Id., p
qu'ils demandèrent à s'en instruire et que, trois mois plus tard, quand ils retournèrent à Rurutu, ils y emmenèrent avec eux deux maîtres^ chrétiens de Raiatea, les nommés Mahamene et Puna. A leur arrivée à Rurutu, ces derniers se mirent à prier Dieu à genoux sur la plage à l'endroit consacré au dieu Oro. Les habitants qui étaient restés dans cette île et n'avaient pas fait le voyage de Raiatea furent interdits de cette audace; ils crurent que le dieu allait venger l'affront qui lui était adressé : « Mahamene et Puna vont mourir, » dirent-ils; mais quand, le lendemain, ils virent que les deux chrétiens de Raiatea jouissaient d'une santé parfaite, ils méprisèrent leur dieu et déclarèrent que celui-ci n'était qu'un imposteur. Les catéchistes profitèrent alors de ces dispositions pour commencer leur apostolat, et le chef Auura convoqua une assemblée dans laquelle il supplia la foule d'adopter la religion chrétienne. Le lendemain, il fut convenu que, contrairement à la loi païenne, les hommes et les femmes mangeraient ensemble et que, si celles-ci n'étaient pas après dévorées par le dieu Oro, toutes les idoles seraient livrées aux flammes. Le repas eut lieu dans ces conditions et, comme tous les convives étaient sains et saufs quelques heures plus tard, le peuple courut brûler ses idoles et détruire lesmarae (juillet 1821). Williams visita Rurutu en octobre 1823 et y revint en 1825. Il trouva tous les indigènes instruits, baptisés et vêtus; ils s'étaient construit des maisons confortables autour desquelles on voyait des jardins; il y avait aussi une église ^
Le Protectorat de la France sur l'île Rurutu ne fut établi que le 27 mars 1889, et le 29 mars de la même année, sur l'île Rimatara. Le 25 août 1900, le Protectorat sur ces deux îles a été changé en annexion.
La conversion au Christianisme de la population de Rimatara fut surtout l'œuvre d'une femme que les hasards de la navigation amenèrent dans cette île. Cette femme était la seule
1. BuRCKHAKDT et Grundemann, Les Missions évangéliques, Océanie, t. IV, p. 164 et 165.
survivante d'une pirogue partie de Tahiti et poussée au large par les vents jusque sur les côtes de Rimatara. Après avoir erré très longtemps sur les flots, ceux qui montaient cette pirogue étaient tous, sauf cette femme, morts de faim, les derniers ayant néanmoins prolongé leur existence en se nourrissant de la chair des cadavres de leurs compagnons. Enfin, la Tahitienne, presque expirante, était parvenue à aborder à Rimatara où des habitants l'avaient recueillie et rendue à la santé.
L'étrangère était jeune et belle ; elle sut inspirer de l'amour à l'un des chefs de l'île et celui-ci l'épousa. Il faisait souvent la guerre et, quand il éprouvait des revers, sa femme lui parlait d'un nouveau Dieu qui venait d'être introduit à Tahiti : il se nommait Jéhovah et il était si puissant, disait-elle, que ses adorateurs ne subissaient jamais le courroux d'Oro, ni des autres dieux, lorsqu'ils allaient même les insulter jusque dans leurs marae. Le chef écoutait ce que sa femme lui racontait et il restait tout pensif. Après plusieurs défaites, se voyant perdu, ce chef résolut, comme dernier expédient, de recourir au Dieu étranger. En conséquence, il lui construisit un grand marae et, rassemblant ses guerriers, il leur affirma que désormais ils seraient invincibles, car ils étaient maintenant sous la protection d'un Dieu dont le pouvoir était tel que, devant le sien, celui des autres dieux devait s'incliner. Les guerriers crurent ce que leur chef leur déclarait et, pleins d'ardeur, ils demandèrent à marcher immédiatement au combat. Ils partirent et, complètement fanatisés, ils attaquèrent leurs ennemis avec une fureur si violente que ceux-ci non seulement durent reculer, mais subirent en plus une déroute complète. Dès lors, le culte de Jéhovah prima tous les autres cultes de l'île et le marae de ce Dieu fut soigneusement entretenu par une partie de la population.
Quelques années après ces événements, des missionnaires protestants vinrent à Rimatara pour y enseigner la religion chrétienne et leur surprise fut grande en reconnaissant dans
ce marae les attributs de la religion du Christ : celle-ci avait donc été déjà prêchée aux habitants de l'île ? Il n'y avait pas à en douter et les missionnaires s'en aperçurent bien vite en les questionnant. Sans doute, la religion que les naturels pratiquaient n'était pas absolument la religion chrétienne : il y avait des différences dans le culte et dans l'adoration, mais le fond était pourtant le même, et cela facilita singulièrement la tâche des missionnaires (1822) *.
En 1823, le pasteur Williams trouva dans Rimatara une chapelle protestante et une école que fréquentaient cent trente enfants et beaucoup d'adultes; comme ils n'avaient que peu de livres, ils apprenaient à écrire sur le sable. Toutes les femmes étaient vêtues. Deux ans plus tard, Williams baptisa le roi et vingt-cinq autres indigènes-.
Il n'y a jamais eu dans l'archipel des Tubuai que des pasteurs indigènes, qui tous les ans sont visités par des pasteurs européens de Tahiti. Ceux-ci inspectent les écoles, président les cérémonies religieuses, vendent des livres et reçoivent des offrandes pour la Mission : de l'huile de coco, de l'arrowroot et toutes sortes de provisions. Les offrandes ne sont pas mesquines à en juger par celles que firent en 1875 les six cents habitants de Rurutu, cependant très pauvres : elles s'élevèrent à la somme de 1.050 francs 3.
Il existe aussi dans l'archipel des Tubuai des adventistes et des mormons ; mais ces mormons ne pratiquent pas la polygamie.
Quant à l'île Rapa-iti, ses habitants reçurent l'Evangile à la suite d'un fait qui mérite d'être rapporté. En 1825, le capitaine Henry, passant par Râpa, avec un petit bâtiment tahitien, enleva deux naturels de cette île et les emmena à Tahiti, où
1. MoERENHOUT, Voyages aux îles du Grand Océan, t. II, p. 347 et 348.
2. BuRCKHARDT et Grundemann, Les Missions évangéliques, t. IV (Océanie), p. 165.
3. BuRCKHARDT et Grundemann, Les Missions évangéliques, t. IV {Océanie)^ p. 166.
il les confia au missionnaire protestant Davies pour que celuici leur enseignât la religion chrétienne et leur apprît à lire et à écrire. Ces naturels, qui s'attendaient à subir le plus triste sort, furent si étonnés et si contents d'être bien traités, tant par les missionnaires anglais que par les habitants de Tahiti, qu'ils ne tardèrent pas à abandonner leur ancien culte et à embrasser le nouveau. Devenus chrétiens, ils demandèrent à retournera Râpa afin de convertir aussi leurs compatriotes. Les missionnaires y consentirent et le pasteur Davies voulut même les accompagner ainsi que deux catéchistes tahitiens. Ils partirent tous de Tahiti en janvier 1826, emportant avec eux des traductions de la Bible, des livres élémentaires, des outils, etc. Arrivés en vue de Râpa, leur bateau fut immédiatement entouré par des pirogues montées par des hommes aux intentions hostiles. Voyant cela, les deux naturels enlevés se jetèrent à la mer, se mirent a nager vers leurs compatriotes et s'en approchèrent. Alors ceux-ci les reconnurent et, comme ils les croyaient perdus, montrèrent une grande joie de les voir revenir sains et saufs ; ils les questionnèrent, puis, ayant appris qu'ils n'avaient reçu que de bons traitements à Tahiti, ils rassurèrent le pasteur et les deux catéchistes tahitiens et les invitèrent à descendre à terre, leur affirmant qu'on ne leur ferait aucun mal. Ils débarquèrent donc et furent, en effet, très bien accueillis des chefs et de la population ^
Depuis longtemps les guerres étaient fréquentes à Râpa de baie en baie. Trop nombreux dans leur île et pressés par la faim, les habitants se disputaient la possession des terres et se livraient des combats terribles. Toutefois les évangélistes n'eurent pas à en souffrir : durant leur séjour ils furent continuellement respectés de la population. Ils se mirent à l'œuvre et, en moins de cinq ans, ils la rendirent chrétienne et la sortirent de la barbarie 2, En 1830, les guerres cessèrent
1. MoERENHOUT, Voyages aux îles du Grand Océan, t. II, p. 329, 330 et 331.
2. BuRCKHARDT et Grundemann, Lcs Mïssions évangéliques, t. IV {Océanie), p. 165.
et, dans la suite, elles ne furent pas reprises. Mais ce qui les empêcha de renaître, ce fut, bien plus que la conversion des indigènes, les fléaux qui surgirent dans l'île à différentes époques. Une première fois Râpa fut ravagée par une maladie contagieuse et de 2.000 habitants il ne restait plus que 500 en 1836. En 1864, il y eut encore une épidémie après laquelle on ne compta plus que 150 habitants ^ Beaucoup de terres devinrent ainsi disponibles et les survivants, n'ayant plus de difficultés pour se procurer de la nourriture, ne songèrent plus à s'attaquer. Telle fut, je crois, la véritable cause de la cessation des guerres à Râpa. Mais il se peut aussi qu'une autre cause ait contribué à les éteindre : ce qu'a raconté l'indigène Etau^, doit être en partie vrai. D'ailleurs cet indigène, ancien ministre, avait une instruction qu'on rencontre rarement parmi les Polynésiens ; il devait être assez bien au courant de l'histoire de son pays. Etau était parent de Mairoto, guide assermenté du gouvernement français. Autrefois, disait Etau, l'île Râpa était divisée en douze districts, appartenant chacun à un propriétaire. Celui-ci était chef sur le territoire qu'il possédait et les habitants qui vivaient sur son domaine devaient lui obéir, cultiver la terre, récolter et lui fournir des vivres. Le roi ne différait des chefs de district qu'en ce qu'il avait en plus le pouvoir de rendre la justice ; encore ce pouvoir le partageait-il avec un juge, ou bien avec un ministre quand la place de juge était vacante. Ces douze chefs étaient perpétuellement en guerre et lorsqu'ils éprouvaient des revers ils se réfugiaient dans leurs forts. La plupart de ces forts furent détruits et beaucoup de guerriers périrent. Les guerres continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'il n'y eût plus que deux chefs. Alors ceux-ci se décidèrent enfin à conclure la paix, et, comme ils la voulaient durable, ils convinrent que celui des deux qui survivrait à l'autre hériterait de sa propriété et de sa souveraineté afin qu'il n'y eût plus qu'un seul roi dans l'île.
1. BuRCKHARDT et Grundemann, Lcs Missions évangéliques,t. IV (Océanie), p. 165.
2. A M. Méry, lieutenant d'artillerie de la marine et des colonies.
Ce fut le grand-père du roi Paarima ou Teraau qui bénéficia de cette convention et en fit profiter ses descendants. Et voilà pourquoi Etau, le petit-fils de l'ancien dernier roi, n'était plus qu'un simple propriétaire dans l'île Rapa-iti dont, au contraire, il aurait été le roi si la^chance avait favorisé son ancêtre ^.
Tous les habitants de l'île ou presque tous étaient en 1867 propriétaires. Les plus gros propriétaires étaient appelés chefs de districts. Ils étaient au nombre de six: Pito vahiné, Manava tane, Pito vahiné, Manoa tane, Paarima tane, Punaka tane. Ces six chefs et cheffesses représentaient cinq districts autour de l'île et un dans l'intérieur des terres ; voici les noms de ces districts en allant dans la direction de l'Est au Sud : Ahurei, Manava, Tuape, Tokoroa, Teraau, Maitira (intérieur). Les grands propriétaires, quoique chefs de districts, n'avaient en réalité aucune autorité sur les autres. Le roi Paarima ou Teraau n'en avait guère lui-même 2. Ses sujets n'obéissaient que lorsque cela leur plaisait.
Heureusement ils étaient devenus très pacifiques. Ils déclaraient qu'ils ne voulaient plus faire la guerre et qu'ils avaient brisé ou brûlé leurs armes. En effet, le sang n'a plus jamais été versé à Rapa-iti. De nos jours, le voyageur peut voir sur les sommets des pics les plus élevés de l'île dixhuit de leurs anciens forts ^; le plus important de ces forts est celui de Lukutaketake. Ils sont assez vastes et bien construits, généralement bâtis en pierres sèches et entourés d'un chemin de ronde *. Ce sont les derniers vestiges guerriers du passé des Rapaéens.
En revanche, leur paresse a considérablement augmenté.
1. Rapport du lieutenant d'artillerie Méry au Commandant-Commissaire impérial, sur l'exploration de l'île Râpa. Papeete, 8 juin 1867.
2. Rapport adressé au Commandant, Commissaire impérial, par le lieutenant de vaisseau Alex. Quentin, capitaine du Latouche-Tréville, envoyé en Mission à l'île Râpa, 21 mai 1867.
3. C. L. R., Voyage aux îles Tubuai, Raevavae et Râpa, Bulletin de la Société de Géographie commerciale de Paris, t. XI, p. 223.