Découvert en 1797 par Wilson
2. Lettre de M. Honoré Laval à M. Hilarion, prêtre de la Société de Picpus. Iles Gambier, 8 novembre 1837. Annales de la Propagation de la Foi, t. XII, p. 67.
3. P. -A. Lesson, Voyage aux îles Mangareva, p. 109. — P.-A. Lesson, Les Polynésiens, t. II, p. 268.
une transformation de Haram. Cette déclaration complète la tradition ci-dessus, mais ne l'éclaircit malheureusement pas.
L'histoire des temps anciens des îles Gambier est fort obscure; parlesrécitsdesindigènesauxmissionnairescatholiques français ',nousenconnaissons seulement quelques faits isolés.
C'est d'abord la venue à Mangareva du chef Tetupua. Il existait à Rarotonga (archipel de Cook) deux chefs nomniés Epopo et Tetupua ; le premier s'empara des terres du second, qui fut ainsi contraint de s'exiler. Tetupua s'embarqua avec sa sœur Ua et plusieurs de ses anciens sujets; après bien des dangers, ils arrivèrent à Mangareva, où Ua se maria ensuite avec Nono, quand son frère fut retourné à Rarotonga. Cette émigration eut lieu dans des temps très reculés, car la tradition déclare qu'à cette époque il n'y avait pas encore de grands arbres aux îles Gambier.
Un chef, nommé Tupa, visita toutes les îles du groupe, et apporta avec lui l'arbre à pain et le cocotier, qu'il y planta. Ce chef fut le véritable civilisateur des Mangaréviens. Il leur révéla « qu'il y avait en bas une autre grande terre appelée " Avahiki " (par-dessous) et" Tekereno tehenua " (quille de la terre), où régnaient des rois et d'où venaient ses ancêtres ». C'est à lui que les indigènes attribuent la création d'une foule d'institutions politiques et religieuses.il établit le culte du grand dieu Tu auquel il éleva neuf marae: te Keikaà Rikitea et à Hau o te Vei ; Ruanuku à Gatavake et à Kirimiro ; Tagaroa, à Taku; Maraeerua à Akamaru; Tautoro à Akena; Popi à Taravai ; Aga o Tane à Agakauitai. Toutefois cet homme célèbre ne resta pas aux îles Gambier; il reprit ses courses aventureuses à travers l'Océan et visita d'autres îles.
Plus tard, un certain Pukega, de l'île Rarotonga, voulut, avec beaucoup de guerriers, s'emparer des terres de Mangareva; mais il fut vaincu par la population, qui s'unit contre les envahisseurs.
1. Les Pères de la Société des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie (Picpus).
Pourtant, la concorde ne régnait pas ordinairement chez elle : les tribus se faisaient à chaque instant la guerre. Les captifs étaient alors immolés et dévorés ; les enfants n'étaient même pas épargnés, et, par un raffinement de cruauté, ils étaient rôtis vivants au four kanaque. Durant ces scènes atroces, les guerriers vainqueurs s'écriaient : « Kai ku ke, matake ! koru ! koru ! » c'est-à-dire : « Mangeons cet homme qui n'est pas des nôtres, et ces yeux qui nous sont étrangers M » Puis, une fois rassasiés de chair humaine, ils se livraient à la danse, à l'orgie et à tous les excès de mœurs possibles. D'où provenaient ces guerres entre tribus ? Le plus souvent de la rivalité des chefs ou des désirs de pillage de leurs sujets : de là de sombres drames, qui amenaient des représailles terribles. Pour n'en citer qu'un seul, Reitapu, roi deRikitea, fut assassiné à Rarameitau (Kirimiro) ; mais sa mort donna lieu à la perte de la population de Taku.
Il y avait alors dans l'archipel deux partis : celui du roi, concentré à Rikitea, et celui de l'opposition, dont le siège était à Taku. Plus tard ces deux partis se déclarèrent la guerre, et le roi de Taku, Tupou, eut à soutenir contre Apeiti, roi de Rikitea, un combat acharné, resté célèbre à Mangareva. Commencé le matin, ce combat dura toute la journée et se prolongea aussi pendant la nuit à la lueur de torches ardentes que l'on attacha aux troncs des arbres à pain. Les deux partis, qui s'étaient d'abord criblés de flèches à distance, tombèrent ensuite l'un sur l'autre à coups de piques et de poignards : à la fin les gens de Taku eurent le dessous et furent presque tous tués.
L'atrocité des guerres ne laissait aux vaincus d'autre salut que la fuite : ils ne pouvaient échapper à la mort qu'en s'exilant
1. C'est du moins le sens de la phrase, car, dit le Père Laval, « il est difficile de rendre toute l'énergie de ces expressions; les deux mots koru ! koru! n'ont aucune signification particulière, ce sont des cris d'enthousiasme ou de fureur ». Lettre de M. Honoré Laval, missionnaire de la Société de Picpus, à M. Jean de la Croix, prêtre de la même Société. Mission de Notre-Damede-Paix, iles Gambier, le 19 janvier 1836. Annales de la Propagation de la Foi^ t. X, p. 175.
tout de suite au delà des mers sans idée de retour dans leur patrie. C'est ce que firent, par exemple, le roi Tupou,safamille et quelques naturels de la baiede Taku, après le massacre presque complet de leur peuplade par Apeiti, roi de Rikitea : ils s'embarquèrent immédiatement sur sept pirogues, et, grâce à un vent favorable, ils parvinrent à gagner l'archipel des Tuamotu, où ils s'établirent dans des îles qu'ils trouvèrent désertes.
Les indigènes des îles Gambier étaient aussi bien de hardis marins que de braves guerriers; ils avaient autant l'amour des aventures que celui des conquêtes. Aussi entreprirent-ils de longues expéditions maritimes à travers l'Océan Pacifique oriental. Ce furent eux qui donnèrent des habitants aux îles Eiragi(Pitcairn)etMatakiteragi (de Pâques) : les traditions de ces îles sont d'accord avec les leurs sur ces faits. Ils essayèrent aussi, dans une autre direction, de conquérir Rapa-iti; mais les gens de cette île leur infligèrent une sanglante défaite et ils durent retourner immédiatement chez eux, aux Gambier.
Ils ne s'y tinrent pas longtemps tranquilles ; les guerres recommencèrent et devinrent de plus en plus fréquentes dans l'archipel. Sous le règne de Mateoa ou Mapurure, il y eut un combat terrible, à la suite duquel les vaincus furent mangés ou réduits à s'enfuir sur leurs radeaux; une partie des fugitifs périt dans les flots, l'autre rencontra des plages désertes, s'y établit, et peupla de cette façon l'île Moe (Crescent), située à une dizaine de lieues de Mangareva. Mais tant de combats et de massacres avaient fini par ruiner les îles et par décimer la population. C'est à peine si celleci parvenait alors à se procurer la nourriture nécessaire à sa subsistance, c'est-à-dire des fruits d'arbre à pain fermentes sous terre, formant une matière infecte appelée popoi dans la langue du pays. L'anthropophagie était devenue une habitude quotidienne et les indigènes recouraient à d'affreuses trahisons pour se procurer la chair de leurs semblables. Ils étaient tous obligés de supporter une effroyable misère; les hommes étaient couverts de haillons, les femmes
avaient les cheveux en désordre et les enfants se trouvaient presque nus. Bref, la décadence de la nation était complète à la fin du dix-huitième siècle.
A cette époque, il se produisit un fait étrange, qui mérite d'être rapporté. Une prophétesse, nommée Toapere, prédit la prochaine arrivée d'hommes étrangers qui renverseraient les dieux du pays et les remplaceraient par le leur. Je citerai, à ce sujet, une lettre un peu longue, mais curieuse du Père Laval :
... Je veux maintenant vous parler, mon Révérend Père, d'un personnage fort différent, mais dont le nom est on ne peut plus célèbre dans nos îles. Il y a des choses si singulières dans sa vie, que je crois devoir vous les communiquer, ne fût-ce que pour vous prier de nous en donner votre avis.
Il s'agit de la prophétesse Toapéré. J'ai déjà parlé de cette femme ; mais au cas que mes précédentes lettres se soient égarées, je vais répéter ici les mêmes détails, en y joignant les nouveaux documents que j'ai pu recueillir sur ses prédictions. Ce n'est pas un témoin seulement, c'est la population entière de l'île Akamaru, ou plutôt ce sont quatre îles qui attestent que tout ce que je vais vous raconter de Toapéré est réellement ce qu'elle a dit cent fois en public et devant quiconque a voulu l'entendre. J'ai interrogé une foule de personnes en particulier ; et en comparant leurs dépositions, je les ai toujours trouvées conformes. J'ai exigé particulièrement et j'ai reçu par écrit celle du chef d' Akamaru, parce qu'il a vécu dans la confiance particulière de Toapéré, en sa double qualité de Taiira (prêtre des idoles) et de parent de la prophétesse. Je crois donc avoir des renseignements très certains, en égard au grand nombre et à la sincérité des témoins oculaires, et aux précautions que j'ai prises pour ne pas être trompé. Après ces préliminaires, je viens à mon récit.
Toapéré était de la classe du simple peuple, et ce ne fut que vers l'âge de trente-cinq à quarante ans, tandis qu'elle vivait dans son ménage occupée à élever sa famille, qu'elle commença à se dire inspirée des dieux. C'était sous le règne de Mapururé, grand-père du roi actuel. Durant quelque temps, elle ne différa pas des autres prêtres ou prêtresses qui abusaient le peuple avant sa conversion. Elle poussait comme eux des cris inarticulés et finissait, selon l'usage, par demander des fêtes ou des présents, au nom du dieu dont elle prétendait être possédée. Mais bientôt après, la scène changea. Toapéré se mit à parler distinctement, et les premières paroles qu'elle
prononça surprirent étrangement les naturels. Je traduis ses expressions telles que je les ai recueillies : « Nos dieux sont vaincus, s'écriat-elle. Voici le Dieu de Tétranger; cette terre va bientôt passer sous sa puissance. Encore un peu de temps, et des hommes bons vont arriver ici. Je l'ai vu, ce Dieu, mais qu'il est grand I il emplit les ténèbres et la lumière ; je l'ai vu, sa lèvre supérieure touche au ciel, et sa lèvre inférieure descend jusqu'aux abîmes. Nos dieux ne sont rien auprès de ce grand Dieu ! »
Elle ajouta que cet événement devait être précédé de l'arrivée de quelques navires dans le port de Gambier; car les insulaires n'en avaient encore vu que de loin. « Ces étrangers, disait Toapéré^ ne sont pas tous bons; ils auront des démêlés avec les habitants de l'île. Mais après eux, il viendra un vaisseau de la partie de la terre qui est en bas, au-dessous de nos pieds. C'est ce navire qui vous apportera des hommes bons; ils vous enseigneront une nouvelle parole, celle que l'on enseigne au bas de la terre. Le peuple les écoutera, et se soumettra à leur grand Dieu ; mais vous devez essuyer auparavant une grande mortalité, et il n'y aura que les forts qui verront ces étrangers. »
Toap éré allsi jusqu'à désigner précisément le lieu où ils devaient aborder : « Ils descendront là où je suis, ils viendront commencer leurs prédications à Akamaru ; ce ne sera que plus tard qu'ils passeront à la grande île. » Enfin elle annonça, contre toute apparence, la royauté future de Mapuleoa, le roi actuel : « Tu verras ces changements, lui disait-elle à lui-même; et alors ce ne sera point Matua,ce ne sera point Makopunui, ce ne sera point... (ici elle citait un troisième nom que je ne retrouve pas), ce sera toi, Maputeoa, qui régneras ! » Elle avait aussi prévu sa propre mort, et elle l'a mille fois prédite en public. « Que vous serez heureux avec ces nouveaux venus, mes petits enfants ! car vous qui êtes jeunes, vous verrez toutes ces choses; mais moi, je ne les verrai pas. Je dois mourir auparavant, ainsi que le roi Mapururé. » Elle ajoutait : « Voici une marque de la vérité de ce que j'annonce : lorsque je serai morte, ce sera alors que ces étrangers arriveront, pour se fixer parmi vous, et bientôt vous rendrez témoignage à ma parole. »
D'après mes renseignements, toutes ces choses ont été dites avant que les événements pussent être prévus, et les naturels prennent plaisir encore aujourd'hui à me faire observer qu'elles se sont vérifiées à la lettre.
J'oubliais une circonstance de la prophétie de Toapéré. Elle avait annoncé que ces hommes venus des antipodes, introduiraient dans
les îles de nouvelles plantes alimentaires et des animaux inconnus, qui remuent les feuilles sèches et la poussière : c'est ainsi qu'elle les désignait.
J'ai déjà dit qu'à l'époque où notre sibylle rendait ses oracles, aucun navire n'était encore entré dans le port deGambier. Depuis, il en vint plusieurs à différentes époques, et souvent les équipages maltraitèrent les naturels ou en furent maltraités. A la vue de ces vaisseaux, on courait vers Toapéré, pour lui demander si c'étaient là les hommes bons dont elle avait promis l'arrivée. « Quoi, ces gens-ci ? répondait-elle, non, non, ne vous mêlez point avec eux, ce sont des hommes mauvais. Et puis, suis-je morte pour que les hommes bons puissent arriver ? » Une fois, dans un accès d'enthousiasme, elle s'écria au milieu du peuple : « Frappez vos toga, frappez vos réréki, prenez vos plus beaux ornements ! Le voilà, ce navire, il vient, il arrive ! les voilà, ces hommes bons, qui doivent enseigner ici une nouvelle parole, et vous rendre tous heureux ! » On prit ces paroles à la lettre, on se prépara comme pour une fête; puis on vint demander à Toapéré où était donc le navire qu'elle annonçait. « Attendez que je sois morte, répondit-elle encore, attendez; il est sur le point de venir, le voilà, il arrive sans aucun obstacle. »
Enfin, Toapéré mourut à l'époque de la mortalité qu'elle avait elle-même prédite. Elle pouvait être âgée alors de soixante à soixantecinq ans.
De tout cela faut-il conclure que Dieu, afin de préparer ce peuple à la réception de l'Évangile, a réellement inspiré la prophétesse Toapéré'! Je n'en sais rien, et nos Pères ne savent non plus ce qu'il faut en penser; mais le fait est que les événements présentent une conformité bien singulière avec la prophétie, si l'on peut toutefois appeler de ce nom les oracles dont je viens de donner la traduction fidèle K
Il est probable que Toapere avait eu connaissance de l'arrivée à Tahiti de missionnaires protestants anglais : elle pouvait donc ainsi prédire qu'un jour d'autres Européens aborderaient aux îles Gambier. En effet, ce fut sous le règne de Mateoa ou Mapurure que Beechey vint à passer dans l'archipel (1826). Ce navigateur, ayant eu« à se plaindre des natu-
1. Lettre du R. P. Laval de la Société de Picpus, au R. P. Hilarion, Prêtre de la même Société. Mission de N.-D.-de-Paix, aux îles Gambier, 31 mars 1840. Annales de la Propagation de la Foi, t, XIV, p. 222 à 226.
rels, leur envoya des coups de canon, et beaucoup de familles eurent des parents tués.
La prophétesse Toapere mourut vers 1830 et fut enterrée à Tokani, la baie d'Akamaru la plus au sud. Cette année-là, le vieux roi Mateoa décéda aussi. Teikatohara, son fils aîné et son associé au trône, avait péri, en 1824, dévoré par un requin. Ce fut donc le fils de ce dernier, Maputeoa, qui succéda à son grand-père.
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à cette époque, trente-cinq rois des îles Gambier s'étaient succédé dans l'ordre suivant : Atumotua, Atumoana, Tagaroa, Tagaroahurupapa, Tutekekeu, Oroki, Vaiamo, Magahakaeke, Magahakapitaga, Turukura, Tururei, Tavere me Taroi, Apateki, Takimarama, Tôroga, Popi ou Popitemoa, Agiapopi, Tipoti, Tahaumagi, Ponote Akariki, Koha, Tamakeu, Pieitapu, Mahaga-Vihinui, Apeiti, Meihara-Tuharua, Pokau, Okeu, Makorotaueriki, Magitutavake, Teakarikitea, Teoa, Mateoa ou Mapurure, Teikatohara, Maputeoa.
11 est à remarquer que les trois premiers rois ne sont que des avatars de Tu, l'Etre par excellence chez les Mangaréviens, et que celui-ci ne fut introduit que par Tupa, sous le règne des deux rois Tavere me Taroi ; il y a donc là probablement un anachronisme.
Maputeoa étant encore enfant, l'oncle du roi, le grand prêtre Matua, fut proclamé régent. Le gouvernement des Gambier était monarchique et héréditaire; mais ce qu'il y avait de caractéristique dans ces îles, c'était la loi salique : les femmes ne pouvaient pas gouverner, contrairement à ce qui se passait dans les autres archipels de la Polynésie orientale. Il y avait aux îles Gambier, comme aux îles de la Société et aux îles Marquises, des lois civiles et religieuses; le roi faisait exécuter les premières, et le grand prêtre, les secondes. Par suite de la minorité du roi Maputeoa, le grand prêtre Matua exerça donc les deux pouvoirs temporel et spirituel et se trouva de la sorte le seul maître de l'Etat.
En attendant sa majorité, le jeune roi continua à vivre sur le sommet d'une montagne, ainsi que le voulaient les usages du pays. En effet, ceux-ci exigeaient que même, dès son berceau, l'héritier présomptif du trône fût arraché à sa famille et porté au sommet d'une haute montagne, dans une cabane solitaire où avaient été élevés tous ses aïeux. « Là — dit le Père Caret, dans sa notice sur les îles Gambier — sans autre société que celle de sa nourrice et de quelques servantes, il grandit inconnu de tout le monde ; l'approche de sa mystérieuse demeure est sévèrement interdite à ses futurs sujets. « Du haut de cette montagne on lui montre les nombreuses et verdoyantes vallées qui formeront bientôt son empire. « Votre peuple, lui dit-on, rampe déjà à vos pieds; il habite au-dessous de vous ces plaines que des forêts de cocotiers et d'arbres à pain couvrent de leur ombrage et enrichissent de leurs fruits : un jour vous lui commanderez, et il vous obéira. Tout ce que vos regards peuvent embrasser est à vous ; ce ciel, ces montagnes, ces vallées et ces mers composent votre domaine; vous serez grand aux jours de votre règne; votre puissance sera sans bornes comme l'océan qui vous entoure ; le ciel et la terre recevront vos lois. »
« C'est ainsi qu'on exalte dès le berceau l'orgueil de l'héritier du trône. Aussi les souverains de Mangaréva se regardent-ils comme les premiers ou plutôt comme les seuls monarques du monde; car ils croient que l'univers finit à l'horizon.
« Quand arrivait l'époque où le jeune prince devait descendre de la montagne, c'est-à-dire à l'âge de douze ou quinze ans, tous les naturels, hommes, femmes, enfants et vieillards, se réunissaient pour aller au-devant de lui et saluer l'avènement de leur maître futur. Ce jour était compté parmi les plus beaux de l'île. »
Pendant les premières années, le gouvernement de Maputeoa fut précaire. L'ex-régent faisait de l'opposition. 11 regrettait le pouvoir et, comme il jouissait de beaucoup d'auto-
rite par sa qualité de grand prêtre et par l'étendue de ses domaines, il voulait profiter de ces avantages pour s'emparer de la couronne. C'était un homme aussi intelligent qu'ambitieux et qui possédait un parti bien plus puissant que celui du roi. Le gouvernement allait donc tous les jours s'afîaiblissant; et il est probable qu'il aurait fini par être renversé si un événement imprévu n'était venu faire renoncer le grand prêtre à ses ambitieux projets.
Cet événement imprévu fut l'introduction du Christianisme dans l'archipel des Gambier. La Société de Picpus avait été chargée par un décret de la Propagande en date du 20 mai 1833, confirmé le 2 juin suivant par le pape Grégoire XVI, de la conversion au catholicisme de toute la Polynésie. Les Pères de cette Société commencèrent leur entreprise par l'archipel des Gambier, Les premiers missionnaires dans ces îles furent les Pères Caret i et Laval. Ils y arrivèrent le 7 août 1834 sur le navire américain la Péruvienne. Mal reçus dans l'île Mangareva, ils allèrent à l'île Aukena, et là, furent bien accueillis. Ils en firent le siège de leur Mission; mais, de temps en
1. M. François d'Assise Caret fut un véritable apôtre en Océanie orientale. Né le 14 juillet 1802, à Miniac, dans le diocèse de Rennes, il se rendit en 1834 aux îles Gambier. Après la conversion des indigènes de cet archipel, il passa à Tahiti où il ne fit qu'un court séjour, ayant été expulsé par les manœuvres des pasteurs protestants ; il revint alors en France, mais ne tarda pas à retourner aux Gambier et, de ces îles, il se rendit à Tahiti, puis aux Marquises, pour y prêcher la religion catholique. De ce dernier archipel, il revint encore à Tahiti et y fonda la Mission catholique de cette île, dont il fut le premier directeur et où il resta trois ans. Là, fut le terme de ses succès : la résistance des indigènes, déjà convertis à la religion protestante, se changea bientôt en hostilité déclarée et, quand les troubles politiques éclatèrent, la Mission catholique fut brûlée par les naturels (juin 1844); cet incendie détruisit en même temps les livres du Père Caret et, véritables pertes pour la science, les manuscrits de ce missionnaire et ses travaux sur la langue de Tahiti et des Marquises. Depuis longtemps il était dangereusement malade; après la destruction delà Mission de Tahiti, il voulut revenir aux Gambier, afin d'y mourir, disait-il; il ne conservait plus d'espoir de guérison. Le 24 septembre 1844, vers deux heures de l'après-midi, la corvette française, la Meurthe, venant de Tahiti, jeta l'ancre dans la rade de Gambier et le Père Caret fut transporté à terre, car il ne pouvait plus se tenir debout. Il mourut pulmonique le 26 octobre 1844, âgé seulement de quarante-deux ans, et fut enterré dans le caveau de l'église qui est dans la nef, à sept ou huit pieds de la balustrade. Les indigènes regrettèrent beaucoup ce hardi missionnaire.
temps, ils passèrent dans les îles Akamaru, Taravai et Mangareva afin d^y semer la parole du Christ. C'est ainsi qu'ils retournèrent deux fois dans cette dernière île, malgré le mauvais vouloir du roi Maputeoa. Pendant le second voyage, ils éprouvèrent bien des traverses. Le Père Caret raconte dans une de ses lettres qu'ils eurent partout à combattre contre la séduction du vice, qui leur tendait des pièges à chaque pas. En effet, lorsque les indigènes leur offraient l'hospitalité, ils ne manquaient pas de leur envoyer dans leur case de jolies jeunes filles qui venaient se placer à côté d'eux. Aussi prenaient-ils le parti de se retirer et d'aller coucher à la belle étoile. Les sauvages voyaient dans cette conduite un affront et finalement leur colère éclata. Un soir ils offrirent l'hospitalité aux deux missionnaires catholiques et ne manquèrent pas comme d'habitude de leur faire « des propositions opposées à la plus sainte de toutes les vertus ». Le Père Caret ajoute : « Nous nous apercevions aussi que l'on prenait tous les moyens possibles de nous faire tomber dans le piège tendu à notre innocence. Nous nous dîmes l'un à l'autre : 11 faut fuir le plus tôt possible ^ » Et ils se sauvèrent dans les bois où la peuplade s'élança à leur poursuite aussitôt qu'elle s'aperçut de leur fuite. Ils se réfugièrent dans une grotte et s'y croyaient en sûreté, quand tout à coup ils entendirent de grands cris et virent les sauvages arriver non loin d'eux avec des flambeaux. Les naturels écoutèrent un instant, puis mirent le feu aux roseaux à une très petite distance de l'endroit où les deux missionnaires se tenaient cachés. Ceux-ci, forcés de sortir de la grotte sous peine d'y être grillés vifs, prirent leur bréviaire d'une main, leur chapeau de l'autre, et se traînant sur les genoux afin de ne pas être vus, se mirent à gravir la montagne. 11 était alors minuit. Après
1. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique de l'Océanie méridionale, à M. Hilarion, prêtre de la congrégation de Picpus. Mission de Notre-Dame de Paix, aux îles Gambier, le 6 octobre 1834. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 24 et 25.
bien des détours et des peines, ils atteignirent enfin le sommet du fameux pic DufF. Ils étaient au milieu d'un nuage et leurs habits étaient remplis d'humidité. Mais il leur fallait maintenant descendre de la montagne avant le jour, ce qui était difficile et dangereux, lis y parvinrent néanmoins et sans accident grave. Vers les quatre heures du matin, ils arrivèrent au bas de la montagne, les pieds et les jambes meurtris par les pierres, et les mains tout ensanglantées par les roseaux qui les avaient coupées en tout sens. Dans sa lettre, le Père Caret termine le récit de cette aventure par ces mots : « Malgré tout cela, nous étions contents, parce que nous souffrions pour le bon Dieu^. »
Les plaisirs de la chair ne préoccupent guère les natures hantées par des idées mystiques. Quelque chimériques que soient leurs croyances, elles n'en ont pas moins contribué à réaliser de grandes choses, elles ont inspiré des actions héroïques, des dévouements qui poussent l'abnégation jusqu'au sacrifice. S'ils n'avaient pas eu de ces idées-là, les missionnaires protestants et les missionnaires catholiques n'auraient pas quitté patrie, parents et amis pour venir vivre et parfois mourir au milieu de cruels barbares. Plusieurs fois l'on tenta d'empoisonner les Pères Caret et Laval; ceux-ci faillirent même être lapidés à l'instigation d'un grand prêtre de la religion païenne, lis ne coururent toutefois pas autant de dangers que plus tard aux îles Marquises et aux îles Tuamotu ; aux îles Gambier, la population se laissa plus facilement gagner au Christianisme. D'ailleurs les missionnaires catholiques rendirent de grands services aux naturels : tout en leur enseignant la religion du Christ, ils leur apprenaient à lire et à écrire. Ils les soignaient aussi. A la fin de la lettre que j'ai citée plus haut se trouvent les paroles suivantes :
1. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique de l'Océanie méridionale, à M. Hilarion, prêtre de la congrégation de Piepus. Mission de Notre-Dame de Paix, aux îles Gambier, le 6 octobre 1834. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 25, 26 et 27.
« Nous sommes allés, M. Laval et moi, faire une autre visite à l'île Akamaru; on nous y a bien reçus; on nous y construit présentement une maison qui ne tardera pas à être achevée. Le chef de cette île est venu nous chercher le jour de la Nativité de la Sainte-Vierge : il se plaint qu'il y a beaucoup de maladies dans l'île, causées par les morts qui reviennent, et qui font du mal aux vivants. Nous avons en efFet remarqué beaucoup de maladies de la peau, et nous avons trouvé les enfants tous dévorés par la vermine ; nous avons coupé les cheveux à quelques-uns, et nous leur avons lavé la tête : nous agissons ainsi, afin de pouvoir plus facilement baptiser ceux qui sont mourants, sans que les naturels s'en aperçoivent i. » Ce pieux stratagème fera peut-être sourire ; mais qu'importe ? si le résultat est bon. Or, il l'a toujours été, au début, dans les entreprises des missionnaires catholiques ou protestants; ce n'est qu'à la fin que, grisés par leurs succès, les missionnaires gâtèrent leur œuvre en y introduisant un despotisme intolérable. Leur apostolat dans les îles Gambier nous en fournira le plus curieux exemple.
Dans les premiers temps de leur mission, les Pères acquirent un grand ascendant sur la foule par quelques guérisons heureuses. On peut en juger par ce passage d'une lettre du Père Caret : « Au reste, le peuple a grande confiance en nous pour tout ce qui a rapport aux malades. Dès que quelqu'un, grand ou petit, éprouve quelque souffrance, on vient nous chercher, et il suffit que nous disions ce n'est rien, pour que tout le monde, le malade lui-même, en soit persuadé. Personne n'est mort à Akamaru, ni à Akena, depuis que nous y s'ommes arrivés 2. » C'était en effet le meilleur moyen de
1. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique de l'Océanie méridionale, à M. Hilarion, prêtre de la congrégation de Picpus. Mission de Notre-Dame de Paix, aux îles Gambier, le 6 octobre 1834. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 29.
2. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique, etc., à M. Chrysostome Liausu, préfet apostolique de l'Océanie méridionale. Iles Gambier, mission de Notre-Dame de Paix, 21 décembre 1834. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 35.
prendre les indigènes que de leur être utile au point de devenir indispensable; les Pères ne s'y trompaient pas. Aussi faisaient-ils tous leurs efforts pour leur procurer ce dont ils avaient besoin; dans cette même lettre du Père Caret, on lit ceci : « Si vous pouviez nous envoyer des habits pour nous et ce peuple, vous feriez une très bonne œuvre : ce pauvre peuple nous demande tous les jours de quoi se couvrir. Nous avons acheté d'un vaisseau venant d'Otaïti un peu de calicot, que nous leur avons donné . Ils nous demandent continuellement s'il viendra bientôt un autre vaisseau chargé également de calicot : voyez si vous pouvez quelque chose. Si nous les couvrons, nous les gagnons à Jésus-Christ ; autrement nous risquons fort de ne point y réussir. Poumons, nos soutanes tomberont bientôt en lambeaux et nos souliers ne tiennent plus à nos pieds ^ » Ces lignes suffisent pour établir d'une façon indiscutable que les indigènes ne cherchaient à cette époque que leur intérêt dans la présence des missionnaires catholiques, et peut-être faut-il aussi attribuer aux cadeaux de ces derniers autant qu'à leurs services la promptitude avec laquelle ces îles se convertireht, puisque leurs habitants n'étaient pas plus doux que ceux des archipels voisins : «■ Nous savons maintenant, à n'en plus douter, disait le Père Caret, que nous vivons au milieu d'anthropophages; quand ils sont en guerre, ils se mangent les uns les autres. Mapururé, grand-père de Maputéo, le roi actuel de toutes les îles Gambiers (s/c), mangeait souvent des hommes; nous le tenons d'un vieillard qui nous l'a raconté, et qui nous demanda ensuite si l'on mangeait aussi les hommes en France. Vous pouvez juger que notre réponse négative fut exprimée d'une manière à être sentie 2. »
1. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique, etc., à M. Chrysostome Liausu, préfet apostolique de l'Océanie méridionale. Iles Gambier, mission de Notre-Dame de Paix, 21 décembre 1834. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 40.
2. Lettre de M. François d'Assise Caret, missionnaire apostolique de l'Océanie méridionale, à M. Philippe, prêtre de la Congrégation de Picpus. Mission de Notre-Dame de Paix aux îles Gambier (Océanie), le 26 janvier 1835. Annales de la Propagation de la Foi, t. IX, p. 46.
Si les Pères ne furent pas chassés des îles dès le début de leur entreprise, ils le durent à ce que les indigènes les prirent d'abord pour des dieux étrangers i. Ils ne le surent que plus tard et alors ils s'empressèrent de détruire cette opinion qu'on avait d'eux; mais elle ne leur fut pas moins très utile dans les premiers temps de leur séjour, car c'est grâce à elle qu'ils se virent respecter delà population. Toutefois il y eut bien quelques résistances sérieuses, comme il fallait s'y attendre, surtout de la part des Taura^ prêtres subalternes. Ceux-ci ne tardèrent pas à comprendre que les offrandes allaient devenir plus rares et, pour sauvegarder leurs intérêts menacés, ils attribuèrent aux dieux Angainmoroka et Tanirî les propos suivants : « Me voici, c'est à moi qu'appartient la puissance ; cette terre est à moi. Que font ces étrangers à l'île Akéna ? Qu'ils s'en aillent, ou je détruis ces arbres à pain, je fais mourir le peuple, et viens chercher le roi luimême ; ou je fais venir la mer sur ces îles, et je tue les Missionnaires^. » Ces menaces de l'oracle épouvantèrent le peuple et celui-ci se montra disposé à renvoyer les missionnaires; mais il n'alla pas plus loin à cause du pouvoir surnaturel qu'il leur attribuait et qu'il redoutait beaucoup. C'est alors qu'on tenta probablement de se défaire d'eux par le poison et qu'ils faillirent être lapidés à l'instigation d'un grand prêtre de la religion païenne : les Pères eurent le bonheur d'échapper à tous ces dangers et n'en continuèrent pas moins leur apostolat.
Ce fut l'île Akamaru qui se rendit la première. Dès le mois d'avril 1835, elle brûla ses idoles. Peu de temps après l'île Aukena agit de même. L'île Mangareva fut plus difficile à convertir au Christianisme : le roi Maputeoa y était complè-
1. Lettre d'Honoré Laval, missionnaire de la Société de Picpus, à M. Ferdinand, prêtre de la même Société. Le 16 janvier 1836. Annales de la Propagation de la Foi, t. X, p. 188.
2. Lettre d'Honoré Laval, missionnaire de la Société de Picpus, à M. Ferdinand, prêtre de la même Société. Le 16 janvier 1836. Annales de la Propagation de la Foi, t. X, p. 188.
tement hostile, son oncle, l'ex-régent, le grand prêtre {Tapua) Matua n'avait pas de meilleures dispositions et le peuple ne voulait pas désobéir à ses chefs. Mais il arriva que des insulaires des Tuamotu vinrent attaquer les indigènes de Mangareva et ceux-ci, qui les craignaient beaucoup, chargèrent le Père Laval de travaillera ramener la paix. Ce dernier y consentit et montra dans cette circonstance un très grand dévouement. Matua en conçut pour lui une vive amitié et se déclara en faveur de la nouvelle religion. 11 fit plus : il encouragea les indigènes à renverser leurs idoles et presque tous, cédant à ses conseils, détruisirent les statues de leurs dieux et passèrent au Christianisme. Chose étrange, ce fut ce qui consolida Maputeoa sur son trône au lieu de l'en renverser. L'arrivée des Pères Caret et Laval avait déjà eu pour effet de suspendre les projets ambitieux que tramait le grand prêtre Matua; la conversion de celui-ci au Christianisme les lui fît abandonner définitivement ^ Les missionnaires catho-
1. Lettre du B.P.Layàl. Annales de la Propagation de /aFoi,t.XIV,p.225et226.
Pour ce qui concerne les événements politiques qui se sont passés dans l'archipel des Ganibier depuis environ la fin du dix-huitième siècle jusqu'à l'établissement complet du Christianisme (1836), il n'existe que deux versions : celle des missionnaires catholiques français Laval et Caret et celle du D'^ P.-A. Lesson. La première se réduit à quelques lignes disséminées dans les lettres de ces deux Pères; la seconde, beaucoup plus détaillée et plus intéressante, mais malheureusement très différente de l'autre avec laquelle elle est en contradiction, se trouve dans le Voyage aux îles Mangareva de ce médecin français. J'ai cru devoir adopter la première, dans le texte de ce chapitre; je vais donner ici, en note, la seconde, non seulement afin d'être complet, mais surtout pour que le lecteur puisse juger par lui-même laquelle de ces deux versions a le plus de chance d'être exacte. Voici, d'après P.-A. Lesson, l'exposé de la situation et le récit des événements.
Le dernier grand prêtre fut Matua, qui se convertit plus tard au Christianisme. Matua était de race royale, et son père était le frère du grand prétra du roi Maputeoa. Le père de Matua voulut déshériter son fils aîné (Mateirekura) des fonctions de grand prêtre et la guerre éclata entre les deux frères. Le cadet, ayant été victorieux, fut proclamé grand prêtre.
A l'époque de Beechey, le roi Maputeoa ne régnait pas encore : il était relégué sur une montagne sacrée, où les usages voulaient que l'héritier présomptif du trône habitât et fît son éducation jusqu'au jour où il devenait roi. Maputeoa avait pour père Mateoa, fils lui-même de "Tcoa. Mateoa aimait, dit-on, une femme que, pour un motif resté inconnu, Teoa ne lui permit pas d'épouser; il fut obligé d'en épouser une autre. Celle-ci étant morte, après lui avoir néanmoins donné un fils ce Maputeoa, Mateoa voulut enfin se marier avec la femme qu'il désirait depuis si longtemps; mais son père s'y refusa encore une fois, et le malheureux prince, désespéré, se précipita du haut de la mon-
liques enseignèrent toujours aux indigènes qu'ils devaient respecter leur roi et lui obéir.
tagne dans la mer, où il se dirigea vers un requin qui le dévora (p. 122 et 123). C'est ainsi qu'à la mort de Teoa, Maputeoa succéda à son grand-père.
Maputeoa étant encore enfant, un régent gouverna; ce fut le père de Matua, grand prêtre. Celui-ci mourut avant la majorité du roi et il y eut un second régent, du nom de Kopunui (p. 123 et 124). A la majorité du roi, Kopunui essaya de conserver le pouvoir. Il en résulta une ligue contre l'ambitieux et son parti. Celte ligue ayant été victorieuse dans un combat, l'ex-régent fut contraint de se réfugier sur les îles basses, où l'on ne tenta pas de le poursuivre. On croyait qu'il y mourrait de faim ; mais des gens fidèles lui apportèrent des provisions et même des présents; il parvint donc à subsister. Les vainqueurs se contentèrent de cet exil, qui d'ailleurs ne dura pas : quelque temps après, Maputeoa gracia Kopunui et celui-ci put revenir à Mangareva vivre en simple particulier (p. 128).
Il ne s'y tint pas longtemps tranquille; il aimait trop le pouvoir pour cela. Intelligent et hardi , l'ex-régent se lança dans l'opposition : il s'éleva contre le choix de certains chefs et se mit à fronder les actes de Maputeoa. Cette habile conduite ne tarda pas à porter ses fruits : un parti se forma autour de Kopunui, et celui-ci devint tellement puissant que le roi ni les chefs n'osèrent le faire arrêter (p. 129). Dès lors son audace s'en accrut, et il ne visa plus qu'une chose, la couronne, dont il voulut s'emparer afin de substituer sa dynastie à celle qui régnait en la personne de Maputeoa. Mais sur ces entrefaites, un événement imprévu vint, tout en compliquant la situation, empêcher l'ambitieux Kopunui de parvenir à son but.
Cet événement imprévu fut l'arrivée aux îles Gambier des deux missionnaires catholiques Caret et Laval le 7 août 1834. Huit mois après, les idoles étaient renversées. Un chef d'Akamaru, ennemi de Kopunui, abjura le 16 avril 1835; le chef d'Akena agit pareillement le 20 du même mois. Matua le grand prêtre se convertit et encouragea le peuple à détruire ses anciennes divinités, qu'il brûla lui-même. L'intérêt politique fut pour beaucoup dans toutes ces conversions. Maputeoa et le parti royal s'affaiblissaient, tandis qu'au contraire Kopunui et son fils étaient de plus en plus puissants sur les indigènes, pour lesquels ils étaient les représentants fidèles du Paganisme. Lorsque les missionnaires arrivèrent et prêchèrent le Christianisme, Kopunui voulut s'opposera l'introduction de cette religion et lança des pierres aux deux prêtres, qu'il accabla de ses menaces; mais ses fidèles n'osèrent, eux, aller jusqu'à la violence et il fut obligé de s'enfuir avec ses partisans les plus compromis sur les îles basses du récif Akau, où il prit le titre de roi (p. 129 et 130).
Maputeoa s'affermit sur le trône et le Christianisme étant définitivement établi, un message fut envoyé à Kopunui afin de le sommer de se soumettre : « De la part de qui viens-tu? dit-il au messager. — Au nom du roi, lui répondit ce dernier. — Du roi, répliqua Kopunui, c'est moi qui suis le roi. » (p. 130). 11 fallut faire la guerre. Tous les hommes des îles Mangareva prirent les armes et une flotte de pirogues alla attaquer l'usurpateur. Celui-ci vit bientôt ses partisans diminuer; finalement presque tout son parti l'abandonna et se rallia au roi Maputeoa. Kopunui voulut fuir sur les îles Crescent avec ce qui lui restait d'hommes fidèles ; mais ceux-ci refusèrent de le suivre. Alors il se présenta devant Mgr Rouchouze, l'évéque des Gambier, et le pria d'obtenir du roi son pardon ; l'évéque n'y consentit qu'à la condition « qu'il se livrerait à merci, deviendrait meilleur et se ferait chrétien » (p. 130 et 131).
Kopunui rentra à Mangareva, mais il perdit tous ses biens, qui furent confisqués. Le roi lui donna une petite propriété sur laquelle il vécut. On l'instruisit dans le Christianisme et pendant longtemps on retarda son baptême
Matua contribua plus que tout autre à l'établissement de la religion chrétienne dans ces îles; il y eut quelque mérite, car elle lui fit perdre sa situation de grand prêtre ^. Les indigènes s'instruisirent vite des principes de la nouvelle religion. Bientôt beaucoup d'entre eux furent si bien en état de recevoir le baptême que les Pères Caret et Laval ne crurent
afin de le lui faire désirer. A la fin on le lui accorda comme une faveur et le champion du Paganisme dans ces îles fut baptisé sous les prénoms de Jean- Baptiste. Il lui fallut s'humilier et il pi'ononça ces paroles : « J'ai été bien coupable, j'étais fou, j'étais ignorant, j'ai mal fait, et je serai sage à l'avenir. » Ces événements se passèrent probablement en l'année 1835 (p. 131).
Maputeoa fut le dernier qui reçut le sacrement du baptême : « Je n'adopterai, a-t-il dit, la nouvelle religion qu'après avoir examiné la vérité des assertions des missionnaires et la critique qu'en font certains hommes de mon peuple » (p. 135 et 136).
Telle est la version de Lesson . Elle expliquerait beaucoup mieux, selon moi, la conversion du grand prêtre delà religion païenne Matua, l'oncle du roi. Mais la version de Lesson est en complète contradiction avec celle des missionnaires, qui devaient être forcément, par leur long séjour dans les îles, beaucoup mieux informés que ce voyageur, et qui n'ont jamais varié dans leurs déclarations. Or, d'après Lesson, Maputeoa avait pour père Mateoa, flls lui-même de Teoa, tandis que, d'après les missionnaires, le grandpère et le père de Maputeoa étaient Mapurure et Teikatoara. Mais voici qui est encore plus grave : Lesson fait Kopunui régent durant la minorité du roi, qu'il cherche ensuite à détrôner; le Père Laval attribue, au contraire, ces projets d'usurpation au grand prêtre Matua, qu'il dit avoir été chargé du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi, son neveu ; à plusieurs reprises, Matua est désigné, dans les lettres du Père Laval, comme grand prêtre et oncle du roi; le Père Caret, dans sa Notice sur les îles Gambier, s'exprime en ces termes : « Celui qui était revêtu du titre de Tupua (grand prêtre) a plus que tout autre contribué à l'établissement de la Religion dans ces îles; son nom vous est déjà connu, c'est Matua, oncle du roi Maputeo. » Il y avait plusieurs années que les deux missionnaires vivaient dans ces îles lorsqu'ils écrivirent ces letti'es et il n'est donc pas admissible qu'ils aient pu faire erreur sur les titres et fonctions de Matua qui, ne l'oublions pas, était, du temps du Paganisme, en sa qualité de grand prêtre, le premier personnage de Mangareva, après le roi Maputeoa. Quant à essayer d'admettre que Kopunui et Matua ne font qu'un, il est facile de voii% d'après les deux versions, que ce n'est pas possible.
Lesson aura donc probablement mal compris ou mal retenu ce que lui ont dit, d'après ce qu'il déclare, les Pères Liausu et Laval et leur ami M. de Latour, dans les conversations qu'ils eurent ensemble à Gambier lors de la relâche du navire le Pylade, en 1840. D'ailleurs, on lit dans le Voyage aux îles Mangareva de P. -A. Lesson les lignes suivantes : « Il est assez difficile de préciser les époques des divers règnes de Teoa et du régent Kopouni. Matua signifie en effet fils de Tua, et Tuaine, sœur de Tua. Or Matua ne pouvait être que le frère de la mère de Maputeoa. Les missionnaires seuls peuvent lever nos doutes à ce sujet » (p. 127 et 128). Eh bien, faisons comme Lesson : rapportons-nous-en aux missionnaires; c'est ce qu'il y a de plus sûr.
1. Notice sur les îles Gambier par M. Caret, Missionnaire apostolique, yl/znales de la Propagation de la Foi, t. XIV, p. 336.
pas pouvoir le différer plus longtemps pour attendre l'arrivée de Mgr Rouchouze, évéque in parlibus de Nilopolis vicaire apostolique de l'Océanie orientale, à qui ils eussent désiré réserver cet honneur; en conséquence ils leur administrèrent ce sacrement. On était alors au commencement de l'année 1836. Le roi Maputeoa se détermina difficilement à renier ses dieux ; il résista encore à toutes les sollicitations des Pères et ce ne fut qu'à la suite d'une épidémie qui emporta bon nombre de ses sujets et plusieurs de ses parents que, saisi de crainte, il demanda à devenir chrétien, ce qu'on n'eut garde de lui refuser. En somme, il céda plus à la superstition qu'à la conviction. Cependant, une fois qu'il eut embrassé le Christianisme, il fit preuve pour lui du plus grand attachement, ainsi que pour les ministres de son culte, les missionnaires catholiques français. Et c'est sans doute à cette dernière cause qu'il faut attribuer la prompte facilité avec laquelle le gouvernement français établit plus tard son Protectorat sur l'archipel des Gambier.
Jusqu'ici l'œuvre des missionnaires avait été très belle ; mais peu à peu ils la gâtèrent en y introduisant un despotisme intolérable. Grisés par leur succès, ils voulurent réaliser aux îles Gambier leur rêve d'un gouvernement théocratique. Leur autorité, uniquement spirituelle au début, ne tarda pas à s'exercer dans le domaine temporel. Ils créèrent un code rigoureux et firent construire une prison. Jamais, dans aucun lieu de la terre, le despotisme ne fut poussé aussi loin que dans ces îles. Les habitants devinrent des esclaves, occupés à la pêche des perles et des nacres qui enrichissait la Mission. Une surveillance continuelle, disons un espionnage continuel, fut exercé sur les mœurs des indigènes des deux sexes. Les jeunes filles non mariées furent enfermées le soir dans des bâtiments gardés par des agents de police. La veille des grandes fêtes, on enferma également les femmes mariées pour les empêcher d'avoir des rapports avec leurs maris. Les coupables
subirent des châtiments aussi étranges que barbares : on leur rasa la chevelure, on les flagella. Les hommes connurent aussi la peine du fouet. Encore mieux que les coups, les travaux, les amendes et la prison i eurent raison des rares récalcitrants, caries indigènes se soumirent plutôt volontairement au joug de la Mission pour ne pas s'attirer le courroux du ciel et de ses représentants sur la terre, les prêtres catholiques. Bref, pendant plus de trente ans, la terreur régna dans l'archipel des Gambier"^.
Le 16 février 1844, le gouvernement français établit son Protectorat sur les îles Gambier-^; mais il respecta le régime institué par les missionnaires catholiques et ceux-ci continuèrent à être les maîtres absolus de toute la population indigène. Dans un rapport adressé, le 7 août iShh, au contre-amiral commandant la station de l'Océan Pacifique, le capitaine de vaisseau Penaud, commandant la frégate la Charte^ écrivait ce qui suit :
« Il existe peut-être peu de couvents où les rites de notre
l.Les missionnaires avaient fait construire des prisons. Celles-ci avaient des murailles de plus d'un mètre d'épaisseur, enclavant trois mètres cubes de vide dans lequel par un orifice de quarante centimètres de longueur sur vingt de largeur, pénétraient l'air et la lumière destinés à faire vivre six hommes.
2. Le Commandant des Établissements français de l'Océanie au ministre de la marine, Papeïti,le 12 mars 1861. — Le lieutenant de vaisseau Caillet au commandant-commissaire impérial à Taïti, Rapport en date du 4 avril 1869.