Père Montiton séjourna un mois à Vaitahi. Gomme c'était alors la saison des tortues, il n'eut pas à y souffrir de la faim. A cette époque, presque toute l'île de Vaitahi était devenue catholique; mais il existait encore un marae en très bon état, avec ses grandes idoles en pierre.
Le Père Montiton visita l'ile Fakahina, qu'il trouva aussi peu instruite et aussi peu disposée à s'occuper des travaux d'une église que lorsqu'il y avait amené un catéchiste tahitien. Craignant que les habitants n'échappassent au catholicisme faute d'instruction religieuse, lorsque leurs compatriotes mormons seraient rapatriés dans les îles de l'Ouest, ce missionnaire se décida à s'arrêter quelques mois dans cette île afin d'en catéchiser la population (150 âmes).
Il ne se borna pas à s'y occuper de religion. Sous son habile direction, les indigènes tracèrent, comme à Fagatau et à Takoto, deux chemins que les enfants de l'école défrichèrent, nivelèrent et plantèrent de cocotiers. Puis, sur le parcours et des deux côtés de ces chemins, un terrain convenable fut assigné à chaque chef de famille et même à chaque jeune homme célibataire. Ils y édifièrent chacun leur case et y plantèrent des cocotiers. On creusa des puits en différents endroits. Une chapelle provisoire fut aussi construite : elle devait servir plus tard de presbytère et de maison d'école, quand l'église projetée aurait été bâtie. Mais écoutons le Père Montiton :
« Outre ces travaux importants, nous avons fait un cimetière dans le genre de celui de Takoto, et nous avons élevé, sur un îlot, au milieu du lac intérieur, en face de la petite passe de l'île, un magnifique Calvaire que l'on aperçoit de très loin en mer. C'est sur cet îlot que cinq ou six sauvages de Fakahina furent inhumainement massacrés, en janvier 1861, par les Paumotous {sic) amenés sur le Cassîni. Après être rentrés sur le brick mangarévien dans leur île, d'où ils avaient été enlevés et transportés à Tahiti, à bord du Cassini, les habitants de Fakahina, quoique devenus chrétiens catholiques, ne pouvaient regarder cet îlot sans un sentiment d'horreur et sans un violent désir de vengeance. Ce fut pour donner un autre cours à leurs idées et un autre objet à leurs désirs, qu'après avoir défriché, nivelé et orné cet îlot d'un mur demi-circulaire en pierres sèches, j'élevai
un Calvaire, afin que le souvenir permanent de la grande victime du Golgotha fût pour eux tous un motif de résignation et une leçon éloquente du pardon des injures et de l'arnour des ennemis. Le dimanche, 12 novembre '\87i, nous nous rendîmes en pirogue à cet îlot, appelé désormais Kalavari. L'ayant bénit, je fis approcher de la croix les plus proches parents des six victimes. Là, en présence de toute la population réunie, je leur fis jurer devant Dieu, et pour l'amour du divin supplicié, mort pour ses ennemis, de ne jamais chercher ni même penser avec réflexion à venger la mort de ceux des leurs qui avaient été massacrés en ce lieu désormais purifié et sanctifié par la religion. Ils le jurèrent d'une voix ferme. Alors nous fîmes solennellement le chemin delà croix dans l'intérieur de ce petit Calvaire; puis nous rentrâmes tous, le cœur content, au village.
«... Moins nobles de caractère et surtout moins actifs que ceux de Takoto, les habitants de Fakahina sont du moins plus moraux... Mais tandis que les insulaires de Takoto ont complètement rompu avec les idées et les traditions païennes du passé, ceux de Fakahina, au contraire^, quoique convertis bien avant eux au Christianisme, en ont conservé bon nombre, que je n'ai pu même arriver à déraciner entièrement.
« La manie du suicide est encore en usage chez eux. Pour un rien, pour le moindre sujet de mécontentement qu'ils rencontrent dans leur famille ou leur entourage, ils ont recours à ce moyen de vengeance insensé et diabolique. Les hommes se brisent la tête d'un coup de hache ou contre une roche; d'autres fois, ils se jettent seuls, ou avec femme et enfants, dans un léger esquif, et s'en vont ainsi, chantant eux-mêmes leur chant de mort, périr au large dans les flots ou sous la dent des requins. Les femmes et les enfants, qui, hélas ! se laissent gagner par la contagion de l'exemple, ont le plus souvent recours au poison. Certains poissons de l'île leur en fournissent de très violents, qui donnent presque
instantanément la mort. J'ai été moi-même témoin du fait pendant mon séjour à Fakahina ' . »
Le Père Montiton parvint néanmoins à sauver un de ces malheureux qui s'était empoisonné et se trouvait presque à l'agonie. Cette heureuse guérison frappa on ne peut plus l'esprit des habitants de Fakahina qui venaient d'être rapatriés par un baleinier américain. « Ces nouveaux venus, au nombre de trente-six, étaient presque tous, même les enfants, mormons entêtés. Ils étaient restés de longues années dans les îles Makemo et Takume, qui, de tout temps et aujourd'hui encore, sont peut-être les plus hostiles à notre sainte religion... Fort heureusement la divine Providence m'avait envoyé dans l'île avant leur arrivée. Ils trouvèrent le village installé, la chapelle provisoire livrée au culte, la maçonnerie de l'église terminée, des chemins magnifiques, des puits et un cimetière comme ils n'en avaient jamais vu, le pays enfin défriché et en partie planté de cocotiers. D'un autre côté, ils virent leurs compatriotes instruits de la religion, assidus et attachés aux prières et aux exercices religieux, vivant en paix et heureux sovisla direction paternelle du missionnaire. Un spectacle si nouveau tout d'abord leur plut et les frappa d'étonnement. Ils déposèrent peu à peu leurs préventions et leur haine devant l'évidence des faits. Après une semaine de refus opiniâtre et de pourparlers inutiles, ils laissèrent leurs enfants venir à l'école et aux prières, et leur permirent bientôt de se faire catholiques. Eux-mêmes les suivirent de près, à l'exception de quatre, deux hommes et leurs femmes, plus opiniâtres ou plus corrompus que les autres ~. »
Le Père Montiton avait été heureusement inspiré en s'ar-
1. Lettre du R. P. Albert Montiton, de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, au R. P. Bousquet, Supérieur général de la même Congrégation. Anaa, chef-lieu des Pomotou, 4 septembre 1872. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLV, p. 377, 378 et 379.
2. Annales de la Propagation de la Foi, t. XLV, p. 381 et 382. (Lettre déjà citée.)
rêtant à Fakahina pour instruire et fortifier ces néophytes abandonnés à eux-mêmes depuis près de dix ans; son œuvre fut durable : les habitants de Fakahina tinrent leur promesse et, désormais, pratiquèrent la religion catholique. Malheureusement, dans la suite, les missionnaires gâtèrent leur entreprise : ils profitèrent de leur ascendant sur cette population pour lui imposer un gouvernement théocratique dans le genre de celui qu'ils avaient établi à Mangareva. Un conseil d'administration fut créé et celui-ci (qui ne faisait qu'obéir aux inspirations du missionnaire) se mit à régler toutes choses publiques ou privées : le prix du coprah, l'intimité des ménages, etc. En véritables néophytes, les naturels se soumirent à ce régime despotique ; mais ce ne fut, dit-on, qu'avec résignation et parfois ils exprimèrent le regret d'avoir perdu leur liberté. Passons sur ce côté fâcheux de l'apostolat des Pères catholiques. Lorsqu'en 1885, le résident français visita l'île pour la première fois, il constata que celle-ci possédait un village régulièrement bâti et que ses habitants jouissaient tous d'une modeste aisance. Ils avaient cessé de mener la vie nomade et s'adonnaient à la culture.
Je me suis étendu longuement sur les habitants de Fakahina parce que, à la suite des événements tragiques dont leur île fut le théâtre, celle-ci resta longtemps isolée : personne n'osait y mettre les pieds, tant on redoutait la vengeance des naturels. En les faisant renoncer à leurs sinistres desseins, le Père Montiton ^ rendit donc un grand service à
1. Voici quelques renseignements sur ce Père, qui a été un des principaux évangélisateurs des Tuamotu :
Auguste-Tliéodore (Albert) Montiton naquit le 20 juillet 1825 à Sourdeval, diocèse de Coutances (Manche). Il dut sa vocation apostolique à la lecture des lettres des prêtres de Picpus, missionnaires en Océanie. Profès le 13 mai 1847, envoyé l'année suivante au collège des Sacrés-Cœurs de Valparaiso (Chili), il y reçut, le 27 avril 1852, sa lettre d'obédience et l'ordre de se rendre dans l'archipel des Paumotu ou Tuamotu.
Durant son apostolat, il parcourut les îles Basses, convertissant les peuplades, construisant des églises, des presbytères, des écoles, creusant des puits, plantant des arbres, etc. Il fît en réalité pénétrer la civilisation dans les iles sauvages de l'Est. La nature semblait l'avoir destiné à cette tâche ; elle l'avait doué de certains avantages du corps et de l'esprit : c'était un
la cause de la civilisation, puisque l'île Fakahina put ainsi reprendre ses relations avec le reste du monde.
Cependant le roi Pomare V avait cédé ses Etats à la France et celle-ci s'était empressée d'annexer l'archipel des Tuamotu. Cet événement important avait eu lieu en l'année 1880. 11 ne fut d'aucun secours aux missionnaires. Heureusement pour eux, ils n'en avaient pas besoin : leurs propres forces leur suffisaient. On était maintenant en 1885. Le catholicisme s'implantait de plus en plus, non sans éprouver parfois des échecs, car il avait affaire à une opposition assez forte. Une foule de cultes étaient représentés aux Tuamotu : on y trouvait, outre des Chrétiens, catholiques et protestants, des Mormons, des Baptistes ou Saints des derniers jours (Sanitos ou
homme de haute taille, avec une barbe démesurément longue qui étonnait les naïfs indigènes; il était à la fois musicien, chantre, artiste, écrivain et orateur. Il avait une connaissance parfaite de la langue kanaque, et c'est surtout à cela qu'il dut la plupart de ses succès. 11 convoquait les féroces insulaires au son de sa clarinette ou de son accordéon, leur parlait de religion en termes excellents, mettait en vers les points importants de doctrine pour les leur faire chanter, et, aux premiers symptômes de lassitude, il recourait à ses chers instruments, ne se décidant à s'en aller qu'avec le dernier de ses auditeurs. Il réussit ainsi à exercer un ascendant particulier sur un grand nombre de naturels.
Mais, épuisé de fatigues et de privations, il dut quitter les Tuamotu et aller refaire ses forces à Valparaiso, ensuite à Paris (1872). Quand celles-ci furent un peu revenues, la congrégation des Sacrés-Cœurs l'envoya aux îles Sandwich, où il devait trouver plus de soins et un climat plus doux (1874). Là, il demanda et obtint de soigner les lépreux à Molokaï. Mais, chose étrange, une maladie de peau dont il était atteint, disparut immédiatement au contact de la lèpre. Apprenant qu'il était guéri, le vicaire apostolique de Tahiti réclama le concours de l'ancien membre de sa Mission. Celui-ci s'empressa d'obéir (1885). Il recommença ses courses évangéliques et visita même l'île de Pâques (1888). Après quoi, il rentra à Tahiti où il resta cinq ans.
Infirme avant l'âge, il reçut en 1893 la mission de représenter son Provincial au chapitre général de son Institut. Il revint donc en Europe. Puis, de Paris, il se rendit au collège des Sacrés-Cœurs de Miranda de Ebro (Espagne). li avait demandé à se retirer en ce lieu pour y finir ses jours et se proposait d'écrire les événements intéressants dont il avait été l'acteur ou le témoin dans l'évangélisation de la Polynésie orientale. Mais il n'en eut pas le temps : il succomba, le 25 février 1894, à une fluxion de poitrine et fut enterré dans la ville de Miranda.
Ainsi se termina la carrière de cet homme original et instruit, auteur d'études remarquables sur des peuplades de la Polynésie. Son nom est resté populaire là-bas parmi les gens qu'il a convertis, et pourtant ceux-ci ne pratiquent pas ordinairement le sentiment de la reconnaissance. Le R. P. Albert Montiton occupe une place d'élite parmi les missionnaires catholiques du xix^ siècle.
Kanitos),des Israélites (Itaraera), des Siffleurs(Hio-Hio),etdes Moutons (Mamoe). La secte des Sanitos ou Kanitos, née d'une hérésie du Mormonisme, était récente; sa constitution datait de I88/1 et était l'œuvre de FAméricain Thomas Smith. Les Pères n'avaient pas, et n'ont pas encore, d'adversaires plus redoutables que les Kanitos. Souvent ceux-ci parvinrent à leur enlever des néophytes. Cependant il est probable que les missionnaires catholiques n'auraient pas eu ces défections, et bien d'autres, s'ils avaient été plus nombreux, et surtout s'ils avaient pu communiquer plus facilement d'île à île. Ils n'étaient que quatre ou cinq Pères pour quatre-vingts îles, et depuis qu'ils avaient perdu leur petite goélette le Vatican^ ils étaient obligés, pour accomplir leurs voyages, de recourir à des bâtiments de commerce, qu'ils ne trouvaient que rarement et qui leur faisaient payer leurs passages fort cher. Les Pères ne pouvaient donc suffire à l'étendue de leur tâche et leurs voyages étaient difficiles, coûteux, longs et périlleux. Plusieurs années s'écoulaient souvent entre deux visites successives d'un missionnaire dans une île éloignée déjà convertie et, lorsqu'il y débarquait à nouveau, fréquemment il constatait avec douleur que depuis son dernier voyage la totalité ou une partie de la population était retournée à ses anciennes erreurs, païennes ou mormonnes.
C'est ce que le Père Fierens avait constaté à Napuka, le 14 février 1877, et dans d'autres îles il s'était déjà passé des faits semblables ; il y en eut même encore plus tard dans différentes îles, à Raroia et à Hao par exemple, vers 1889. Se croyant oubliés, les indigènes apostasiaient; une fois livrés à eux-mêmes, leurs premières idées reprenaient le dessus. C'étaient surtout, comme toutes les natures primitives, de grands enfants qu'il n'aurait pas fallu laisser seuls trop longtemps. Ils étaient incapables d'un effort moral ou physique prolongé s'ils n'avaient un Européen pour les stimuler. Toutefois il ne faudrait pas en conclure qu'ils étaient dénués d'intelligence : loin de là ; ils en avaient autant que la
moyenne des Européens, ils faisaient preuve à l'occasion d'une certaine finesse et savaient même manier l'ironie. Un jour, l'on venait d'abattre un arbre énorme afin de cuire la chaux pour une église. Tout à coup un jeune kanaque, ennuyé et fatigué sans doute, dit au Père Fierens : « — Père, puisque Jésus-Christ est Dieu et qu'il est tout-puissant, prie-le de porter ce tronc d'arbre dans le four; nous sommes fatigués^. » Le Polynésien n'est point un sot, tant s'en faut; mais il est inconstant et paresseux.
Lorsque la population d'une île était ainsi retournée au Paganisme ou au Mormonisme, surtout au Paganisme, il y avait alors recul vers la barbarie, et tout était à refaire. Mais les Pères ne se lassaient pas et, courageusement, ils recommençaient leur tâche. Avec une persévérance inébranlable, ils répétaient les mêmes enseignements jusqu'à ce que les kanaques en fussent pénétrés. Aussi ceux-ci finissaient-ils presque toujours par se laisser toucher de tant de dévouement : à la longue, ils devenaient irrévocablement catholiques.
Une autre difficulté du ministère des missionnaires catholiques, c'était la vie errante que menaient beaucoup de ces peuplades. Il arrivait parfois à un Père, après un voyage pénible et coûteux, de débarquer dans une île et de n'y rencontrer personne : tous les habitants se trouvaient dans d'autres îles, occupés à la pêche, d'où ils ne devaient revenir qu'au bout de plusieurs semaines. Il essayait alors de les retrouver; mais, comme ceux-ci étaient dispersés de tous côtés, ils échappaient souvent à ses recherches. Il lui fallait ainsi s'en retourner, sans avoir pu accomplir son ministère, et remettre à une époque encore plus éloignée les baptêmes, les confessions et les mariages des indigènes.
En somme, les difficultés pour la propagande étaient plus
1. Lettre du R. P. Germain Fierens, supérieur aux Paumotu, au R. P. Rogatien Martin, Provincial de la Mission de Tahiti. Anaa (Paumotu), 12 mai 1884. Annales de la Propagation de la Fol, t. LVI, p. 387.
grandes dans l'archipel des Tuamotu que dans celui des Marquises. Cependant les Pères ont obtenu de bien meilleurs résultats aux Tuamotu : ses habitants sont plus sérieusement convertis que ceux des Marquises. Pour quelle cause ? Voilà ce qu'il est difficile de dire. Cela tient peut-être à ce qu'aux Tuamotu la race est plus mélangée, et par cela même plus maniable, tandis qu'aux îles Marquises, elle est plus pure, et par conséquent moins facile à gouverner. Quoi qu'il en soit, les Pères ont tant fait, et durant si longtemps, aux Tuamotu que la religion dominante de cet archipel est maintenant le catholicisme. 11 existe des églises à Anaa, Hikueru, Raroia, etc. Elles sont en maçonnerie et ressemblent à s'y méprendre à celles que l'on voit en France dans nos campagnes. Je n'en dirai pas autant des presbytères, qui ne sont toujours que de mauvaises cabanes en planches, situées au milieu d'un bois de cocotiers et, à la vérité, encore plus pauvres que celles des indigènes.
La conscience de ceux-ci s'est-elle améliorée depuis qu'ils sont devenus chrétiens ? Hélas ! elle se borne à la crainte du gendarme, quand il y en a un dans leur île. Dans les îles de l'Ouest de l'archipel, les naturels ont une demi-civilisation; mais dans les îles de l'Est, ce sont encore de véritables sauvages. 11 est vrai que ces dernières sont les plus isolées et, à cause de cela^, les plus délaissées de l'archipel des Tuamotu ^
I. Pour ce qui concerne les mœurs et les coutumes actuelles des insulaires des Tuamotu, voir mon autre ouvrage, Les Polynésiens orientaux au contact de la civilisation.