Demande du Protectorat de la France par les indigènes
DES ÎLES MaNGAREVA.
Nous, soussignés, le Roi et les grands-chefs des îles Mangareva, ayant par conviction embrassé la religion catholique, apostolique et romaine, déclarons solennellement vouloir former un État libre et indépendant sous la protection immédiate de S. M. Louis-Philippe I", Roi des Français, et, à l'effet de manifester notre union avec la France, demandons à prendre le pavillon de la grande nation qui nous a initiés à la civilisation.
Fait à Mangareva, le seize février mil huit cent quarante-quatre.
Signé : Au Kerekorio Maputeo, A Akaraki, Tona Tagata, Ta Ko Matia, Te Maputauki.
Nous soussigné. Penaud (Charles), capitaine de vaisseau, chevalier de la Légion d'honneur, commandant de la frégate la Charte.
religion soient suivis avec une plus ponctuelle exactitude que par ces nouveaux chrétiens. Il y a certes peu de pays au monde où le neuvième commandement de Dieu soit observé plus rigoureusement.
« Il est vrai que ceux qui l'enfreignent sont sévèrement punis : la confession fait bientôt connaître les coupables ; ils sont attachés à des poteaux à la porte de l'église, dont l'entrée leur est interdite pour un mois ou plus. La femme se voit couper les cheveux, qui sont portés longs et pendants; les indigènes, en passant près des pécheurs, leur jettent de la boue ou des ordures à la figure ; on dit même qu'il y a eu quelquefois flagellation. Ensuite on leur impose une pénitence consistant à récolter une quantité donnée de coraux et à contribuer à la construction d'un vivier conquis sur la mer ou à quelque autre travail pénible. »
Les Pères montrèrent le même despotisme vis-à-vis de la population européenne. 11 est vrai que celle-ci se réduisait à quelques colons ou à quelques marins de passage dans l'archipel ; mais ils furent obligés d'accepter le Code mangarévien ou de s'en aller. Ceux qui restèrent supportèrent bien des humiliations. En 185/i,à Mangareva, un nommé Labbé, capitaine au long cours, accusé d'avoir mangé de la viande un vendredi, fut enlevé brutalement de sa case, lié, et jeté en prison ; on le dépouilla de son lit, de ses matelas et de ses draps, qu'on brûla sur la place publique ; sa case fut purifiée ^ ! Le roi Maputeoa n'était plus que le fidèle agent des missionnaires, qui
Déclarons, en présence du Roi, des grands-chefs des îles Mangareva et du révérend père Liausu (Cyprien), que nous acceptons, sauf la ratification du Roi et de son gouvernement, le Protectorat des îles Mangareva qui nous est offert, et que nous nous empressons de transmettre cet acte à M. le contreamiral du Petit-Thouars , commandant en chef la station navale de France dans l'Océan Pacifique, à l'effet de le faire parvenir dans le plus bref délai à S. M. le Roi des Français.
Fait à Mangareva, le seize février mil huit cent quarante-quatre.
Signé : Penaud et Liausu.
1. Gilbert Cuzent, Voyage aux îles Gambier {Archipel de Mangareva), pp. 57 et 58.
faisaient tout ce qu'il leur plaisait. En réalité Maputeoa ne régnait plus depuis que, par son baptême, il était devenu Grégorio. Il mourut, le samedi 20 juin 1857, d'une maladie de poitrine. Son fils aîné Joseph, âgé de dix ans, lui succéda sous la régence de la femme du défunt, la reine Marie-Eudoxie. A différentes époques, des traitements indignes furent encore infligés à des Français et ceux-ci se contentèrent de protester, sans en aviser la métropole. Le Père Laval continua donc de faire peser un joug de fer sur les habitants. En 1861, il n'y avait pas d'industrie aux Gambier, et les indigènes exploitaient les nacres perlières au profit de la Mission, qui réalisait ainsi un bénéfice de 60 à 70.000 francs par an^. Un certain M. Pignon, sa femme, et son neveu le sieur Dupuy étaient venus aux Gambier faire le commerce de la nacre : ils firent une telle concurrence à la Mission catholique que celle-ci essaya de les déterminer à partir ; ne pouvant j arriver, le Père Laval, avec une cinquantaine d'agents de police, vint arrêter Pignon, sa femme et Dupuy; il les enferma dans une prison et détruisit leurs constructions et leurs magasins. Pignon cria qu'il demanderait justice à l'Empereur. Au bout de quelque temps, le Père Laval relâcha Pignon et sa femme et les expulsa de l'île, tout en retenant Dupuy qu'il garda trois mois en prison sous l'accusation d'adultère. Mais Pignon se plaignit et son ajffaire eut du retentissement ; elle parvint jusqu'en France et une enquête fut ordonnée . Celle-ci ne dura pas moins de deux années, et, finalement, fut défavorable au gouvernement des îles Gambier. 11 en résulta que, dans une dépêche datée de Papeete le 25 avril 186/i, le Commandant E. G. de la Richerie condamna la Piégente des îles Mangareva, Maria-Eutokia, à payer 150.000 francs d'indemnité au sieur Pignon et 10.000 francs, au nommé Dupuy. La reine-régente protesta dans une lettre adressée le 5 juin 186Zi au Commandant des Etablissements français et, le même
1. Le Commandant des Établissements français de l'Océanie au ministre de la Marine, Papeïti, le 12 mars 1861.
Jour, elle en appela au ministre de la marine auquel elle écrivit une lettre que signèrent aussi le Père Laval et MM. de la Tour, Henry, Guillou et Coste. Mais le ministre, le comte de Ghasseloup-Laubat, confirma la décision du Commandant de la Richerie, et, de plus, donna l'ordre d'exiger de Maria-Eutokia le paiement immédiat des indemnités dues à Pignon et à Dupuy. Aussitôt le nouveau Commandant des Etablissements français de l'Océanie, le comte de la Roncière, se rendit à Mangareva pour contraindre le gouvernement de cette île à verser les 1 60.000 francs d'indemnité ^ . La reine-régente voulut d'abord résister, mais, en présence des mesures que l'on avait prises, elle comprit vite que c'était inutile et se décida à capituler. Toutefois;, comme elle n'était pas riche, ou, du moins, prétendait ne pas l'être, elle demanda, et obtint, de ne payer cette somme de 160.000 francs, qu'en trois annuités, ce qui fut stipulé dans un traité fait le 21 septembre 1865 entre M. le Commandant commissaire impérial, comte Emile de la Roncière et la Régente des îles Gambier Maria-Eutokia^.
A partir de cette affaire, les agissements des missionnaires aux Gambier furent encore plus connus à Tahiti 3, puis en France, et le public s'émut. La Société des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie (Picpus) voulut probablement faire preuve d'esprit de conciliation : elle envoya dans une autre île le Père Laval ; un nouveau supérieur fut donné à la Mission des Gambier. Mais cette concession arrivait trop tard, et le scandale éclata.
Le li mars 1870, dans un discours prononcé au Corps législatif, le comte de Kératry, député du Finistère, se plaignit que ce n'étaient ni le roi, ni la régente qui régnaient dans l'archipel des Gambier, mais le chef des missionnaires, re-
1. Jean Paul Chopard, Les îles Gambier et la brochure de M. L. Jaeolliot, p. 50 à 53.
2. Jean Paul Chopard, Quelques personnages officiels à Tahiti sous le règne de S. M. Napoléon Ul (Extrait des récits sur Tahiti), p. 61.
3. Le lieutenant de vaisseau Caillet au commandant- commissaire impérial à Taïti, Rapport en date du 4 avril 1869.
présentant de l'association de Picpus, dont la maison principale était à Paris. Puis, comme plusieurs députés donnaient des marques d'incrédulité, le comte de Kératry lut immédiatement les pièces suivantes :
Papeete (Océanie), le 12 mai 1861.
Monsieur le Ministre,
La confiance que le Ministre de la marine et des colonies, en 1854, plaçait dans le chef des missionnaires, a-elle été justifiée par l'expérience des 16 années qui se sont écoulées jusqu'au temps présent? Le pavillon français, confié au chef de la mission catholique, a-t-il aux Gambier comme partout ailleurs été le symbole de la civilisation ?
Votre Excellence va être à même de former son jugement sur ces deux graves questions par l'examen des faits qui viennent de se passer à Mangarèva.
L'extrait ci-joint de la séance du conseil d'administration dont l'avis m'a paru nécessaire sur une matière aussi délicate donne tout le développement de ces affaires.
Tout cela est invraisemblable, et certes les nombreux souscripteurs de la propagation de la foi seraient stupéfiés à la lecture des rapports ci-joints, que je transmets à Votre Excellence sur la situation des îles Gambier.
Quant à moi, Monsieur le Ministre, je n'ai été guidé que par l'amour du devoir et par la profonde conviction que, partout où flotte notre drapeau, ce sont les principes de notre droit, de notre civilisation, qui doivent prévaloir, et que nous ne pouvons souffrir qu'on marche dans une voie opposée.
Il est peut-être à regretter que le pavillon français ait été placé aux îles Gambier... Mais je n'oserai conseiller de le retirer. 11 faut donc, dans mon opinion, adopter des mesures propres à faire cesser une situation aussi fâcheuse que celle reconnue dans la séance du Conseil d'administration dont ci-joint copie.
Ces mesures consisteraient principalement, selon moi, dans l'installation et le maintien à Mangarèva d'un résident dans des conditions analogues à celles de l'officier que j'ai installé aux îles Marquises,, sauf approbation de votre Excellence.
Signé : E. G. de la Richerie.
Papeete, le (?) décembre 1864.
Monsieur le Ministre,
Mais pour atteindre un pareil résultat, celui d'indemniser utilement nos nationaux lésés, les Missionnaires en général et le R.-P. Laval en particulier, ne devront plus, au nom de la France, exercer aucune action politique sur les affaires des Gambier. Leur rôle doit rester tout religieux, tout spirituel.
Votre Excellence m'a fait l'honneur de me dire que si l'entente ne se rétablissait pas entre le Commissaire impérial et la mission, elle n'hésiterait pas à m'autoriser à envoyer un résident à Mangareva.
Mieux que moi, Monsieur le Ministre, vous savez que partout où, sous le couvert de la religion , se mêlent des intérêts matériels , la lutte est vive, longue, pleine de difficultés entre le pouvoir religieux, qui cherche à tout prix à conserver ce qu'il a , et l'autorité politique et administrative qui veut entrer dans ses droits et établir une juste démarcation entre le spirituel et le temporel.
11 est facile de voir qu'ici la passion, je dirai presque celle du lucre, a étouffé les sentiments généreux dont on déplore l'absence.
Il faudra donc. Monsieur le ministre, employer la plus grande énergie pour reprendre notre autorité et remettre les choses dans cet état rationnel dont elles n'auraient pas dû sortir.
Signé : C'° E. de la Roncière.
Papeete, le 28 février 1865.
Monsieur le Ministre,
Je crois devoir, maintenant, Monsieur le Ministre, vous donner quelques éclaircissements sur la position réelle de la Reine de Mangareva. ■ Il ressort clairement du dossier, comme Votre Excellence l'aura vu, que, par le fait, cette femme n'est positivement rien.
Quand il s'agit de conduire des affaires avec finesse et adresse on peut s'en rapporter aux membres divers des Sociétés religieuses.
Aux Gambier, sans jamais paraître, semblant au contraire n'exécuter que les ordres de la Reine, les Missionnaires sont tout : conseillers du Gouvernement, juges, négociants.
Leurs conseils donnés, inculqués par la crainte, ils disparaissent, certains qu'il ne sera fait que ce qu'ils ont dit.
Siégeant tous comme juges à divers degrés, avec peu d'indigènes
comme assesseurs, ils appliquent comme ils l'entendent, des lois qu'ils ont faites.
C'est dans les mains de la Reine qu'ils ont su placer fictivement la plus grande partie du commerce, surtout celui des nacres et des perles, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a que les Missionnaires qui le font.
Je crois être bien informé. Au départ du R.-P. Cyprien, il laissa environ 400 tonneaux de nacres. Chaque tonneau valait à cette époque environ 1.600 fr.
Quant aux perles elles sont plus faciles à cacher ; on peut donc moins en apprécier la quantité. De temps à autre, surtout devant des étrangers, on montre ce qu'on appelle les perles appartenant à la Reine; sitôt l'exhibition faite, les missionnaires les emportent, car cela leur appartient.
Je ne crois pas devoir entrer dans aucun détail au sujet des pressions de toutes sortes que ces messieurs exercent sur la population. C'est de la haute tyrannie poussée quelquefois au suprême ridicule.
Combien de ces Mangarèviens ne se noient-ils pas en voulant se sauver d'un pays si sauA^agement religieux ?
Vous comprendrez, monsieur le Ministre, que, d'après la position faite à la Reine, la pauvre femme qui n'est déjà rien, n'a positivement rien.
Comment alors pourra-t-elle rembourser les 160.000 fr. dus si légitimement aux sieurs Dupuy et Pignon? Oùprendra-t-elle cet argent? Quelle pression exercer pour l'amener à payer?
Le dossier fourmille de preuves que ce sont les missionnaires qui, par des tracasseries, des entraves d'abord, ensuite des jugements trop faciles à qualifier, ont amené la ruine complète de nos deux compatriotes.
Pouvons-nous les prendre à partie, les forcer à payer, saisir pouF cela ce qu'ils ont ?
Mais ils vont crier à la spoliation, on les entendra à Rome.
Signé : E. de la Roncière.
Papeete, le 29 avril 1866.
Monsieur le Ministre,
La mission peut affirmer qu'elle ne se mêle ni de l'administration, ni du commerce.
En effet, rien n'est apparent, rien n'a besoin de l'être.
Une fois le chef du pays arrivé au dernier degré du bigotisme, il
était facile de jeter dans cette conscience toutes les alarmes et d'y faire naître toutes les espérances.
Quant aux moyens d'action, la confession en offre qui sont aussi simples que sûrs.
Soupçonne-t-on l'existence d'une belle perle, un homme d'avoir des relations avec une jeune fille ? Ce sont les femmes, les sœurs, les filles qu'on interroge, qu'on effraie.
Les actes du Gouvernement se discutent au tribunal de la pénitence et on a dû amener la régente à offrir à Dieu les bénéfices sur la pêche.
Je dois signaler un fait au sujet duquel j'ai exprimé mon étonnement au P. Laval.
Sur une goélette appartenantpar moitié à la régente et à la mission, un des Pères a été envoyé deux fois dans les Tuamotus y prendre des indigènes pour chercher à les civiliser un peu, me dit le P. Laval.
Civiliser était fort; ces sortes d'enlèvements ne peuvent pas être tolérés. Ces peuples appartiennent au gouvernement de la reine Pomaré. J'ai envoyé des officiers voir ces familles. 11 résulte de leur rapport que ces malheureux, relégués dans une petite vallée, n'ont aucun abri et végètent dans le plus hideux dénûment. Sans y ajouter complètement foi , je dois pourtant dire qu'il m'a été affirmé que plusieurs individus avaient été enlevés de force.
La population des Gambier a déjà de la peine à vivre et bénévolement on l'augmente.
Signé : C'^ E. de la Roncière.
Papeete le... juillet 1866.
Monsieur le Ministre,
Jamais les mots moralité et civilisation n'ont été interprétés d'une façon plus étrange que par le Directeur général de Picpus et le P. Laval. Jamais personne, débarquant aux Gambier, à la vue de cette population couverte de haillons, suivant un étranger d'un regard craintif et hébété, ne se croira en contact avec des gens seulement quelque peu civilisés.
11 cherchera en vain dans ce pays un indice sérieux d'un travail, d'un progrès quelconque, en industrie comme en agriculture; il ne trouvera que des églises, des chapelles, des couvents ' assez bien bâtis
1. Ce qu'on peut le plus reprocher aux missionnaires catholiques des îles Gambier, c'est d'avoir établi des couvents dans cet archipel , où la population diminuait effroyablement. (E. C.)
et des maisons en pierre au milieu de misérables huttes, d'où ne sortent que des gens au teint hâve, semblant chercher un peu de nourriture, ou d'autres rentrant précipitamment comme honteux de leur misère.
Pour moi, monsieur le Ministre, il est un point sur lequel ma conviction ne changera jamais. -
Les missionnaires des Gambier, avant tout, sont commerçants. Le catholicisme, en faveur duquel ils prêchent et qu'ils déconsidèrent honteusement, n'est entre leurs mains qu'un moyen pour maintenir la population dans leur dépendance et éloigaer toute concurrence qui ferait tort à leurs intérêts. J'ai envoyé à votre Excellence, par lettre du 29 avril, n° 15, 1" bureau, les rapports de MM. Caillet et Laurencin.
Je recommande à l'attention du Ministre un tableau qui expose les produits divers donnés par la pêche des nacres (ci-après).
Où sont seulement les traces des sommes énormes qui ont été perçues ?
Tant d'argent tombé dans un pays où l'on ne trouve pas à changer une pièce d'un franc, où même avoirde l'argent est presque un péché, où il n'y a pas le plus petit motif de dépense, n'a pas laissé le moindre vestige ni chez la régente, ni dans la population ! ! ! '
C'est là un mystère que les missionnaires expliqueraient difficilement.
Je le répète, la régente n'est qu'un mannequin que la mission manœuvre, qu'elle met en avant selon ses besoins ou ses intérêts, tout en sachant très adroitement toujours se mettre derrière.
La civilisation n'a rien de commun, je pense, avec les actes inqualifiables dont ces malheureuses îles ont été le théâtre.
Çà ne peut être au nom de la civilisation qu'on flagelle les hommes, qu'on les enferme pendant des années dans d'infects bouges, qu'on rase la tête des femmes, etc., etc.
Votre Excellence n'admettra pas que la civilisation s'inculque par des soufflets. Le R. P. Laval est pour les moyens violents. Les flagellations qu'il a fait infliger le prouvent. En pleine église, revêtu de ses habits sacerdotaux, et devant nos officiers, il a donné un soufflet à un jeune homme pour avoir souri.
Est-ce d'un pays civilisé que les habitants tenteraient de s'échapper, au risque de périr dans les flots; ainsi que cela est arrivé à seize Mangarèviens, dont on n'a jamais trouvé de traces?
S'ils sont si heureux aux Gambier, supplieraient-ils en grâce qu'on les prenne à bord quand un de nos navires quitte la rade ?
Oh ! non, monsieur le Ministre, je ne crains pas de l'affirmer, la
civilisation, même dans son interprétation la plus large, n'a rien de commun, n'a aucun point de contact avec ce qui se passe dans ce pays.
Heureusement que peu de navigateurs y touchent.
En voyant ce que l'on y fait au nom de notre religion, ils ne pourraient s'empêcher de déplorer la déconsidération dont la couvrent des hommes qui, depuis 40 ans, n'ont plus eu aucun contact avec le monde.
Signé : Comte E. de la Roncière.
Papeete, le 11 avril 1869.
A Monsieur le Commandant Commissaire Impérial.
Monsieur le Commissaire Impérial,
J'ai l'honneur de vous soumettre le résultat des renseignements que j'ai pris aux Gambier, conformément à vos instructions du 12 février dernier.
Maria-Eutokia s'est retirée au couvent. Akaiiio, ex-président du conseil de régence, est chargé du pouvoir exécutif sous la direction immédiate du pro-vicaire.
Il reste peu de traces des efforts tentés par les résidents pour améliorer les institutions du pays. Cependant, l'humanité doit au contrôle du gouvernement protecteur la suppression des châtiments, tels que la flagellation des hommes et la mutilation de la chevelure des femmes. On doit aussi à ce contrôle l'introduction de lits de camp dans les prisons.
Le lac a rapporté cent tonneaux de nacres l'année dernière, et quinze tonneaux cette année; elles ont été vendues, en grande partie, à la régente, qui les a payées, le tonneau, 225 francs en marchandises.
Je n'ai aucun renseignement sur la valeur des perles trouvées pendant la pêche.
La population de tout le groupe, évaluée en 1866 à tout au plus un millier de personnes, enfants compris, est frappée sans merci par une maladie terrible dont les symptômes sont ceux de la consomption : on a compté 160 décès l'année dernière ^ et oO dans le premier trimestre de cette année.
1. En effet, la phtisie ravageait, à cette époque, la population des îles Gambier. Le 10 septembre 1868, le R. P. Laval avait écrit ceci : « Aujourd'hui, j'ai enterré un homme et un enfant. Ils complètent la pre-
Au nombre des victimes se trouve le jeune roi, sa femme et presque tous les membres du conseil de régence, presque tous les indigènes revenus de Tahiti et la famille entière de M. Marion.
Une des causes de cette maladie doit être attribuée, selon moi, à l'état de nostalgie et de stupeur dans lequel paraît vivre le Mangarèvien depuis si longtemps éprouvé par les malheurs.
Malgré ce voile funèbre tristement tendu sur ces îles, les cachots contre lesquels j'ai protesté en 1866, continuent à être occupés par les condamnés des deux sexes.
Le nombre des expiations sur une population aussi réduite accuse, au moins, une nécessité de réagir avec vigueur contre une dépravation morale profonde, et tend à prouver que le pouvoir temporel dirigé par le clergé ne convient pas plus aux Gambier qu'ailleurs.
Encore quelques années de ce régime et notre drapeau y flottera sur les tombes des derniers de la race autochtone.
Signé : X. Caillet ^ .
Après avoir donné lecture de ces pièces, le comte de Kératry demanda au ministre de la marine de dire ce qu'il pensait de la conduite des missionnaires catholiques des îles Gambier. Celui-ci répondit qu'il croyait que dans tout ce qui était arrivé il y avait beaucoup du fait du P. Laval, lequel était un esprit absolu et dominateur ^, et qu'il espérait que le nouveau supérieur se montrerait peut-être plus conciliant.
Quelques jours plus tard, le R. P. Supérieur joar intérim de
mière centaine des victimes que le fléau m'enlève depuis moins d'une année, sur une population de mille âmes. Le jeune roi va bientôt succomber, suivant de près la reine, son épouse. »
« Nous faisons dans nos îles, disait de sou côté le R. P. Nicolas, une neuvaine à saint Michel, le glorieux protecteur de nos missions, pour demander la cessation du fléau. Nous planterons une croix sur le point culminant de la grande île. »
« Nos Pères de Gambier, écrivait de Valparaiso au R. P. Dumonteil le F. Victorien Réveil, sont sans ressources pour combattre la maladie. Ils nous demandent des remèdes ; mais quels remèdes peuvent guérir un mal qui a sa source première dans l'immoralité des races océaniennes ? 11 est à craindre que le christianisme ne soit arrivé trop tard peut-être pour les sauver d'une extinction totale. » [Les Missions catholiques, n° du 5 février 1869.)