Journal officiel, n" du 12 mars
2. Il ne parait pas avoir été sympathique à certains voyageurs. Pour n'en citer qu'un seul, le D' P. -A. Lesson parle du P. Laval de la façon suivante : « Sa physionomie ne peint pas la franchise, bien qu'il ait sur sa figure une sorte de sourire stéréotypé. » (Voyage aux îles Mangareua, p. 27.)
la Congrégation des Sacrés-Cœurs (dite de Picpus) adressa au directeur du journal Le Monde une lettre rédigée en ces termes :
Paris, le 21 mars 1870.
Monsieur le Directeur,
Permettez-moi d'avoir recours à votre estimable journal pour justifier des innocents.
J'étais gravement malade au moment où M. de Rératry se faisait, à la tribune du Corps législatif, l'écho des accusations les plus odieuses contre la mission des îles Gambier. Si je l'eusse pu, j'aurais protesté à l'instant même contre ces accusations.
Aujourd'hui, quoique tardivement, je viens le faire, au nom des missionnaires des îles Gambier et de la Société dont ils sont membres.
Je proteste surtout contre cette affirmation : « Que les missionnaires des îles Gambier sont avant tout, commerçants; » et que «la Mission, sous le manteau de la reine, met de côté tous les ans de 60 à 70.000 fr, » J'affirme que les missionnaires n'ont jamais retiré aucun profit du commerce des indigènes.
On peut juger de la valeur des affirmations de nos accusateurs par ce qu'ils disent eux-mêmes que « rien n'est apparent, » et que « rien n'a besoin de l'être ». Il me semble cependant que, pour constater un fait, il devrait y avoir quelque chose d'apparent. Il n'y a pas de preuves ; mais ce sont des missionnaires, les preuves ne sont pas nécessaires.
Tous les jours, ceux qui nous accusent combattent les affirmations des agents du gouvernement, mais ceux-ci envoient-ils des notes contre les missionnaires? leurs affirmations méritent croyance; on doit y ajouter une foi aveugle.
Que des missionnaires éclairent de pauvres insulaires sur la valeur des produits de leur île et les empêchent de céder des objets précieux pour des bagatelles, voilà ces missionnaires transformés en commerçants par de vils spéculateurs de l'ignorance de ces peuples sauvages. Que des missionnaires empêchent de tout leur pouvoir la corruption de se répandre dans le troupeau qui leur est confié; qu'ils les prémunissent contre les pièges et les séductions des étrangers, ils attirent sur leurs têtes toutes les haines de misérables plus démoralisés que les sauvages eux-mêmes. Alors on crie au bigotisme, à l'abus de la confession, à l'obscurantisme, qui repousse le progrès et la civilisation modernes.
S. Exe. M. le Ministre de la marine a annoncé une enquête sur
l'état des îles Gambier. Qu'elle soit faite avec discernement et impartialité; la Mission ne la redoute pas. Nos missionnaires ne craignent pas la lumière. Nous aussi, nous la demandons cette enquête, parce que nous avons la certitude que la vérité se fera jour et que nos missionnaires seront pleinement justifiés.
Agréez, etc. L. Radigue,
Supérieur par intérim de la Congrégation des Sacrés-Cœurs (dite de Picpus) •.
Mais, quelques mois après, la guerre éclata entre la Prusse et la France, et, cette dernière ayant été vaincue, dut avant tout s'occuper de réparer ses désastres. Dès lors l'affaire des missionnaires catholiques des îles Gambier fut abandonnée : on n'y songea plus que de loin en loin, et l'on se borna à envoyer de temps en temps un navire à Mangareva pourvoir ce qui s'y passait. Cela suffit d'ailleurs à modérer la conduite des Pères. La Mission des Gambier gouverna alors avec un peu plus de prudence ; mais son pouvoir resta aussi absolu qu'auparavant, même après que le Protectorat de la France sur les îles Gambier eut été transformé en annexion, le 23 février 1881 , car ce jour-là, un ordre promulgua le Code mangarévien dans cet archipel. Le despotisme de la Mission catholique ne cessa que le 28 juin 1887, par l'abrogation de ce fameux code et l'application des lois françaises.
Quelques personnes ont essayé de nier les abus de la Mission catholique dans les îles Gambier; mais ceux-ci ne sauraient être contestés : ils sont révélés par une foule de rapports de gouverneurs, d'officiers de marine et de voyageurs. Non seulement les indigènes furent obligés de travailler à bâtir de belles églises (par exemple celle de Notre-Dame, à Rikitea, chef-lieu de l'île Mangareva), mais ils durent aussi chercher des perles pour orner de colliers les Saintes-Vierges en plâtre. Il est hors de doute que les Pères exploitèrent largement, surtout au début, l'ignorance qu'avaient les naïfs insulaires de la valeur de certaines marchandises, telles que