Eyraud, ouvr. cité, p
Voilà donc M. Eyraud établi dans sa nouvelle patrie. Il est le Papa, l'étranger qu'on voudra connaître et qu'on s'appliquera surtout à exploiter. Torometi le regardera comme sa propriété, lui et ses effets. Pour cette raison, il le nourrira; il lui fournira chaque jour une ration de patates cuites. En revanche, M. Eyraud pourra consacrer tout son temps à l'instruction des indigènes.
11 nous expose que sa journée^ était employée de la façon suivante :
« Trois fois par jour la cloche annonçait la prière. On se réunissait; je prononçais chaque mot de la prière, et les assistants le répétaient: c'était la prière proprement dite. Venait ensuite la classe, où l'on répétait les prières, le catéchisme, et où l'on apprenait à lire. En neuf mois et quelques jours, je n'ai pas fait de docteurs, on peut le croire; mais enfin, quelques Kanacs, tant garçons que filles, ont appris assez bien les principales prières et les mystères principaux de la Religion. Beaucoup ont commencé à épeler; il y en a cinq ou six qui lisent passablement. Ces résultats ne paraîtront peut-être pas très brillants; mais il ne faut pas oublier que ces pauvres gens n'avaient pas la moindre idée des choses que je devais leur enseigner, que leur langue manquait des mots nécessaires pour les nommer, et qu'en leur enseignant les prières, il me fallait apprendre leur langue, ce qui est plus difficile qu'on ne pense. Avec des sauvages, il n'y a pas de question à faire, de renseignement à demander. Ils vous disent le nom de l'objet qu'ils ont présentement sous les yeux, mais n'allez pas plus loin; ne demandez pas le sens d'un mot que vous ne comprenez pas, encore moins une définition : c'est infiniment au-dessus de leur intelligence. Ils ne trouveront rien de mieux alors que de vous répondre en répétant la question.
« Pour obtenir ces minces résultats, il a fallu être, à chaque instant du jour, à la disposition de ces enfants, grands et petits. Soyez prêt ou ne le soyez pas, monsieur le professeur
OU mon Frère le catéchiste, voici venir les écoliers. On frappe à la porte : si je sors immédiatement, c'est bien ; on commencera la classe sur l'herbe, en face de la case. Que si je tarde un peu, ou si, croyant apercevoir chez les élèves plus d'envie de s'amuser que d'apprendre, je veux les renvoyer à plus tard, ils ne manquent pas l'occasion. Après avoir frappé à la porte, on frappe tout autour de la maison; puis on s'assied à distance, et l'on s'amuse à jeter des pierres, d'abord petites, ensuite de plus grosses, pour soutenir l'intérêt. Que le catéchiste soit de bonne humeur ou non, il faudra bien qu'il se montre...
(( Ces braves gens, en effet, n'ont rien à faire les douze mois de l'année. Un jour de travail leur assure une abondante récolte de patates pour une année entière; pendant les trois cent soixante-quatre autres jours, on se promène, on dort, on se visite. Aussi les assemblées, les fêtes sont continuelles. Quand elles cessent sur un point de l'île, elles commencent sur un autre. Le caractère de ces fêtes varie suivant la saison.
« En été ce sont les Païna... Quand on a bien couru pendant plusieurs jours, quand on a fait, selon les règles de l'étiquette, toutes les évolutions voulues, vient le jour de la débâcle : on avale les patates ou les pommes de terre douces, puis on réunit en faisceau les branches qui les couvraient, et l'on en fait une espèce de colonne de mât : c'est là ce que signifie le jroI païna.
« L^automne et l'hiver sont la saison des pluies; les fêtes prennent un autre aspect. Kmk païna succèdent les Areauti... On bâtit sur le lieu de la fête de grandes maisons, je veux dire des cases plus hautes que les cases ordinaires. Les maisons achevées, on se réunit par groupes, on se place sur deux lignes, et l'on chante...
« Le printemps amène le Mataveri. C^est une espèce de champ-de-mars où l'on se réunit. La réunion dure deux mois^
et l'on recommence à courir et à faire tous les exercices possibles. Le mataveri se relie au païna, que l'on voit reparaître avec l'été. C'est ainsi que nos Kanacs font ce qu'ils peuvent pour chasser l'ennui ^. »
Pendant son séjour dans l'île, M. Eyraud eut continuellement à lutter pour ne pas se laisser détrousser tout à fait, ou du moins d'un seul coup. A la vérité sa vie fut un long martyre, obligé qu'il était d'accepter une promiscuité répugnante pour un Européen. 11 fut, à la lettre, l'esclave de Torometi qui peu à peu le dépouilla de tout ce qu'il possédait. L'on trouvera peut-être étrange que M. Eyraud se soit laissé faire. Certes il ne céda pas sans résistance, mais il crut toujours prudent d'éviter les dernières extrémités. Les indigènes ne se portaient pas ordinairement à la violence; néanmoins Torometi, une fois irrité, eût trouvé bon tout moyen de se défaire de lui.
Lorsque Torometi demanda au malheureux catéchiste français le reste de ses effets, celui-ci refusa net. Alors Torometi, son frère, sa femme, renforcés des voisins, se saisirent de lui et l'empêchèrent de bouger. Ils s'emparèrent de ses clefs, emportèrent les effets qu'ils trouvèrent et ne lui laissèrent guère que son matelas et des boîtes qui renfermaient des instruments. L'opération terminée, on lui rendit ses clefs.
x'Vprès cet acte de force, M. Eyraud crut que désormais il avait tout à craindre. En conséquence il résolut de se soustraire par la fuite aux exigences de son tyran. Une occasion se présenta et il en profita. Des kanaques d'Anapika s'étant trouvés là pour transporter son mince bagage, il partit avec eux. Mais à peine arrivé dans ce lieu, Torometi accompagné de quelques insulaires, vint le réclamer. M. Eyraud ne voulut pas les suivre et une longue lutte s'engagea. A la fin, ils le renversèrent, le prirent les uns par les bras, les autres par les pieds, et se mirent en route. Au bout d'une demi-lieue le