L'ILE DE PAQUES^ (RAPA-NUI
Les traditions des insulaires. — Genre de gouvernement. — Ses résultats.
— Luttes intestines. — Premières relations avec les navigateurs européens. — Traite d'esclaves parles Péruviens. — Epidémie de petite vérole.
— Un laïc missionnaire; aventures de M. Eugène Eyraud. — Fondation d'une Mission catholique. — Ses succès. — Epidémie de phtisie. — Mort du Frère Eugène Eyraud. — Arrivée de colons. — Démêlés entre M. Dutrou-Bornier et le Père Roussel. — Guerre civile ; incendie du village. — Abandon de la Mission catholique; départ d'une partie des indigènes. — Exploitation de l'île par des Européens. — Séjours du Père Montiton. — Annexion au Chili de l'île de Pâques. — Dernière visite d'un missionnaire.
— Déchéance des indigènes. — Leur extinction.
Tekaouhangoaru, Te Api, Waïhu, Matakiteragi, Kairagi, Hititeairagi, Rapa-nui, Te pito te henua, chacun de ces noms a été successivement donné comme le nom indigène de l'île que la plupart des Européens appellent Pâques ; mais, en réalité, on ignore encore à l'époque actuelle quel est le véritable nom indigène de cette île. Quoi qu'il en soit, celui de Rapa-nui a prévalu ~.
L'île Rapa-nui ou de Pâques est, après l'îlot Salas y Gomez ^, l'île la plus éloignée et la plus isolée dans le sud-est de l'Océan
1. Découverte le jour de Pâques, le 6 avril 1722, par le Hollandais Jacob Roggeween, qui, pour ce motif, la nomma Paassen. 11 se peut qu'elle ait été aperçue auparavant, en 1688, par le flibustier anglais Davis.
2. Rapa-nui signifie : la grande Râpa. Mgr Tepano Jaussen déclare que les habitants de cette île l'appellent Tepito-te-fenua, c'est-â-dire le nombril de la terre. {L'île de Pâques, historique et écriture, p. 2. Ouvrage posthume rédigé par le R.-P. lldefonse Alazard, d'après les notes laissées par ce prélat qui fut le premier vicaire apostolique de Tahiti.)
3. Découvert en 1793 par le navigateur espagnol de ce nom. Cet îlot est aride et désert.
Pacifique. Son passé est presque inconnu, et ce que l'on en sait reste un peu suspect comme provenant de traditions recueillies seulement vers la fin du dix-neuvième siècle, c'està-dire à une époque où la population était déjà très réduite et tombée à un tel degré d'abaissement moral que l'on ne pouvait guère espérer obtenir d'elle des renseignements absolument indiscutables. Néanmoins les faits que rapportent ces traditions ne manquent pas de vraisemblance, car il en est arrivé d'analogues dans d'autres îles.
Les deux premières traditions sont rapportées par les indigènes de Rapa-nui . L'une déclare que leurs ancêtres vinrent, il y a plusieurs siècles, dans un grand navire, de Rapa-iti. Ils abordèrent à Upipu, baie située sur la côte est. Ils avaient avec eux leur roi, et ce fut lui qui fît les statues avec la pierre d'une carrière placée dans un cratère dont il se servait comme demeure'. D'après l'autre, huit cents personnes, sous le commandement d'un roi appelé Hotu ou Tucuyo, arrivèrent, dans deux embarcations, à l'ile de Pâques. Le pays paraissant convenable aux émigrants, ils débarquèrent à Anakena et y restèrent. Quelque temps après, le roi partagea les terres et établit des colons à Hanga Roa, à Mataveri, à Vaï-hu et à Utu-iti^.
On trouve également chez les indigènes de Mangareva deux traditions, se rapprochant beaucoup par les faits, mais différant par les noms des personnages.
La première dit qu'à la suite d'une défaite, le roi Hatumatua, la reine Vakai et leurs partisans furent obligés de s'expatrier pour échapper à la mort. Ils mirent dans deux grandes pirogues des provisions de toute espèce et s'embarquèrent nombreux, hommes, femmes et enfants. Poussés par un fort vent d'ouest, ils partirent, et l'on ne les revit plus jamais, à
1. Rapport du commandant du navire de Sa Majesté Britannique la Topaze. L'île de Pâques, Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 536.
2. Rapport de Don Ignacio L. Pana, capitaine de corvette sur le navire de guerre chilien O'Higghins. L'île de Pâques, Reuue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 108.
l'exception d'un seul qui revint à Mangareva et par lequel on sut la fin de leur entreprise. Suivant son récit, ils rencontrèrent une île en plein Océan et y débarquèrent dans une petite baie environnée de montagnes. Ayant voulu visiter le pays, ils y découvrirent des traces d'habitants. Jugeant une attaque de leur part inévitable, ils résolurent de se fortifier. En conséquence, ils construisirent immédiatement sur les hauteurs d'Anakena des carrés de pierres dans lesquels ils se renfermèrent. En effet, peu de jours après, ils furent assaillis par une multitude d'habitants armés de lances et de pierres; mais ils les reçurent si vigoureusement que pas un d'eux n'échappa. Les vainqueurs se répandirent alors dans l'île et massacrèrent tout ce qui restait de la population mâle disséminée çà et là ; ils n'épargnèrent que les femmes et les filles et les prirent pour eux ^
La seconde tradition raconte qu'un nommé Anua motua, chef des îles Havs^aï, quitta cet archipel et accomplit de grands voyages à travers l'Océan Pacifique. 11 visita une foule d'îles situées à l'Est, et fit un séjour important à l'île Mangareva, où il se maria avec une femme nommée Kautia, qui lui donna un grand nombre d'enfants. Ensuite il se rendit avec ses fils Puniga, Marokura etTeagiagi, à Pile Matakiteragi, où il s'empara des terres des habitants. Il y mourut, et ses trois fils héritèrent de son île. Les deux premiers continuèrent à l'habiter, et même n'en sortirent jamais; le troisième y resta encore quelque temps, puis il retourna dans son pays, à Mangareva.
M. William J. Thomson, dans son ouvrage Te Pito Te Henua^ donne aussi sur le peuple de l'île de Pâques la tradition suivante, qui renferme des détails excessivement curieux, mais d'une authenticité très discutable :
L'île fut découverte par le roi Hotu-Matua, qui vint du pays situé
1. Note du contre-amiral F. T. de Lapelin. L'île de Pâques, Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 108.
dans la direction du soleil levant, avec deux grandes doubles-pirogues et trois cents compagnons. Ils apportèrent avec eux des pommes de terre, des ignames, des bananes, du tabac, de la canne à sucre et les graines de différentes plantes comprenant le mûrier à papier et les arbres toromiro. Le premier débarquement fut fait à l'îlot de Motu Nui, sur la côte nord, et là fut cuite la première nourriture qui eût été goûtée depuis cent vingt jours. Le jour suivant la reine partit dans une des pirogues pour explorer la côte vers le nord-ouest, pendant que l'autre pirogue, portant le roi, contourna llle vers le [sudest. A la baie d'Anekena les deux pirogues se rencontrèrent et, attiré par la plage unie et sablonneuse, Hotu-Matua débarqua et nomma l'île « Te-pito te-henua » ou « le nombril de TOcéan ». La reine débarqua et immédiatement après donna naissance à un garçon, qui fut nommé Tuumae-Keke. Le lieu de débarquement fut nommé Anekena en l'honneur du mois d'août, dans lequel l'île fut découverte. Toutes les plantes débarquées des pirogues furent utilisées comme semences et les gens commencèrent immédiatement la culture du sol. Pendant les trois premiers mois, ils subsistèrent entièrement de poissons, de tortues et des noix d'une plante rampante qui fut trouvée croissant le long du sol et qui fut nommée « mokioo-ne ». Après le cours d'un nombre d'années tombées dans l'oubli, pendant lesquelles l'île fut mise en état de produire une abondance de nourriture et [durant lesquelles] le peuple avait augmenté et s'était multiplié en nombre, Hotu-Matua à un âge avancé fut frappé d'une maladie mortelle. Avant que sa fin approcha, les chefs furent convoqués en conseil. Le roi nomma son fils aîné comme son successeur (Tuumae-Heke), et il fut ordonné que la succession des rois se ferait toujours par le fils aîné. Cette importante question ayant été réglée, l'île fut divisée en districts et partagée entre les enfants du roi comme il suit : à Tuumae-Heke, l'aîné, furent donnés le titre royal et les pays s'étendant depuis Anekena vers le nord-ouest jusqu'à Mounga Tea-tea. A Meru, le second fils, furent donnés les pays entre Anekena et Hanga-roa. A Marama, le troisième fils, furent donnés les pays entre Akahanga et Vinapu. Le pays situé vers le nord et vers l'ouest de Mounga Tea-tea fut la part du quatrième fils Raa et fut appelé Hanga-Toe. Au cinquième fils, Korona-ronga, furent attribués les pays entre Anekena et le cratère de Rana-Roraku. Au sixième ou dernier fils, furent donnés les pays sur la côte est de l'île. Son nom était Hotu-iti.
La tradition ici revient en arrière avant la venue des gens dans l'île et déclare que Hotu-Matua et ses compagnons venaient d'un
groupe d'îles situé dans la direction du soleil levant et que le nom du pays était Marae-toe-liau, dont la signification littérale est « le lieu de sépulture. » Dans ce pays, le climat était si intensément chaud que les gens mouraient quelquefois des effets de la chaleur, et qu'à certaines saisons plantes et récoltes étaient roussies et ridées par le soleil brûlant.
Les circonstances qui conduisirent à cette migration sont relatées comme il suit : Hotu-Matua succéda à son père, qui était un chef puissant, mais son règne, dans le pays de sa naissance, par suite d'un concours de circonstances, qu'il ne put vaincre, fut limité à très peu d'années. Son frère, Machaa, tomba amoureux d'une jeune fille renommée pour sa beauté et sa grâce, mais un rival apparut sur la scène dans la personne de Oroi, le puissant chef de la tribu voisine. Suivant la coutume du sexe dans tous les âges et dans tous les pays, cette beauté noirâtre jouait avec les affections de ses soupirants et se montrait d'esprit volage. Quand elle fut pressée de faire un choix entre les deux, elle annonça qu'elle épouserait Oroi, pourvu qu'il prouvât son amour en faisant un pèlerinage autour de l'île, et il fut spécifié qu'il marcherait continuellement sans s'arrêter pour manger, ou pour se reposer jour et nuit, jusqu'à ce que le tour de l'île fût achevé. Des serviteurs furent choisis pour porter de la nourriture pour manger en route, et Oroi commença son voyage, accompagné pendant les quelques premiers milles par sa fiancée, qui promit en le quittant de ne penser qu'à lui jusqu'à son retour. La femme inconstante s'échappa avec son autre amoureux, Machaa, le même soir. Oroi n'apprit ces nouvelles que lorsqu'il fut arrivé à l'extrémité la plus éloignée de l'île ; alors il retourna directement chez lui, où il prépara une grande fête à laquelle il convoqua tous les guerriers de sa tribu. L'outrage qui lui avait été fait fut raconté, et tous les assistants prirent l'engagement de ne jamais se reposer jusqu'à ce que Hotu-Matua et sa famille entière eussent été mis à mort.
Il paraît que Machaa était un homme prudent, et voyant qu'un conflit désespéré était imminent, il s'embarqua avec six compagnons choisis et sa fiancée, dans une grande double pirogue, et abondamment muni de provisions il fit voile dans la nuit vers quelque pays plus propice. On prétend que le grand esprit « Meke-Meke » lui apparut et lui fit savoir qu'une grande île inhabitée pouvait être trouvée en naviguant vers le soleil couchant. Le pays fut en vue deux mois après leur départ et la pirogue fut échouée sur la côte sud de l'île. Le deuxième jour après leur arrivée, ils trouvèrent une tortue sur le rivage près d'Anekena, et un des hommes fut tué d'un coup de patte
de cet animal en essayant de le retourner. Deux mois après leur débarquement dans l'île, arrivèrent les deux pirogues avec Hotu- Matua et ses compagnons, au nombre de trois cents.
La fuite de Machaa n'apaisa pas le courroux d'Oroi, et la guerre à mort fut continuée jusqu'à ce que Hotu-Matua, après avoir été battu dans deux grandes batailles, fût réduit à la dernière extrémité. Découragé par sa mauvaise fortune, et convaincu que sa capture finale et sa mort étaient certaines, il se décida à fuir de l'île de Marae-toe-hau, et dans ce but se procura deux grandes pirogues, de 90 pieds de longueur et de 6 pieds de profondeur, approvisionnées et préparées pour un long voyage. Dans la nuit, et la veille d'une autre bataille, ils appareillèrent, ayant convenu de se diriger vers le soleil couchant.
Il paraît que la fuite projetée par Hotu-Matua fut découverte par Oroi au dernier moment, et que cet énergique individu se glissa à bord d'une des pirogues, déguisé en serviteur. Après l'arrivée dans l'île, il se cacha au milieu des rochers à Orongo, et continua à poursuivre sa vengeance en assassinant toute personne sans défense qu'il trouvait sur son chemin. Cet intéressant état de choses se continua pendant plusieurs années, mais Oroi fut finalement capturé dans un piège tendu par Hotu-Matua et fut mis (broyé) à mort. La tradition se continue par un saut brusque dans l'extraordinaire situation suivante : Beaucoup d'années après la mort d'Hotu-Matua, l'île fut à peu près également partagée entre ses descendants et la « race aux longues oreilles » et entre eux une haine mortelle fît rage. De longues et sanglantes guerres furent soutenues et une grande misère régna par suite de la destruction et l'abandon des moissons. Ce mauvais état de choses prit fin, après beaucoup d'années de combats, par une bataille désespérée, dans laquelle les « longues oreilles » avaient combiné le complet anéantissement de leurs ennemis. Un fossé long et profond fut creusé à travers Hoto-iti et couvert de broussailles, et les « longues oreilles » s'apprêtèrent à attirer leurs ennemis, dans ce fossé, où les broussailles devaient être incendiées et tous les hommes, exterminés. Le piège fut découvert, et le plan éventé par l'ouverture de la bataille prématurément et dans la nuit. Les « longues oreilles » furent attirés dans le fossé qu'ils avaient creusé, et tués jusqu'au dernier homme. Après la défaite et l'anéantissement complet de la « race aux longues oreilles », la tradition continue, déclarant que la paix régna dans l'île, et que le peuple s'accrut en nombre et en prospérité. Dans le cours des temps, s'élevèrent entre les différentes familles ou tribus des dissensions qui conduisirent à des hostilités ouvertes. Kaina, chef
de la tribu de Hotu-iti, et descendant du sixième fils du premier roi se montra vaillant guerrier, et ses possessions furent augmentées par des empiétements sur le domaine de ses voisins. Il mourut et eut pour successeur son fils, Huriavai, qui inaugura son avènement au pouvoir par un engagement de trois jours, dans lequel les chefs des deux tribus voisines furent tués. Plusieurs tribus réunirent alors leurs forces, et après un combat désespéré le peuple d'Hotu-iti fut défait, une moitié se réfugia dans une caverne sur le devant de la falaise de la côte nord-est de Tîle, et le reste, sur l'îlot de Marotiri.
Les détachements assiégés furent surveillés nuit et jour par leurs ennemis vigilants, et furent finalement réduits à la famine. Un chef, nommé Poya, venait de terminer à Hanga-roa une grande double pirogue, qu'il appela Tuapoi. Celle-ci fut traînée à travers l'île et mise à l'eau à Anahava. Tous les jours cette pirogue, remplie de combattants, croisa autour de l'îlot de Maroiri, attaquant les Hotu-itiens assiégés chaque fois que l'occasion s'en présentait. Comme ceux-ci étaient affaiblis par les privations, le nombre des prisonniers capturés augmentait de jour en jour. Les captifs étaient amenés à un lieu nommé Hanga-wi-aihi-toke-rau et partagés entre les différentes tribus, et ils étaient immédiatement cuits et mangés. C'est, dit-on, l'origine du cannibalisme dans l'île et on suppose que ce fut inspiré par la vengeance.
Le cannibalisme toutefois montra qu'il était une épée à deux tranchants : il causa des dissensions dans les rangs, et finalement eut pour conséquence la libération d'une partie des assiégés. Il arriva qu'un chef nommé Oho-tal^a-tore fut absent dans une de ces occurences, et à son retour il constata que les corps avaient été tous distribués et ses droits complètement méconnus. Il demanda sa part des dépouilles, et fut informé que « un homme qui dort tard le matin ne peut espérer voir le soleil se lever. » Se sentant humilié par le mépris, Oho-takatore tourna son chapeau à plumes sens devant derrière, pour indiquer que l'alliance était rompue, et avec ses hommes il entra en campagne. Sur la route il s'arrêta à Vaka-piko, dans la case de sa bru pour s'enquérir de son fils. La « dame » le reçut avec des démonstrations de respect, et pendant qu'elle écoutait le récit de ses déboires, elle se tenait derrière lui et lui retirait les puces de la tête, ce qui, suivant les coutumes indigènes, était l'attention la plus délicate qu'une personne pouvait montrer à une autre.
Au retour de son mari, dont le nom était Moa, la femme lui raconta les détails de la visite de son père. Moa ne dit rien sur l'état de ses sentiments, mais se leva au lever du soleil et déterra une certaine
quantité de patates et d'ignames, qu'il fit cuire dans un four. Vers le soir, il sortit son filet de pêche et s'occupa d'arranger les flotteurs et les poids. La nuit venue, il enveloppa ses patates et ignames dans de la canne à sucre et des feuilles, mit son filet sur son épaule, et partit, après avoir informé sa femme qu'il allait pêcher. 11 cacha son filet dans les rochers à Kahiherea et alors s'en alla à Mounga-tea-tea, où croissait un palmier, dont il coupa et émonda huit grandes branches. A Ngana Moa il trouva le camp des hommes qui gardait la falaise dominant la caverne où les Hotu-itiens étaient enfermés, alors il tourna et descendit sur la plage. Les hommes placés là pour garder les approches étaient tous endormis, et Moa réussit avec grande précaution à les dépasser sans être découvert . Arrivé près de la caverne il fut interpellé, et répondit, « Je suis Moa, qui cherche vengeance en venant à votre aide. » Un des assiégés, nommé Tokihai, descendit de la caverne et reçut l'étreinte d'amitié en étant saisi autour du ventre. Moa porta ses vivres dans la caverne et les distribua aux trente hommes affamés et complètement découragés qui étaient encore vivants.
Pendant que la grande pirogue faisait des expéditions de pillage à l'îlot, les forces alliées n'avaient pas négligé les gens qui s'étaient réfugiés dans la caverne. Tous les jours un grand filet rempli d'hommes était descendu du sommet de la falaise et de ce filet des pierres étaient lancées dans la caverne, tuant et blessant les gens sans défense. Moa exhiba ses branches de palmier et apprit à ses amis à faire avec des morceaux d'os humains des crochets, qui pourraient être fixés aux perdies et utilisés comme grappins.
Avant le lever du jour, tout fut prêt, et quand le filet fut descendu à hauteur de l'ouverture, il fut saisi par les crochets et tiré dans la caverne, et les hommes qu'il contenait furent tués presque sans résistance. Les prisonniers se placèrent dans le filet et furent hissés au sommet [de la falaise], où par suite de la surprise et de la fureur de leur attaque leurs ennemis furent défaits et mis en fuite.
11 arriva que la nuit de la venue de Moa dans la caverne, Huriarai et un homme nommé Vaha, qui étaient avec le parti de la petite île de Marori, furent poussés au désespoir par la faim et firent un effort pour capturer un des hommes gardant le rivage de la mer. La sentinelle vit l'un des hommes nageant vers lui; il se trouva que c'était le chef Huriarai, qui était si épuisé qu'il fut mis à mort à coups de massue sans faire beaucoup de résistance . Vaha , toutefois, aborda à quelque distance, et rampant vers la sentinelle, la tua pendant qu'elle était courbée sur le corps de sa victime. Vaha ensevelit hâtivement le corps de son chef parmi les rochers et prenant sa victime sur son dos
il retourna à la nage auprès de ses compagnons dans l'îlot. Là les gens étaient sans moyens de faire du feu et le corps dut être mangé cru. Au matin, lorsqu'ils virent l'évasion de leurs camarades de la caverne et le combat désespéré sur la falaise, ils nagèrent tous jusqu'au rivage et joignirent leurs forces.
Les traditions, à partir de ce point, sont une relation de guerres de tribus, abondant en faits de bravoure personnelle et d'événements extraordinaires, mais de peu de valeur pour l'histoire de l'île. La découverte de l'île par Hotu-Matua et sa troupe de trois cents hommes, ainsi que le débarquement déjà rapporté, est probablement exact et semble assez naturel jusqu'au partage du pays et à la mort du premier roi. Les guerres et les causes qui amenèrent l'émigration du peuple de ce pays inconnu appelé Marae-toe-hau, sont indubitablement basées sur des faits. Il n'y a pas de bonnes raisons de mettre en doute la description du climat de leur premier pays, description qui, si on l'accepte, le placerait quelque part près de l'Equateur ou en tout cas dans les tropiques. La chaleur ne pouvait être le résultat de l'action volcanique, ou bien leurs légendes n'auraient pas déclaré que les moissons étaient brûlées par le soleil dans certaines saisons.
La partie improbable, pour ne pas dire impossible, de l'histoire commence lorsque Machaa se sauve et aborde dans l'île même que le parti de son frère atteint deux mois plus tard, en naviguant simplement vers le soleil couchant. 11 n'y a pas une chance sur un million que deux pirogues puissent faire des milliers de milles, naviguant dans une direction aussi incertaine et si mal définie, aient touché la même petite île . La tradition déclare que Hotu-Matua trouva l'île inhabitée, et immédiatement se contredit, par la ridicule histoire de son frère et de ses compagnons qui y auraient été deux mois. Il n'est pas invraisemblable que les indigènes, désireux de conserver l'honneur de la découverte de l'île, essayent d'expliquer de cette manière la présence d'une population plus ancienne. Ceci s'appliquerait à la mort de l'un des hommes de Machaa tué par la tortue, car cela n'a pas de rapport possible avec l'histoire en dehors du fait que cela expliquerait comment Hotu-Matua trouva une tombe ou un lieu de sépulture sur le rivage à Anekena, lorsqu'il débarqua pour la première fois.
L'histoire d'Oroi se déguisant en serviteur et naviguant pendant des mois dans une pirogue ouverte, remplie de sauvages nus, sans que son identité soit découverte, est trop absurde pour être examinée, si ce n'est comme assignant une origine à l'ennemi ou aux ennemis qui tuèrent les gens d'Hotu-Matua, et dont la forteresse était sur les.
falaises rocheuses près d'Orongo . Un trait particulier de la tradition est l'allusion au filet de combat, qui doit avoir été quelque chose dans le genre de ceux utilisés à l'ancienne époque romaine. Ces filets sont décrits comme ayant été carrés et alourdis aux coins par des pierres. Un bout de cordage était fixé au centre et le filet était jeté sur l'adversaire qui était frappé à mort pendant qu'il était embarrassé dans ses mailles. 11 est digne de remarque que rien de cette sorte n'a été découvert parmi les Polynésiens ou leurs contemporains sur la côte de l'Amérique.
La soudaineté avec laquelle la tradition saute à la guerre entre les descendants du premier roi et la «race aux longues oreilles » est étonnante, parce qu'aucune allusion n'a été faite précédemment à une telle race dans l'île. Il n'est guère possible que les « longues oreilles » fussent les descendants des gens qui débarquèrent avec eux dans l'île, car ceux qui vinrent avec Hotu-Matua étaient de la même tribu, et il est légitime de présumer que les mêmes coutumes régnaient parmi eux tous. A côté de cela, toutes les légendes font une distinction entre la race « aux longues oreilles » et les descendants du premier roi. Les « longues oreilles » semblent avoir constitué une puissance dans le pays à une première période dans l'histoire de l'île, quoiqu'ils furent dans l'occurrence défaits et exterminés par les autres.
Il est possible qu'il y ait eu plus d'une migration de gens dans l'île, et que leurs traditions aient été mélangées ensemble, mais il ne peut pas y avoir de raison de douter que les ancêtres des insulaires actuels soient de la souche malayo-polynésienne . Il est difficile d'expliquer la déclaration, si fréquemment répétée d'un bout à l'autre des légendes, que Hotu-Matua vint de la direction de l'est et découvrit le pays en naviguant vers le soleil couchant, parce que la carte ne montre pas dans cette direction d'îles qui répondraient à la description de « Marae-toe-hau S).
Enfin il existe une autre tradition mangarévienne d'après laquelle les indigènes de Rapa-nui auraient plus tard subi une nouvelle invasion des gens des Gambier. Deux hommes de Mangareva, les nommés Poatuto et Tuhauhoi, seraient allés, avec beaucoup de guerriers d'Akamaru, à l'île de Pâ-
1. William J. Thomson, paymaster U. S. navy, Te Pito Te Henua, or Easter Island, p. 526 à 532 (Tradition relative à l'origine des insulaires).
qiies, où ils auraient exterminé presque tous les habitants. Le fait doit être exact, car l'histoire de Mangareva raconte les motifs du départ de Poatuto, qu'elle déclare être un misérable traître.
A part cette dernière, qui a trait à une époque différente, toutes les traditions exposées ci-dessus ont un fond commun, mais présentent des divergences assez sérieuses. Pour les accorder, il serait nécessaire d'admettre que Hotu, Hatumatua, Anua motua, et Hotu-Matua ne sont qu'une seule et même personne.
La tradition rapportée par M. Thomson déclare que Hotu- Matua serait venu de l'Est, ce qui est certainement erroné et contraire aux autres versions. Ne peut-on expliquer cette discordance par une simple confusion de langage ? M. le D'^A. Lesson, dans son ouvrage Zes Polynésiens, exTpose que le Nord était désigné dans certaines îles par le mot signifiant « en haut», et dans d'autres, par l'expression « en bas ». Cela n'a-t-il pu entraîner une erreur, non seulement sur la direction Nord, mais encore sur la droite et la gauche de cette direction, c'est-à-dire sur l'Est et l'Ouest ?
Quant à l'opinion émise par M. Thomson qu'il y aurait pu avoir plusieurs émigrations, le fait paraît certain. La tradition rapportée en dernier lieu et relative à l'invasion des Gambier en donne une preuve ; elle est confirmée, du reste, par une tradition des Paumotiotes et par d'autres traditions des Mangaréviens, qui prétendent avoir conquis et ruiné au moins deux ou trois fois l'île Matakite-Rangi.
C'est à une émigration antérieure à celle de Hotu-Matua qu'on pourrait attribuer la présence dans l'île de ceux que M. Thomson appelle « les longues oreilles » et dont le nom était peut-être Teke ou Tiki K Ce nom expliquerait celui que portait primitivement File de Pâques, Tekaouhangoaru, et il est curieux, sans vouloir en tirer de conclusions trop for-
1. Un indigène de Rapa-nui, émigré à Tahiti, m'a déclaré que le nom des premiers habitants de l'île de Pâques était Teke ou Tiki,
melles, de remarquer au moins sa ressemblance avec le nom de Tiki-Tiki, sous lequel, d'après M. G. Schweinfurtti, sont désignés certains Négrilles d'Afrique '.
Ce qu'on peut affirmer, en résumé, c'est que la population de l'île de Pâques est en majorité originaire des îles Rapa-iti, Hawaii, Mangareva et Akamaru.
D'après les indigènes, une trentaine de rois de Rapa-nui se seraient succédé dans l'ordre suivant : Hoatumatua, Tumaheke, Mirua-Tumaheke, Hatamiru, Miruohata, Mitiake, Atahega-a-Miru, Atuuraraga, Urakikekena, Kahuituhuga, Tetuhuga-nui, Tetuhuga-roa, Tetuhtiga-marakapau, Ahurihao, Nuitepalu, Hirakautehito, Tupuitetoki, Kuratahogo, Hitiauaanea, Havinikoro, Tevaravara, Terahai, Horoharua, Tererikaatia, Kamaikoi, Tehetutarakura, Huero, Gaara, Maurata, Tepito Gregorio ^.
Le gouvernement de Rapa-nui était une monarchie héréditaire et le roi [Ariki) exerçait une autorité absolue. Sa personne était lapu (sacrée) et il ne devait se livrer à aucun travail. Il ne se coupait jamais les cheveux et sa tête ne pouvait être touchée par aucune main. La population entière lui payait le tribut des prémices et lui fournissait tout ce dont il avait besoin 3.
Mais en plus de ce roi héréditaire, il y avait aussi un autre roi ou grand-chef électif dont le pouvoir ne durait qu'un an. Le choix de ce roi était dû à la fois à l'intrépidité et au hasard,
1. Dr George Schweinfurth, Au cœur de V Afrique, 1868-1871, Voyages et Découvertes dans les régions inexplorées de V Afrique centrale, t. II, p. 115.
2. Mgr Tepano Jaussen, L'île de Pâques (ouvrage rédigé parle P.Alazard), p. 3. Les notes laissées par Mgr Tepano Jaussen n'ont été publiées qu'en 1893, mais elles remontaient à une trentaine d'années auparavant. J'ai donné la préférence à la liste de ce prélat parce que lui et les missionnaires qui se trouvaient sous ses ordres la tenaient directement d'indigènes de Rapa-nui, tandis que celle du contre-amiral De Lapelin, reproduite parle D'A. Lesson, n'en est visiblement qu'une copie dans laquelle beaucoup de noms sont estropiés. Comparer ces trois listes : Mgr Tepano Jaussen, Ile de Pâques, p. 3; le contre-amiral De Lapelin, île de Pâques, Revue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 109; le D'A. Lesson, Les Polynésiens, etc., t. II, p. 290, 291 et 292.
3. Rapport du commandant Pana. L'île de Pâques, Bévue maritime et coloniale, t. XXXV, p. 109.
car un usage singulier voulait que ce fût le premier découvreur d'un nid d'oiseaux. Ici une explication devient nécessaire. Les oiseaux sont excessivement rares dans l'île de Pâques : il s'écoule souvent plusieurs mois sans que l'on en voie un seul; la découverte de leurs nids au printemps n'est donc pas chose facile, et de plus, comme ils sont sur des hauteurs presque inaccessibles, il faut continuellement risquer sa vie pour aller les y chercher. Vers le mois de septembre, les prétendants à cette couronne temporaire se rendaient avec leurs partisans (quelques-uns disent tous les habitants) sur la plus haute montagne, aubord du grand volcan Kau, qui forme le promontoire sud de l'île, et là ils bivouaquaient pendant six à huit semaines. Durant ce temps, ils se livraient à toutes sortes de fêtes et d'excès, et les plus courageux escaladaient les hauteurs afin de découvrir un nid. Parfois plusieurs de .ceux-ci tombaient dans les précipices etpayaient ainsi de leur vie leur hardiesse. Le chercheur qui, le premier, avait eu assez de chance pour trouver un œuf ou des petits oiseaux, était immédiatement proclamé roi ou grand-chef et jouissait d'un pouvoir despotique. Les autres chercheurs qui, après, avaient trouvé des œufs , formaient le cortège du nouveau roi. Tous, un œuf à la main, et la nouvelle Majesté ayant un oiseau pendu sur le dos, s'en allaient fièrement, chantant et dansant. L'élu retournait où il résidait habituellement et ses gens devenaient ses esclaves pendant deux ou trois mois. Si le nid avait été trouvé par un partisan du dernier roi annuel, le parti rentrait triomphant chez lui. Si, au contraire, le dénicheur appartenait à un autre parti, le nouveau roi désignait un, deux ou trois individus qu'il ordonnait d'immoler pour assurer la prospérité de son règne. Comme ceux-ci étaient choisis dans d'autres partis, il en résultait chaque année des guerres. Le parti déchu était contraint de se retirer dans un coin de l'île, où il ne tardait pas à souffrir de la faim et du froid. Le parti vainqueur ravageait alors les propriétés des vaincus : elles étaient pillées, surtout lorsqu'elles conte-
naient des patates et des poules, puis les cases étaient incendiées '.
Ce n'étaient malheureusement pas les seules occasions de guerres entre les tribus. Les indigènes avaient un caractère turbulent et querelleur. Le désir du butin et la haine personnelle amenaient à chaque instant des conflits à la suite desquels le vaincu devenait la propriété du vainqueur avec tout ce qu'il possédait, y compris ses femmes et ses filles. Réduit en esclavage il était obligé de travailler les terres, et lorsque, pour causes d'infirmités ou de vieillesse, il devenait incapable d'accomplir sa besogne, son maître le chassait de sa maison en lui disant d'aller pourvoir à ses besoins. Il en résultait pour l'infortuné une affreuse misère.
S'il faut en croire certaines traditions, il fut un temps où la population se trouva être trop nombreuse dans l'île de Pâques. Alors il s'ensuivit des luttes désespérées et sans pitié : pressés par la faim, les indigènes devinrent anthropophages, le plus fort mangea le plus faible. Les nombreux ossuaires des environs du volcan Utu-Iti {Bano Baraka) proviendraient de ces temps horribles.
Les guerres entre tribus amenaient, paraît-il, des renversements de statues. Celles-ci étaient colossales et taillées dans la pierre; elles avaient la forme humaine, avec de grandes oreilles et la tête ornée d'une espèce de couronne. Autour de chaque idole il y avait une aire pavée en pierres blanches 2. Durant ces guerres, chaque tribu ou chaque parti jetait par
1. Lettre du R. P. Pacôme Olivier, vice-provincial de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, à Valparaiso (Chili), au T. R. P. EuthymeRouchouze, supérieur général de la même congrégation à Paris. Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXIX, p. 255 et 256. — Rapport du commandant Pana et Note du contre-amiral De Lapelin. L'île de Pâques, Revue marilime et coloniale, t. XXXV, p. 109 et 110.
2. J'ai déjà parlé de ces statues et de ces monuments, autant que me le permettait le genre de ce livre; je n'y reviendrai donc pas. La question de leur origine a d'ailleurs été traitée à fond par le D-- A. Lesson dans son ouvrage : Les Polynésiens... etc. Pour moi, j'ai moins à m'en occuper: j'écris une histoire politique et religieuse, et non une étude d'ethnographie et d'archéologie.
terre les statues de la tribu ou du parti adverse. 11 est à présumer qu'il devait y avoir beaucoup de ces statues ou que les indigènes continuaient à en élever, car, autrement, les Européens n'en auraient pas tant trouvé debout jusqu'à nos jours.
Le premier contact des Européens avec les habitants de l'île de Pâques né fut pas entièrement pacifique : Roggeween dut châtier leur outrecuidance par une décharge à bout portant et plusieurs d'entre eux tombèrent morts. Instruits par l'expérience, les naturels devinrent subitement respectueux et les Hollandais purent visiter tranquillement l'île (1722). L'Espagnol don Francisco Gonzalès y vint en 1770 et fit planter trois croix sur autant de monticules situés dans la partie orientale; mais les indigènes les renversèrent le lendemain. Lors du voyage de Cook en 177/i, ils ne dérogèrent pas à leurs habitudes de vol. Néanmoins ils ne s'opposèrent pas au séjour des Anglais. Cook et ses compagnons en profitèrent pour examiner à loisir l'île et sa population. Forster, le naturaliste de l'expédition, étudia avec soin les curiosités qu'il rencontra, principalement les statues colossales en pierre. 11 en a laissé une bien meilleure description que Roggeween. Celle de La Pérouse est aussi très bonne. Tout se serait bien passé, en 1786, entre les Français et les insulaires si ces derniers avaient commis moins de vols. Après chaque larcin, ils s'enfuyaient, et comme le bon La Pérouse avait défendu de tirer sur eux, ils revenaient et recommençaient leurs escamotages. Enhardis par l'impunité, les sauvages enlevèrent le grappin d'un canot : il fallut pourtant sévir. Les Français les poursuivirent; mais ils se défendirent en lançant des pierres, et l'on fut obligé de tirer sur eux un coup de fusil chargé à plomb : le grappin ne put être repris. La douceur n'avait fait qu'envenimer les choses. Après La Pérouse, des aventuriers de race blanche commirent une foule de violences envers les indigènes. Le schooner le Mancy de New-London alla dans leur île pour se procurer
des matelots. Il enleva de force un certain nombre d'hommes; mais ceux-ci, désespérés, se jetèrent à la mer et le navire n'emmena que des femmes à Mas-a-Fuero, l'île où il péchait des phoques. D'autres descentes de ce genre achevèrent d'exaspérer tellement les indigènes contre les Blancs qu'ils reçurent ensuite très mal tous les baleiniers qui mouillèrent devant leur île. Kotzebue ignorait ces faits et la haine qui en était résultée lorsqu'il se présenta en 1816 à File de Pâques. Il comptait sur l'accueil amical qu'avaient obtenu Cook et La Pérouse : il fut grandement trompé dans son attente. Les naturels allèrent d'abord au-devant de lui avec toutes les marques de la joie ; ils échangèrent des vivres pour de petits morceaux de fer; mais quand les Russes voulurent débarquer, ils furent assaillis d'une grêle de pierres et réduits à se défendre à coups de fusil. Les insulaires s'enfuirent et les Piusses descendirent à terre, où ils restèrent à peine cinq minutes, ne voulant pas s'obstiner à visiter le pays malgré la volonté de ses habitants. Durant cette courte relâche, Kotzebue avait eu cependant le temps de remarquer que des statues avaient été renversées de leurs piédestaux, ce qui nous prouve qu'il y avait eu des guerres entre tribus. Beechey trouva la même réception en 1825. Les premières relations furent courtoises; puis, le débarquement opéré, les naturels attaquèrent les Anglais et les volèrent. 11 y eut, un instant, une lutte terrible dans laquelle on fit usage, d'un côté, de casse-tête, de dards, de pierres, et de l'autre, de fusils et de pistolets. Forcé de reculer vers la chaloupe, l'officier anglais ordonna de tirer et deux indigènes^ dont un chef, furent tués. L'officier ne crut pas toutefois prudent de demeurer là et il regagna son bâtiment, ramenant tous ses hommes blessés.
]*]nsuite, plus de trente années s'écoulèrent, sans qu'aucun événement important se passât dans l'île de Pâques.
Tout à coup les naturels furent victimes d'un horrible attentat. Voici comment :
L'émigration chinoise au Pérou n'ayant pas réussi, des ar-
mateurs de ce pays résolurent d'y substituer rémigration polynésienne. Un navire partit et réalisa de si beaux bénéfices cfu'aussitôt on en envoya d'autres. Le k décembre 1862, le Cora quitta le Callao et arriva le 19 du même mois à l'île de Pâques, où il rencontra sept autres navires péruviens qui se trouvaient là dans le même but. « Les capitaines de ces divers bâtiments, désespérant de pouvoir se procurer des naturels par la persuasion, prirent le parti de les enlever de force, et, le 23 décembre, une bande composée de 80 de ces scélérats, parmi lesquels se trouvaient 7 à 8 hommes du Cora, descendit à terre, en armes, sous le commandement du capitaine du Bosa-Carmen.
« La troupe se dispersa dans les environs, pendant que plusieurs hommes de l'équipage attiraient les naturels en leur montrant des objets qui excitaient leur convoitise. Quand les indigènes se trouvèrent réunis au nombre de 500 environ, le chef des pirates donna un signal convenu, qui était un coup de pistolet ; à ce signal, des hommes répondirent par une décharge générale, et environ dix Indiens {sic) tombèrent pour ne plus se relever; les autres, effrayés, essayèrent de fuir dans toutes les directions, les uns en se jetant dans la mer, les autres en escaladant les rochers ; mais deux cents furent saisis et solidement garrottés. Un témoin assure que le nommé Aiguire, capitaine du Cora, ayant découvert dans le creux d'un rocher deux Indiens qui cherchaient à se cacher, et n'ayant pu les déterminer à venir à lui, aeu l'atroce cruauté de les tuer tous les deux. Les deux cents Indiens enlevés furent partagés entre tous les navires, qui mirent tous à la voile quelques jours après ^. » Parmi les captifs se trouvaient le roi Maurata et son fils Tepito.
1. Lavigerie, substitut du procureur impérial, au chef du service judiciaire, Papeete, 21 février 1863, Enquête sommaire faite à Tahiti au sujet d'enlèvement d'indigènes de l'île de Pâques par des navires péruviens.
Suivant les indigènes, plus de mille hommes auraient été enlevés (Le P. Olivier, Ann. de la P. de la F., t. XXXVIII, p. 49); Mgr Tepano Jaussen {Ile de Pâques, p. 4), dit un millier environ; le commandant Pana {Revue maritime
La plupart des corsaires péruviens se rendirent ensuite aux Marquises et aux Tuamotu, où ils prirent de nouveaux naturels 1. Mais là, ces corsaires rencontrèrent un navire de guerre français qui leur donna la chasse et les contraignit à quitter au plus vite ces parages. Le Cora eut encore moins de succès à Rapa-iti, où il se présenta. Les indigènes de cette île, soupçonnant ses mauvais desseins, feignirent de vouloir s'engager, s'embarquèrent en masse, s'emparèrent de ce navire et de son équipage, et les conduisirent sous bonne garde à Tahiti.
Les quelques kanaques de l'île de Pâques qui se trouvaient à bord du Cora recouvrèrent ainsi leur liberté. Malheureusement il n'en fut pas de même pour ceux que les autres corsaires avaient pris : ilsfurent transportés au Callao (Pérou) et traités comme de véritables esclaves. Dans l'intérieur du pays, on les fît travailler à la terre; aux îles Chinchas, ils durent embarquer le guano. Mais cette entreprise ne réussit pas : à peine arrivés, les quatre cinquièmes des captifs etleur roi Maurata, moururent des fièvres, des aliments inusités, du labeur excessif, et surtout de marasme et de désespoir. Tous auraient expiré à l'étranger sans une énergique intervention du gouvernement français. Sur les réclamations de son représentant à Lima, M. de Lesseps, consul général, le gouvernement péruvien ordonna le rapatriement des survivants. Cette action généreuse ne profita guère aux intéressés et, de plus, elle fut funeste à leurs compatriotes restés dans l'île de Pâques. Les anciens captifs qui s'embarquèrent, emportaient le germe de la petite vérole : ils périrent presque tous durant la traversée. Les rapatriés qui avaient survécu transmirent
et coloniale, t. XXXV, p. 114), parle de neuf cents. Il se peut, sans doute, que ces chiffres soient exagérés, mais celui donné par le substitut Lavigerie est probablement trop bas.
1. Leurs services ne furent pas achetés : au moyen de présents on attirait ces naturels, on les enivrait, puis on levait l'ancre; ou bien on les traquait et on les capturait lorsque leur méfiance les avait empêchés de tomber dans le piège qui leur était tendu.
cette maladie aux habitants de l'île et un grand nombre de ceux-ci en moururent ^
Ce fut précisément au moment où l'épidémie diminuait qu'eut lieu la première tentative de conversion au Christianisme des indigènes de Rapa-nui. Elle fut l'œuvre, non d'un ecclésiastique, mais d'un simple laïc nommé Eugène Eyraud. C'était un Français qui, dit-on, s'était enrichi en Bolivie. 11 avait entendu parler àValparaiso (Chili) du projet de fonder une Mission catholique à Rapa-nui, île que l'on déclarait être complètement sauvage, et comme il était très religieux et désintéressé, il résolut aussitôt de tout abandonner pour se joindre aux missionnaires qui tenteraient l'entreprise. Il leur demanda la permission de les accompagner et l'obtint, toutefois après quelques difficultés. Les deux Pères chargés de cette mission devaient d'abord serendreà Tahiti, Ils partirent avec M. Eugène Eyraud et débarquèrent dans cette île le 11 mai 1863. Là, ils apprirent l'enlèvement de beaucoup de naturels de l'île de Pâques, le rapatriement de quelques-uns qui, atteints de la petite vérole, l'avaient communiquée à leurs compatriotes; on ajoutait que la moitié de la population avait été emportée par le terrible fléau. Ces nouvelles jetèrent le trouble parmi les missionnaires. Ils se demandèrent alors combien il restait d'habitants à Rapa-nui, et si vraiment
1. Sur cent libérés que le navire avait emmenés du Callao, quinze seulement échappèrent à la mort et communiquèrent la petite vérole à leurs compatriotes de l'île de Pâques. (Lettre du Fr. Eugène Eyraud, au T. R. P. Supérieur général de la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Valparaiso, décembre 1864. Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVIII, p. 54). — Nous avons vu plus haut M. Lavigerie dire que deux cents kanaques avaient été enlevés h l'île de Pâques ; or, dans son rapport (p. 114 de la Revue mar., etc.), M. Pana déclare que les quatre cinquièmes des neuf cents habitants capturés périrent avant d'être rapatriés; tout cela est inconciliable; je donne donc ces renseignements pour ce qu'ils valent.
Une partie des décès survenus dans l'île fut causée par le mode de traitement que pratiquaient les naturels : ils faisaient usage de bains de mer, même pendant qu'ils étaient en pleine éruption. (D' don Guillermo Bâte, médecin en chef de la corvette chilienne 0. Higghins. Rapport sur la condition physique des habitants de l'île de Pâques. Annales maritimes et coloniales, t. XXXV, p. 125).
leur nombre était assez grand pour compenser les sacrifices d'une telle entreprise. De plus, le Père Clair avait besoin de la coopération du Père Albert Montiton à Tahiti et il hésitait à s'en priver pour envoyer celui-ci peut-être prêcher dans un désert. Les missionnaires ne savaient plus, en somme, à quel parti s'arrêter dans l'incertitude où ils se trouvaient. Pour la faire cesser, M. Eugène Eyraud offrit d'aller seul à l'île de Pâques. Son offre ayant été acceptée, il fut convenu qu'il y prendrait les renseignements nécessaires et que, s'il jugeait que les circonstances étaient favorables à l'établissement d'une Mission, il l'écrirait au Père Clair et serait autorisé à rester provisoirement dans l'île jusqu'à l'arrivée des missionnaires. En conséquence, il fit ses préparatifs de voyage et, ceux-ci terminés, il s'embarqua sur la Suerte avec six indigènes de l'île de Pâques, dont quatre hommes, une femme et un enfant, le roi Tepito, successeur du roi Maurata. Ces derniers, enlevés par les pirates et délivrés après leur capture, étaient restés depuis à Tahiti où ils attendaient leur rapatriement: M. Eugène Eyraud devait les ramener dans leur pays.
Cet homme pieux a laissé sur son entreprise une longue et intéressante lettre dont je vais citer ou résumer les principaux passages.
Le trajet de la Suerte fut long, car on passa d'abord par les Gambier. Enfin, le vingt-quatrième jour de navigation, 2 janvier i86li, le navire arriva à Rapa-nui devant Anarova. Le second de ce navire, un jeune Mangarevien, nommé Daniel, fut chargé de conduire les kanaques au rivage. 11 revint bientôt, terrifié de ce qu'il avait vu : « Je ne retournerai pas à terre pour mille piastres, dit-il ; ce sont des gens horribles à voir. Ils sont menaçants, armés de lances ; la plupart sont entièrement nus. Les plumes qu'ils portent comme ornement, le tatouage, leurs cris sauvages, tout leur donne un aspect affreux. Puis la petite vérole fait des ravages dans l'île. Quelques-uns de ceux qu'on a ramenés du Callao ont apporté l'épi-
demie, qui s'est répandue partout, excepté à Anakena ^ » A cette description, le capitaine prit peur; il ne voulut plus entrer en contact avec les indigènes; il dit à M. Eyraud qu'il le reconduirait gratuitement à Tahiti. Mais celui-ci répondit qu'il ne s'était pas embarqué pour le plaisir de voyager et il refusa d'abandonner son projet. 11 y eut alors un accommodement. 11 fut décidé que M. Eyraud descendrait seul et qu'il se rendrait ensuite par terre à Anakena, où le navire viendrait lui livrer ses effets. Aussitôt M. Eyraud sauta dans un canot dirigé par Daniel. Ce dernier le déposa sur le rivage et s'empressa de reprendre le large.
L'épreuve de M. Eyraud commençait : il se trouvait au milieu de ceux qu'il se proposait de convertir et de civiliser. Voici comment il raconte ce premier moment; « ...Une multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, qui pouvait monter à douze cents, n'avait rien de rassurant. Les hommes étaient armés d'une espèce de lance formée d'un bâton au bout duquel est fixée une pierre tranchante. Ces sauvages sont grands, forts et bien faits. Leur figure se rapproche beaucoup plus du type européen que celle des autres insulaires de rOcéanie. Les Marquisiens sont, de tous les kanaques, ceux qui ont avec eux la plus grande ressemblance. Leur couleur, quoique un peu cuivrée, ne s'éloigne pas non plus beaucoup du teint de l'Européen, et même un grand nombre sont entièrement blancs. Mais d'abord, et surtout à quelque distance, on ne sait que penser; cartons, hommes, femmes et enfants, ont le visage et tout le corps peints en mille manières, et ce tatouage jette dans l'illusion. C'est avec une espèce de terre délayée, ou avec le jus de certaines plantes, qu'ils se barbouillent ainsi; les femmes n'emploient que le rouge, les hommes emploient indistinctement toutes les couleurs'^. »
1. Lettre du Fr. Eugène Eyraud, au T. R. P. Supérieur général de la congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. Valparaiso, décembre 1864. Annales de la Propagation de la Foi, t. XXXVIII, p. 54.